‹ Innocent III: la croisade des AlbigeoisChapitre 7 sur 17 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les papes du moyen âge et l'hérésie. — Premières mesures contre les hérétiques du Languedoc. — Les missions de Pierre de Pavie et d'Henri de GlairTaux. — La poursuite des hérétiques sous Innocent IIL — Les procès d'hérésie et les tendances du pape. — Incidents de Metz, de Nevers et de la Chcurité. — Un inquisiteur ayant l'Inquisition : Hug^e de Noyers, évêque d'Auxerre. — Innocent III et le chanoine de Langpres.

On a peine à comprendre que TÉglise universelle et ses chefs aient attendu les premières années du xiii® siècle pour s'émouvoir sérieusement de la crise religieuse du Languedoc et prendre des mesures décisives contre l'hérésie. II importe de savoir pourquoi.

La pensée moderne voit dans la religion une affaire de croyance intime où la liberté de l'individu ne doit souffrir aucune atteinte. Elle estime que l'imposer aux âmes, aussi bien que l'en arra-

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C'est que, pendant longtemps, l'opposition religieuse ne se produisit que par exception et sur

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trop riche, à la simplicité et à la pauvreté des premières générations chrétiennes. Cet idéal fut celui de tous les bons évêques et de tous les grands moines du moyen âge. Qu'avaient fait les Etienne de Thiers, les Robert de Molesme, les Robert d'Arbrissel, les Bruno, les Bernard, les Norbert, sinon moraliser le clergé en le détachant des biens terrestres et en donnant eux-mêmes Texemple d'un ascétisme surhumain?

Cet amour du christianisme épuré inspira aussi les doctrines que l'Église a proscrites comme attentatoires à la tradition et à la foi. Mais où finissait la réforme, où commençait l'hérésie? Comment tracer avec sûreté la ligne de démarcation entre les novateurs qu'on devait approuver et ceux qu'il fallait combattre? Des hérésiarques comme Henri de Lausanne et Pierre de Bruys eurent exactement les mêmes origines morales que les puissants créateurs d'ordres monastiques, leurs contemporains. Partis du même point, s'ils aboutirent à des destinées dissemblables, c'est que leur logique alla jusqu'au bout, tandis que les autres s'arrêtèrent à mi-chemin. 11 n'était pas toujours commode de fixer la frontière de l'orthodoxie. Pendant quelque temps, l'Église n'a pas très bien su dans quelle catégorie elle devait classer ce révolutionnaire ambulant, le Breton Robert d'Arbrissel. Plus tard, le pur et doux

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l'Albigeois, le pays de Toulouse et ailleurs; qu'il s Y enseignent publi quement leurs erreurs et tâchent de pervertir les simples, nous les déclarons anathèmés, avec leurs protecteurs et receleurs. Nous défendons à tous d'avoir aucun commerce avec eux. S'ils meurent dans leur péché, on ne fera aucune offrande en leur faveur et on ne leur donnera pas la sépulture parmi les chrétiens. »

Légiférer est facile : faire exécuter la loi l'est beaucoup moins. Si les mêmes dispositions reparaissent toujours dans les conciles d'une même période, c'est qu'elles restaient souvent lettre morte. Les hérétiques du Midi, condamnés de loin et de haut, ne cédèrent pas à ces menaces platoniques. Les princes faisaient la sourde oreille. Dans une conférence à Lombers avec les chefs de la secte> le clergé languedocien essaya vainement de les convertir sans même pouvoir les intimider.

En 1178, pour la première fois, les autorités religieuses et laïques semblèrent vouloir tenter quelque chose de sérieux. Le bruit courut que les rois de France et d'Angleterre, Louis VII et Henri II, allaient venir eux mêmes à Toulouse pour en chasser les hérétiques. La guerre des Albigeois avancée de trente ans! En fait, les deux souverains s'entendirent simplement avec le pape Alexandre III pour envoyer dans le Midi une mis-

