ut beaii Pétri j 'iris existât
Sanche I" avait laissé, en effet, à ses deux fils puînés, Pedro et Fernando, des sommes considérables ; aux deux infantes, Téresa et Sancha, des villes et des territoires, et à une troisième fille, Mafalda, trois monastères royaux. Il semblait bien se douter que son héritier ne serait pas disposé à exécuter toutes ses volontés, car il avait pris ses précautions. Le prince royal avait dû jurer solennellement qu'il se conformerait aux décisions paternelles. Les exécuteurs testamentaires avaient été déclarés d'avance traîtres au roi et au pays, s'ils n'employaient tous les moyens pour s'acquitter de leur devoir. Enfin le pape, confirmateur du testament, devait veiller à son exécution. Innocent III lui-même n'était pas très sûr que les prescriptions du testateur seraient respectées, car, dans la lettre où il acquiesçait à la suprême requête du roi moribond, il écrivait : « Tu feras très bien, en vue de ton salut éternel, et alors que tu es encore en vie, de réaliser d'avance les legs et donations auxquels tu as consenti. N'attends pas que d'autres fassent, après ta mort, ce que tu peux faire par toimême. » Défiance justifiée. Un an après la disparition de Sanche r% en 1212, le Portugal se trouvait en pleine révolution.
Pedro et Fernando avaient rompu avec leur frère aîné, et s'étaient réfugiés, le premier, dans le royaume de Léon, le second en France, où Philippe-Auguste devait faire de lui un comte de Flandre, le « Ferrand » qui sera vaincu plus tard à Bouvines. Alfonse II, maître des monastères
légués à rinfante Mafalda, contestait résolument à ses deux autres sœurs la propriété héréditaire des villes que Sanche leur avait attribuées. Leur abandonner la jouissance des revenus, soit, mais non le dominium territorial et politique. Il estimait que les biens de la couronne devaient revenir intégralement au fils aîné du souverain. Les infantes n'acceptèrent pas cette théorie ; secondées par quelques nobles, elles s'enfermèrent dans les châteaux contestés et réclamèrent, avec Tappui moral du pape, le secours effectif du roi de Léon, Alfonse IX. Celui-ci envahit le Portugal et s'installa dans la partie du royaume située entre le Douro et le Minho. Guerre civile et guerre étrangère : un désastre complet.
Innocent III avait commencé par prendre les infants sous sa protection (octobre 1211) et ordonné h l'archevêque de Compostelle et à l'évêque de Zamora, exécuteurs testamentaires du roi défunt, de sévir contre quiconque tenterait d'enlever aux princesses ce que leur père leur avait légué. Alfonse II fut donc excommunié, et l'interdit jeté sur tout le Portugal. Mais le jeune roi invoquait lui aussi, par ses lettres et ses ambassadeurs, la justice de Rome. « Son père, disait-il, n'avait plus toute sa tcte au moment de la confection du testament, et ses sœurs devaient s'incliner devant le principe de l'intégralité et de l'inaliénabilité du domaine royal. » A cette heure solennelle, où l'Espagne tout entière se levait pour engager contre l'empire musulman des Almohades une lutte décisive, où Alfonse II lui-
INNOCENT m
même envoyait des chevaliers combattre l'infidèle, la papauté pouvait-elle continuer à le mettre au ban de la chrétienté? Le changement d'attitude, chez Innocent III, devint bientôt visible. Il charge les abbés de Spina et d'Osséira de faire une enquête sur la crise portugaise, d'aviser aux moyens d'absoudre Alfonse II ; et ce grand procès est évoqué directement en cour de Rome. Après trois ou quatre sentences provisoires, les juges du pape rendent l'arrêt définitif. Les princesses portugaises continueront à vivre en paix dans les châteaux et les terres litigieuses, mais elles n'y seront plus maîtresses. On en confie la garde aux Templiers. La demande qu'elles avaient faite, de recevoir, en compensation, quelques places fortes de la couronne, est repoussée. On annule les sentences d'excommunication lancées contre le roi et ses partisans. Ainsi était reconnu implicitement le principe d'Alfonse II sur la transmission intégrale du domaine de la monarchie.
Il l'emportait donc, grâce au pape. Mais comme, à l'exemple de ses prédécesseurs, il faisait des difficultés pour payer au fisc romain le cens annuel et les arriérés de cens. Innocent III se garda de l'absoudre avant que la situation financière eût été pleinement liquidée. A la fin de 1213, un légat, spécialement envoyé de Rome pour cet objet, arrive à Coïmbra. Alfonse II lui fait un versement de cinquante-six marcs d'or, représentant les annuités de vingt-huit ans, ce qui reportait presque au début du règne de Sanche, et l'on a vu que Sanche avait déjà
soldé cet arriéré lors de ravènement d'Innocent III. Le légat aurait-il donc touché une somme supérieure de moitié h celle qui était réellement due? Après tout, le succès final du jeune roi valait bien ce sacrifice. Quelques semaines après que le représentant du pape eût donné quittance générale, l'absolution régulière et complète était proclamée et Alfonse II se trouvait en règle. Mais la justice romaine avait terminé à sa guise et h son heure les conflits politiques du Portugal et les démêlés de sa dynastie. Le sort de la famille royale dépendait de son verdict. L'Église possédait tout dans cette région, l'autorité, l'honneur, la souveraineté de la terre, et elle n'oubliait pas l'argent.
