CHAPITRE II
Comment la Hongrie entra dans l'unité latine. — Le pape, souverain de la royauté magyare. — La guerre des deux frères, Émeri et André. — Innocent III et le gouvernement d'Émeri. — Le banat de Bosnie et l'hérésie des Bogomiles. — Latinisation de la Serbie. Vouk et Etienne. — Le royaume bulgaro-valaque. Premiers rapports d'Innocent III et de Johannitza. — Latinisation de la Bulgarie. — La Hongrie et le couronnement de Jobannitza. — Un légat de Rome gardé à vue. — Émeri se plaint d'Innocent III. — Le roi de Hongrie, André II, et la latinisation de la Galicie. — Le mouvement antigermanique chez les Magyars. — L'élection de Bertold, archevêque de Kalocza. — Le complot de 1213 et l'assassinat de la reine Gertrude de Méran.
Unpape commeinnocentlll tenait, pourplusieurs raisons, à consolider sa domination en Hongrie. D'abord il voulait faire servir la royauté hongroise, voisine de l'Allemagne et de l'Empire, au succès de sa politique allemande. Les Magyars, comme les Tchèques, n'ont été dans sa main (du moins c'était là sa visée) qu'un instrument de combat contre
Philippe de Soiiabe et son partie D'autre part, la Hongrie n'est séparée de l'empire byzantin que par les tribus slaves de la Serbie et de la Bulgarie. Elle avait été. elle pouvait être encore le grand chemin terrestre des croisés qui se rendaient en Asie, par Constantinople, pour reconquérir la Terre Sainte. Innocent III n'a-t-il pas essayé toute sa vie d'armer l'Europe et de la lancer à la croisade-? Il était enfin d'une utilité de premier ordre que le Hongrie fût catholique et docile à l'Église, car on pouvait se servir d'elle pour ramener h l'unité latine les tribus slaves hellénisées.
Or il se trouvait que, par les conditions particulières de son passé et de son présent, la Hongrie était un des Etats d'Europe sur lesquels la papauté pouvait le plus aisément étendre son pouvoir direct et sa souveraineté temporelle. Les Magyars, branche de la grande Tamille ouralo-altaïque, proches parents des Huns, s'ils n'en sont pas les descendants directs, étaient entrés dans la chrétienté depuis la fin du x^ siècle. Leur conversion, commencée sous le duc Geiza I", de la race d'Arpad (972-987), s'acheva sous son successeur Etienne V% legpand saint Etienne (997-1038). Elle les amena du même coup à se donner une organisation ecclésiastique tout à fait semblable à celle des autres pays chrétiens et à s'adapter très vite et très complè-
1. Voir notre volume Innocent III, la Papauté et VEmpire, Paris, Hachette et 0\ 1906.
2. Voir notre volume Innocent III, la Question d'Orient, Paris, Hachette et C'^ 1907.
tement à la civilisation de l'Occident. A la fin du XII* siècle, l'Etat hongrois était pourvu des mêmes institutions qu'on retrouvait alors dans toute l'Europe christianisée.
Et d'abord une dynastie héréditaire qui se présente à nous, par son aspect extérieur, par ses instruments officiels, comme toutes les autres races royales du temps. Elle administre son royaume comme les Capétiens de France, avec une série analogue de grands et de petits fonctionnaires, et ses écritures se font dans une chancellerie déjà organisée*.
L'Eglise hongroise est constituée comme celle de tous les pays latins; elle comprend deux provinces, deux archevêchés : celui de Gran ou d'Eztergom (en latin StîHgonià) et celui de Kalocza. L'archevêché de Gran est la métropole suprême, la pri-
1. On peut voir, dans le deuxième volume de la grande histoire de Hongrie en cours de publication, volume dont l'auteur est M. Marczali, la photographie du sceau du roi hongrois Émeri, apposé à un acte de 1202. On dirait un roi de France, Louis VII ou Philippe-Auguste, sur son trône de majesté. Le roi Emeri, en magyar Imre, porte la couronne, tient d'une main le sceptre, et de l'autre le globe surmonté de la croix grecque. La légende qui court autour de la figure énumère les titres et les seigneuries principales de la royauté hongroise : Hemericus, Dei gratin, Hungariie et Dalmatiœ, Croatiœ, Ramœque rex. « Emeri, par la grâce de Dieu, roi de Hongrie, de Dalmatie, de Croatie et de Rama. » (Le pays de Rama correspondait alors à une partie de la Bosnie et de l'Herzégovine.) Qu'on lise les premières lignes d'une charte du même roi Emeri, qui se trouve en original aux archives du Musée national de Buda- Pest. Les caractères de récriture et leur disposition rappellent tout à fait les diplômes de nos rois de France contemporains; il n'y a qu'une légère différence dans les formules.