L'accusé se résigne à une abjuration publique dans la basilique de Saint-Sernin. Au jour fixé, Téglise est envahie par la foule : le légat obtient à peine l'espace de quelques pieds carrés nécessaire pour dire la messe. Pierre Moran apparaît pieds nus, torse nu, et s'avance vers l'autel, l'évêque de Toulouse et l'abbé de Saint-Sernin lui donnant la discipline k coups de verges. Il se prosterne aux pieds du légat, abjure son erreur et anathématise lui-même les hérétiques. On le réconcilie avec l'Église, mais les conditions sont dures : tous ses biens confisqués, obligation de quitter le pays sous quarante jours et d'aller à Jérusalem servir les pauvres pendant trois ans. En attendant son départ, il fera chaque dimanche le tour des églises de la ville, nu-pieds et se flagellant lui-même, restituera les biens pris au clergé ou acquis par l'usure et démolira un de ses châteaux où les hérétiques avaient coutume de se réunir. Il parait que la pénitence fut scrupuleusement accomplie. Pierre Moran, revenu à Toulouse trois ans après, rentra en possession de sa fortune et exerça même encore des charges publiques. Au dire des missionnaires, d'autres hérétiques notables allèrent se dénoncer eux-mêmes au légat et obtinrent en secret la faveur d'être réconciliés.

Ce succès acquis, l'abbé de Clairvaux se rend dans la région d'Albi et de Carcassonne, où l'hé-

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Raimon de Bauniac et Bernard-Raimon soi ensuite conduits à l'église Saint-Jacques, pli vaste, où se trouvait réunie une foule consid rable : ils relisent leur profession de foi. « Croye vous de cœur, leur dit le légat, ce que voti bouche vient d'affirmer? — Nous n'avons jama enseigné une autre doctrine, » répondirent-il Mais le comte de Toulouse et d'autres fidèle clercs et laïques, se lèvent et affirment qu'ils c ont menti : des témoins jurent qu'ils les oi entendus prêcher contre la foi. Sommés de co] firmer leur dire par serment, les deux hommes s refusent : cela même était un signe de catharism Le légat et les évêques renouvellent alors, à lueur des cierges, l'excommunication et la peine c l'exil qui les avaient déjà frappés.

Au total, la mission de Pierre de Pavie ne pr< duisit que des abjurations isolées : « un résuit à peu près nul », avoue l'abbé du Mont Sain Michel, Robert de Torigni. En 1181, tout était recommencer. Le pape Alexandre III délègi alors dans le Languedoc une nouvelle missic confiée à Henri de Clairvaux, devenu cardinal légat. Énergique et décidé, celui-ci appuie s( éloquence d'une petite armée de chevaliers cath liques et l'on voit alors, spectacle inédit et préc

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chrétien parce qu'il avait cessé d'être catholique. A dater de cette époque, des clauses répressives de l'hérésie apparaîtront régulièrement dans la législation des souverains et des villes. Sans doute, Innocent n'a pas créé le mouvement général qui s'est produit de son temps contre les adversaires de la foi : mais il l'a étendu, précipité. Il a montré enfin la ferme volonté de conserver, par tous les moyens, l'intégrité du dogme et du culte traditionnels, comme une garantie nécessaire au maintien de son propre pouvoir.

Fut-il donc animé d'une haine particulière contre l'hérésie? N ous^ ne croyons pa s, quant à nous, au fanatisme d'Innocent III. Certes, il éprouvait pour les hérétiques la répulsion qu'ils inspiraient à la grande majorité de ses contemporains. Très autoritaire, passionné d'ordre et d'unité comme tous les souverains absolus, il ne pouvait endurer qu'un groupe considérable de chrétiens se mît en insurrection contre l'Église et sa doctrine. Pape, il lui fallait donner aux croyants l'exemple d'un châtiment proportionné au péril de la religion. Et pourtant ce que nous savons de ce juriste, de ce diplomate, de ce conquérant des âmes et des corps, absorbé par son projet de domination universelle, donne le droit de se demander s'il n'a pas sévi contre l'hérésie par nécessité politique encore plus que par ardeur de foi.

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les poursuit tous également de sa réprobation ses menaces. On dirait même qu'il partage l'immoralité attribuée traditionnellement aux tiques, toutes les préventions du vulgaire. Il s( croire aux orgies de leurs réunions secrètes, c il parle « de ces sectes lascives qui, bou d'ardeur libertine, ne sont que les esclave voluptés de la chair ».