Elle n'eut pas aussi facilement raison du royaume léonais et de sa dynastie.
A l'époque d'Innocent III, les rois de Léon possédaient l'ouest du haut plateau central de l'Espagne, avec Salamanca, Léon et Valladolid, les montagnes des Asturies avec Oviedo, et les ports déjà très fréquentés de la Galice, d'où les pèlerins de l'Europe entière gagnaient le fameux sanctuaire de Saint-Jacques de Compostelle. Ambulants comme tous les souverains de leur époque, ils habitaient surtout le palais de Léon, protégé par la grande muraille qui, aujourd'hui encore, enferme la cité. On commençait à y construire cette cathédrale gothique aux trois portails, entre lesquels le
caprice de l'architecte a si singulièrement placé deux ouvertures étroites formées de deux arcs aigus. Très religieux, lui aussi, le peuple léonais avait bâti beaucoup de couvents, dont il enrichit l'ordre de Cîteaux, et de leurs bibliothèques proviennent la plupart des beaux manuscrits à miniature que l'Espagne montre avec fierté.
Entre le Léon et Rome il ne pouvait être question d'un assujettissement étroit et immédiat. Cette couronne n'était pas, comme celle du Portugal, de création récente, et rien ne prouve qu'au début du xii^ siècle, elle payât un tribut annuel à Saint- Pierre. Bien que la papauté s'attribuât aussi, dans cette partie de l'Espagne, un droit de patronage direct et même de haute propriété, aucun contrat synallagmatique n'attestait cette dépendance. L'Eglise de Compostelle, source de richesses pour le clergé d'Occident, tenait, une assez grande place dans les préoccupations d'Innocent III, qui prit des mesures pour en assurer la prospérité, et fit souvent de son archevêque l'exécuteur de ses décrets. Mais il est visible que la royauté léonaise ne montrait pas la même soumission docile aux ordres de Rome que celle du Portugal. Alfonse IX fut le seul prince de lEspagne qui ne se rendit pas à l'appel du Latran lors de l'invasion musulmane en 1212, et refusa de coopérer à la délivrance du pays. Il ne songeait qu'à se battre avec ses voisins, et, dans le grave conflit qui le mit aux prises avec le pape, il supporta, plus longtemps que
ne faisaient ses pareils, le poids de l'excommunication.
Isolés du reste du monde et absorbés par leur croisade perpétuelle, les princes espagnols ne pouvaient que difficilement aller chercher femme à l'étranger : ils avaient au contraire intérêt à s'allier entre eux par des mariages. C'était le moyen le plus pratique et le plus sûr de faire durer la paix, si désirable pour ces sentinelles du christianisme, postées en face du péril musulman. Mais comment les papes, qui comprenaient la nécessite absolue de l'accord entre ces royautés et travaillaient énergiquement h tenir leurs forces unies en un seul faisceau, pouvaient-ils leur appliquer les lois, si rigoureuses, de l'Eglise, sur les mariages consanguins? L'inconvénient de cette législation était clair surtout pour la Castille et le Léon, les deux royaumes jumeaux dont la fusion importait à l'Europe entière, parce qu'elle garantissait le succès de la guerre sainte.
Quelques années avant l'avènement d'Innocent III, le roi léonais, Alfonse IX, avait épousé l'infante Téresa, fille du Portugais Sanche I". Prohibition opposée par la cour de Rome : le pape Célestin III fulmine, dissout le mariage; mais les deux époux s'aimaient et les familles résistent. Qu'importait à l'Église, gardienne de la légalité canonique? Le royaume de Léon est mis en interdit, les rois de Léon et de Portugal simultanément excommuniés. Ils restent sous l'anathème pendant cinq ans. Ce n'est qu'en 1196 que, d'accord avec
Rome, le roi de Castille, Alfonse VIII, oblige ou décide son voisin de Léon à se séparer de l'infante portugaise. Comme dédommagement, le Castillan donna au Léonais sa propre fille, Bérengère, en mariage. Elle-même avait déjà été mariée à un Allemand, de la famille des Hohenstaufen : mais l'autorité pontificale avait cassé aussi ce mariage sous prétexte de parenté, en réalité, parce qu'elle se refusait à laisser la Germanie, ennemie de Rome, prendre pied en Espagne. Bérengère reçut en douaire de son nouveau mari quelques châteaux où le roi de Castille s'empressa de mettre garnison.
