MÉCONTENTEMENT DES GRANDS
nonce n'en croit rien, « mais le roi est si inconstant qu'il est difficile de compter sur lui. »
Le 10 juin, trois dépêches de Mellini à Cybo. Dans la première, il annonce «que le pain a manqué à la Cour; les uns disent que cela est dû à la mauvaise saison, et d'autres à des raisons politiques ...» Dans la seconde, il l'assure « qu'il fera son possible pour conserver la confiance de tout le monde, mais que, pour obtenir la paix familiale, il faut une grâce spéciale de Dieu, parce que tout le monde est inquiet . . ► et les amis furieux; que Don Juan est résolu à punir les mécontents qui, à leur tour, se vengent en faisant courir de faux bruits, tel celui qu'on va baisser la valeur de la monnaie; que cela a produit un très mauvais efïet, car le résultat a été le manque de pain, et tout a renchéri; que le bruit de la paix avec la reine s'est également évanoui... La reine vit très tranquille, sans rien demander. . . L'empereur a écrit une lettre où il résume tout ce qu'il a fait pour l'Espagne, y compris la guerre, ne demandant, comme compensation, qu'un bon traitement pour la reine; mais cette lettre a beaucoup embarrassé. » Le nonce ajoute, qu'il a parlé à plusieurs adversaires de la reine de l'utilité qu'il y aurait à se trouver en bons termes avec l'empereur. A cette occasion il fut question des fiançailles du roi ; on n'en veut pas^ et le doute à cet égard n'est plus possible; on espère amener l'empereur à y renoncer. «Le comte d'Harrach, poursuit le nonce, m'assura qu'il porte à Vienne à ce sujet des instructions de S. M., de Don Juan et du Conseil d'Etat, et que pourtant ici on ne veut rien faire que ce qui peut plaire à S. M. Ces. Pour mieux le tenir, je lui dis qu'il ne sera pas bien reçu et n'obtiendra pas la reconnaissance de l'empereur à cause du bruit qui court qu'il est trop lié avec Don Juan et contraire à la reine; qu'en tout cas il aurait gagné les bonnes grâces de l'empereur s'il lui portait une partie des sommes que l'Espagne lui doit; et que de cette manière il servirait le roi en le
maintenant en bon accord avec l'empereur, tandis qu'il était dangereux de s'en séparer faute de ces subsides . . . Le comte me remercia, disant que, craignant quelque mauvaise réception, il avait déjà décidé de porter une somme, mais qu'à la suite de mes observations il l'augmenterait. Je crois avoir fait mon devoir...». Dans la troisième, Mellini rend compte de son voyage à Tolède chez le cardinal au sujet de Yalenzuela. S. Eqî. avait envoyé son écuyer à deux lieues de Tolède; il monta dans sa voiture et fut ac- -cueilli Sivec la?yfhezza , «et ensuite, poursuit-il, je me rendis <3liez la reine, qui voulait m'héberger. S. M. fut aimable, mais resta dans les généralités, remerciant S. S. et Y. Em. » Deux jours après, il se rendit à Haranguez pour y faire, pendant trois jours, une cure d'air et prendre médecine. Là aussi il fut accueilli à merveille: « beaucoup de fêtes et de chasses avec un tel éclat que le peuple même dit que le roi seul peut en faire autant. »
Le 8 juillet, Mellini écrit que, s'étant rendu chez Don Juan pour lui faire part du mariage de la nièce de S. S. avec le comte Carlo Borromeo de Milan, S. A. lui parla des avertissements paternels que S. S. lui avait donnés par la bouche de Don Raffaele de Yillosa (1) touchant le pardon des offenses, une plus grande modération dans le ressentiment, épargnant la reiégation et autres punitions à des personnages pouvant susciter des dangers à la monarchie; qu'enfin on devait travailler à la seule fin du service de Dieu et du bien public, entretenir de bonnes relations avec l'em-
(1 ) Le 14 novembre 1677, Cybo avait engagé le nonce à recommander à S. M., au nom du pape, Don R. de Villosa^ lieutenant de la Chambre royale de Naples, appelé à Madrid comme régent du Conseil d'Aragon; et que S. S., appréciant la valeur €t l'intégrité de Yillosa, avait consenti à le faire recommander.