matie hongroise, celle qui est investie du droit de couronner les rois : il répond à notre archevêché de Reims. Au-dessous des deux archevêques, et relevant d'eux, une douzaine d'évêchés, notamment celui de Veszprem, dont le titulaire a le privilège de couronner les reines, et celui de Pecz ou de Cinq- Églises. Et ces évêques sont représentés, sur les monuments fiofurés, dans le même costume et avec les mêmes insignes que leurs collègues des autres pays chrétiens.
Les moines abondent en Hongrie : ils sont venus presque tous de France, la pépinière des ordres religieux. Les Bénédictins ont fondé des établissements importants à Pannonhalma et à Egyed ou Saint-Gilles; les Cisterciens, à Pilis, à Paszto, à Zircz ; les Prémontrés à Garab et a Jaszo; les Templiers à Vrana; les Hospitaliers à Abony et à Alberoyale. Bientôt afflueront aussi les Franciscains et les Dominicains. Cette invasion des moines latins, dans la vallée de la Theiss et du Danube, amène, entre les Hongrois et les anciens peuples de l'Occident, des rapports suivis dont profitent le commerce et la politique. Le roi Bêla HI, le père du roi Émeri, avait épousé une sœur de Philippe-Auguste, et en 1198 le troubadour Peyre Vidal recevait le meilleur accueil à la cour de ce roi Emeri, qui avait pris pour femme une Aragonaise, la sœur de Pierre II. Les jeunes clercs hongrois venaient étudier à l'Université de Paris, et celle-ci fournissait la Hongrie d'évêques et d'abbés. Sur plusieurs points du royaume magyar s'élevaient, notamment à
Pecz, de belles églises comme celles qu'on bâtissait en France à l'époque même d'Innocent III.
Cette terre de Hongrie, imprégnée, dès son apparition parmi les Etats civilisés, de catholicisme et de monachisme à la française, offrait un champ bien préparé pour l'action du pontife romain. D'abord les archevêques et les évêques étaient de véritables puissances, dotées de domaines considérables et de revenus appropriés. L'importance territoriale et politique de ces prélatures ne pouvait se comparer qu'à celle des hauts dignitaires de l'Eglise allemande. C'était la grande féodalité de la Hongrie. L'archevêque de Gran surtout était un personnage si riche, si influent, si indépendant, que sa seigneurie pouvait, en certaines circonstances, devenir un danger pour les rois. L'histoire des démêlés continuels de ce prélat avec celui de Kalocza constitue, à travers tout le moyen âge, une partie essentielle de l'histoire non seulement ecclésiastique, mais politique de la Hongrie, car beaucoup d'intérêts se groupaient autour de ces deux chefs de l'Eglise nationale. Bref, celui qui tenait en main les clercs et les moines de ce pays avait bien des chances de maîtriser aussi le peuple et le roi. Mais la royauté elle-même se trouvait d'autant plus disposée à subir la domination de Rome qu'elle était, en grande partie, l'œuvre de la politique romaine.
On sait que le premier roi de la race des Arpad, Etienne P"", avait reçu la couronne des mains du pape Sylvestre II (Gerbert), et qu'il avait obtenu
de la p«>5^auté (ou avait fait confirmer par elle) le double pouvoir, laïque et religieux, qui lui permit de transformer la Hongrie en royaume chrétien et d'y organiser de toutes pièces l'Etat et l'Eglise. Il exerçait, paraît-il, sur ce pays, à la fois, l'autorité d'un souverain laïque et celle d'un légat du pape. En tout cas, lui-même et ses successeurs ont reconnu expressément, à plusieurs reprises, qu'ils tenaient leur couronne de l'apôtre Pierre. Comme l'Espagne, la Hongrie était dans le vasselage de Rome. A la vérité, il ne semble pas (aucun document ne le prouve) que les rois magyars aient jamais payé un cens au Saint-Siège. Cette royauté n'en était pas moins d'origine apostolique : elle resta en relations continues d'amitié obéissante et respectueuse avec les papes, toujours prête à recourir à eux dans ses besoins et à suivre leur direction politique. Dynastie aussi ecclésiastique qu'elle pouvait l'être, et bénie de l'Eglise, puisqu'elle avait eu un saint pour fondateur, saint Etienne, et un autre saint, Ladislas, parmi les rois de la fin du xi® siècle ^
Cependant, sur cette terre religieuse et pontifia cale par excellence, se produisait le même phénomène qui apparaissait partout ailleurs. La nationalité magyare se formait - avec ses instincts
1. Aujourd'hui encore on j^eut voir à Buda-Pesth la main droite de saint Etienne enchâssée dans un magnifique reliquaire, et les reliques de saint Ladislas, conservées dans la cathédrale de Raab.