La papauté n'avait reçu aucun avis de ce dernier mariage. Or Bérengère était, encore plus que Téresa, parente d' Alfonse IX à un degré prohibé. Fallait-il obliger encore le roi de Léon à se séparer de cette seconde femme et rompre ainsi l'union si nécessaire du Léon et de la Castille? Célestin III ne l'osa pas, mais Innocent III, son successeur, envoya le moine Renier, son légat, avec mission expresse de faire cesser cet a inceste monstrueux », et de contraindre le beau-père et le gendre, l'un à rappeler sa fille, l'autre à renvoyer sa femme. Mais ni l'un ni l'autre n'étaient disposés à obéir. Alfonse IX et Bérengère, victimes tous deux une première fois de la sévérité des canons, entendaient rester en ménage. Et le roi de Castille qui avait déjà mis la main sur le douaire de sa fille, ne tenait nullement à le restituer.
De là une crise violente, prolongée, qui dura sept ans (1198-1204). Sachant ce qui l'attendait,
Alfonse IX ne s'était pas rendu à l'assignation du légat : il est excommunié avec Bérengère, leur royaume mis en interdit, la plupart des évêques léonais qui avaient pris fait et cause pour leur roi, frappés également d'anathème. Des évêques soutenir contre le pape le gouvernement national et se montrer plus royalistes qu'ultramontains ! chose grave, et que la cour de Rome ne pouvait tolérer. Seul, l'évèque d'Oviedo avait déféré aux ordres du pape. Le roi de Léon confisque ses revenus, dévaste ses terres, et le chasse de sa ville épiscopale. Quant au roi de Castille, au lieu de le traiter comme son gendre et sa fille, on l'épargne : la menace des foudres pontificales est seulement suspendue sur sa tête. C'est que le Castillan, qui portait d'ailleurs presque tout le poids des guerres contre l'Islam, avait témoigné au légat du pape une certaine déférence. Il s'était déclaré prêt à reprendre sa fille, si on la lui rendait : mais, comme on refusait de la lui rendre, il déclinait toute responsabilité.
Dans les querelles de cette nature, les gens du moyen âge, loin de montrer une intransigeance farouche, discutaient, tout en se battant, et ne cessaient pas de chercher un terrain d'entente. Les excommuniés envoyaient constamment plaider leur cause à Rome et demander l'absolution. Et la papauté, de son côté, recommandait à ses légats de ne pas exagérer la rigueur. En 1199, l'archevêque de Tolède et les évêques de Yalencia et de Zamora vinrent solliciter d'Innocent III la dispense
nécessaire à la validité du mariage de Bérengère et d'Alfonse IX. L'indignation du pape leur fit comprendre très vite qu'une pareille requête n'avait aucune chance d'aboutir et que, s'ils plaçaient la question sur ce terrain, ils n'obtiendraient même pas audience. Ils se bornèrent alors à réclamer la relaxe de l'interdit jeté sur le Léon. L'interdit gênait les rois beaucoup plus que l'excommunication personnelle. Ils pouvaient supporter l'anathème, parce qu'en dépit des légendes ecclésiastiques habilement propagées, ils trouvaient toujours des clercs pour leur dire la messe et des gens pour les servir. Mais l'interdit pesait sur le peuple tout entier. C'était la vie privée et publique suspendue, arrêtée, situation intolérable pour les consciences et pour le pouvoir. En demandant que l'interdit fût levé, l'archevêque de Tolède et ses compagnons iavoquèrent des raisons que l'historien n'envisage pas sans intérêt, a Et d'abord, dirent-ils au pape, l'interdit est favorable au progrès de l'hérésie. Les prêtres ont bouche close, ils n'instruisent plus les fidèles et ceux-ci ne savent plus résister à la prédication de l'ennemi. Le roi de Léon se dit persécuté par l'Église : il prête l'oreille aux hérésiarques, et les hérésies pullulent sur sa terre. Ensuite l'interdit est très bon pour le Sarrasin. Comme il n'y a plus de prêche, on n'excite plus les chrétiens à la guerre sainte, le zèle du peuple se ralentit. Se sentant enveloppé dans l'anathème qui frappe son roi, il n'ose plus en venir aux mains avec l'infidèle, de peur de
mourir damné. Enfin, comme les clercs n'administrent plus les sacrements, et ne célèbrent plus les offices, les laïques s'emparent des biens d'Eglise, réclament pour eux les offrandes, les prémices et les dîmes. On voit des curés mendier leur pain, réduits par la misère à se faire les domestiques des Juifs. Quel opprobre pour tous les chrétiens! »
Cette argumentation avait une telle portée qu'Innocent III se crut obligé d'adoucir l'interdit et de justifier sa conduite. Ecrivant à l'archevêque de Compostelle et à tout l'épiscopat léonais, il continue à s'indigner, pour la forme, du grand scandale de l'Occident, « cet attentat incestueux que certains prélats n'ont pas rougi d'autoriser ». Mais, sur le fond, il discute, et, à certains égards, il cède. <( Je ne peux pas, dit-il, acquiescer à la demande de l'archevêque de Tolède. Je n'ai frappé que pour satisfaire h la morale et à la justice. Qu'aurait-on pensé, si j'avais fermé les yeux sur un pareil forfait ? Tout s'est pas se, en somme, régulièrement. Le frère Rénier n'a sévi qu'après avoir fait les sommations et accordé les délais exigés par la loi. L'indulgence serait d'un exemple détestable. Si nous en usions dans ce cas particulier, nous ne pourrions la refuser ailleurs. Cependant, comme, dans toutes les affaires où l'intérêt du peuple est en jeu, il ne faut pas pousser la sévérité à l'extrême, nous voulons bien, en considération des motifs invoqués par l'archevêque, accorder une relaxe partielle et provisoire de l'interdit. On
