LE PRESSENTIMENT DU TRIOMPHE FINAL
faits pour les peuples. Le bon diplomate, qui sans doute ne connaissait pas la doctrine de Saint Thomas, fut tellement étonné d'entendre ces paroles, qu'il en prit note, mais n'osa pas en écrire à son maître le duc. Du reste, le comte n'avait pas tort, car il a fallu attendre des siècles, passer par des révolutions sanglantes, pour voir accepté, comme une trouvaille de la seule intelligence humaine, ce principe fondamental du christianisme; et l'on se demande encore s'il a été réellement mis en pratique par les nouveaux régisseurs des peuples.
Le pontificat d'Innocent XI a été, on peut le dire, du commencement à la fin, une lutte entre deux conceptions, celle que dictaient au pape les sentiments les plus purs de la foi et de la charité chrétienne, et celle qu'inspiraient à la plupart des souverains d'alors, leur égoïsme et leur attachement à la puissance temporelle. C'était le choc entre le bien et le mal, entre les aspirations surnaturelles et les visées humaines. Le pape devait y avoir le dessous, car on avait perdu l'habitude d'une pareille rigidité de principes et de conduite, mais il laissa à ses successeurs la joie du triomphe. Et il en éprouvait le pressentiment sur son lit de mort. « Innocent, écrit Lando au eénat de Venise, a fait remercier le Sacré Collège de ses démarches courtoises, disant qu'il se recommandait aux prières des cardinaux et les suppliait de lui donner un bon successeur, auquel il laissait les choses en état de pouvoir faire beaucoup de bien ».
Un contemporain d'Innocent XI, qui se prétend impartial, voulant se prononcer sur la politique de ce pontife, est d'avis qu'il éprouva, dans les derniers mois de sa vie, un certain découragement. D'après lui, le pape se serait aperçu qu'il s'était presque trompé sur les résultats de son action: si les puissances hérétiques s'étaient en apparence réunies à l'empereur, contre la France et contre les Turcs, c'était avec
]a fin secrète d'opprimer la religion catholique, qui venait de gagner du terrain dans l'Empire, et d'empêcher la continuation de ce progrès. En provoquant la France, elles auraient obligé Léopold à distraire de la Hongrie une partie de l'armée pour l'envoyer sur le Rhin. Sa correspondance avec ses nonces porte, en effet, certainement, des traces de découragement, mais ce n'est pas seulement à la fin de son pontificat. Son esprit fut toujours alerte, cherchant sans cesse des remèdes pour réparer les échecs et tenir tête à la coalition des intérêts humains. Mais il avait sans doute une santé fort délicate qui le forçait à beaucoup de ménagements déjà quand il n'était que cardinal, et quoiqu'il fût d'un tempérament fort combatif, il dut avoir des heures de défaillance en voyant se déchaîner dans toute l'Europe la guerre qu'il avait tant travaillé à faire cesser, surtout lorsque la conduite de Louis XIY envers le Saint-Siège l'eût mis dans l'impossibilité absolue de jouer le rôle de pacificateur. Il s'éteignit détaché de tout ce qui était terrestre, laissant la mémoire d'un pape qui avait donné l'exemple d'une vertu héroïque et n'avait jamais agi selon son intérêt personnel. Ses adversaires eux-mêmes reconnurent que, s'il avait erré^ ce ne fut jamais par manque de volonté pour le bien.
Il n'est pas aisé de mettre en lumière, avec les documents authentiques, toute l'action de ce pape durant les treize années qu'il occupa le siège de Saint Pierre. Fermement résolu, avant tout, à réformer l'Eglise, son clergé, son administration, et à rétablir l'ordre public dans Rome et l'Etat pontifical, il se trouva contraint, par les circonstances et par les devoirs mêmes de son ministère, à devenir l'un des principaux facteurs de la politique générale, et il dut ainsi tenir tête au grand roi devant lequel tout avait plié jusqu'alors.
La grande lutte de ce pontificat fut entre Innocent et Louis XIY. Mais la justice populaire sembla prononcer sa