DU HAUT DE FOURVIERE AVANT ET APRES LA FONDATION DE LA COLONIE ROMAINE
Il y a environ deux mille ans ou, pour plus de précision, dixneuf cent vingt-neuf ans (43 av. J.-C), le spectacle qu'on avait du haut de la colline de Fourvière était bien différent de celui qu'on y a aujourd'hui. Alors se réunissaient, au pied même de la colline, les eaux de nos fleuves, dont le confluent est maintenant repoussé beaucoup plus bas, et c'était sur une sombre nappe de verdure forestière, tenant tout le pays, que se dessi-
naient en sillons lumineux les trois voies divergentes tracées par leurs parcours : la Saône descendant lentement du nord, le Rhône accourant de l'est en laissant errer sans frein entre des berges illimitées les caprices de ses flots, le Rhône uni à la Saône et poursuivant au sud sa marche torrentueuse.
Contemplons pendant quelques instants, en nous reportant par la pensée à l'époque lointaine que nous évoquons, la vaste étendue que notre vue embrasse. Ce large espace vide qu'à une certaine distance nous avons devant nous, c'est le district des Ambarres ; une émigration d'Helvètes l'a, il y a quelques années (av. J.-C. 58), entièrement ravagé, « ne laissant derrière elle que « la terre toute nue ». Un chaînon de montagnes de hauteur moyenne forme, un peu au-delà, une sorte de barrière continue dirigée du nord au midi ; c'est chez les Séquanes, un des plus puissants peuples de la Celtique et, avant la guerre, en perpétuelle rivalité avec les Éduens pour la possession de la suprématie ; tombés, en dernier lieu, sous l'intolérable oppression du chef germain Arioviste, ils ont dû accepter comme une délivrance leur assujétissement à la domination romaine. Tout au bout de l'horizon se dresse le Mont-Blanc, élevant jusqu'au ciel son majestueux dôme éternellement couvert d'une neige resplendissante ; il marque l'extrémité orientale du territoire des Allobroges, et tout ce qui de là jusqu'à nous s'étend à la rive gauche du Rhône appartient à cette riche cité, jadis la plus guerrière et la plus renommée de toutes les cités qui habitaient la région du sud-est ; celle aussi qui ensuite a opposé au joug étranger la résistance la plus énergique et la plus longue. De ce côté-ci nous sommes chez les Ségusiaves, dont le territoire, s'enfonçant profondément à l'ouest, se dissimule à nos yeux ; la plus élevée des montagnes que nous apercevons au sud, celle dont le sommet bleuâtre affecte la forme d'un fronton de temple grec, marque leur limite, qui est en même temps celle entre la Gaule nouvellement conquise et l'ancienne Province annexée au domaine romain depuis deux tiers de siècle
(av. J.-C. 121). Leurs possessions ne s'arrêtent pas à la Saône; ils ont tout le tènement qui, de la pointe du confluent jusqu'assez loin vers le nord-est, est compris entre les deux cours d'eau et a le nom de pagus Condatensis, c'est-à-dire « pagus du Confluent ». Non moins que les Éduens, dont ils sont les clients, les Ségusiaves se distinguent entre toutes les cités gauloises par leur attachement aux Romains.
Une même physionomie générale est commune à ces divers territoires, et, de quelque côté que nos regards se tournent et si loin qu'ils puissent s'étendre, ils errent et se perdent sur une forêt sans fin, dont l'uniformité ne s'interrompt ça et là que pour laisser voir tantôt une plaine aride, tantôt un marécage ou un rocher dénudé ou bien encore, à lointains intervalles, un lambeau de prairie ou de terre défrichée à proximité d'un terne groupe de huttes en clayonnage.
Mais si ce grand et austère tableau porte trop fortement marquée l'empreinte de la solitude ; si n'y apparaissent pas assez la trace de l'homme, le mouvement et l'animation de sa présence, il n'en est pas ainsi d'une scène extraordinaire qui s'agite à nos côtés. Sur ce même plateau qui forme le couronnement du rideau de collines dont notre observatoire est le point culminant, se développe sur un espace considérable un bizarre campement, provisoirement installé en ce lieu depuis quelques mois. Ce n'est, comme on pourrait le penser, ni une caravane de marchands venus à une foire, ni un bivouac de soldats mis là en observation, ni davantage une halte d'aventuriers partis en quelque expédition lointaine ; ce sont des Romains, des citoyens romains, beaucoup même parmi eux chevaliers romains, qui depuis longtemps sont venus d'Italie s'établir à Vienne, la métropole des Allobroges, à une demi -journée de marche en descendant le Rhône, et ont été, l'an dernier (av. J.-C. 44), expulsés de chez eux dans une émeute patriotique survenue à la faveur de la guerre civile dont la mort de César a été le signal. Les Ségusiaves leur
ont accordé cet asile, où, réfugiés avec leurs femmes et leurs enfants et dépossédés de leurs biens, ils attendent que le gouvernement prenne une décision à leur égard. Le sénat vient de donner ordre aux deux généraux qui commandent les armées de Gaule et d'Espagne de leur bâtir ici même une ville.