verra bien si, comme il l'affirme, cette concession peut avoir d'heureux effets. Il sera donc permis de célébrer les offices dans le royaume de Léon : mais les corps des décédés, sauf pour les clercs, ne seront pas ensevelis religieusement, c'est-à-dire dans les cimetières des églises. Qu'on n'aille pas s'imaginer, du reste, que les coupables cesseront, pour cela, de subir leur peine! Le roi de Léon et la fille du roi de Castille, leurs principaux fauteurs et conseillers, demeurent excommuniés, et, partout où ils seront, personne ne pourra procéder, devant eux, aux cérémonies du culte. Tout enfant issu de leur union sera considéré comme illégitime et inapte à hériter. »
Du châtiment réservé au roi de Castille et à sa femme, Innocent ne dit rien, parce qu'il les ménage. Il leur a fait jurer qu'ils s'emploieraient de tout leur pouvoir à la rupture du mariage de leur fille. Il sait bien que la question des châteaux du douaire, que le Castillan s'obstine à détenir, est un des principaux obstacles à l'exécution de ses ordres. Mais sa volonté est que ces forteresses soient restituées au roi de Léon, parce qu'il ne peut y avoir de douaire légitime, là où il n'y a pas de mariage légal. Si Alfonse IX et Bérengère persistent dans leur endurcissement et refusent de se séparer, le Siège apostolique leur infligera la punition la plus rigoureuse. Sur la nature de cette peine, plus grave encore que l'excommunication, le pape déclare que, pour le moment, il préfère ne pas s'expliquer. Il s'agissait sans doute de la
déchéance politique, de la rupture du lien de fidélité qui unissait le peuple léonais à son roi.
Ceci était écrit le 25 mai 1199. Deux ans après, le pape n'avait rien obtenu. Les archevêques de Compostelle et de Tolède recevaient de Rome l'ordre d'excommunier à nouveau le roi de Léon et sa femme. Ce n'est que le 22 mai 1204 que la reine Bérengère demanda à Rome sa rentrée en grâce et promit de quitter son mari. L'anathème ne fut levé que le 19 juin, lorsque le roi de Léon eut effectivement renvoyé sa femme, juré de réparer ses torts, et sollicité « humblement » le bénéfice de l'absolution.
Tel était le cours ordinaire des choses. L'Eglise était prompte à frapper, mais se voyait obligée de tempérer elle-même ses rigueurs. Et quant aux rois, si décidés qu'ils fussent à la résistance, un moment venait où, las de la lutte, entravés de toutes manières dans le gouvernement de leur Etat, ils cédaient aux clameurs de la foule, aux terreurs de leur propre conscience, et s'inclinaient devant le pouvoir religieux qu'ils avaient bravé. La soumission tardive des deux époux parut d'autant plus singulière aux contemporains que, dans l'intervalle, ils avaient eu deux fils et deux filles. Un chroniqueur français affirme faussement quTnnocent III avait d'abord toléré ce mariage et que, s'il l'avait brisé après la venue des enfants, c'est que la reine Bérengère donnait prise aux bruits les plus fâcheux par son inconduite. Pure légende! La vérité est que les papes avaient
encore plus de persévérance que les rois et que l'opinion publique, exaspérée par l'interdit, ne permettait pas que la résistance se prolongeât indéfiniment.
L'absolution d'Alfonse IX ii? termina pas tout de suite la crise. Le roi de Castille ne se décidait pas à lâcher les châteaux du douaire, et, grâce à l'espèce de vassalité qui, depuis le xii® siècle, subordonnait la royauté léonaise à la castillane, il agissait, comme chez lui, dans l'Etat de son gendre. Extérieurement il affectait de se soumettre à la volonté du pape, mais, en dessous, il avait si bien travaillé que le peuple de Léon avait prêté le serment de fidélité à l'aîné des fils de Bérengère. Aux observations d'Innocent III, il répondit que ce n'était pas lui, mais sa fille, qui détenait les châteaux. Le 20 juin 1204, le pape, qui n'était pas dupe de ce prétexte, exigea de Bérengère, sous peine d'excommunication, qu'elle restituât son douaire ou le remît entre les mains des archevêques. Le roi et la reine de Castille devaient être enveloppés dans l'anathème, s'ils étaient convaincus d'encourager cette résistance. Il faut non seulement que leur fille puisse revenir chez eux, mais qu'eux-mêmes la rappellent pour la remarier comme ils Tentendront, dans des conditions acceptables. Il est nécessaire enfin que le roi de Castille sorte du territoire léonais qu'il occupe, et fasse annuler le serment de fidélité prêté à l'aîné de ses petits-fils.
