LES TOMBEAUX
Grands tombeaux de Trion du premier siècle. — Déjà il a été amplement et plusieurs fois parlé des grands tombeaux dus aux découvertes faites à Trion. L'essentiel intérêt de ces découvertes est d'avoir fait connaître des monuments dont on n'avait ou ne savait pas avoir de spécimens en France. On possédait, il est vrai, le mausolée romain de Saint-Remy près d'Arles, le monument de Lanuéjols dans la Lozère et quelques piles probablement funéraires dans la région pyrénéenne; mais des tombeaux peut-être entièrement pareils à ceux de Trion tels qu'ils étaient vraisemblablement, ne se rencontrent plus guère qu'en Italie, notamment à Pompéi.
Tombeaux de Pompéi. — A Pompéi , les tombeaux paraissent être du premier siècle et quelques-uns même du temps d'Auguste. A Pompéi, comme à Lyon, ils se composent de deux corps d'architecture superposés, l'un et l'autre carrés, pleins à l'intérieur, parementés à l'extérieur en grandes pierres d'appareil, pourvus de bases et d'entablements avec des frises plus ou moins ornées, le massif supérieur en retraite du massif inférieur et souvent enrichi sur ses faces d'une série de pilastres cannelés. L'état de dégradation dans lequel ils nous sont parvenus ne permet pas de préciser comment ils se terminaient
Les plus grands tombeaux de Trion pouvaient avoir, quand ils étaient entiers, une trentaine de pieds et même plus de hauteur. Le tombeau des Salonius, dont la base mesure 0 mètres 14 cen-
timètres de largeur et n'était sans doute pas moins haute que large, avait, en ne lui donnant qu'un étage de hauteur pareille, 12 mètres 28, c'est-à-dire 38 pieds; mais sait-on s'il n'avait pas un deuxième étage?
A Pompéi , les tombeaux ne bordaient pas immédiatement la voie; ils étaient précédés chacun d'un enclos muré, et, vers le haut du mur donnant sur le chemin, se voyait une inscription, ainsi que le représente un beau lavis de Ponthus-Cinier au Cabinet des Dessins du musée de Lyon. Il en était de même à Trion. où les monuments étaient en reculement de plusieurs mètres de la voie d'Aquitaine et avaient, indépendamment d'un enclos sur le devant formant jardinet, un autre enclos par derrière où étaient déposées les urnes cinéraires des admis au tombeau, la place de chaque sépulture marquée soit par une stèle inscrite et à sommet cintré, soit par un simple cône de pierre, anépigraphe et le plus souvent orné de stries en spirales à l'imitation d'une flamme (voir ci-dessus, p. 39).
Piles funéraires. — On rencontre notamment dans la région des Pyrénées de singuliers monuments auxquels, à cause de leur forme, on donne le nom de « pile ». Effectivement se sont de hautes piles carrées, ordinairement en maçonnerie de moellons, mais peut-être autrefois parementée de grandes pierres, qui en auront été arrachées. Vers le haut de la face principale s'ouvre une large niche. La partie supérieure manque toujours plus ou moins et l'on ne peut dire comment elle finissait, mais probablement en la forme d'un toit à deux ou à quatre versants. 11 y a peu à douter, nous semble-t-il, que ces monuments ne soient des tombeaux analogues aux tombeaux de Trion, bien que plus simplement construits.
On ne saurait guère appeler d'un autre nom que celui de « pile » un tombeau qui existait à Aix en Provence. Un massif carré avec
corniche servait de support à un massif circulaire décoré extérieurement de colonnes engagées et supportant lui-même, au-dessus d'un riche entablement, une lanterne formée d'un cercle de colonnes que devait couronner une coupole.
Les tombeaux de Trion n'étaient peut-être pas tous carrés. Un autel rond, des débris de corniches, des épitaphes gravées sur de grands blocs à surface convexe, paraissent provenir de mausolées circulaires
Tombeaux peut-être pareils à ceux de Trion. — A Lanuéjols, dans la Lozère, existe encore une base à peu près pareille à celles de Trion; elle est carrée avec corniche et entablement, et pilastres aux angles; mais au lieu d'être un massif en maçonnerie pleine, elle forme intérieurement une chambre, ornée, au milieu de chacune de ses parois, d'une niche en enfoncement, et, au sommet de sa voûte, d'une sculpture représentant, au centre d'un enroulement de feuillages, des oiseaux becquetant des fruits contenus dans un vase. Une inscription, gravée sur le linteau de la porte, dans un cartouche soutenu à chaque bout par un Génie ailé, dit que le tombeau a été construit a fundamento usque consummationem et était accompagné d'aedijiciis circumjacentilms.
