‹ Innocent IIIChapitre 6 sur 25 · Ministros et famulos beati Pétri · texte numérisé non relu

Ministros et famulos beati Pétri

obligations pécuniaires et politiques, qui lient la royauté au Saint-Siège, n'apparaissent aussi clairement définies.

Pierre II hérita de cette situation : il était et resta l'homme du pape. Et jusqu'au moment où il se crut obligé, la dernière année de sa vie, de prendre fait et cause non pas pour les Albigeois, mais pour l'indépendance du Midi menacée par Simon de Montfort et le roi de France \ il se montra absolument dévoué aux intérêts du chef de l'Eglise son suzerain. Entre Innocent III et lui, ce fut un échange continu de bons procédés et de services rendus, bien que leur intimité n'ait pas été, à tout prendre, un ciel sans nuages. Dépensier, prodigue, réduit sans cesse aux pires expédients financiers, Pierre II devait mourir criblé de dettes, après avoir hypothéqué ou aliéné la plus grande partie de son domaine. Innocent dut lui défendre de mettre de la fausse monnaie en circulation et de pressurer son clergé. Il lui reprocha vivement de persécuter les évêques qui résistaient h ses exigences, entre autres, celui d'Elne eu Roussillon. Il lui fallut bien aussi condamner les procédés inqualifiables dont Pierre II usa envers sa femme légitime, Marie de Montpellier, qu'il voulait renvoyer après avoir pris sa dot ^ Mais, tout en reconnais-

1. Voir notre volume Innocent III, la Croisade des Albigeois (2* édition, 1906), p. 81, 196 et suir.

2. Nous avons raconté les curieux incidents du mariage de Montpellier dans un article de la Revue politique et littéraire {Revue bleue), n" du 11 janvier 1908.

sant que dans cet incident le pape était resté fidèle à ses principes, on ne peut s'empêcher de remarquer qu'il avait attendu sept ans pour appliquer la loi canonique et donner raison à la victime.

C'est que le roi d'Aragon se conduisait d'autre part en véritable ami de l'Eglise, jusqu'à lui sacrifier les plus importantes prérogatives du pouvoir civil. Par un édit solennel de l'année 1207, adressé au clergé de ses Etats, il l'avait autorisé, « pov- l'amour de Dieu, de sa sainte Eglise, et pour le salut de son âme et de celle de ses parents », à élire les prélats, évêques et abbés sans prévenir le gouvernement royal ni lui demander son assentiment. On devine avec quel plaisir Innocent confirma, sur la demande de Pierre II, cette abdication de l'autorité laïque. En retour, il lui accorda, quelques années après, le droit de révoquer toutes les aliénations domaniales dues à l'imprévoyance du roi d'Aragon et de ses conseillers, au temps où il était encore mineur.

Comment refuser quelque chose à un chevalier si brave, si dévoué à la cause chrétienne, toujours prêt à mettre son épée au service de la croisade? (( Tu brûles de délivrer l'Espagne, lui écrivait Innocent en 1204, mais tu ne crois pas pouvoir le faire sans l'aide des autres rois, et tu demandes que vous n'ayez tous qu'un cœur et qu'une âme. Hélas! ces rois ne pensent pas tous comme toi et leurs idées sont bien différentes. Il en est qui favorisent au contraire les ennemis de la croix. )) Aussi le pape lui concède d'avance tous les terri-

toires qu'il pourra conquérir sur le musulman, surtout dans les Baléares, et il invite en termes pressants tous les prélats de son royaume à lui venir en aide. Il renouvelle pour lui la faveur déjà accordée par Urbain II à l'un de ses ancêtres, le droit de n'être excommunié, lui et la reine, par aucun archevêque ni aucun légat, sans l'assentiment exprès du pape. « Mais n'abuse pas de ce privilège, ajoute Innocent, pour ne pas t'exposer à le perdre. »

