LA REVOLTE DES PAYSANS EN BOHEME
ligue entre l'empereur et le roi ; mais on peut craindre que, sous les apparences, ne se cachent d'autres buts. 11 faut prier Dieu pour qu'il y mette sa sainte main, et qu'il inspire aux princes de véritables sentiments en son honneur (i). , Le 3 mars, Bonvisi remercie Cybo de ce qu'il approuve l'admonestation douce au comte Konigsegg, qui devrait suffire si ces ministres suivaient les anciens conseils grâce auxquels la Maison d'Autriche est devenue grande ; alors qu'ils voient que la France s'agrandit moyennant des ligues avec les hérétiques, ils se croient permis d'en tirer des conclusions pour leur défense, et il s'ensuit que les princes méprisés ici s'allient avec la France, qui ne cesse de les exciter. Je ne crois plus opportun d'en parler, parce qu'ici on croit toujours
(i) Bonvisi transmet la copie d'une lettre du 21 reçue de Prague :
Lunedi délia présente settimana morse di peste un altro trabante dell' Imperatore, et altri contrastano con la sanità, che secô praticavano. Iddio conservi, e guardi la Mtà dell'Imperatore, chè nulla apprende sin hora un tanto pericolo, et alcuni gli fanno credere, chè in Praga si goda perfetta salute, come appare dall'anessa copia del nuovo editto l'altro giorno publicato, (a) e pure nascono giornalmente casi spaventosissimi, come fù quello segui la notte del sabato passato, nella quale in una sola casa morsero sette persone con segni evidentissimi di peste, confinante à quella del Sr Ambasciatore di Venezia, chè con tutta diligenza procura andarsene altrove, havcndo veduto nel suo vicinato altre simili mortalità, chè non cessano, ma si avanzano sempre più. Similmente il palazzo dove habita il S"" Principe di Schwartzemberg é circondato da case serrate par causa del contagio, perciô non si serve délia porta principale, ma di quella del giardino iontanissima dalla prima, et in altra strada.
Nel ghetto il maie continua con maggior forza, et è concesso alli Ebrei di praticare per tutto, si chè altro non si puô aspettare, che l'universal flagello, che Dio non voglia per sua infinitissima miserieordia.
Mentre Iddio hà sin hora conservato questa regia città di Praga da ogni cattivo influsso, si comanda per ogn'altro meglior ordine, e governe per conservare la pubh'ca salute, et per prevenire à qualsivoglia maie, di contagio, che ammalandosi qualsivoglia persona di qualunque si sia malatia, nessuno debba, ne possa cacciare tal persona fuori di casa, sotto pena dclla vita, sia di qualsivoglia stato, e conditione, ma che debba quanto prima insinuario al magistrato, et aile persone, che sono specialmente deputate per visitar gl'ammalati, e riconoscer il maie.
(a) Copia dell' Editto impériale del 17 Gennaro 1680 in Praga.