Sous la direction de Lucius Munatius Plancus, l'un de ces généraux, l'ordre du sénat a reçu son exécution et, en l'an 711 de Rome, 43 avant J.-C, le sauvage monticule, demeure préférée des bandes de corbeaux qui habitaient ces parages, est devenu l'emplacement de la ville nouvelle, la seule ville de citoyens romains qu'en dehors de la Narbonnaise il y ait dans toute la Gaule, où, en raison de cette situation particulière, elle est à la fois « une enclave et une exception ». A côté et comme complément tout indiqué du nom gaulois Lugudunum : « Colline des Corbeaux », lui a été donné le nom romain de Copia, significative allusion à sa future prospérité et à la double source d'abondance que lui promet dans un avenir prochain sa situation privilégiée à la jonction de deux grands fleuves et que lui assure d'ores et déjà un riche revenu dont elle est tout de suite entrée en possession. Composée d'hommes beaucoup moins propres à la culture qu'entendus au commerce, et d'ailleurs établie sur un emplacement prélevé sur une cité amie, elle a dû se contenter d'un territoire restreint comparativement à l'extrême étendue de ceux de la plupart des cités gauloises, mais elle a été immédiatement pourvue d'une pension perpétuelle d'indemnité imposée aux Viennois et consentie par eux avec d'autant plus d'empressement que Plancus est lui-même allé, accompagné de toute son armée, traiter à l'amiable l'affaire à Vienne. Il se passera plus d'un siècle avant que cette rente, continuelle cause d'une ardente animosité entre Viennois et Lyonnais, cesse d'être servie; Galba, à son avènement, en 68, la confisquera au profit du fisc (1), et il
(1) Tacite, Hist., i, e>s ; Voy. Mommsen, Hist. rom., V. p. 79, note 2 : « Les « rentes de Lyon peuvent bien lui avoir été faites aux dépens des Viennois ».
ne sera plus après cela question ni des revenus des Lyonnais ni d'aucune querelle entre les deux villes.
Dans l'organisation de la Gaule par Auguste, Lyon devient (av. J.-C. 22) la capitale des trois provinces réunies d'Aquitaine, Lyonnaise et Belgique, délimitées de telle sorte qu'elles arrivent toutes trois jusqu'à elle, ce qui lui a valu la qualification de « tête des Gaules », caput Galliarum. Bientôt après (av. J.-C. 12), sur le pagus de Condate emprunté aux Ségusiaves, amplement dédommagés de cette cession par l'annexion à leur territoire de tout le pays des Ambarres, les soixante cités dont se composent les trois Gaules élèvent, de leur propre initiative et à frais communs, un autel qu'elles consacrent à la déesse Rome et au dieu Auguste; c'est au penchant de la colline qui. en face de la ville, domine le confluent et forme avec le surplus du pagus le domaine commun de l'association, que se dresse le magnifique monument, gage de la loyale et censée libre sujétion de la Gaule à la domination romaine. Lyon, colonie de citoyens romains Italiens d'origine, ne compte pas. comme cela se comprend de soi, au nombre des cités gauloises et ne fait pas partie de l'association.
L'empereur Claude, né à Lyon, se plaît à embellir la ville où il a reçu le jour; peut-être accroît-il ses privilèges par le don du droit italique ou élargit-il son enceinte ou agrandit-il sa circonscription territoriale, car il ajoute à son ancien nom de colouia Copia les noms nouveaux de Claudia Augusta pris des siens, comme s'il était pour elle un nouveau fondateur. La construction d'un aqueduc de près de quatre-vingts kilomètres de développement peut lui avoir fourni l'occasion d'une extension de territoire et en même temps un légitime motif de s'attribuer l'honneur d'une seconde fondation. Détruite par un incendie en 65, un an après l'incendie de Rome, la ville se relève, avec l'assistance de Néron et de l'État, plus brillante que précédemment. Lyon, jusqu'au commencement du règne de Septime Sévère, époque où sa prospérité reçoit une atteinte mortelle, restera, après Rome et
concurremment avec Carthage, la plus grande ville en Occident. Carthage et Lyon sont les deux seules villes dans la moitié latine de l'Empire, qui aient eu, à l'instar de la Capitale, une garnison fournie par l'armée romaine.
