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CHAPITRE III

L'Église anglaise avant Richard. — Le denier de Saint-Pierre. — Prétentions de la papauté sur les terres britanniques. — Henri II et ses clercs. — Premier contact entre Innocent III et Richard. — La légation de Pierre de Capoue. — Hubert Walter et le peuple de Londres. — L'archevêque d'York, GeofFrey. — Le couvent de Christ-Church et les archevêques de Gantorbéry. — Hubert Walter en conflit avec son chapitre de moines. — Le procès de Christ-Church en Angleterre et à Rome.

Roitelets d'Espagne et de Portugal, chefs des tribus magyares et slaves, tous se résignent, après des éclairs de révolte, à subir la domination de la grande autorité spirituelle qui, depuis Grégoire VII, s'efforçait de placer l'Europe entière sous sa haute souveraineté et même dans son vasselage direct. Les royautés puissantes, ou qui ont le prestige d'un long passé historique, n'échappent pas davantage aux atteintes de cette univer-

selle ambition. On sait combien vive et prolongée fut la résistance de l'Allemagne * mais à quoi servitelle, puisque le pupille d'Innocent III, Frédéric, pour obtenir et garder la couronne d'Empire, consentit à passer sous le joug? Même Byzance, conquise plutôt que soumise par les Latins, reconnaît, au temporel comme au spirituel, la suprématie de saint Pierre ^ Est-ce donc en France et en Angleterre que se réfugiera l'indépendance des gouvernements et des peuples chez qui s'éveille déjà la conscience des intérêts nationaux? Il faut voir si ces deux royautés vont partager le sort commun et s'incliner, elles aussi devant les prétentions impérialistes d'un chef de religion.

L'Église des pays britanniques occupait, dans le monde catholique d'Occident, une situation partiulière. En Angleterre, deux archevêchés, Canorbéry et York, mais fort inégaux en puissance, puisque le premier avait dix-sept évêchés suffragants, et que le second n'en comptait que deux. Ceci indique déjà l'exceptionnelle importance du chef religieux de Cantorbéry, primat de la grande île, et chargé de couronner ses rois. En Ecosse, onze évêchés, qui ne sont subordonnés à aucun

1. Voir les dernières pages de notre livre Innocent III, la Papauté et VEmpire (Paris, Hachette, 1906).

2. Voir notre livre Innocent III^ la Question d'Orient (Paris, Hachette, 1907).

métropolitain, et relèvent directement du pape. En Irlande, une abondance curieuse de sièges épiscopaux, trente-six, dont quatre à des archevêques! C'est que, dans ce pays comme sur les autres terres celtiques, les évèchés ne sont que d'anciennes abbayes à qui l'on a donné (ou qui ont pris) la crosse et la mitre.

Il fut un temps où l'Église bretonne fournissait de moines toute l'Europe latine; mais ces moines étaient venus de Rome, au vi^ siècle, avec Augustin, et la tradition d'un lien étroit unissant la papauté au monachisme anglais, avait passé intacte à travers les siècles. Quand la guerre s'allume entre les rois d'Angleterre et le Saint-Siège, la grande majorité des évêques prend parti pour la cause nationale, pour la monarchie : les moines restent ultramontains et romains. Et, au rebours de ce qui se passe sur le continent, ce sont des moines encToe, et non des chanoines, qui entourent l'évéque dans un certain nombre d'églises cathédrales. Tel le fameux monastère de Christ-Church, dont les religieux étaient les électeurs, et souvent les adversaires du chef dont ils constituaient le chapitre, l'archevêque de Cantorbéry.

Ne cherchons pas trop, chez ces « seigneurs de Christ-Church », une communauté édifiante, vouée à l'ascétisme et ornée de toutes les vertus professionnelles de Tordre monastique. Leur couvent abritait d'abord, en réalité, un personnel mixte, car beaucoup de clercs séculiers y faisaient le service de l'oraison et du culte. Et puis, par

son contact journalier avec les immenses processions de pèlerins qui, de tous les points de l'Europe, affluaient au tombeau de saint Thomas, ce chapitre de moines n'était pas précisément l'asile du recueillement et de la vie contemplative. Comme leur archevêque, ils s'occupaient de politique et d'affaires et la règle en souffrait. Leurs démêlés continuels avec l'autorité métropolitaine les avaient rendus processifs, experts en chicane; on les vovait toujours sur le chemin de la cour du roi, ou en députation à Rome. Chez eux, l'hospitalité était fastueuse et renommée; au réfectoire une succession de festins ; « soixante-dix plats )), dit un contemporain d'Innocent III, l'historien Gérald de Barri, « à la table du prieur » ; tout un peuple de serviteurs et de fournisseurs sur qui ce prieur régnait au spirituel et au temporel. Bref, une véritable puissance, très soutenue par les papes, et avec qui le primat d'Angleterre et le roi lui-même devaient compter.