qu'on veuille faciliter à la France la monarchie universelle. Toutefois, V. Em. dit que N. S. ne s'occupe pas de ces soupçons ; qu'il agit en dehors des considérations mondaines et que, si ses efforts restent inutiles auprès des hommes, ils ne seront pas sans mérite auprès de Dieu... En attendant, on envoie un ministre à Brandebourg pour négocier une ligue, croyant que le très-chrétien a l'intention de donner au Dauphin tout ce que la France a gagné en Allemagne, et ce, avec l'espoir de le faire élire roi des Romains, et l'on craint que l'électeur de Bavière et celui de Cologne ne finissent par donner leur consentement. Ici on a la conviction de ne pouvoir résister avec la seule aide des princes ecclésiastiques ; d'autre part, on dit que l'empire étant composé de catholiques et d'hérétiques, l'empereur ne peut pas se séparer de ceux-ci sans détruire l'empire. » Et, le lo, il mande : « ce n'est pas le danger de mort qui m'empêche de me rendre à Prague, mais si je m'installais dans une auberge avec toute ma famille, (domesticité) que deviendraient les archives ? Elles tomberaient aux mains d'adversaires qui auraient intérêt à s'en emparer ; il s'agit de dix années de nonciature et d'affaires graves : comprenant la mission à Cologne, le commencement de la guerre en Pologne, les révolutions contre le roi, l'interrègne ; puis les affaires de Vienne connues de V. Em. ; si toutefois elle m'ordonne de partir, j'irai à Prague. J'ai bien, ajoute-t-il, modifié la vigueur de mon style pour suivre le conseil de V. Em. et aussi parce que les Polonais ne veulent pas de ligue défensive, mais offensive, peut-être, parce que l'empire sç trouve menacé à l'extérieur et troublé à l'intérieur... Je vois que le Président de la Chambre, de pauvre qu'il était, est devenu riche ; quoiqu'il soit soutenu, plusieurs croient néanmoins qu'on peut le convaincre d'infidéhté et d'entente avec la France ; mais là dessus je n'ai que quelques vagues indices... En attendant, il y a de la confusion à la Cour ; on a appris que Montecuccoli avait donné sa démi^ssion de toutes ses charges, mais qu'elle n'a pas été acceptée ; le prince de Schwarzenberg est sur le point de se retirer, lui aussi. Quant au P. Emerik, le seul en qui l'empereur avait
INTRIGUES ENTRE PRINCES DE l'EMPIRE. II
confiance, le croyant sans passion, on met en doute qu'il puisse retourner à la Cour après avoir pris part au chapitre de Linz ; S. M. aurait eu connaissance que ce religieux est aussi attaché à des ligues et à ses intérêts personnels, bien qu'il les ait toujours tenus cachés parce que felicitaie corrumpimur ; toutefois je crois qu'il reviendra, mais peut-être affaibli dans son crédit, car dernièrement il aurait eu le tort d'aller à l'audience de l'empereur après avoir dîné chez un ami, d'où il était sorti un peu échauffé. Il dit à S. M. que Dieu avait permis cela pour lui donner plus de force pour parler des affaires qu'il avait à traiter ce jour-là ; mais l'empereur lui aurait répondu qu'auprès de lui les raisons n'acquièrent pas de force parle vin. Je crois que tout cela n'est qu'un racontar; mais toutefois le fait qu'on en parle à la Cour prouverait qu'on n'a plus en lui la même confiance que par le passé. Ce ne serait pas un grand mal s'il était en disgrâce ainsi que Schwarzenberg, parce que tous deux furent les principaux adversaires du duc de Neubourg ; et bien que réconciliés avec ce dernier, à présent qu'il prévaut, il peut se faire que l'empereur veuille jeter à la mer tous ceux qui s'opposèrent à la grandeur de son beau-père. A l'extérieur les choses ne vont pas mieux, car Neubourg est mal vu de tous les princes et spécialement des électeurs de Bavière, de Saxe et de Brandebourg : la Bavière, dans la crainte de l'éventualité que Neubourg devienne l'héritier du Palatinat ; la Saxe, parce qu'il empêcha la décision impériale sur les prétentions de cet électeur sur les Etats de Juliers, émises depuis 80 ans : avec Brandebourg, Neubourg est en de mauvais termes à la suite de querelles sur le partage de l'héritage du duc de Clèves. Du reste on m'a assuré que, de Paris, on a eu l'avis que la Saxe a offert d'entrer dans la ligue avec la P'rance; mais qu'on avait répondu, qu'elle y serait comprise si se concluait la ligue avec la Bavière, le Brandebourg et la Maison de Brunswick que l'on était en train de négocier. On dit que le consentement à l'entrée de troupes françaises à Casai a été donné ; et on parle toujours des grands projets du très-chrétien en Italie, en Allemagne etc. «Or, dans cette situation, comment pourrait-on
12 INNOCENT XI ET LÉOPOLD l^'
proposer à l'empereur une ligue contre les Turcs ? Même en lui en parlant, on laisse toujours croire davantage que les propositions du roi de Pologne n'ont d'autre but que de l'engager, afin que, abandonné des siens, il ne pui-sse pas résister aux français, comme le dit Picinardi ; celui-ci est un fou, mais quelquefois les fous sont des devins. Morsztyn, qui est un de mes anciens amis, m'écrit avec sincérité et j'ai cru de mon devoir d'en informer mon souverain. » (i)
Le 24, Bonvisi annonce qu'on craint que les hostilités ne recommencent en Hongrie parce que les hongrois demandent le rappel des troupes allemandes, et que l'on réduit les garnisons comme avant la révolution : moitié d'allemands et moitié de hongrois (2).