2. C'est à lepoque d'Innocent III qu'appartient le premier texte connu en langue magyare, traduction d'un ouvrage religieux.
d'indépendance, et le besoin de réagir contre l'influence prédominante du pouvoir d'Eglise. Là aussi les rois chercheront à se soustraire, dans une certaine mesure, au joug de ïlome, à maîtriser leur clergé, à faire prévaloir leur politique propre. Ils ont leur tâche nationale qui est d'agrandir leur Etat, tout en centralisant ses ressources, au nord, par des conquêtes en pays polonais et russe, au sud, .par l'assujettissement des Slaves établis sur le bas Danube. Sur ces différents points, les besoins de leur dynastie et de leur peuple se trouveront parfois d'accord, et parfois aussi en conflit, avec les visées de la cour de Rome. Mais les rois ont tellement l'empreinte ecclésiastique qu'à vrai dire ce n'est pas leur monarchie qui représente le mieux les tendances nationales. A défaut des villes, qui existent à peine dans la Hongrie du moyen âge, et d'une classe bourgeoise, peu nombreuse, presque entièrement composée de colons allemands, c'est la petite noblesse magyare qui défend le plus fermement les intérêts de la race, l'indépendance du pays. Quelques années à peine après la mort d'Innocent III, les magnats de Hongrie imposeront au roi la fameuse Bulle d'or de 1222, la Grande charte des libertés de la nation. En Hongrie comme partout, l'évolution nationaliste allait entrer en opposition avec la tradition et les institutions qui faisaient de ce pays, en quelque sorte, un domaine d'Église, rattaché à Rome par des liens étroits.
On pense bien qu'avec un pape du tempérament
d'Innocent III, ces liens n'allaient pas se relâcher \ Très certainement il a vu et proclamé dans la Hongrie un pays de dépendance, un véritable fief du Saint-Siège. Lés termes de sa lettre du 11 juin 1198, envoyée, quelques mois après son avènement, au roi Emeri, sont formels. « L'Eglise romaine et le royaume de Hongrie ont toujours été étroitement associés par la dévotion et l'affection réciproques. D'une part, le Siège apostolique a toujours témoigné sa sollicitude à ta dynastie et à ton peuple, tant dans les choses spirituelles que dans les choses temporelles . D'autre part ton royaume est toujours resté dans la fidélité (fidélité, dans la langue juridique de ce temps, veut dire vasselage) du Siège apostolique, et, à aucune époque, il ne s'est écarté de l'unité chrétienne. )) Plus tard, le pape confirmant, par une bulle solennelle, à un archevêque de Gran, le droit de couronner le roi, a bien soin d'ajouter « sauf l'autorité du Saint-Siège dont relève la couronne de Hongrie ^ ». Il ressort enfin d'une autre lettre pontifi-
1. Dans le premier volume (qui a paru en 1901) de son ouvrage sur les Relations ecclésiastiques et politiques de la Hongrie avec la cour de Rome, Mgr Fraknoi remarque que, pour les deux siècles qui ont précédé l'avènement d'Innocent III, il y a 25 bulles relatives à la Hongrie, tandis qu'il y en a 125 sous son pontificat. La comparaison ne serait pas absolument probante, parce qu'en général les documents du xi* siècle sont partout plus rares que ceux de la fin du xii*. Mais enfin il est certain que la Hongrie tient beaucoup de place dans la correspondance du pape et quelle a été un élément important de sa politique. C'est un fait que les historiens hongrois et allemands ont souvent constaté.