A Vaison, dans la Vaucluse, se voyait, il n'y a pas encore beaucoup d'années, une base du même genre, pourvue d'un élégant entablement avec des masques à ses angles , et des tableaux en bas- relief dans des niches richement décorées et terminées par un cintre ou par un fronton triangulaire, sur chacune des faces latérales extérieures. A Vaison, à Lanuéjols, la base est revêtue d'un parement en grand appareil.
A Joyeuse dans l'Ardèche, au Puy dans la Haute-Loire, à Saintes, à Poitiers, à Vienne, à Genève et un peu partout dans la Gaule, se rencontrent des épitaphes gravées sur de très grandes pierres sans ornements qui ne peuvent provenir que de tombeaux construits dans des proportions considérables.
Tombeaux d'autres formes. — Un seul des tombeaux de Trion a été découvert avec une partie de l'étage qui surmontait la base, et, de ce que cet étage était un massif en maçonnerie pleine comme la base elle-même, on a cru pouvoir présumer qu'il en était sans doute de même des autres. 11 n'est cependant pas tout à fait certain que quelques-uns de ces autres tombeaux n'aient pas eu une disposition différente et que leurs parties supérieures n'aient pas été évidées, soit comme au tombeau de Saint-Remy dont les deux étages, l'un carré, l'autre circulaire, sont entièrement à jours, soit comme au tombeau de la Vitriolerie de Lyon, dont l'étage est ouvert par devant et sur une partie des côtés et présente l'image d'un temple à colonnes sur une base formant un caveau (voy. ci-dessus, II, p. 322).
Une statue, trouvée à Trion près d'un des plus grands tombeaux, devait être placée de manière à être en vue, et occuper le milieu d'une salle non fermée.
Tombeaux de Lyon postérieurement au premier siècle. — Après l'incendie de l'an 6s et l'abandon de la pierre de Seyssel, reconnue mauvaise et remplacée par le dur calcaire de Fay. les tombeaux de Lyon sont loin d'offrir les dispositions monumentales de la période précédente et se font désormais peu remarquer par leur richesse décorative. Ce ne sont plus guère en général que de simples cippes et de simples sarcophages, ceux-ci n'ayant presque jamais d'autres ornements que des encadrements de moulures, ceux-là, parfois d'une grandeur excessive, que leur base et leur corniche, et pour décoration faîtière, soit un cône uni ou godronné en spirales ou en feuille de fougère, soit quelque autre motif d'exécution peu compliquée, par exemple un pyramidion ou un vase à deux anses et à panse cannelée. Si quelques ébauches se montrent, elles dénotent des œuvres de tailleur de pierre plutôt que de sculpteur : Sur la face principale d'un sarcophage (arcade IV). le cadre con-
tenant l'épitaphe est soutenu à chaque bout par un Génie, un genou en terre ; sur le couvercle d'un autre sarcophage (arcade V), les antéfixes d'angle sont occupées chacune par un Génie à demi couché et celle du milieu par une minuscule figure féminine debout, accompagnée du mot MONNA ; sur l'attique d'un cippe (arcade XI), sont figurés deux quadrupèdes accroupis, gar-
diens d'un coffret, mais si imparfaitement dessinés qu'ils sont à peine reconnaissables.
C'est une exception tout à fait rare d'avoir rencontré à Trion deux cippes surmontés de niches à portraits (ci-dessus, II, p. 341).
D'une maladresse barbare est un bas-relief anépigraphe (arcade XLIX) représentant un repas funèbre : Un personnage, à demicouché sur un triclinium en la forme d'un sofa dont les extré-
mités sont à dossier renversé, a devant lui un guéridon circulaire à trois pieds, garni d'un plat et escorté, de chaque côté, d'une amphore à deux anses, posée à terre. Le coude gauche appuyé sur un coussin, il dirige de la main droite vers ses lèvres un objet indistinct : une bouchée d'aliments ou peut-être un gobelet. A sa droite, un jeune garçon, monté sur le lit et assis sur un coussin, donne à lécher à un chien, qu'il caresse, une assiette ou une écuelle : l'enfant et l'animal dans des proportions beaucoup trop petites. Une lourde guirlande, sans doute appendue au mur du fond de la salle, passe derrière les têtes des personnages et remplit le haut du tableau.