Le Castillan s'exécuta. La papauté triomphait,
empiétant ici sur le terrain politique presque autant que sur le domaine de la vie privée et de la conscience intime. Mais en Espagne elle avait tous les droits. Sur cette terre vouée à la croisade, elle régnait au temporel comme au spirituel. Il est vrai qu'Innocent III fit plus tard une concession grave. 11 légitima les enfants de Bérengère qu'il avait d'abord proclamés bâtards et incestueux. C'était encore pour le chef de l'Eglise un moyen de faire preuve d'omnipotence et de montrer que le sort des dynasties dépendait de sa seule volonté.
Sanche P'* de Portugal, Alfonse II, son fils, et Alfonse IX de Léon, tous trois excommuniés, et leurs royaumes plus ou moins longtemps frappés d'interdit; le roi de Castille, Alfonse VIII, échappant à peine, et par faveur particulière, aux foudres d'Innocent III! Et l'Espagne était étroitement subordonnée à l'Eglise et au pape! On juge des effets que devait produire, dans les pays moins dépendants, la lutte inévitable du pouvoir religieux et du pouvoir civil.
Placé au cœur de la péninsule, le royaume de Castille s'était agrandi surtout aux dépens de l'empire almohade d'Afrique. Il avait deux capitales, l'ancienne Burgos avec sa magnifique cathédrale gothique et le monastère de Las Huelgas, où se faisaient ensevelir les rois castillans, et la nouvelle Tolède, où l'on construisait, au commencement du
XIII® siècle, le beau pont fortifié d'Alcantara. C'est là que séjournaient les souverains de ce pays quand ils préparaient la guerre sainte.
Le père de Bérengère, Alfonse VIII, sans essayer précisément de secouer le joug de Rome et de l'Eglise, agissait au moins avec une certaine indépendance, dans ses rapports avec ses évêques et ses abbés. Pour combattre le Sarrasin, il prenait de l'argent là où il savait en trouver, c'est-à-dire chez les clercs, et aussi chez les Juifs, qu'il était bien obligé de ménager. Innocent III dut le rappeler à l'ordre. Sa lettre du 5 mai 1205 n'est qu'une liste de griefs, terminée par une menace directe.
« Au lieu de protéger ton clergé, tu l'opprimes. Tu avais promis de ne pas soumettre les clercs de la Castille à Timpôt de la « collecte » et de les exempter de toute exaction : c'est le contraire que tu as fait. Pendant que l'évèque de Burgos était à Rome, tu t'es emparé de la plus riche église de son diocèse pour la donner à une abbesse de l'ordre de Citeaux. L'évèque s'est plaint vainement à l'abbé de Cîteaux : tu l'as amené, par la violence, à confirmer ton choix. Les chanoines de Burgos ont dû également y consentir, et tu les as même contraints à recevoir cette abbesse, ta protégée, comme membre de leur chapitre. Les prédécesseurs de l'évèque avaient racheté, pour la somme de mille maravedis, l'église de Saint-Julien de Mena : tu la leur as enlevée et tu refuses de la rendre. Les rois de Castille avaient l'habitude de donner à
l'église de Biirgos la dîme des revenus perçus pour eux dans le diocèse : tu veux supprimer celte libéralité. Enfin tu soutiens ouvertement, contre l'évêque, l'abbé de Covaruvias, qui s'est soustrait à son autorité. »
Avec plus d'amertume encore, le pape reproche à Alfonse VIII la protection qu'il accorde aux juifs et aux païens. Quand un domestique juif se convertissait au christianisme, l'évêque du lieu le rachetait à son maître suivant un tarif fixé par les canons. Mais l'évêché payait mal ou ne payait pas, (pourquoi être exact et loyal avec des juifs?), et Alfonse, pour plus de sûreté, faisait saisir, sur les biens épiscopaux, la valeur du serf ou de la serve juive convertie, d'après l'évaluation de son maître. Innocent III réprouve vivement cette façon d'agir. « Une Sarrasine, dit-il, servante chez un juif, fut estimée à peine dix sous d'or par l'évêque de Burgos, et toi tu en as fait donner deux cents ! )> Fait plus grave, le roi de Castille ne permet pas que les Juifs et les Sarrasins de son royaume soient contraints de payer la dîme au clergé. II tolère même que ces ennemis du Christ achètent de vastes propriétés et augmentent la masse de leurs immeubles. « La Synagogue prospère et l'Église déchoit, s'écrie le pape. Prends garde, ô mon fils aîné dans le Seigneur, de t'attaquer à la liberté des clercs, d'élever la Synagogue et la Mosquée aux dépens de l'Eglise, épouse du Christ! » On l'avertit que des ordres sont donnés aux évêques d'IIuesca et de Tarrazona pour qu'ils
l'obligent, sous peine d'excommunication, à s'abstenir de pareils errements. En 1206, quand, au cours de sa guerre avec le roi de Léon, Alfonse VIII a saisi des châteaux et des villages appartenant à l'ordre des Hospitaliers, Innocent III le fait menacer, une fois de plus, par les évêques castillans, de toutes les sévérités de l'Eglise. Mais il s'est borné à la menace. On ne frappait pas un Etat qui défendait si vaillamment l'Espagne chrétienne contre les musulmans d'Andalousie et d'Afrique. La papauté laissait même faire à Alfonse VIII ce qui était défendu aux autres rois : des conquêtes en pays chrétien.