Le 21 avril, il annonce que vient d'être publié le décret qui
(i) Le 30, Cybo lui répète de se tenir loin de la Cour de Vienne, pleine de sconcerti, du moment qu'il peut négocier par lettre. « Et si V. S. trouve qu'on pourrait éveiller des soupçons en poussant César à une guerre offensive, elle pourra attendre, car S. M. a déjà fait beaucoup par la ligue défensive ».
(2) Le 31, il informe, qu'à Prague la peste augmente et gagne les maisons des nobles, que le fléau fait de grands ravages parmi les juifs et que l'on craint, si on les chassait de Prague, qu'ils répandent la peste partout. La Cour n'a pas décidé de partir ; peut être qu'elle en est empêchée par les mouvements des paysans de la Bohême, qui ne peuvent plus supporter la tyrannie de leurs maîtres et assiègent le comte Kaunitz dans son château ; ils demandent que l'on respecte leurs privilèges et l'on craint que les ministres s'y refusent car alors le soulèvement sera général dans le royaume. Mais, d'autre part, si on fait des concessions aux rebelles, les autres en prétendront à leur tour, comme il arriva en Hongrie, o\x ayant concédé cinq mois de solde à un régiment qui s'était soulevé, trois autres en demandèrent autant. A présent, on comprend l'erreur faite en se transférant à Prague : non seulement on s'est éloigné de la Hongrie, mais on a ruiné la Bohême, car les paysans étant obligés de transporter gratuitement sur leurs charriots les denrées de leurs n.aîtres, ils sont toujours en mouvement sans recevoir de salaire et ils se trouvent même contraints de vendfe leurs produits à vil prix. Les impôts ont augmenté ; mais^ non pour les nobles, car ils ne veulent pas que leur classe soit imposée et ainsi tout retombe sur les paysans. Le 14 avril, il se réjouit de ne pas être allé à Prague, à
PROCÈS CONTRE L. ZIZJNDORFF. I3
suspend de ses fonctions le président de la chambre, dont les intrigues pour garder sa charge lui ont nui auprès de S. M. et il ajoute : Le P. Emerik, à son retour, a eu de longues conversations avec l'empereur... Les paysans ne se tranquillisent pas, car leurs maîtres leur refusent toute satisfaction ; mais comme ils sont mal armés, ils finiront par se soumettre. En Hongrie rien de nouveau ; on négocie toujours un arrangement avec les révoltés, mais l'on n'arrive à aucune conclusion parce qu'ils sont aidés parles Turcs (i).
cause des questions des paysans, et tous ses dires à ce sujet auraient donné lieu à des jalousies. On attend l'arrivée à Prague du P. Emerik, qui n'a pas bougé soit à cause de la podagre qui l'a saisi, soit parce qu'il est convaincu que ses paroles n'auraient pas d'efficacité. En attendant on envoie des soldats contre les révoltés, auxquels se sont adjoints des officiers réformés ; ils ont imposé une contribution de 3 et demi flor. sur chaque feu pour acheter des armes, menaçant de tout incendier ', bien des terres restent ainsi sans culture.