Et cependant (contradiction qui ne l'arrête en décrivantle mode d'action des novateurs, ili naît qu'ils en imposent surtout par « leur vi( tère et leurs mœurs charitables ». Ils sont ] religieux, dit-il, et cherchent principalem gagner les personnes d'une religiosité arden séduisent la foule par leurs abstinences, p; macérations de leur chair. Ils prétendent av monopole de la sagesse et de la vertu, mais vertu n'est qu'une apparence, une hypo< Leurs œuvres de charité, simulation! Ils ne tiquent pas le bien, ils l'affectent. Et c'est j justement qu'ils sont dangereux. Ils déc rester chrétiens, tout en portant des coups m à l'Église. Ce sont de faux frères^ dont les p mielleuses ne réussissent que trop à corromj âmes simples. Car le mal est très grand pai l'hérésie pullule comme la mauvaise herbe :

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En 1199, une multitude d'hommes et de femmes, à Metz et dans le ressort de révêché de Metz, ont fait traduire en français les Évangiles, les épîtres de Paul, les psaumes, les moralia de Job et d'autres livres. Ils se réunissent dans des conciliabules secrets pour lire ces traductions et se prêcher les uns les autres. Quelques curés ayant voulu les réprimander, ils leur ont résisté en face, argumentant contre eux par des raisons tirées de l'Écriture sainte. « On n'a pas le droit, disent-ils, de les empêcher de faire ces lectures. » Plusieurs d'entre eux, d'ailleurs, se moquent de l'ignorance du prêtre de leur paroisse. Quand il monte en chaire pour faire son sermon, ils murmurent tout bas que leurs livres leur en apprennent bien davantage, et qu'eux mêmes seraient en état de parler beaucoup mieux.

Tels sont les faits que révèle la semonce pontificale adressée à ces pauvres gens de Lorraine. Rien ne prouve qu'ils eussent embrassé le catharisme, ni même qu'ils fussent allés jusqu'à la négation radicale des Yaudois. Les insurgés paraissent n'en être encore qu'au début du protestantisme le plus élémentaire. Ils sont mécontents de leurs curés, qu'ils ne respectent plus; pour comprendre les livres saints, ils veulent les lire dans leur langue maternelle et font eux-mêmes l'office de la prédication.

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des ministres indignes ou incapables, qu'on dépose contre eux une plainte régulière et leur évêque en fera justice. »

Pour ces brebis égarées, Innocent III se contente finalement d'une admonestation presque paternelle et d'une menace légère. Avec les hérétiques déclarés, les cathares, il est plus vif. Il condamne le catharisme^ non seulement comme opposé à la vérité évangélique mais encore au nom de la philosophie pure, par un appel à la raison humaine^ ce qui peint l'époque et le personnage. «Les philosophes enseignent qu'il ne peut y avoir qu'un seul Dieu, auteur de tous les êtres visibles et invisibles. » Et, dans les passages où il reprouve l'hérésie, il invoque surtout un argument qui lui paraît irréfutable. Les hérétiques prétendent (et c'est là une des causes principales de leur succès) que les sacrements catholiques n'ont aucune valeur, parce que le clergé chargé de les administrer n'a ni les mains, ni le cœur purs. Mais le pape fait un raisonnement tout contraire, fondé sur une comparaison qui revient souvent sous sa plume. Est-ce que les remèdes donnés par un médecin ne produisent pas d'effet, quand le médecin se porte mal ? 11 en est de même du sacrement, qui garde son efficacité purifiante, même s'il est conféré par un prêtre indigne.

Avec tous les esprits clairvoyants. Innocent estime que la mauvaise conduite du clergé', aux

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l'usage à tous les souverains. Les dispositions de ce code spécial, telles qu'elles ressortent surtout des lettres du 25 mars 1199 et du 22 septembre 1207, peuvent se résumer en quelques lignes. Les hérétiques et leurs fauteurs sont passibles de l'exil ou de la prison ; leurs biens seront confisqués et vendus, leurs maisons démolies, leurs droits civils supprimés. Ils ne peuvent plus être électeurs ni éligibles aux fonctions municipales. S'ils exercent des charges publiques, leurs actes sont déclarés nuls. Ils n'ont plus la capacité de témoigner devant les tribunaux, de tester et d'hériter. Les poursuivre et les expulser est un devoir strict pour les princes et pour les magistrats des villes. Si ces derniers n'exécutent pas la loi, l'excommunication doit les y contraindre.

