Incredibile est, nisi quia miraculum sit
rapport proclame que, dans ce triomphe, « Dieu seul a tout fait ». Il exprime même le regret (qui peint l'époque) de n'avoir subi qu'une perte d'hommes insignifiante. « Il y a eu trop peu de défenseurs du Christ, trop peu de martyrs qui soient allés tout droit au ciel. »
Devant le clergé et le peuple de Rome, Innocent III lut et commenta le récit d'Alfonse VIII, avec force éloges à son adresse. Le 26 octobre, il lui écrit, pour le féliciter, une lettre qui débute par un hymne au Dieu des armées et insiste sur le caractère de cette victoire, « œuvre divine et non pas humaine, dont Alfonse ne doit pas trop s'enorgueillir )). On vient de voir que ce roi n'avait pas besoin d'être rappelé à l'humilité. En tout cas, la défaite des musulmans à Las Navas, suivie d'une conquête partielle de l'Andalousie, fut le point de départ du recul définitif de l'Islam sur le territoire espagnol. Succès pour la chrétienté tout entière, mais aussi pour Innocent III, dont toute croisade heureuse étendait le domaine et fortifiait l'autorité.
On s'en aperçut vite en Castille. Lorsque Alfonse VIII mourut (1216) le pape rompit, pour cause de parenté, le mariage conclu par son fils et héritier, Enrique P^, avec une sœur du roi de Portugal. Peu après, obéissant à un décret du concile de Latran, les rois Enrique de Castille et Alfonse de Léon assemblèrent à Toro les nobles et les prélats des deux royaumes pour leur faire jurer la paix imposée à tous les catholiques en
vue de la croisade d'Orient. Les deux rois écrivent « à leur père et seigneur » Innocent, le 12 août 1216, pour lui dire que sa volonté a été accomplie et lui demander confirmation officielle de la mesure légitime prise par les cortès de Castille et de Léon. Ainsi la papauté était appelée à sanctionner, non seulement les actes des rois, mais encore ceux des assemblées nationales! Pour tous les laïques comme pour tous les clercs, la volonté de l'Eglise faisait loi.
Il y avait pourtant, même en Espagne, des degrés dans l'assujettissement. Des velléités d'indépendance soulevaient, de temps à autre, le Portugal aussi bien que la Castille et le Léon. Le vrai roi selon le cœur d'Innocent III, c'est Pierre II, un des héros de Las Navas; et le type du gouvernement soumis à saint Pierre, c'est la royauté d'Aragon.
Cet Etat se composait alors de trois groupes : l'Aragon proprement dit, le comté de Barcelone, et une partie du Bas-Languedoc et de la Provence. Pays demi-français, demi-espagnol, riche de ses villes d'industrie et de commerce, un des foyers de la civilisation du Midi, tourné moins vers l'Espagne que vers la France, l'Italie et la Méditerranée. Nation d'avenir, puisque Valence, Murcie et les Baléares, encore occupées par les Arabes, offraient un magnifique champ de conquête à sa dynastie.
Les liens entre l'Aragon et Rome dataient de loin. Sous Urbain II, le comte de Barcelone, ayant conquis Tarragone sur les infidèles, en fit présent à saint Pierre (1091), et lui donna en outre, à titre de fief héréditaire, la seigneurie dont il était le souverain. Il s'engageait à recevoir l'investiture de la main du pape et à lui payer un cens annuel de vingt-cinq livres d'argent. D'autre part, le roi d'Aragon, Ramire, s'était fait aussi le censitaire de l'Eglise (1063), à qui il abandonnait la dîme de tous ses revenus présents et futurs. Son royaume était devenu par là, comme l'a dit le pape lui-même, « tributaire du Saint- Siège ». En 1089, le fils de ce Ramire, le roi Sanche d'Aragon, déclare, en son nom et au nom de ses fils, qu'il paiera dorénavant à Rome cinq cents (( mangons » de Jacca et lui fera payer un mangon par chacun de ses nobles. Enfin, en 1095, le fils de ce Sanche, Pierre P"", renouvelle l'engagement paternel, et Urbain II lui donne acte de sa soumission en ces termes : « Tous tes successeurs tiendront le royaume d'Aragon de mes mains et des mains de mes successeurs. Ils paieront tous ce même cens de cinq cents mangons et se reconnaîtront serviteurs de l'Apôtre* ». En effet, dans le Liber Censuum^ le livre de comptes de la papauté du xii^ siècle, le royaume d'Aragon est inscrit comme censitaire pour deux cent cinquante oboles d'or. Dans aucun pays d'Espagne, les