Tout cela est à peu près informe et à peine plus que dégrossi, non pas que les Lyonnais fussent devenus à ce point dédaigneux des recherches de l'art, mais parce que la pierre employée était peu propre, à cause de sa dureté, à un travail fin et délicat. A Vienne, dans toute la Savoie, à Valence et dans presque tout l'ancien pays voconce, où l'on n'avait à sa disposition que cette même pierre, se retrouve la même absence d'ornementation. Le tombeau de Pompeius. à Aix-les-Bains, est un arc sans autre décor que sa corniche et ses moulures, et. si des bustes remplissaient autrefois les niches de sa frise, ces bustes étaient certainement ou en marbre ou en pierre étrangère au pays. Les Lyonnais riches qui, comme le père du jeune Acceptius Venustus (ci-dessus, II, p. 322), tenaient à ajouter à l'ampleur de la construction l'éclat d'une décoration artistique, faisaient venir de Grèce tout sculptés de somptueux sarcophages de marbre, qu'ils installaient dans une édicule en forme de petit temple à façade ouverte, comme étaient le mausolée dont il s'agit et, si toutefois c'était réellement un tombeau, le monument aujourd'hui détruit qui se voyait à l'Observance et était connu sous le nom de Tombeau des Deux Amants.
Tombeaux dans les autres parties de ta Gaule. — Ce ne sera
sans doute pas une digression dépourvue d'utilité instructive de passer rapidement en revue, pour les comparer aux tombeaux de Lyon, les tombeaux des diverses autres parties de la Gaule.
A Arles, les cippes ont leur face inscrite presque toujours décorée au moins de moulures quand ce n'est pas en même temps d'un rinceau, et assez souvent surmontée d'une niche renfermant un ou plusieurs bustes de haut-relief ou de ronde-bosse; ces bustes, généralement plus grands que nature, sont, sauf exceptions rares, des œuvres d'art remarquables. Sur les sarcophages, le cadre contenant l'inscription est tantôt soutenu de chaque côté par un Génie ailé, tantôt accompagné d'autres décors.
A Nîmes, cippes et sarcophages ressemblent à ceux d'Arles, si ce n'est que les sarcophages y sont plus rares et que, sur les cippes, l'encadrement de moulures est beaucoup plus habituellement entouré d'un rinceau formant une large bordure; ce rinceau, représentation conventionnelle des bocages de l'Elysée, est quelquefois d'une élégance et d'une délicatesse exquises : des fleurs, des fruits se mêlent aux feuillages, de petits oiseaux chantent ou s'ébattent dans de gracieux enroulements. A Nîmes, comme à Arles, les stèles sont nombreuses, généralement cintrées et nues à Arles, à fronton triangulaire et à légende encadrée à Nîmes.
Le marbre est moins fréquemment employé à Nîmes qu'à Arles.
A Narbonne, se voient peu de cippes et encore moins de sarcophages, mais beaucoup de stèles, dont la partie supérieure, carrée ou cintrée, est souvent remplie, soit par une rosace de feuilles d'acanthe profondément fouillées, motif qui ne se retrouve nulle part ailleurs en France, soit par un buste de ronde-bosse ou même par plusieurs bustes alignés dans une niche commune. Ces stèles faisaient partie de la clôture en grandes pierres d'appareil des emplacements funéraires, clôture au-dessus de laquelle elles s'élevaient à intervalles réguliers en manière de piliers, reliés sans doute les uns aux autres par des grillages permettant la vue sur l'intérieur. C'est sur la face extérieure de ces montants et du
mur leur servant d'appui qu'étaient gravées les épitaphes. Ce que l'on voit aussi à Narbonne, ce sont des portraits en pied, sculptés en bas-relief sur des grands panneaux avec ou sans bordure, où ils sont isolés ou groupés : ici, une petite fille et sa mère, une corbeille de fruits à leurs pieds; là, un jeune garçon marchant entre ses parents en donnant la main à son père, ou deux époux face à face, un chien folâtrant devant eux, ou bien encore un affranchi coiffé du pilais et levant la main comme pour faire un serment.
A Bordeaux, de même que dans tout le pays du Centre et du Nord, s'accuse, mais toutefois avec une notable infériorité artistique comparativement aux monuments de la Narbonnaise, un goût prononcé pour l'ornementation et surtout pour les portraits en bustes ou en pied, seuls ou formant des groupes et le plus souvent de grandeur plus ou moins réduite; les hommes tenant habituellement un coffret : la cassette à l'or, ou quelquefois un instrument professionnel, ou, quand ils sont citoyens romains, un rouleau : le diplôme de leur anoblissement; les femmes, si surtout elles sont jeunes encore, des emblèmes de leur jeunesse et de leur beauté : une pomme, un miroir, un peigne, — et leurs coiffures sont variées à l'infini, — une fiole à parfum ; les jeunes filles, une fleur ou un fruit ou un corbillon ; les enfants, de petits animaux domestiques, que sans doute ils avaient affectionnés, ou des jouets de leur âge. Une forme fréquente des cippes à personnages est celle d'une édicule dont le fronton est supporté par des pilastres d'angle, quelquefois doublés ou même triplés afin de produire une perspective. L'épitaphe occupe la frise ou le socle ou. en l'absence de représentation, la place que celle-ci eût remplie.
