Tarn irreverenter et arros:anter
« Cette parole, réplique Innocent III, n'est pas d'un prince catholique : elle sent l'hérésie. »
En effet, c'était la doctrine d'xVrnaud de Brescia, et on l'attribuait, au même moment, à l'empereur Otton de Brunswick, excommunié et schismatique.
Le plus extraordinaire, c'est qu'au lieu de lancer immédiatement toutes ses foudres contre le roitelet assez audacieux pour lui tenir un pareil langage, le pape traite le roi de Portugal avec une douceur relative : « Peu nous importe ton jugement ou tout jugement humain, puisque c'est Dieu qui nous juge. Nous te prions, mon très cher fils, de te contenter de l'autorité que Dieu t'a donnée, de ne pas étendre la main sur les droits de l'Église, de même que nous, nous nous gardons d'empiéter sur les droits royaux. Laisse-nous le jugement des clercs, comme nous te laissons celui des laïques. N'usurpe pas l'office d'autrui, pour ne pas subir la vengeance divine et le châtiment du roi Osias. De tels abus de pouvoir déshonorent ta mémoire auprès des hommes et ta conscience auprès de Dieu. Rends l'évêque de Coïmbra à la liberté, restitue-lui ce que tu lui as pris, donnelui satisfaction pour tous les dommages causés à son Église, apaise ainsi la majesté divine que tu as offensée. Sinon, sache que nous aimons mieux servir le roi du ciel que les rois de la terre. Tu nous es cher dans le Seigneur et ton honneur nous est précieux, mais nous qui devons la justice à tous^ nous ne déserterons pas la cause de l'évêque
qui est celle du droit. » Tant de mansuétude s'explique par ce fait que l'Espagne entière se préparait alors à une action décisive contre le musulman. La papauté ne pouvait pas rompre avec un des chefs de l'armée qui devait remporter, l'année d'après, la retentissante victoire de las Navas de Tolosa. Avant tout, l'intérêt de la chrétienté et de la croisade!
Était-ce bien, du reste, la pensée personnelle du roi de Portugal qu'exprimait la fameuse lettre? Sa rédaction était l'œuvre du chancelier Juliano, et il fallait que Sauche I", qui ne savait sans doute pas écrire, et ignorait le latin, se fiât à son premier ministre. Innocent III ne cacha pas à l'archevêque de Compostelle que cet intermédiaire l'inquiétait. « Nous avons entendu dire que le chancelier du roi interprète à son maître autrement qu'elles ne doivent l'être, les bulles que nous lui adressons, et même qu'il supprime les passages susceptibles de déplaire aux oreilles royales. Nous te prions de faire présenter au roi et lire par ton clerc la lettre que nous lui envoyons. Il faut avertir le chancelier que, s'il ne veut pas encourir notre indignation et la colère divine, il devra s'abstenir de pareilles pratiques. )>
Dans cette période du moyen âge, les rois avaient beau partir en guerre, sévir en actes et en paroles, faire mine de résister à outrance, ils allaient rarement jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'au schisme. Leurs peuples ne les auraient pas suivis. Eux-mêmes d'ailleurs, si engagés qu'ils
fussent dans la lutte, ne cessaient pas de partager les croyances, les superstitions, les terreurs de leurs contemporains. La peur de la mort amenait, même chez les ennemis les plus déterminés de l'Eglise, un changement d'attitude dont l'histoire de ce temps offre mille exemples. Et c'est alors que le pouvoir religieux reprenait l'avantage.