Deux siècles se sont écoulés depuis la fondation, et bien changé est maintenant le spectacle que du haut du même sommet dominent nos regards. Nous apercevons bien toujours au nord, à l'est, au midi, la lumineuse traînée que déroule au fond de sa large vallée chacun de nos fleuves, mais ce n'est plus à travers la morne immensité d'une friche déserte, en majeure partie couverte de pins et de chênes; c'est maintenant à travers une contrée parsemée de fermes nombreuses, de splendides maisons de campagne et sillonnée de chemins en tous sens. Sur les eaux, retentissantes de clameurs, voguent et se croisent des bateaux de diverses formes, les uns descendant rapidement, les autres remontant avec peine à grand renfort de rames, de chevaux et de voiles ; ceux du Rhône naviguant également sur la Saône, ceux de la Saône impropres à la navigation sur le Rhône. A la pointe du confluent, où ne se voyaient autrefois que quelques abris de pêcheurs, se déploie maintenant sur une large bande de gravier une sorte de ville non moins vivante qu'étrange, uniquement faite de baraques et qui a pour cela le nom de Kanabae ; c'est l'emplacement d'une foire célèbre entre les plus célèbres, où, tous les ans, durant un mois, se mêlent dans un fourmillement fantastique les costumes, les langages, les marchandises de tous les pays de la terre. Des Arabes apportent des aromates; d'autres Orientaux de plus loin encore de l'ivoire, des perles fines et autres richesses de l'Inde ; des Syriens, des Phéniciens de précieux vêtements teints en pourpre et brodés d'or et des ouvrages de verre, articles avec lesquels rivalisent les broderies et les verreries des fabriques lyonnaises. Des Bretons viennent avec de l'ambre et des étamages qui le disputent à l'éclat de l'argent, des Espagnols avec des armes finement trempées; l'Aquitaine envoie des métaux et des lits de
plume, la Lyonnaise de la bijouterie émaillée, la Belgique des sayons et des caracalles de laine, chacune des trois provinces des toiles de lin et de chanvre, la Germanie romaine des salaisons en renom. La boutique d'un savonnier fabricant de cosmétique s'appuie à celle d'un orfèvre ; l'échoppe d'un libraire à celle d'un marchand de papier d'Egypte. De tous côtés s'entassent en monceaux d'immenses étalages d'une poterie rouge à reliefs, dont la Cisalpine et surtout la côte d'Étrurie inondent par mer et par terre et par des bandes d'ouvriers nomades la Gaule, les pays danubiens, l'Espagne, même la Bretagne et jusqu'au littoral africain. De grands hangars abritent des amas d'outrés de vin et d'huile arrivées d'Italie et de la Narbonnaise par le Rhône et qui vont remonter la Saône pour atteindre ensuite, par la Moselle et la Seine, le Rhin et la Manche. De grands radeaux descendus par le haut Rhône sont amarrés au rivage.
Au-dessus du champ de foire, à mi-pente du coteau qui le domine, s'élève, orienté vers l'Italie, l'autel national de Rome et d'Auguste. Là, tout est merveille, splendeur, magnificence. L'autel est de marbre et resplendit d'ornements éclatants; son soubassement, atteignant peut-être à près de cinquante mètres de long, est également de marbre. Deux Victoires colossales ailées, dressées à ses côtés, sont en bronze doré et paraissent être en or, elles tiennent de grandes palmes et des couronnes d'or; leurs piédestaux, colonnes de trente pieds de haut, sont de granit gris d'Egypte avec des chapiteaux ioniques vraisemblablement de porphyre. D'un côté est un temple, de l'autre un amphithéâtre ; par derrière s'étend au loin un bois ; autour et devant sont des jardins, des pièces d'eau, des statues : les statues colossales de Rome et d'Auguste, les statues colossales des soixante cités, les statues de tous les empereurs, de tous les princes, de nombreux grands personnages, de nombreux hauts fonctionnaires; les statues des prêtres et de leurs proches, groupées sur de longs stylobates, tantôt rectilignes, tantôt en forme d'hémicycle. Il y a des statues
en bronze doré, en bronze non doré et en marbre; il y en a d'équestres, il y en a de pédestres : une légion de statues. Chaque année, se réunit là, pour faire solennellement hommage à la souveraineté romaine et célébrer en grande pompe les fêtes du culte du Genius de l'empereur, l'assemblée des trois Gaules, composée des délégués de toutes les cités pris dans les rangs les plus hauts et les plus riches de la noblesse gauloise ; assemblée destinée à supplanter les anciennes réunions nationales des druides et des nobles. Les fêtes coïncident avec la foire et attirent non moins qu'elle un immense concours de Gaulois et d'étrangers ; c'est, pendant un mois, tout le mois d'août, une panégyrie dont l'éclat, l'ampleur, le mouvement, l'étrangeté n'ont nulle part ailleurs rien de pareil.