Les musées du centre qui méritent le plus particulièrement d'être cités sont ceux d'Autun, de Dijon, de Langres, de Sens. « Langres », nous écrit M. l'abbé Thédenat, « autant que j'en ai le souvenir, « renferme peu de monuments avec personnages en pied, mais j'y <s ai vu des bustes, quelquefois plusieurs dans une niche ménagée
« au-dessus du texte; le style est en général assez barbare. A « Poitiers, je me souviens d'un seul personnage en pied, tenant, « je crois, une espèce de pioche. A Saintes, je me rappelle un « soldat représenté en pied. Le musée le plus intéressant sous ce « rapport est celui de Sens ; il y a en assez grand nombre des « pierres funéraires avec personnages; plusieurs de ceux-ci sont « représentés avec les instruments de travail propres à la professe sion qu'ils exerçaient. Le style des monuments est assez bon. « 11 a dû y avoir là une école de sculpteurs expérimentés. Il me « souvient d'avoir vu au Musée une Orestie qui sent très conve- « nablement son art grec ».
A ce même musée de Sens, existe une sculpture qui ne peut guère provenir que d'un tombeau ; elle représente l'atelier d'un stucateur : Sur un échafaudage porté par des tréteaux, deux ouvriers appliquent le stuc contre la paroi d'une muraille ; l'un se baisse vers un seau et tient à la main un de ces plateaux qui servent aux maçons à étendre le plâtre sur les plafonds; l'autre semble tracer un dessin ; à ses pieds se trouvent un seau et une auge. Un ouvrier, placé au milieu du sol, prépare du mortier; Y oiseau qui lui servira à le porter sur l'échafaudage est derrière lui sur un tréteau. A gauche, un escalier de trois degrés donne accès sous une galerie ; sur la marche la plus élevée est assis un personnage qui semble consulter des plans, qu'il déroule (Musée gallo-romain de Sens, pi. VII).
Deux bas-reliefs découverts à Dijon, représentent d'une manière à peu près pareille une scène qui rentre aussi tout à fait dans les actes de la vie réelle ; c'est le déchargement d'une voiture de blé. La voiture est attelée d'un mulet et appartient à l'espèce des bennae gauloises; elle est carrée, en osier, portée sur deux roues; un homme y puise le blé avec un boisseau ; un autre emporte sur son épaule un sac plein ; il le porte sans doute à quelque bateau en chargement sur l'Ouche, qui le conduira à la Saône et de là à Lyon, car l'épitaphe gravée sur l'une des deux stèles fait connaître que le défunt était nautaAraricus : « batelier de la Saône ». Le fond de l'un des bas-reliefs
est occupé par un petit édifice à colonnes. Sur un autre monument, se voit un mitron dans l'action de pétrir; sur un autre encore, un homme en costume de voyage est appuyé sur une canne et semble marchander un cheval, sur lequel un personnage peu distinct lève un fouet. Une pierre, déposée au musée de Dijon, mais apportée de Thil-Châtel et détachée sans doute aussi d'un tombeau, montre deux échoppes contigués l'une à l'autre ; l'une, celle de droite, présente une charcuterie; au-dessous d'une table, derrière laquelle se tient le marchand, se laissent apercevoir un saloir et. à côté, un billot dans lequel est enfoncé un couperet ; au plafond pendent des groupes de saucisses, des hures, des quartiers de lard; l'autre paraît être un débit de boissons : au milieu est installé un comptoir dont la table est traversée par des entonnoirs; le débitant verse dans un de ces entonnoirs le liquide, que le client reçoit dans un vase qu'il présente sous le goulot ; au fond de la boutique sont accrochées au mur six mesures de grandeurs graduées (Dessin de M. Bizot, architecte de Vienne; voir Lejay, Inscr. de la Côte-d'Or).
Autun paraît se rapprocher de Sens par le grand nombre des cippes à personnages avec des instruments de métier ou des objets usuels, et un des plus fréquents de ces objets est un vase cylindrique en forme de gobelet.
Le Catalogue du musée de Langres signale une trentaine de cippes funéraires sur lesquels sont sculptés, en bustes ou en pied, des personnages dans des niches : un enfant porte un panier de fruits; un homme tient un coffret, un autre quelque chose d'indistinct; un homme et une femme, des époux sans doute, se donnent la main; deux autres époux ont avec eux leur enfant; un homme seul est accompagné d'un chien ; un autre, un tonnelier ou peut-être un marchand de vins en gros, a près de lui un tonneau. Un bas-relief représente un charriot attelé de deux chevaux et chargé d'un tonneau. Il ne faut pas oublier non plus le riche mausolée de ce seigneur lingon , recommandant par son testament que le monument fût construit tout en marbre et qu'on
y vît sa statue faite de bronze le plus fin ; il veut aussi qu'on brûle avec son corps tout son attirail de chasse et d'oisellerie.