L'hérétique n'est pas seulement proscrit de son vivant : le repos de la mort pour lui n'existe pas. Découvre-t-on qu'une personne ensevelie en terre chrétienne s'est écartée de l'orthodoxie, son cadavre doit être exhumé et jeté aux vents. En 1206, Innocent excommunie un abbé de Faenza qui se refusait à laisser déterrer les restes d'un hérétique déposés dans le cimetière abbatial; et il ajoute ces dures paroles : « Non seulement nous détestons les ennemis de la vraie foi et les empêchons autant que possible, pendant leur vie, de détruire la vigne du Seigneur; mais nous condamnons leur

l'œuvre de proscription et d'enlever au fils comte de Toulouse, fauteur d'hérétiques, tout patrimoine de son père pour le transférer à Sim de Montfort, le pape sera le premier et presque seul à reculer devant cette énormité. La majoi du concile de Latran ne comprendra pas la i blesse de ce juge qui veut conserver à l'ini cent une partie des domaines confisqués au c< pable.

Il faut aller au fond des choses. Partout aillei que dans le Midi de la France et dans certaii régions de Tltalie où la tolérance adoucissait mœurs, les populations catholiques, leurs che et la plupart des évêques punissaient l'hérésie la peine de mort, surtout de la peine du f< Fidèles à cet usage, les croisés de Montfort trou ront, à brûler les Albigeois, ce plaisir intense (] décrit naïvement le chroniqueur Pierre des Va de Cernai. Mais, dans la législation d'Innocent comme dans ses lettres, il n'est nullement qu< tion de la mort pour les hérétiques. Il n'a jam demandé que leur bannissement et la confiscati de leurs biens. S'il parle de recourir au gla séculier, il n'entend par là que l'emploi de la foi nécessaire aux mesures d'ei^pulsion et d'expi priation édictées par son code pénal. Ce code, < nous parait à nous si impitoyable, constitu donc, relativement aux habitudes des contem]

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punir comme hérétiques ceux qui ne le sont pas. Innocent apprend, en 1199, qu'un archiprêtre de Vérone, appliquant la loi sans intelligence , a englobé, dans l'excommunication des cathares, des Vaudois et des Arnaldistes, une catégorie de chrétiens que le peuple appelait les Humiliés. Ces gens formaient une confrérie vouée à la pauvreté volontaire : ils avaient déjà imaginé le genre de vie que mènera plus tard François d'Assise. Le pape rappelle à l'évêque de Vérone qu'un cultivateur prudent doit se garder d'arracher le bon grain avec l'ivraie. Il parait que ces Humiliés sont des orthodoxes, qui veulent simplement servir Dieu par l'humilité de l'esprit et du corps. « Nous entendons, écrit-il, que les innocents ne soient pas confondus avec les coupables. Faites venir ces hommes, examinez-les^ et si leurs réponses n'ont rien qui sente l'hérésie, proclamez-les bons catholiques, de façon que l'anathëme ne les touche pas. Mais quand même ils vous paraîtraient s'écarter un peu de l'orthodoxie, s'ils sont prêts à reconnaître leur erreur et à se soumettre, donnez-leur le bénéfice de l'absolution. »

L'évêque de Metz paraissait sans doute trop enclin à voir des criminels dans ces Lorrains de la ville et de la campagne qui lisaient en français le Nouveau Testament, car Innocent, pour prévenir un malheur, se hâte de prendre l'afiFaire

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puissions prendre une décision en parfaite connaissance de cause. »

Retenons la curieuse parole de ce pape qui ne veut pas qu'on affaiblisse la religiosité des simples*. Innocent III a peur du zèle de Tépiscopat et des impatiences de la foule. Il exige qu'on instruise régulièrement les procès d'hérésie, qu'on y mette du temps et du soin, qu'on se garde de précipiter les choses. Il ordonne des enquêtes; il veut voir personnellement les dossiers et prononcer luimême l'arrêt.

La France du Nord, p^^ys classique du fanatisme et des lynchages populaires, lui causa de cruels embarras. Il s'y trouvait alors un évêque, celui d'Auxerre, Hugue de Noyers, qui se montrait par-î ticulièrement acharné contre l'hérésie : un inqui-| siteur avant l'Inquisition. Ce prélat guerrier, âpre au gain, habitué à se battre contre les nobles et assez hardi pour tenir tête même au roi de France, vivait retranché dans ses châteaux, entouré de soldats. Ses sujets le détestaient parce qu'il les accablait d'impôts. C'est surtout contre ce pourvoyeur de bûchers que le pape dut prendre ses précautions.

A la fin du xii® siècle, il existait un foyer d'hé-

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