D'autres traits originaux, des rites, des fêtes, des saints sui generis achevaient de donner à l'Église britannique une physionomie spéciale. Malgré sa force d'unification, la papauté n'avait jamais pu complètement l'identifier aux autres éléments de la chrétienté de terre ferme. Après tout, ce qui lui importait, c'était de la maintenir obéissante et fidèle a ses origines romaines; et elle avait des raisons de croire qu'elle y parviendrait aisément.

L'Angleterre du moyen âge était le seul pays

d'Europe, avec les Etats Scandinaves, où l'institution du denier de Saint-Pierre avait pu s'établir et régulièrement fonctionner. De gré ou de force, ce peuple avait pris l'habitude d'envoyer son argent à Rome sous la forme d'un impôt annuel, obligatoire et permanent. Tradition si bien enracinée que la royauté anglaise, au moins depuis le viii° siècle, se croyait tenue d'exiger cette contribution de ses sujets, de la faire rentrer dans les caisses pontificales, et de donner satisfaction au pape, quand il se plaignait de l'insuffisance ou de l'irrégularité des envois. L'origine de la redevance est connue. Deux rois anglosaxons, Ina, de Wessex (689-726) et Offa II, de Mercie, voulurent entretenir à Rome une église et un hôpital pour les pèlerins anglais, cantonnés dans le burgus Saxonum^ le Borgo, et forcèrent leurs sujets insulaires à payer, pour ce service hospitalier, un denier par feu. D'autre part, le roi Ethelwulf, après avoir envoyé, en 853, son fils Alfred à Rome, auprès du pape Léon IV, s'engagea à payer au représentant de l'Apôtre une redevance annuelle. Ces deux taxes se confondirent plus tard en une seule aumône royale prélevée sur toutes les maisons d'Angleterre.

Quand les Anglo-Saxons furent remplacés par les Danois, au x® et au xi^ siècle, les chefs de cette nouvelle couche d'envahisseurs acceptèrent la tradition établie et prélevèrent eux aussi, sur leur sujets, le denier de Saint-Pierre. C'est qu'en payant tribut à Rome, ils légitimaient leur conquête j

consacrée par la puissance que le moyen âge regardait comme la source du droit. Knut le Grand, roi de Danemark et d'Angleterre, a dit au peuple anglais pourquoi il alla à Rome : « Sachant que l'Apôtre Pierre possède une grande puissance de lier et de délier, et qu'il est le porte-clefs du royaume céleste, j'ai cru bon de solliciter spécialement sa faveur et son patronage ». Et, pour être logique, il obligea les Anglais à s'acquitter de toutes leurs dettes envers le pontife romain.

L'invasion normande de 1066 se fit avec l'aide de la papauté, qui favorisa Guillaume le Conquérant, en partie parce que les derniers rois de la dynastie déchue payaient mal le denier de Saint- Pierre. Grégoire VII s'étant plaint au nouveau maître de l'Angleterre de ne l'avoir pas reçu (1079), Guillaume lui répondit: a Sans doute, l'argent n'a pas été exactement perçu pendant ces trois dernières années, parce que j'ai eu affaire en France; mais maintenant que me voici de retour en Angleterre, je m'empresse de vous envoyer, par votre légat, ce que j'ai trouvé prêt à mon arrivée, et, pour le reste de la somme, je vous l'expédierai en temps voulu par les envoyés de notre fidèle archevêque Lanfranc ».

Que la royauté soit normande ou angevine, les papes du xii^ siècle expédient leurs percepteurs en Angleterre, ou chargent les évêques anglais de faire eux-mêmes les recouvrements. Mais ce dernier procédé avait son côté fâcheux. Les évêques percevaient plus qu'il n'était dû, et gardaient la diffé-

rence, ou même n'envoyaient à Rome qu'une partie de la somme exigible. A plusieurs reprises, les rois d'Angleterre durent inviter leurs prélats à se montrer plus scrupuleux. A l'avènement d'Innocent HT, il ressort des registres pontificaux que la somme prélevée dans les différents diocèses montait à trois cents marcs sterling, chiffre peu élevé, mais ce n'était là qu'une partie de l'argent que le royaume britannique fournissait h Rome. En tout cas, il est permis d'affirmer que, sous tous les régimes, l'Angleterre du moyen âge resta tributaire de la papauté.

Or, dans l'esprit des papes (et de beaucoup de leurs contemporains), la dépendance financière entraînait la sujétion politique. Comme les monastères ou les seigneuries censitaires de Rome étaient placés sous le patronage, et même dans le domaine de l'Apôtre, on prétendit, dès la fin du xi^ siècle, que l'Angleterre, payant tribut, était aussi la propriété de l'Eglise romaine. Ce n'est pas seulement le payement régulier et intégral de l'impôt traditionnel que Grégoire VII réclamait de Guillaume le Conquérant : il voulait aussi l'assujettir à un serment de fidélité et d'hommage. Il se heurta à un refus très net. a Très Saint Père, votre légat Hubert m'a signifié de votre part que j'eusse à vous prêter serment d'hommage à vous et à vos successeurs, et que je fusse plus exact dans l'envoi de l'argent que mes prédécesseurs avaient coutume d'adresser à l'Eglise romaine. De ces deux réclamations, j'admets l'une et je repousse

l'autre ! Je me refuse à prêter le serment parce que je ne l'ai pas promis et que mes prédécesseurs ne l'ont point prêté, que je sache, à vos prédécesseurs. » Le pape se le tint pour dit et n'insista pas.