A Chalon-sur-Saône, outre un personnage avec une bourse à la main, se voit en bas-relief un soldat de cavalerie auxiliaire, dont le cheval a ses harnais rehaussés de grandes plaques rondes de métal à ornements en repoussé.
Au Puy-en-Velay, un laboureur, représenté sur la face latérale d'un grand cippe, est en train de retourner avec un araire pourvu d'un socle fourchu le sol d'un champ déjà à demi sillonné.
A Bourges, des hommes, des femmes, dans des niches, tiennent des objets, le plus souvent peu reconnaissables. Une femme, déjà vieille, serre de la main gauche un ustensile étroit et courbe, peutêtre une strigille ; une homme ou une femme verse d'un grand pot à panse renflée et à long bec un liquide dans une écuelle; un homme, un corroyeur vraisemblablement, tient d'une main un polissoir et de l'autre un objet en la forme d'un demi-disque qui paraît être une sorte de tranchet; un enfant a dans chaque main une pomme ; un autre enfant donne à becqueter un fruit à un petit oiseau qu'il retient par les pattes (Dessins de M. L.-B. Morel).
Au musée de Saintes, un bas-relief, décrit par le Catalogue, montre un vieillard qui semble compter des monnaies éparses sur une table, en présence de deux autres qui suivent attentivement son action.
A Senlis, se voit un personnage dans une niche, tenant une bourse ou un gobelet.
Dans la partie de la Gaule voisine de la Germanie, dans le nord de la Belgique, la tendance au réalisme est encore plus marquée et se manifeste d'une manière qui, « dans cette région, plus soustraite \< à l'influence romaine que les bords du Rhin et plus riche que « les contrées de la Seine et de la Loire, semble jusqu'à un certain « point s'être produite d'elle-même ». Les artistes de la Moselle ne s'en tiennent pas au portrait; ils représentent volontiers des scènes, dans lesquelles ils abordent, avec non moins de succès que ceux
de Sens, de Dijon et de Thil-Châtel, la grande composition. Le tombeau d'un seigneur Trévère, à Igel, affecte la forme d'une tourelle à toiture pointue à la mode des constructions du pays; il est tout couvert de bas-reliefs, où apparaît maintes fois le châtelain entouré de ses fermiers qui déposent devant lui des brebis, des poissons, des volailles, des œufs. Sur un tombeau à Arlon, aux environs de Luxembourg, se voient, outre les portraits des époux, d'un côté une femme dans un char portant au marché un panier de fruits, de l'autre un étal de pommes, près duquel des hommes sont assis sur le sol. Un tombeau à Neumagen, près de Trêves, a la forme d'un vaisseau : six mariniers composent l'équipage et sont en train de ramer; de grands tonneaux, — du vin sans doute, — constituent le chargement; l'armateur, l'air épanoui, laisse se peindre sur son visage la joie qu'il éprouve d'amener à bon port sa riche cargaison (voy. Mommsen, Hist., V, p. 105).
Il y a loin de là certainement aux gracieuses scènes mythologiques des monuments funéraires de la Gaule méditerranéenne, aux combats des Amazones et aux chasses de Calydon du tombeau de Saint-Remy, aux groupes de Léda et du Cygne, de Ganymède et de l'aigle, aux hippocampes sonnant de la trompe, au chien tricéphale, aux griffons gardiens d'un mystérieux trépied, des sarcophages et des cippes d'Arles, à l'enlèvement de Ganymède au ciel, et à la délivrance d'Eurydice des Enfers sur un cippe de Saint- Paul-T rois-Chapeaux (collection de M. Ludovic Vallentin); à la marche triomphale de Bacchus, à la résurrection d'Ariadne sur les sarcophages grecs de Cadenet et de Lyon ; mais il y a là aussi la conception d'un art nouveau, se dressant plein de sève et de jeunesse en face du vieil art greco-romain. épuisé et désormais incapable de toute activité créatrice.
