CHAPITRE V
Innocent et la Savoie.
Victor Amédée ii était duc de la Savoie, sous la régence de Madame Royale, la princesse Marie de Nemours, sœur de la reine du Portugal, et on négociait le mariage du duc avec l'Infante portugaise ; mais ce mariage ayant été rompu, le duc épousa la fille du duc d'Orléans.
Les rapports entre le Saint Siège et Madame Royale étaient empreints de dévotion et de charité filiale. Et le duché, par sa situation topographique et pour la politique du roi Louis XV, attirait particulièrement l'attention du pape.
Le 22 janvier 1680, Lauri, auditeur de la nonciature à Paris, informe Cybo qu'il paraît que la question du duc de Mantoue s'éclaircit et que le roi, en outre de Casai, veuille avoir Crème. On note que l'ambassadeur de Savoie s'entretient fréquemment avec les ministres et même avec le roi ; ainsi, l'autre jour, Colbert s'est rendu chez l'ambassadeur, mais celui-ci, qui prévoyait cette visite, ne se fit pas trouver à la maison. On croit qu'il s'agit de la demande du roi d'obtenir de la duchesse régente le passage et les vivres pour ses troupes, et que Madame ne veut pas y consentir. Et Lauri ajoute qu'il a appris que, pour mieux réusir, on traite d'ici avec l'abbé Amovelt, confesseur de la duchesse, personnage très-connu ; et que déjà tout serait conclu à l'égard du passage des troupes françaises, sans que la duchesse le sache ; de Lyon, du reste, on écrit que des provisions destinées à Pignerol passent par cette ville ».
Le 28 février, Cybo écrit à Mgr Muzio, nonce à Turin, qu'il s'étonne de voir combien il evst avare de nouvelles, tandis que sa nonciature aujourd'hui se trouve au milieu des événements; il l'engage à informer,car il ne s'agit pas de savoir les nouvelles par curiosité, mais afin d'avoir des données pour se régler (i) :
Le 20 mars, Muzio informe qu'il est impossible de connaître ce qu'a apporté le courrier de Paris ; l'ambassadeur a donné seulement à Madame l'avis du mariage du Dauphin ; elle a envoyé à l'ambassadeur, sous un prétexte quelconque, le marquis de S. Tomaso, qui lui aussi n'a rien pu savoir. On sait seulement qu'après avoir reçu la lettre, l'ambassadeur a fait partir quelqu'un, mais on ignore où il devait aller. Le marquis de Pianezza (2) doit être au courant de tout, car lui aussi a reçu des lettres et il est parti pour Paris en passant d'abord par Pignerol ; tout le monde veut faire des suppositions, mais les plus prudents ne croient pas qu'il y ait des choses graves en Italie, cette année. Et, le 3 avril, il ajoute que l'on craint beaucoup la descente des Français et l'arrivée du roi à Pignerol ; on dit qu'il ne vient pas seulement pour occuper Casai que le duc de Mantoue lui a déjà cédée par traité, mais pour d'autres entreprises ; après tout, on ne
(i) Le 3 mars, Muzio se défend de ne pas écrire parce qu'à Turin on croyait que le très-chrétien avait abandonné l'idée de Casai, se trouvant bien occupé ailleurs ; ni l'ambassadeur de France n'en a parlé à la duchesse, sinon familièrement, approuvant la présence des Français à Casai. « On avait peur de la demeure de Mgr de Gourmond à Mantoue d'après des lettres de France, bien qu'il n'y eût rien de vrai au sujet de la descente des Français. Mais à présent les choses ont changé et on craint de nouveau ; du reste on pourrait avoir peu de confiance dans la France, non seulement parce que tout progrès de sa part se réduit à augmenter pour elle le joug du servage, mais aussi parce que la Savoie croit avoir été la première à avertir les Cours du traité de Casai ».
(2) Le 13 mars, il écrivait que le marquis de Pianezza se trouve à la Cour et a de fréquentes conversations avec Madame ; il se montre très favorable au mariage de l'Infante de Portugal ; on croit qu'il travaille pour s'établir en Piémont et avoir les charges de son père. Il prend pour prétexte les soins à donner à sa femme ; mais celle-ci n'est pas malade du tout.