L'Etat aragonais entrait alors, comme un élément important, dans les combinaisons politiques de la papauté. C'est à Pierre II que recourt Innocent pour résoudre la difficile question du maintien du jeune roi Frédéric en Sicile. Le roi d'Aragon avait consenti au mariage de sa sœur Constance avec le pupille d'Innocent III et s'était engagé à envoyer en Sicile quelques centaines de chevaliers pour délivrer l'île de la domination allemande. Le pape insiste auprès de lui pour qu'il tienne au plus vite sa parole. Il lui représente l'illustration qu'une alliance avec le fils d'un empereur jettera sur sa race et tous les avantages que l'Aragon pourra retirer d'une étroite union avec la Sicile, si voisine des ports catalans. Et le mariage aragonais, qui eut lieu effectivement en 1209, fut un des succès de la diplomatie d'Innocent III.

Mais quel indice plus significatif de la toutepuissance du pape que le spectacle donné au monde par un roi espagnol quittant son pays pour venir se faire couronner à Rome ?

En novembre 1204, Pierre II débarque à Ostie, entouré de ses nobles et de ses clercs. Le pape a envoyé à sa rencontre une somptueuse escorte, ses cardinaux et le sénateur qui est à la tête de la municipalité romaine. Le roi d'Aragon reçoit l'hospitalité chez les chanoines de Saint-Pierre. Le lendemain. Innocent III, avec toutes les autorités laïques et religieuses de la ville, se rend au couvent de Saint-Pancrace, où l'évêque de Porto lui présente le roi. Après la cérémonie de l'onction, le pape couronne Pierre II de sa main, lui remet le sceptre et la pomme d'or. Et, la main sur l'évangile, le vassal couronné prononce ce serment dont tous les termes ont leur valeur : « Moi, Pierre, roi d'Aragon, je confesse et je jure que je serai toujours le feudataire obéissant de mon seigneur le pape Innocent et de ses successeurs catholiques, ainsi que de l'Eglise romaine. Je maintiendrai fidèlement mon royaume en son obédience, défendrai la foi catholique et poursuivrai Phérésie. Je respecterai la liberté et l'immunité de l'Eglise et ferai respecter ses droits. Sur tout territoire soumis à ma puissance, je m'efforcerai de faire régner la paix et la justice. Je le jure sur le nom de Dieu et sur ces saints Evangiles. »

Au milieu des applaudissements et des cris de joie, le roi d'Aragon se transporte avec le pape dans la basilique de Saint-Pierre. Il dépose sur le tombeau de TApôtre son sceptre et son diadème. Innocent III lui ceint le baudrier, emblème de la chevalerie vouée au service de l'Eglise . Et le roi

offre h saint Pierre le rovaume d'Araoron en remettant au pape, sur l'aatel même, 1 acte de cession dont le début est ainsi rédigé : (^ Je confesse de cœur et de bouche que le pontife romain, successeur de saint Pierre, tient la place de celui qui est le souverain des royaumes terrestres et peut les conférer à qui bon lui semble. Moi, Pierre, par la grâce de Dieu roi d'Aragon, comte de Barcelone et seigneur de Montpellier, désirant surtout obtenir la protection de Dieu, celle de TApôtre et du Saint- Siège, je déclare offrir mon royaume à toi, admirable père et seigneur, souverain pontife, Innocent, ainsi qu'à tes successeurs, et, par toi, à la sacrosainte Eglise romaine. Et ce royaume, je le constitue censitaire de Rome, au taux de deux cent cinquante pièces d'or, que mon trésor paiera chaque année au Siège apostolique. Et je jure, pour moi et mes successeurs, que nous resterons tes vassaux et tes sujets obéissants' ».

L hommage terminé, le pape reconduisit le roi à travers la ville, jusqu à la basilique de Saint- Paul-hors-les-murs, et là, après avoir reçu la bénédiction pontificale, Pierre s'embarqua. Quelque temps après, il recevait une lettre où Innocent III, rappelant le grand acte qui venait de s'accomplir à Rome, déclarait vouloir faire bénéficier tous ses successeurs de la faveur an":] ]::i rvait accordée. Quand les rois d'Aragon désireront être couronnés, ils demanderont le diadème au Siège apostolique,

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