Resserrée et comme étouffée entre ses deux grands voisins d'Aragon et de Castille, la Navarre, le plus petit des Etats d'Espagne, était le seul qui à cette époque ne touchât pas à la frontière de l'Islam et ne pût empiéter sur son terrain. Il était donc moins utile à la chrétienté, et par là s'explique son histoire. Les rois de Castille et d'Aragon convoitaient sans cesse les montagnes fertiles des Navarrais et leurs ports sur le golfe de Gascogne. N'ayant, pour se défendre contre les agressions chrétiennes, que la ressource de s'allier aux musulmans, la Navarre était mal vue de l'Eglise et de la papauté. Comme on la suspectait de trahison, on ne la protégeait qu'à contre-cœur ou pas du tout.
Un légat de Célestin III avait excommunié le roi de Navarre, Sanche VII, coupable d'avoir rompu une trêve avec la Castille et occujjé quelques châteaux. La Navarre entière se trouva mise en interdit.
Devenu pape, Innocent III fit faire une enquête par son agent, frère Renier. Le Navarrais avait-il réellement ouvert les hostilités contre le Castillan et conspiré avec les Sarrasins, comme le bruit encourait? Si oui, Renier devait renouveler l'anathème et le publier par toute l'Espagne. Quelques mois après (1198), le roi de Castille, pour se venger, envahissait la Navarre, de concert avec le roi d'Aragon, Pierre II, et tous deux se partageaient d'avance le territoire de l'ennemi. Ce traité ne put être mis à exécution : mais les alliés obligèrent Sanche VII à jurer qu'il accepterait la paix telle qu'on la lui imposerait et donnerait sa sœur en mariage au roi d'Aragon.
Dans la lettre qu'Innocent III écrivit à ce sujet au roi de Navarre (11 février 1199), pas un mot ne permet de croire qu'il ait désapprouvé cet essai de partage d'un État chrétien ou qu'il ait arrêté les agresseurs. Il déclare simplement que le serment arraché par la force n'est pas valable et que Sanche ne doit pas promettre sa sœur au roi d'Aragon, parce qu'elle est sa parente au troisième degré. Il lui défend, en termes comminatoires, de laisser s'accomplir ce mariage incestueux. Un an après, le roi de Navarre, toujours furieux contre la Castille, fait un coup de tête : il abandonne brusquement son royaume avec quelques-uns de ses nobles, et s'en va au Maroc solliciter l'alliance de l'Almohade Abou-Yousouf. Scandale énorme dans la chrétienté! La légende s'en mêle. On prétend que la fille du sultan marocain, éprise
du roi de Navarre, menaça son père de l'étrangler s'il ne faisait venir en Afrique l'objet de sa passion ; que le père avait dû envoyer de l'argent à Sanche et lui promettre, par traité, la possession de toute l'Espagne, s'il consentait à devenir son gendre. La vérité est que le Navarrais, en arrivant au Maroc, où il pensait traiter avec Abou-Yousouf, apprit que celui-ci était mort, et se contenta d'aider son fils à triompher de certains compétiteurs. Il resta là trois ans, à batailler pour le compte du nouveau sultan.
Pendant son absence, ses ennemis d'Espagne avaient profité de l'occasion. Pourquoi se gêner avec un aventurier qui trahissait la cause chrétienne? Alfonse VIII envahit la Navarre (1200) et s'empare de Victoria. L'Alava et le Guipuzcoa deviennent provinces castillanes et jamais la Navarre ne recouvrera son bien. Aucun texte de chronique, aucune bulle pontificale ne signale la moindre protestation d'Innocent III.
