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ETYMOLOGIE DE LYON

L'endroit où a été fondée la colonie de Lyon était-il complètement désert ou bien s'y trouvait-il déjà une agglomération gauloise? César, dans son récit de la guerre des Gaules, parle des Allobroges, des Ambarres, des Ségusiaves, du Rhône et de la Saône, du cours et du confluent des deux fleuves, opère même dans le voisinage, nomme expressément Vienne, et nulle part ne fait mention de Lyon. Il y a, sans doute, à inférer de ce silence que Lyon n'existait pas où. s'il existait, n'était qu'un lieu sans importance. Sénèque, faisant raconter par Hercule son passage dans notre pays, lui prête une description dans laquelle il s'agit, non pas d'une ville, mais d'une colline apparente de tous côtés et baignée par les eaux réunies de la Saône et du Rhône. Cependant la colonie, bien que composée entièrement de citoyens romains tous Italiens d'origine, a reçu un nom gaulois, et cela, semble-t-il. ne peut guère s'expliquer que par la préexistence d'une localité gauloise habitée, déjà en possession de ce nom. Si même il fallait en croire une tradition dont on rencontre des traces presque contemporaines de la fondation romaine, cette localité gauloise habitée et en possession du nom remonterait à plus de trois siècles en

arrière. Au temps où les Gaulois, sous la conduite de Brennus, prirent Rome d'assaut, deux princes gaulois chassés de leurs États et en quête d'une patrie nouvelle, Momorus et Atépomarus, arrivèrent dans la contrée. Pendant qu'ils étaient occupés à tracer l'enceinte de la ville dont ils avaient choisi l'emplacement, parut soudain et s'abattit sur les arbres d'alentour une volée de corbeaux, et, à cause de ce présage céleste, ils donnèrent à leur ville le nom de Lugudunum : « Colline des Corbeaux ».

Cette légende merveilleuse n'est assurément rien de plus qu'une fable, brodée peut-être sur un fond de vérité : un Lugudunum celtique antérieur à la colonie romaine. Il n'en est pas moins très remarquable de la trouver, non pas seulement accréditée dans le vulgaire, mais acceptée même sur des monuments d'un caractère essentiellement officiel. On a cru reconnaître la tête du corbeau étymologique sur un grand bronze de Lyon aux têtes adossées de César et d'Octavien, par conséquent frappé entre les années )i et 27 avant notre ère, au revers duquel elle apparaît dans un cercle au-dessus d'une proue de navire. Sur un plomb de la douane romaine extrait de la Saône et actuellement dans la riche collection de M. Etienne Récamier, figure, voltigeant au-dessus d'un lion couché, un oiseau qui paraît être un corbeau tenant au bec un rameau de laurier : au côté du groupe se voient les têtes du Soleil et de la Lune, représentant vraisemblablement Antonin le Pieux

et Faustine. Un auréus et un denier d'argent à l'effigie d'Albin, de l'an 196 ou 197, émis par l'atelier de Lyon., offrent, au revers. le Génie de la ville : GEN/o LVGuduni, avec le corbeau à ses pieds.

11 est vrai que sur ces monuments, le premier surtout, l'exiguité de l'image rend la détermination contestable ; mais l'hésitation cesse et fait place à une entière certitude en présence d'un quatrième témoignage où le doute n'est plus permis. Un médaillon d'une poterie sigillée à couverte rougeâtre, connu à trois exemplaires provenant de lieux différents, tous trois à l'état de fragments mais se complétant les uns par les autres et appartenant à l'un

des deux premiers siècles et au premier plutôt qu'au second, nous montre le Génie de Lyon représenté , comme sur la monnaie d'Albin, debout, couronné de créneaux, tenant de la droite une haste, de la gauche une corne d'abondance et recevant de la main d'un personnage debout devant lui l'offrande de deux épis de blé. Ce personnage, romain à cause de son vêtement, antérieur au second siècle parce qu'il est sans barbe, expressément désigné comme fondateur par une pioche déposée derrière lui, ne saurait

être que Plancus, ainsi que d'ailleurs on l'a déjà depuis longtemps reconnu. Le double épi qu'il présente est une parlante allusion au nom de Copia, et un rouleau, qu'il tient en même temps, est non moins clairement la lex de fondation décrétée par le sénat. — 0?l\[me\ AVO]! dit-il en tendant son offrande; — FELICITER! répond le Genius (i). Au pied de celui-ci se tient perché sur la tête d'un lion accroupi. — le lion de Marc Antoine, — un corbeau très nettement dessiné, qu'il n'est aucunement possible de prendre pour un aigle.