Au moment où il bataillait avec tant d'âpreté contre l'épiscopat et le pape, Sanche I" tomba gravement malade. Désespérant de guérir, il quitta Coïmbra et se retira en pénitent chez les moines d'Alcobaça. « Sachez, écrivit-il de là à ses chevaliers et à ses bourgeois, que je suis vraiment en péril : aussi je vous demande de prier pour moi le Seigneur, la bienheureuse Vierge Marie et saint Vincent, martyr, afin qu'ils me rendent la santé de l'âme et du corps. »
Il se réconcilie avec l'évêque de Porto, qu'il laisse revenir dans sa ville natale. Il accepte toutes les conditions que les envoyés du pape lui imposent : réparation de tous les torts causés à Martinho Rodriguez et à ses parents, confirmation des privilèges généraux du clergé, donations aux évéques, aux moines et aux clercs, suppression des libertés municipales de Porto, rentrée en grâce de l'évêque de Coïmbra. C'était le triomphe du clergé local, et aussi de l'Eglise universelle. Innocent III, inscrit sur le testament de Sanche P'", pour un legs de cent marcs d'or, reçut du roi une lettre où celui-ci le suppliait de valider, en les confirmant, ses dispositions dernières, la réparti-
tion de son héritage entre ses. enfants et toutes ses donations pieuses. Il lui demandait aussi de renouveler l'absolution que l'archevêque de Braga lui avait accordée pour tous les abus de pouvoir et toutes les violences dont le clergé avait été victime. (( Dieu qui t'a rendu malade corporellement, lui répond Innocent, a donc guéri la maladie spirituelle par laquelle tu l'avais si gravement offensé. » Par les deux lettres du 26 et du 27 mai 1211, il confirme l'absolution de l'archevêque, dispense le roi de la pénitence imposée (un pèlerinage à Rome) et déclare valides toutes les clauses du testament, à une exception près. Sanche avait disposé des biens de certaines abbayes royales. Ici encore Innocent III se crut obligé de maintenir le droit de l'Église contre la volonté de ce mourant : « Il est bien entendu qu'en attribuant ces monastères, tu n'as pensé qu'aux pouvoirs et aux revenus du patronage, car la loi canonique refuse aux laïques le droit de disposer des bénéfices des clercs. )) Dernière leçon qui fut perdue pour le roi de Portugal. Quand la lettre lui arriva à destination, il était mort depuis six semaines.
Dès la première année du règne d'Alfonse II, un prince de vingt-cinq ans, on s'aperçut que la soumission finale de son père avait fait du Portugal un véritable pays de protectorat où Innocent III, le protecteur, exerçait la haute magistrature religieuse, judiciaire et politique. Les cortès de Coïmbra (1211) reconnaissent, comme loi du
royaume, Tensemble des privilèges accordés au clergé. Le droit ecclésiastique est proclamé inviolable, toute législation contraire, annulée; les gouverneurs de provinces, juges et officiers royaux ont charge de défendre les églises et les monastères contre les violences des laïques ; on exempte le clergé de certaines impositions générales et municipales, des corvées et des procurations dues au roi ou à ses représentants. L'assemblée va même jusqu'à abolir virtuellement le droit féodal qui permettait au roi de marier à sa guise les veuves de ses vassaux et de ses sujets. Tout au plus le gouvernement d'Alfonse II essaye-t-il de pallier cette défaite du pouvoir souverain en faisant adopter, par les cortès, une disposition qui restreignait l'extension des biens de mainmorte. Les Eglises pourront recevoir des terres en legs et en donation : on leur interdit d'en acheter. Seulement en Portugal, comme partout ailleurs, elles sauront éluder cette prohibition et ne se feront pas faute de tourner la loi.
Ce début de règne méritait à Alfonse II toute la bienveillance du pape. Par une bulle du 16 avril 1212, Innocent III prend sous sa protection spéciale le Portugal et son je::ue roi. Au fond comme dans la forme, ce document avait surtout pour objet de rappeler que la royauté portugaise était d'institution pontificale et tributaire du Saint- Siège. Il évoque le glorieux souvenir du grandpère, Alfonse Henriquez le Conquérant, le catholique par excellence. Il met une fois de plus, sous
Je patronage de saint Pierre, la personne royale, le "oyaume avec son étendue actuelle et toutes les conquêtes futures qui l'accroîtraient aux dépens du Sarrasin, du moins celles que les autres rois chrétiens de l'Espagne ne pourront légitimement revendiquer. INIême protection pour les héritiers d'Alfonse II. Le tout accompagné d'une phrase aimable à l'adresse du jeune roi, « qui mérite la couronne par sa sagesse, son sentiment de la justice et son aptitude au gouvernement ». Mais la contre-partie? Ce qui est dû à l'Eglise romaine? Alfonse II lui témoignera « un humble dévouement )) ; il l'aidera dans ses besoins et contribuera à reculer les frontières de la domination chrétienne. Et comme preuve du fait que son royaume appartient à saint Pierre*, il fera comme ses prédécesseurs : suivant la décision qu il a prise luimême, il payera au Saint-Siège un cens annuel de deux marcs d'or, livrables entre les mains de l'archevêque de Braga.
Pourquoi le nouveau roi faisait-il si docilement et d'emblée tant de concessions? C'est qu'il avait un besoin absolu d'être en paix avec son clergé et avec Rome. Il n'acceptait pas les dispositions contenues dans le testament de Sanche P^ Son règne allait s'ouvrir par une lutte très vive contre ses frères, ses sœurs, et une partie de la noblesse. Ce n'était pas le moment de se mettre sur les bras un ennemi encore plus dangereux.