CONSEILS DE .MODÉRATION DU PAPE Oli
pereur en évitant de l'irriter, et observer les mêmes égards envers la reine. Et le duc ajouta, continue le nonce, que jamais il ne s'était départi des conseils paternels de S. S. ; queje peux en rendre témoignage, et que, s'il a usé de rigueurs envers quelqu'un, cela n'a pas été pour une satisfaction personnelle, mais par obligation de son ministère et pour empêcher des inconvénients qui pouvaient surgir au moment de la perte de la couronne; qu'il ne comprenait pas comment S. S. a pu l'accuser d'avoir irrité l'empereur, alors qu'il cherchait tous les moyens de lui être agréable; que môme au sujet du mariage il a été poussé par des raisons politiques, qui ont été censurées par des personnes qui ne comprennent les choses que d'une manière vague, que toutefois il ne s'est pas mêlé des sentiments privés du roi et, en tout cas, a cherché toujours l'agrément de César; que, quant à la reine il faisait tout son possible pour la contenter, lui ayant accordé la souveraineté absolue sur Tolède, ainsi qu'elle le désirait, .bien que les lois du royaume s'y opposassent; et qu'après bien des compliments et protestations de dévouement envers S. B., S. A. observa que S. S. avait voulu par Villosa lui faire comprendre la nécessité de la conclusion immédiate de la paix et, de quelque manière que ce fût, trouvant qu'il était avantageux de la conclure. Don Juan à ce propos déclara qu'il ne comprenait pas pourquoi il aurait dû conclure une paix hâtive, très désavantageuse pour la couronne, car la coalition resterait dissoute et donnerait lieu à une guerre encore plus désastreuse parce qu'on y aurait vu l'idée de nouvelles conquêtes... «Voyant S. A. très^ emportée sur ce sujet, écrit le nonce, j'ai cherché à la tranquilliser en lui faisant comprendre le désir de N. S., répliquant que j'ignorais jusqu'à quel point Yillosa avait rapporté exactement les paroles de S. S.; que N. S. désirerait la paix universelle, mais non au détriment de la couronne. . . et, ajoute le nonce, je me suis servi de la dépêche chiffrée
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du 14 mai. Ayant demandé si ici on veut réellement la con- •clusion de la paix, Don Juan répondit affirmativement et qu'il ne comprenait pas comment on pouvait en douter, pourvu qu'elle ne fût pas désastreuse, du moment qu'on s'était empressé d'envoyer, malgré une forte dépense, des plénipotentiaires au Congrès et en acceptant le prince du Portugal comme médiateur... J'ai recommandé Villosa, et S. A. m'assura qu'elle ferait le possible pour complaire à S. S.; <îomme Yillosa, conclut le nonce, n'est pas venu chez moi, je n'irai pas lui faire visite. » Le même jour, Mellini écrit que, parlant au secrétaire du Duc D'Alva, il lui manifesta son mécontentement de ce qu'on doute toujours de la bienveillance du pape envers cette couronne ; que le secrétaire iui répondit, que pour ce qui regarde la bienveillance de S. S. envers cette couronne, ou ne la voyait pas suivie des effets désirés et que même ils étaient tout à fait contraires... mais qu'à l'avenir on espère en voir, et qu'ainsi il n'y aura plus de motifs aux doléances du duc d'Alva. « J'ai répondu h tous les points sur lesquels on se plaignait, conclut le nonce, mais jusqu'à présent j'ignore ce qu'a écrit le marquis del Carpio ...»