Il fallait bien soutenir et justifier la Castille, puisqu'elle s'était vouée à la grande œuvre de la croisade et de la libération de l'Espagne. Et la préoccupation constante du pape était de refouler en iVfrique le musulman qui débordait sur le continent chrétien. Actes de protection et privilèges prodigués aux ordres militaires de l'Espagne, surtout à ceux du Temple et de Calatrava; efforts continus pour maintenir l'union entre les princes espagnols et préparer ainsi l'assaut décisif ; injonctions répétées aux légats d'excommunier les rois qui persiste-
raient dans leurs querelles et surtout ceux qui oseraient pactiser avec le Sarrasin : tout ce que fait Rome est calculé en vue du succès de la croisade. On n'ignorait pas, au Latran, que des princes chrétiens avaient traité avec l'infidèle ; que des nobles de l'Aragon ou de la Castille apparaissaient, de temps à autre, dans les conseils et les armées des Almohades; qu'en 1210 même, au moment où le péril devint tout à coup menaçant, Alfonse IX de Léon était leur allié secret.
Jusqu'à cette année rien de vraiment décisif n'avait été tenté du côté chrétien, ni pour la défense ni pour l'attaque. Les Castillans ne s'étaient hasardés qu'à des entreprises de détail, et le pape lui-même n'avait guère osé non plus engager une partie sérieuse. Alfonse VIII était resté longtemps sous le coup de sa défaite d'Alarcos (1195), qui lui avait fait perdre (en partie par sa faute) l'Espagne centrale jusqu'à Tolède, mais il brûlait de réparer ce désastre et préparait activement la revanche.
Son fils, l'infant Fernando, arrivé à l'âge de la chevalerie, tenait à faire brillamment ses premières armes. Sollicité par le père et le fils, Innocent III ne put se refuser à les encourager et à prendre les mesures nécessaires en pareil cas. Au commencement de 1211, il excite le zèle des évêques d'Espagne et de Portugal. « Qu'ils engagent les autres rois du pays à joindre leurs efforts à ceux de la Castille ! Rémission des péchés à tous les nationaux et à tous les étrangers qui voudront participer à la
guerre sainte. L'anathème pour ceux qui oseraient attaquer les princes castillans aux prises avec le Sarrasin. » Toutefois il est visible qu'Innocent III hésite encore à se lancer à fond et à user de toutes ses ressources. Dans la lettre où il invite les rois et les princes d'Espagne à coopérer à l'entreprise, il fait cette réserve un peu singulière : « sauf ceux qui sont astreints à observer les trêves conclues avec l'ennemi )). Et quand le roi de Castille lui demande d'envoyer en Espagne un légat spécialement chargé de prêcher et d'organiser la guerre sainte, il répond que les temps sont trop troublés pour qu'il puisse lui donner satisfaction immédiate.
En effet, le moment, pour la papauté, semblait aussi mal choisi que possible. On était au plus fort de la guerre des Albigeois, et la querelle du Sacerdoce et de l'Empire battait son plein. Le César excommunié, Otton de Brunswick, occupait l'Italie et menaçait Rome. Mais Alfonse VIII et son fils étaient impatients d'entrer en campagne. Au printemps de 1211, ils envahissent, avec les chevaliers de Calatrava, l'Andalousie, et descendent, triomphants, la vallée du Guadalquivir jusqu'à la mer. Ils la remontent encore plus vite, à la nouvelle que l'émir almohade. En Nâsir, rassemblait sur la côte d'Afrique une armée évaluée par les historiens arabes à un demi-million d'hommes.
L'infidèle ne faisait pas que se défendre : il prenait l'offensive, et ne visait rien moins que la conquête de toute l'Espagne. Le 16 mai 1211. En-Nâsir débarquait en Andalousie : le 30, il
entrait à Séville; le 15 juillet, il franchissait la Sierra Morena, et assiégeait la place d'armes des chevaliers de Calatrava, Salvatierra, qu'il finit par emporter en septembre. Dès lors, la Castille était ouverte et la chrétienté en danger.
Plus d'hésitation, cette fois : il fallait agir, et sans délai. Innocent III fait appel (janvier 1212) aux populations de la France et à son clergé. « Le roi Alfonse, écrit-il à l'archevêque de Sens, nous a adressé une lettre douloureuse et même inquiète. Salvatierra est tombée aux mains des Sarrasins. Et si on ne les arrête pas par une grande bataille livrée en plaine, toutes les places d'Espagne vont être emportées l'une après l'autre. Le roi de Castille leur a donc envoyé le défi du combat pour l'octave de la Pentecôte prochaine. » A Alfonse VIII, le pape annonce que tous les archevêques etévêques de France ont l'ordre de prêcher la croisade et de lui envoyer des secours en argent et en hommes. Mais il ajoute : « Place tout ton espoir dans le Seigneur et fais-toi humble devant lui, pour qu'il te donne la victoire sur les ennemis de la Croix. Comme, à l'heure actuelle, le monde entier est bouleversé et en proie à l'esprit du mal, si l'infidèle offrait une trêve acceptable, n'hésite pas à la conclure, afin de pouvoir l'expulser plus sûrement dans des circonstances plus propices ».