Il se peut, en effet, que ce réalisme dans l'ornementation des tombeaux gaulois soit plus profitable à la connaissance des détails de la vie privée que l'art idéaliste de la sculpture des tombeaux romains; il faut cependant reconnaître qu'il parle à l'esprit un
langage infiniment moins élevé. Ces élégants rinceaux de fleurs et de feuillages, ces guirlandes de fruits merveilleux empruntés par l'imagination aux délices des Iles bienheureuses, ces Génies ailés qui enlèvent au Ciel le tableau contenant l'épitaphe, cette fréquente représentation de la succession des Saisons, où l'hiver est suivi du printemps, ces exhibitions mythologiques où le personnage principal est toujours un mortel reçu dans l'Olvmpe après sa mort, ces orgies où l'on voit Ariadne réveillée de son sommeil léthargique par le joyeux cortège de Bacchus, ces obscénités qui, sous leur grossièreté apparente, expriment un sens mystique, ces masques de Méduse, même ce simple croissant si souvent figuré au sommet des stèles funéraires, tout cela a pour essentiel fondement la croyance à l'admission des Mânes dans un lieu d'éternelle félicité, tandis que la reproduction terre à terre et rétrospective des actes journaliers de la vie ou de la profession du défunt dénote chez les sculpteurs gaulois une complète absence de toute préoccupation d'une existence future. En dehors de l'infériorité de l'art, le peu que la science y gagne vaut à peine ce qu'y perd l'idéal, ce noble effort de l'esprit vers les hautes conceptions du beau et de l'immatériel.
Même dans cette Gaule méridionale, en quelque sorte plus italienne que gauloise, les sujets empruntés à la vie réelle ne font pas complètement défaut, et, sans parler des monuments funéraires où sont figurés des insignes fonctionnels : l'apex d'un flamine augustal à Apt, le vase lustral, l'aspersoir et l'escorte d'appariteurs portant des bâtons, d'un quinquennal de Nîmes, le bisellium en forme de chaise pliante d'un quattuorvir des Voconces, les faisceaux composés de verges entourant un rameau de chêne des duumvirs, des quattuorvirs, des édiles, des sévirs augustaux de différentes cités; la balance avec sa série de poids gradués et la hachette d'un édile de Nîmes inspecteur des marchés et des constructions; sans parler de nombreux pilei d'affranchis rendant les derniers devoirs à leurs patrons, il s'y rencontre quelques tombeaux remarquables
par des représentations réalistes. Un bas-relief transporté de Vaison au musée d'Avignon, celui qui occupait la principale face du tombeau monumental dont il vient d'être parlé (p. 475), mérite sous ce rapport une description particulière.
Il a près de cinq mètres de hauteur et est partagé en trois registres décoratifs superposés, qui sont, en remontant de bas en haut, un grand tableau carré, une frise oblongue et un fronton cintré. Dans une niche occupant le milieu de celui-ci se voit le buste de très haut relief d'un homme barbu, couronné et vêtu d'une draperie agrafée sur le devant de la poitrine. Sur la frise, que bordent deux pilastres cannelés descendant jusqu'au bas du dé, est représentée une scène du cirque : deux biges parcourent au galop l'arène autour d'une spina terminée à chaque bout par trois metae pyramidales. Le troisième et principal tableau, qui remplit tout le champ entre la frise et le socle, présente un char à quatre roues basses, traîné par deux lourds chevaux attelés de front et marchant lentement au pas ; c'est un caisson carré surmonté d'une plateforme débordant de chaque côté et sur laquelle sont installés trois personnages :'le conducteur, assis par-devant sur le bord et armé d'un fouet fait de plusieurs lanières terminées par des nœuds ; au milieu et sur un siège en la forme d'une sorte de fauteuil apode, un personnage qui, de la main droite, semble envoyer des saluts; derrière lui, assis sur un tabouret à quatre pieds, un appariteur tenant une hache, le fer en haut. Du sommet du collier des chevaux et de l'extrémité du timon s'élèvent trois longues cornes pointues recourbées en avant , qui mettent sous nos yeux une particularité du harnachement usité à l'époque. Les chevaux sont ferrés et l'on aperçoit sous le sabot de devant de celui qui est le plus rapproché du spectateur les marques régulièrement espacées du ferrement. La face visible du char est décorée de deux compartiments carrés encadrant chacun un buste d'homme. Ce char, suivant une explication très plausible de M. Deloye, le savant Conservateur du musée Calvet, serait le carrosse de gala du corps
municipal de Vaison aux effigies des deux duumvirs ou, comme ils s'appelaient expressément chez les Voconces, des deux praetores. Le personnage dont le buste couronné occupe le fronton serait le même que celui qui trône, accompagné de son licteur, sur la plate-forme du carpentum . La course représentée sur la frise rappellerait des jeux publics dont le fastueux dignitaire aurait de ses deniers gratifié ses administrés, en reconnaissance peut-être de son élection.
Dans quelques parties du sud-est, il n'est pas rare de rencontrer des stèles en forme de poupée, pourvues, vers le haut, de deux échancrures parallèles donnant naissance à un disque qui les termine.
Aux environs de Nîmes, à Beaucaire, à Uzès, à Montpellier, ont été plusieurs fois découverts des tombeaux à légendes grecques, faits d'un épais abaque carré porté par un pied cylindrique que décorent des moulures d'un art perfectionné.