Ajoutons que des monnaies gauloises (2) à la légende SEGISV, dans lesquelles on ne peut guère reconnaître que le nom des

Exemplaires au musée de Lyon.

Ségusiaves. et trouvées toutes sur l'ancien territoire ségusiave, présentent sur leur revers, à titre d'emblème propre à la cité, la figure d'un corbeau.

(1) La disposition des légendes indique un dialogue. Les mots Optime ave placés derrière Plancus sont les paroles qu'il adresse au Genius : « Salut, mon « très bon », lui dit-il; le mot Féliciter, qui se développe au-dessus de la tète et derrière le dos du Génie, est la réponse de celui-ci à son interlocuteur : « Bonheur « et prospérité à jamais », réplique-t-il.

(2) Musée de Lyon : deux petits bronzes présentant au droit une tùte de lace, au revers un corbeau avec la légende en exergue SEGISV. — Collection de M. Etienne Récamier : pièce de potin, trouvée sur le territoire de Lyon, lieu dit les Massuts ; au droit, tète de profil tournée à droite; dans les cheveux, la légende SEGISV; au revers, la Victoire sur un bige.

Une singulière tendance à voir partout des aigles avait fait prendre pour un aigle l'oiseau figuré sur le revers de ces monnaies. Il n'y a cependant pas de confusion possible ; un bec droit et pointu, des ailes étroites, des pattes longues et grêles ne conviennent nullement à un aigle, mais caractérisent au mieux un corbeau. C'est notre collègue M. Dissard qui, le premier, croyons-nous, a reconnu l'erreur.

Ainsi certifiée à la fois par une tradition, fabuleuse si on veut mais tenue pour vraie dans l'antiquité, et par des monuments absolument certains, la plupart officiels et tous, même les moins anciens, appartenant à une époque où la langue celtique était encore couramment parlée dans la Gaule, l'étymologie de Lyon par lugu : « corbeau », et dunum : « colline », est la seule qui ne soit pas conjecturale ; c'est celle à laquelle croyaient Gaulois et Romains dès avant et longtemps avant le premier siècle et ensuite encore aux premier et deuxième siècles; celle à laquelle croyaient les Ségusiaves, adoptant pour emblème national sur le revers de leurs monnaies autonomes un corbeau perché sur un bucrâne figurant par ses cornes le confluent de la Saône et du Rhône; celle à laquelle croyait Planais lorsque, déterminé par la signification du nom celtique, il imposait à sa fondation le nom romain complémentaire; celle à laquelle, deux cent cinquante ans plus tard, croyait aussi l'empereur Albin alors que, régnant sur la Gaule, la Bretagne et l'Espagne, il fit de Lyon sa capitale; il ne trouva pas de plus significatif et plus populaire revers à donner à ses monnaies en or et en argent que le Génie de Lyon spécifié par un corbeau ; c'est celle encore à laquelle on croyait dans les trois Gaules et en Narbonnaise pendant la longue période durant laquelle y est resté en vogue le médaillon céramique ci-dessus décrit, et certainement ni les Ségusiaves d'avant la conquête, ni Plancus, ni Albin, ni le public de la Narbonnaise et des trois Gaules n'y auraient eu foi si l'historiette s'était trompée sur la signification du mot lugu.

Fussent-elles même plus satisfaisantes pour l'esprit, mais issues qu'elles sont de pures hypothèses, toutes les autres étymologies du nom de Lyon : Lugudunum, — et non pas Lugduuum qui n'est ici qu'une forme tardive résultant d'une contraction, — sont à rejeter, à moins que de parti pris on ne préfère, étant en possession de témoignages irrécusables, battre au hasard le champ des conjectures et, comme s'exprime le fabuliste : « lâcher

« la proie pour l'ombre » (1). Une seule d'ailleurs, particulièrement recommandable par son ancienneté et par une satisfaisante apparence de vraisemblance, car elle est très probablement la véritable pour tous les lieux auxquels on ne connaît d'autre forme primitive de leur nom que Lugdunum, pourrait mériter peut-être quelque regret; c'est celle qui, d'accord avec la description de Sénèque et expliquant le mot lug par « lumière », faisait de Lugdunum un Clarus Mous et mettait Lyon dans la nombreuse catégorie des Clermont, auxquels une situation analogue a valu leur nom (2). L'auteur de cette étymologie vivait au neuvième siècle, en un temps où une longue désuétude, ayant pour cause principale moins encore les immigrations étrangères que la prédiction de l'Evangile en latin (Mommsen, Histoire romaine, V, p. 52), devait avoir amené depuis plusieurs siècles déjà un oubli plus ou moins complet de l'idiome national.