Avec Guillaume le Conquérant et Henri II Plantagenet, la monarchie anglaise prit un caractère d'absolutisme qui n'était guère favorable aux visées romaines. Normands et Angevins prétendirent être les seuls maîtres du royaume; ils n'admettaient pas qu'un souverain étranger introduisît en Angleterre une autorité qui limitât leurs prérogatives. La papauté pouvait tout en France, pays de grande féodalité et, jusqu'à Philippe-Auguste, de royauté faible. Mais comment l'Angleterre, où n'existaient pas les hautes seigneuries hiérarchisées par étages, où le roi était le seigneur immédiat de tous les nobles et possédait directement presque toutes les forteresses, aurait-elle pu s'accommoder de cette sujétion? Dans les rapports des souverains anglais avec les papes tendirent à prévaloir les principes suivants : 1° un légat romain ne peut entrer en Angleterre et y réunir des conciles, qu'avec la permission du roi et après avoir donné l'assurance qu'il ne ferait rien contre la volonté royale; .2° l'appel à Rome n'est autorisé que pour les questions de testament ou de mariage : tout ce qui concerne la constitution intérieure de l'Eglise anglaise doit être réglé en Angleterre même, et on ne peut en référer à Rome sans l'assentiment du roi ; 3° la nomination des évêques et des abbés appartient

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au roi et les élections des dignitaires ecclésiastiques doivent se faire dans la chapelle royale, en présence des officiers royaux.

Par l'application rigoureuse de ces trois règles, l'Eglise britannique serait devenue une province chrétienne qui n'aurait ressemblé à aucune autre, à peu près indépendante de la papauté, entièrement dans la main du roi. Les papes du xii^ siècle ont réagi de tout leur pouvoir contre ce système, alors que la royauté d'Henri II travailla au contraire à le réaliser pour en faire la loi constitutive de l'Etat. On sait avec quelle passion le Plantagenet a mené campagne contre les privilèges du clergé, le droit d'asile et les abus de la juridiction d'Église. Lorsqu'il voulut codifier, dans les fameuses constitutions de Clarendon, les principes du droit monarchique, la crise éclata : lutte contre l'archevêque Thomas Becket et le pape Alexandre III, meurtre de l'archevêque, indignation de l'Europe contre le souverain, auteur ou complice de cet assassinat.

Les crimes politiques amènent d'ordinaire une opposition violente aux idées et aux actes du parti qui aurait pu en bénéficier. Obligé de s'humilier et de faire amende honorable devant le tombeau du martyr de Cantorbéry, menacé en 1173, par la révolte de ses fils, Henri II ne se borna pas à révoquer les constitutions de Clarendon. Il alla jusqu'à formuler, dans une lettre à Alexandre III, cette déclaration très grave, désaveu de ses idées et de toute sa politique : « Le royaume d'Angleterre est sous votre juridiction ; je ne recannais, en

droit féodal, d'autre suzerain que vous. Montrez à l'Angleterre ce que peut le pontife romain, et puisque vous n'usez pas des armes temporelles, protégez du moins, par votre glaive spirituel, le patrimoine de Saint-Piei^j^e^ . )> Il plaçait ainsi sa couronne dans le vasselage et même dans le domaine de Rome et accordait ce que Guillaume le Conquérant avait refusé à Grégoire VIL .

Mais ce n'était, pour Henri II, qu'un expédient propre à le tirer d'une situation désespérée, et ce moment de faiblesse dura juste autant que l'orage. A peine fut-il victorieux de la crise de 1173 qu'il oublia ses promesses, remit en vigueur le statut de Clarendon et reprit son attitude première. La fameuse phrase ne devint jamais un acte. Celui qui l'avait prononcée reparut tel qu'il était par tempérament et volonté réfléchie, un despote, ennemi des libertés de l'Eglise comme de tout ce qui pouvait entraver son œuvre de centralisation et de nivellement monarchiques.

Les deux fils qui régneront après lui, Richard Cœur de Lion et Jean Sans Terre, nourris des mêmes principes, suivront exactement la même voie. Et comment s'en étonner, si l'on songe aux exemples qu'ils eurent sous les yeux, au milieu où ils avaient grandi? Sans être précisément un homme irréligieux (le moyen âge ne connaît guère l'irréligion proprement dite), Henri II n'était pas dévot. Comme tous les princes de son temps, il a

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