Dans la région pyrénéenne, l'art se montre, au contraire, plus que médiocre. Les tombeaux, souvent de marbre du pays, c'està-dire des carrières de Saint-Béat , sont en général des cippes ou des stèles de petites dimensions et d'une ornementation minutieuse et chargée en même temps que maladroite. Les portraits-bustes, réduits la plupart du temps à de petits bosselages informes, ne manquent presque jamais, même les meilleurs, de présenter les oreilles s'écartant de la tête pour être vues de face. A Saint-Bertrand-de-Comminges, une pierre, placée au-dessus d'une porte de la ville, représente dans un tableau exigu et encombré d'ornements, l'arrivée, à ce qu'il semble, d'un colon avec deux chariots à quatre roues attelés de mulets, l'un contenant sa famille, l'autre son mobilier sous une bâche soutenue par des cerceaux. Le buste du défunt se voit au-dessus.
' Épitaphes des tombeaux de Lyon. — Revenons aux tombeaux de Lyon. Non moins que par leur ampleur et leur nudité, les tombeaux de Lyon ont aussi par leurs inscriptions une physionomie
qui leur est en quelque façon particulière et nous montre les habitants de notre ville comme ne faisant pas d'une culture littéraire raffinée le plus important de leurs soucis. Le trait saillant de cette note caractéristique est tout autre que l'amour de la brièveté et de l'atticisme. Les épitaphes lyonnaises sont généralement prolixes, verbeuses, abondantes en expansions de sentiments qui tantôt débordent sans suite ni mesure avec de nombreuses fautes grammaticales, mais cependant d'une manière souvent touchante, tantôt s'accompagnent bizarrement de détails inattendus mais curieux sous plus d'un rapport. Il y a des épitaphes anecdotiques, il y en a de philosophiques, il y en a d'épicuriennes et même d'assez grossièrement sensuelles. Plusieurs sont en vers ou partiellement en vers. Une ou deux sont en grec ou contiennent des acclamations en grec. Une, au moins, est bilingue. Quelques exemples permettront de prendre une idée de la généralité :
La femme d'un vétéran « était une épouse très affectueuse très « chaste, la conservatrice très dévouée de son mari, sa fortune « présente, qui jamais ne lui avait en aucune manière fait le « moindre déshonneur, ni causé aucune affliction ; qui, en dix- « huit ans de mariage, ne lui avait occasionné aucun méconten- « tement, ni aucun chagrin ; elle lui a été enlevée de mort subite « en trois jours pendant qu'il était en voyage ». — La veuve d'un autre vétéran exprime sa reconnaissance envers son mari, anciennement son maître, de ce qu'il a été pour elle « un bienfai- « teur en s'imposant la charge de la nourrir par son travail ; un « père par sa tendresse, un patron par sa bonté. Leur enfant a « le regret de n'avoir pu fermer de ses mains les yeux de son « père, à qui des hommes méchants ont ôté la vie. v> — Un duumvir de Lyon a perdu son fils âgé de onze ans, déjà inscrit sur l'album des décurions; « enfant charmant, non donné mais « seulement montré, prématurément enlevé par l'injustice des « Destins; déjà il brillait dans l'étude des lettres et était cher à « tous par sa gentillesse enfantine non moins que par sa piété
« filiale; il a fait voir dans le court espace de sa vie l'espérance « d'un fruit glorieux et laissé à ses parents une douleur éternelle ».
— Un jeune homme de dix-neuf ans était un forgeron d'une habileté incomparable ; « telle était la pureté de sa jeunesse qu'il « a emporté au tombeau sa virginité et qu'il faisait par sa sagesse « l'admiration de tous. Un père adoptif l'avait élevé et instruit « dans son art afin qu'il fut le soutien de ses vieux ans ; la mort « s'est trompée sur leur âge et a pris l'un pour l'autre ». — Un autre jeune homme, qui exerçait la profession de banquier, est mort d'une maladie de consomption à l'âge de vingt-huit ans, omnium numinum frustra cultor : « après avoir invoqué inutilement « tous les dieux. Mourir à cet âge ! » — Une jeune femme s'est mariée à douze ans; une autre avait à peine treize ans au moment de son union. — Un mari est fier de proclamer publiquement sur l'épitaphe de sa femme, conjux et domna, qu'il s'est marié vierge.