Immédiatement autour de nous, la transfiguration n'est pas moins merveilleuse. A la place du site désert, jadis livré aux ébats des oiseaux de proie, ce ne sont partout maintenant que somptuosités architecturales, que frontons, que dômes, que murs splendides ou colonnades interminables. Ici, le temple municipal d'Auguste, temple devant lequel vient d'être consacré un autel commémoratif du premier sacrifice offert à la Mère des dieux pour la conservation de l'empereur et la prospérité de la colonie; là, un forum, dont le nom restera, après sa ruine, au sommet qu'il couronne; un palais: la domus Juliana, siège des administrations publiques et résidence des empereurs et des princes lorsqu'ils viennent dans la Gaule : un hôtel impérial des monnaies d'or et d'argent sous la garde d'une cohorte détachée de la garnison de Rome et appelée, à cause de ce service. « la Cohorte de la Monnaie »; un amphithéâtre municipal auquel, dans quelques années, le supplice de nombreux chrétiens donnera une néfaste illustration ; un théâtre, un cirque qui, après Septime Sévère, sera rétabli en charpente; à peu de distance de là un bain public dont la consécration à Apollon proclame la salubrité; puis, entre ces édifices qui ne sont que la moindre partie de ceux qui se montrent de toutes parts et la
muraille d'enceinte, sur les flancs et au pied de la colline, dans l'île qu'entourent les eaux du confluent, les innombrables toits des maisons particulières : celles de la partie basse habitées par la population que le commerce retient dans le voisinage des ports : les nautes, les négociants en vins, les utriculaires marchands d'outrés, les tigmtarii marchands de bois de charpente ; celles de la ville haute par les fonctionnaires, les nombreux employés de bureaux, les nombreux gens de métiers, les nombreux soldats libérés des légions du Rhin retirés à Lyon.
Dans la campagne, apparaissent sur divers points, rayonnant vers la ville, de longues tiles d'arcs des acqueducs qui y amènent du pied de montagnes situées aux bouts opposés du territoire : — le voisin et verdoyant Mont-d'Or au nord, le mont Yzeron au sud-ouest, le mont Pilât à vingt lieues au sud, — d'abondants ruisseaux d'une eau limpide et saine, tandis que s'y développent en sens divergents les quatres grandes voies stratégiques (av. J.-C. 20) dirigées aux frontières: la voie d'Arles, qui va par la Narbonnaise à la Méditerranée, celle d'Aquitaine qui rejoint à Saintes l'Océan et par Bordeaux les Pyrénées, celle de l'île de Bretagne, qui arrive par la Lyonnaise au port d'embarquement de Gessoriacum ; celle de Germanie, qui aboutit, en traversant la Belgique, au Rhin et aux grands camps de Mayence et de Vetera. Une cinquième voie franchit immédiatement le Rhône et se rend en ligne raccourcie à Vienne.
Le long de chacune de ces routes s'alignent, en épaisses rangées entremêlées d'ombrages, de longues rues de tombeaux, monuments dont les grandes proportions attestent la richesse de la florissante ville.
Retracer une image fidèle de Lyon à l'époque de sa splendeur, non dans ses détails, mais seulement même dans ses traits les plus saillants, est une tâche irréalisable. 11 faut nous contenter d'une pâle et incomplète esquisse telle que nous permettent de l'entrevoir à travers l'imagination les rares et informes souvenirs
échappés au naufrage des temps et à l'aveugle fureur de destruction dont semblent être plus possédées encore les générations avancées en civilisation que celles qui ont leur barbarie pour excuse.
Déjà avant nous, dans une notice intitulée : Lyon à l'époque romaine et insérée dans notre Revue èpigrapbique (I, p. 81 et suiv.), M. Hirschfeld a tracé, d'une manière beaucoup plus brillante et plus complète que nous n'avons réussi à le faire ici, un tableau de Lyon dans l'antiquité.