(i) Le 28, il écrit que le Président s'est retiré chez les jésuites et que l'on dit qu'un matin il versa des larmes en protestant de son innocence, ce qui fait qu'il est soutenu par les Pères. Le baron Abele a été chargé delà Trésorerie. A la même date, Bonvisi annonce sa rentrée à Vienne où la santé publique est redevenue bonne... On a commencé à Prague le procès contre le comte Ludovic Zizindorff, Président de la chambre ; il y a 36 chefs d'accusation... En attendant, le baron Abele exerce ses fonctions avec cinq conseillers et il paraît qu'on veut abolir bien des abus... Les tumultes en Hongrie pour la question des Allemands semblent apaisés, à la suite de la promesse de cinq mois de solde ; dans la semaine 200,000 flo. ont été déjà envoyés ; c'est l'archevêque de Strygonic qui négocie l'arrangement avec les révoltés ; les chefs montrent de bonnes dispositions bien que déconseillés par le prince de Transylvanie... A Prague on croit pouvoir vaincre le mouvement des paysans, en concédant quelque exemption, mais ceux qui sont tombés entre les mains des soldats ont été pendus ; toutefois on dit que l'empereur veut promulguer un décret en faveur des paysans.
Le 13 mai, il ajoute que S. M. a plusieurs fois réuni des consulteurs pour résoudre la question des paysans, mais ils n'adoptèrent aucun dégrèvement, le seul moyen de faire renaître la tranquillité; en attendant, tout se prépare pour un soulèvement général. Et, le 19, il mande que S. M. a décidé de quitter Prague à cause de la maladie de deux femmes de la Cour. L'empereur a ordonné que le procès de Zizindorff soit fini en quatre jours, et il veut que la noblesse bohème se rende dans ses châteaux pour apaiser les paysans, mais
Le 12 mai, Bonvisi informe que le général Caprara, arrivé au lieu de son commandement en Hongrie, a accordé aux révoltés une trêve de quatre semaines pour faciliter l'accord ; mais il est impossible de faire des prévisions parce que l'on change d'avis facilement dans ce royaume, les bonnes intentions des révoltés ne suffisant pas.... A Prague, on a arrêté le comte Sereni, fils du comte Pierre qui fut décapité ; il avait obtenu une compagnie au service de S. M. et maintenant on l'accuse d'avoir des rapports avec ses compatriotes et de traiter leur union avec les révoltés de Bohème... Abele marche bien et fait déjà des économies ; il a ordonné que l'on achetât tout au comptant... La peste sévit toujours à Prague.
Le 26, il annonce que l'archevêque de Strygonie a eu une attaque d'apoplexie ; toutefois il va mieux ; sa perte serait un grand désastre pour la Hongrie, et l'on aurait de la difficulté à le remplacer... Le card. de Hesse n'est pas hors de danger ; le médecin lui a conseillé d'arranger ses affaires, (i)
Le 21 juillet, il annonce que la Cour va à Linz où on l'aurait appelée, mais ce n'est point certain, parce qu'on dit que l'impératrice fait son possible pour que son père y aille également ; et cela a mis du froid entre L. L. M. M. car si l'on fait cette concession à Neubourg, il faudra aussi permettre à Lorraine de s'y rendre, et ce dernier voudra entretenir l'empereur des affaires du Tyrol et des dangers de la part de la
on a peur; toutefois il paraît que ceux-ci sont épouvantés parce que les soldats en ont coupé en morceaux plus de 200 sans compter 100 autres qui furent pendus aux arbres. Le 9 juin, il informe que la Cour s'est retirée à Pardubitz ; que la peste sévit fortement à Prague ; et qu'à la fin de la diète de Bohême, les nobles se chargèrent de 300 fl. pour dégrever d'autant les paysans.
(i) Le 16 juin, il informe que sur la place dell'Erba à Vienne il y a eu une grande fête à propos de l'érection de la colonne votive, que surmonte la statue de la madone, pour obtenir la cessation de la peste ; on érigera un grand kiosque en cristal oii le nonce, assisté de deux évêques, cé^lébrera la messe. Les portes de la ville sont fermées pour empêcher l'entrée des malades ; et on a publié un édit punissant de mort ceux qui ne dénoncent pas les effets de ceux qui sont morts de la peste...