— Un autre rappelle, sur l'épitaphe de la sienne, les petits noms de tendresse dont ils usaient l'un envers l'autre dans le commerce de la vie intime : « Adieu Dulcitium ! ton Gaudentius te dit adieu ! » Quelques épitaphes présentent des jeux de mots. Un vétéran s'appelle Florus ; il invite ses amis à venir joyeux à sa tombe et à le couvrir gaîment de fleurs : Oro flor(i)bus Florum condecoretis, amici! — Une femme se nomme Scylla, tout comme le monstre parèdre de Charybde ; elle n'en est pas moins une douce épouse et une tendre mère ; son mari lui a laissé en mourant un fils en bas âge, mais, « cruel destin, ce n'est que « pour qu'il lui soit enlevé à l'âge de vingt-deux ans ». — Une autre, qui sans doute a la très bonne intention de dire qu'elle élève à son mari un tombeau pourvu d'une épitaphe, se trompe d'une manière des plus malheureuses; elle dit « qu'elle supplée à « son mari par une épitaphe ». — Des affranchis célèbrent les mérites de leur patronne morte à cinquante ans passés : « Son « caractère, sa beauté, sa raison ne sont comparables », disentils, « qu'à la douceur du miel » : cujus anima et speciens et aetas
dulcius nielle fuit. — Une épouse que son mari a eu la douleur de perdre avait une telle quantité de vertus que « l'énumération « en eût été immense » : atjus fides, castisfas, probitas diligentia, obsequi inmensa fuit muneratione ». — Voici l'épitaphe, moitié en vers grecs, moitié en prose latine, d'un marchand syrien, possesseur aux environs de Lyon d'une campagne à laquelle il avait donné le nom de son pays, qu'elle porte encore {Canatha = Genay) : « Enfant vertueux et doux d'Athélé, décurion de la cité de Canatha « en Syrie, il a quitté sa patrie pour venir en ce pays faire du « commerce. Il avait à Lyon une boutique fournie de marchan- « dises d'Aquitaine. L'irrésistible Destin lui a fait trouver la « mort sur la terre étrangère ». — Un Trévère, venu aussi à Lyon pour exercer quelque négoce, s'était échappé demi-nu d'un incendie ; voulant au mépris du danger arracher quelque chose aux flammes, il périt écrasé par la chute d'un mur : « Il a rendu à « la nature l'âme qu'elle lui avait associée et son corps à son << origine première », naturae socialem spiritiini corpusque origini reddidit. — Un ancien soldat, retiré à Lyon, « était né un mardi, « a été enrôlé un mardi , libéré un mardi et est mort un « mardi ». — Des personnes qui se rendaient à Rome par mer ont naufragé dans la traversée. — Un homme s'est noyé dans la Saône en allant à une campagne. — Un autre a été assassiné par des brigands. — Une femme a été tuée de la main de son mari : interfecta manu crudelissimi maritil — Une femme adresse au sien ces dernières paroles : « Chasse le chagrin, amuse-toi et viens! »; une épitaphe à Rome se termine de la même manière mais avec addition de ces mots : et dum vivis bene fac, « et tant que tu « vis, fais le bien », ou « conduis-toi bien ». — Ici. au contraire, c'est le mari qui parle et s'adresse ainsi au passant : « Toi qui liras ces lignes, vas au bain d'Apollon, ce que souvent « j'ai fait avec ma femme et voudrais encore faire si je le pou- « vais ». — Une épitaphe se termine par un distique grec contre les envieux. — Mais voici des sentiments sur lesquels l'esprit
se repose avec plus de satisfaction. Un enfant de neuf ans avait demandé de mourir avant ses parents : qui sibi ante mortem rogavit qi/am parentibus. — Une jeune épouse « s'estime heureuse, à « vingt-trois ans, de descendre dans la tombe la première » : felix etiam in eo quod prior occupavit. — Une autre s'est laissée mourir de chagrin à la suite de la perte d'un enfant; son mari lui reproche l'excès d'amour maternel qui le rend veuf : Dum nimia pia fuit, inpia fada est. — Un vieillard, qui perd sa compagne après trente-trois ans de mariage, exhale sa plainte avec un sentiment de sincère regret : « Notre longue affection est subitement « brisée par la mort. Plût aux dieux que le cruel Destin qui t'a « frappée nous eût atteints tous deux ! ».
Certaines formules, sans être particulières aux épitaphes de Lyon, s'y rencontrent plus fréquemment que partout ailleurs; par exemple bonae memoriae au début des textes, et la dédicace sitb ascia à la fin; la constatation du bon accord entre époux : qui ou quae mecum vixii tant de temps sine ulla animi laesione, sine quetela, sine jugio, sine crimine, sine ulla animi mei offensione, etc.
Ni Yascia, ni la dédicace qui s'y rapporte n'apparaissent guère avant le second siècle; au contraire, la formule hic adquiescit ne se montre que sur des épitaphes du premier siècle.
Il y aurait aussi à dresser un assez long relevé des incorrections grammaticales; mais, comme elles se retrouvent non moins abondantes en beaucoup d'autres endroits, elles ne constituent pas des lyonnaisismes.