Le pape jugeait donc toujours l'heure mauvaise, et les faits semblaient donner raison à son inquiétude : une énorme disproportion de forces; les musulmans cinq fois plus nombreux que les chré-
tiens; deux rois espagnols seulement sur cinq, venus au secours delà Castille, Pierre II d'Aragon et Sanche VII de Navarre. Encore celui-ci, animé d'une rancune bien compréhensible contre Alfonse VIII, ne se met-il en route qu'à contrecœur et tardivement. Alfonse II, de Portugal, retenu chez lui par la guerre civile, se contente d'envover des troupes; et Alfonse IX, de Léon, l'ami des musulmans, ne bouge pas. Malgré l'appel adressé à tous les catholiques, les contingents étrangers, Français du Nord et du Midi, Allemands et Lombards, ne forment pas une masse bien considérable. Et quelle discipline! Quand on les a concentrés à Tolède, ils pillent les maisons chrétiennes et massacrent les Juifs. Mieux encore, après avoir pris part aux premières opérations d'Alfonse VIII, trouvant que le butin est maigre et le climat détestable, ils abandonnent la croisade et reviennent presque tous chez eux. L'Espagne restait donc à peu près avec ses seules forces, et elle ne se présentait même pas tout entière au combat. Il était permis d'avoir peur.
Dans une dernière lettre, du 5 avril 1212, Innocent III, s'adressant aux archevêques de Tolède et de Compostelle, fulmine encore contre les mauvais chrétiens qui se sont faits les auxiliaires du Croissant. « Si le roi de Léon, comme le bruit en court, ou tout autre, se prépare à seconder les Sarrasins en attaquant ses coreligionnaires, frappez-le d'excommunication, mettez sa terre en interdit, et défendez à ses vassaux et à ses sujets
de lui obéir. » Et il insiste sur rimmense péril : (( Non seulement les ennemis de Dieu aspirent à détruire toutes les Espagnes, mais ils menacent les autres terres chrétiennes : ils veulent abolir le nom chrétien. » Innocent n'exagérait pas. Une sorte de manifeste ou de défi adressé par En-Nâsir au roi d'Aragon annonçait son intention, après avoir subjugué l'Espagne, d'aller de conquête en conquête jusque dans l'église de Saint-Pierre de Rome pour la purifier par le sang. Le pape luimême allait sentir l'épée de Mahomet.
Aux approches du jour fixé par Alfonse VIII pour la grande bataille, Rome offrit un curieux spectacle. Toute la population romaine divisée en trois longues processions : le clergé, les femmes, et les hommes, s'ébranle de trois points différents de la cité pour se réunir devant Saint- Jean de Latran. Les femmes ont reçu l'ordre de se rendre au cortège, sans bijoux, sans parures, enrobe de laine. Elles marchent nu-pieds, pleurant et gémissant. Le pape, suivi des cardinaux, des évêques et des chapelains, va prendre au Sancta-Sanctorumle bois de la sainte Croix, puis, se plaçant devant le palais de l'évèque d'Albano, il fait un sermon au peuple assemblé. Il entre ensuite dans la basilique du Latran pour y entendre la messe. Enfin, précédé des clercs et suivi des laïques, il se rend, pour une dernière cérémonie, à la basilique de Sainte-Croix de Jérusalem. Telle est la « prière générale », supplicatio generalis, ordonnée par Innocent III pour le succès des armées d'Espagne.
Il a enjoint aux Romains non seulement de prier, mais de jeûner et de faire l'aumône afin d'apaiser la colère de Dieu. Quelque temps après, arrivait à Rome l'heureuse nouvelle, l'annonce de la victoire complète remportée par le christianisme à Las Navas de Tolosa.
Les rois, de Castille et de Navarre avaient franchi la Sierra Morena par un passage inconnu des Sarrasins et, le 16 juillet 1212, En-Nasir et son immense armée étaient mis en pleine déroute. La journée avait mal débuté pour les croisés : à la fin, l'attaque vigoureuse d'un corps de réserve commandé par Alfonse VIII décida le succès. Mais il y avait une telle inégalité entre les forces engagées que les vainqueurs, et toute l'Europe avec eux, crièrent au prodige. Une longue lettre du roi de Castille, véritable rapport militaire comme les généraux en adressent à leurs souverains, instruisit Innocent III de tous les détails de la campagne et de l'action finale. Le vainqueur appelle le pape « son Père et son Seigneur », lui baise les pieds et les mains et le remercie du concours qu'il lui a prêté. Un peu d'exagération espagnole dans ce document : Alfonse VIII prétend avoir tué, au cours de la bataille et de la poursuite, cent mille chevaliers sarrasins, et n'avoir perdu que vingtcinq ou trente des siens. Mais il dit lui-même : « C'est incroyable, cela ne peut s'expliquer que par un miracle * » ; et, à plusieurs reprises, son