Lugu et Copia : le Corbeau et la Corne d'abondance. — Le corbeau en compagnie de la corne d'abondance est un sujet fréquemment représenté sur les monuments antiques. Déjà nous avons eu l'occasion de le signaler (Revue épigrapbique , t. II, p. 174) sur une agate-onyx appartenant à M. Morel.

Les pierres gravées qui reproduisent ce sujet sont nombreuses. L'ancienne collection de Gorlée (Paris, 1778) en fournit à elle seule un notable nombre d'exemples. L'oiseau s'y voit le plus souvent

(1) II n'y a pas d'exception à faire en faveur du prétendu Lug-Mercure, le Lok des légendes irlandaises, où il figure à la fois comme artisan sachant exercer quantité de métiers et comme héros guerrier, par cela même impossible à identifier avec le Mercure gaulois; celui-ci, d'après le formel témoignage de César et le témoignage non moins formel des monuments,- était exclusivement dieu du commerce sans aucune attribution guerrière, la guerre et tout ce qui s'y rapporte étant, en Gaule, le lot d'un dieu spécial, le dieu Mars (César, B. G., VI, 7).

(2) Actuellement encore on appelle en Allemagne un site dominant d'une manière pittoresque Lug in' s Lnud, c'est-à-dire « vue sur le pays » (Renseignement de M. Lépaulle).

perché sur la corne d'abondance elle-même, quelquefois sur un autel la corne devant lui ; d'autres fois plusieurs corbeaux forment groupe : ainsi par exemple au nombre de trois, celui du milieu sur un cratère, chacun des deux autres sur une corne d'abondance, ou bien encore au nombre de deux seulement, perchés chacun sur une corne et entre eux une coupe d'où sortent deux épis et deux pavots. On y voit aussi un corbeau entre deux épis.

Collection et photographie de M. L. B. Morel.

Le corbeau était considéré chez les anciens comme essentiellement doué d'un instinct de prédiction ; à ce titre il était particulièrement consacré à Apollon et très fréquemment il apparaît, à cause de cela, en compagnie du trépied ou avec un rameau de laurier. L'association du corbeau à la cornu copine signifie donc manifestement et sans équivoque « prédiction d'abondance ». En donnant à leur colonie fondée sur la « Colline des Corbeaux » le nom de Copia, les Romains n'ont fait que s'inspirer de la conception universellement acceptée qui groupait le corbeau avec la corne d'abondance. Le celtique Liigiidiinnm était simplement « la « colline fréquentée par les corbeaux » ; la colonie romaine Copia Lugudunum, c'est la ville prédestinée à l'abondance annoncée par l'augure des corbeaux. Précisément parce que l'emplacement s'appelait déjà Lugudunum, la ville s'est appelée Copia ; la signification du nom gaulois a déterminé le choix du nom romain. C'est ce qui se voit au plus clair sur le médaillon relatif à la fondation ; le Génie de la ville a à ses pieds le corbeau prophète, le fondateur a à la main le symbole de l'abondance et le présente au Genius. La connexité du corbeau et de Copia dans le rapport de cause à conséquence apparaît avec une évidence parfaite.

Lugu et Lukos : le nom du corbeau le même en celtique et en grec. — Les monnaies autonomes ségusiaves rappelées dans les lignes précédentes, monnaies au revers desquelles figure un corbeau avec la légende SEGISV, font voir qu'il s'agit ici, non pas du corbeau étranger qui n'apparaît chez nous que pendant l'hiver, mais du corbeau plus petit, différent de cri et d'espèce, qui n'émigre pas. Le nom du corbeau étranger est en patois forésien graule et en patois du Dauphiné graille, mots qui ne sont autre chose que les onomatopées du cri de l'oiseau, aussi bien que bran en bas-breton, vrau en slave, robe en allemand, korax en grec, horek en hébreu, etc. Le nom du petit corbeau était, en Gaule, au temps de la langue celtique, lugu. Déjà a été faite la remarque (Spon, Antiquités, ch. 1) que les Arabes disent loucha (louk-ha) ; en France, c'est choucas; en grec c'était lukos Qwoç). Le nom étant imitatif du cri, il n'est nullement surprenant de le rencontrer le même dans des langues d'origines diverses.

Lukos est en grec le nom de l'oiseau appelé en latin monedula, corvus monedula. en allemand dohle et en français choucas. L'identité de lugu et de lukos est manifeste ; elle est manifeste également entre lugu et loucha ; bien que moins apparente entre lugu et choucas, elle se laisse cependant encore apercevoir. En résumé le corbeau étymologique de Lyon c'est le lugu des Celtes, le lukos des Grecs, le loucha des Arabes, le choucas de France, c'est-à-dire la corneille.

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