Le 25, Bonvisi mande à Cybo : « S. M. Ces. m'a écouté avec plaisir au sujet de l'Espagne, et elle m'a dit avoir toujours écrit à la reine de se résigner à ne plus diriger le gouvernement, afin de ne pas donner lieu à des révolutions, sachant combien Don Juan est jaloux, mais aussi qu'il a toujours recommandé au gouvernement de la respecter, tandis que celui-ci n'agit pas de même envers la mère de son roi et la sœur de l'empereur; qu'il aurait voulu la faire venir en Allemagne mais elle s'en est abstenue, car, si le roi mourait, l'archiduchesse sa fille serait l'héritière, et il est de l'intérêt de la reine de se trouver en Espagne le cas échéant pour sauvegarder les droits de sa nièce. Je me suis permis, continue le nonce, de faire remarquer que Tolède est
CRAINTE d'intrigues DU PARTI DE LA REINE 95
trop près de Madrid ; que Don Juan sait qu'elle reste toujours en correspondance avec les Grands et que facilement pourrait avoir lieu une rencontre entre le roi et la reine-mère, éventualité que craint beaucoup Don Juan, tandis qu'à Grenade il y a aussi un urand palais; l'empereur fut du même avis, que le séjour à Tolède n'avait pas donné de bons résultats. Par testament le roi Philippe accorda à la reine le droit d'établir sa demeure là où lui plairait, avec l'autorité absolue de gouverner la contrée où elle se trouverait, et d'y mettre des ministres à son gré; ayant choisi Tolède cela suscitait bien des contrariétés, et ce serait la même chose pour Grenade, qui est aussi un chef lieu de province. Pour ce qui regarde le roi, l'empereur a dit qu'il voulait l'aider même dans son intérêt particulier, mais qu'il y réfléchirait, n'étant pas encore sûr si sa brouille avec sa mère est une affaire du moment et d'opportunité, ou si elle est réelle. »
Le 5 août(l) Mellini rapporte que, depuis que cette Cour
(1) Avviso du 5 août, de Madrid. « Le bruit courait que Don Juan aurait voulu qu'on ne célébrât point la fête de sainte Anne, patronne de la reine-mère, avec la même pompe qu'au temps où elle était régente ; mais au contraire on l'a célébrée comme les autres années. » Le roi a envoyé à la reine un cadeau en bijoux et aussi le décret pour la souveraineté absolue sur Tolède... On raconte l'anecdote suivante: Médina Celi est en disgrâce. Il avait déjà cessé de coucher dans la chambre du roi et d'habiller S. M. parce qu'un matin qu'il l'habillait, le roi lui ht observer qu'un bas ne lui allait pas bien ; le duc chercha à l'arranger, mais sans y réussir; il essaya ane troisième fois sans plus de succès, et alors il dit, que S. M. pouvait se servir d'un autre plus habile que lui, et le roi répondit qu'il suivrait ce conseil... Au comte d'Harrach, qui venait d'abandonner la charge d'ambassadeur de l'empire, fut allouée une pension annuelle de 2500 écus sur les biens ecclésiastiques.
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a accepté la médiation du prince régent de Portugal, il y a eu des manifestations de confiance entre les deux Cours ; « p. ex. le secours prêté immédiatement pour la défense d'Oran, quoique le ministre de France cherchât à l'empêcher ; et l'on annonce que le Portugal vient de nommer Don Francesco de Mello médiateur, et, bien que l'abbé Masseralti, ministre d'Espagne à Lisbonne, s'y fut opposé, S. S. toutefois l'a agréé... » Et le même jour, il assure Cybo que^ malgré les agitations continuelles de cette Cour, il cherche à se conduire avec circonspection afin de ne donner lieu à aucune plainte ; qu'il est assez bien agréé par les deux partis et qu'il croit avoir rempli les ordres de S. Em.
Le 20, Mellini informe Cybo qu'on vient d'expédier par voie de terre un courrier à Vienne et qu'on ignore absolument ce qu'il porte; toutefois le bruit court qu'il est porteur de lettres du roi priant l'empereur de permettre la rupture des fiançailles et qu'il ait plutôt à prêter son influence pour le mariage du roi avec une princesse de Neubourg, sœur de l'impératrice actuelle. Et le 3 octobre, Bonvisi annonce à Cybo l'arrivée d'un courrier envoyé d'Espagne pour la question du mariage du roi. «L'opinion générale est que le roi a écrit qu''il était tout disposé à le célébrer avec l'archiduchesse, fille de l'empereur et sa cousine, pour montrer sa dévotion envers S. M. Ces., mais qu'il priait S. M. de vouloir bien considérer la difficulté qu'il y aurait pour sa succession, de devoir attendre si longtemps pour se marier (la fiancée n'avait que 9 ans). Et l'impératrice Eléonore m'a dit en confidence que les Espagnols ne s'expliquent pas clairement et que, s'ils disent qu'il faut attendre trop longtemps, c'est parce qu'avant de passer à des déclarations plus nettes il faudrait voir si S. M. Ces. aurait, dans l'intervalle, des successeurs, car cette circonstance permettrait de prendre d'autres engagements; qu'en Espagne il y a des gens qui veulent marier de suite le roi, tandis que d'autres sont d'avis