ETENDUE DU TERRITOIRE
La colonie de Lyon n'a pas été substituée à la cité des Ségusiaves, mais a été établie sur un territoire distrait de celui de cette cité et par conséquent d'une étendue relativement restreinte. Sur cette étendue nous manquons de données précises, mais nous pouvons déterminer avec assez de certitude un minimum : le territoire de la colonie de Lyon atteignait au moins jusqu'à la prise d'eau des aqueducs qui de divers côtés aboutissaient à Lyon.
Construits pour desservir Lyon et ne desservant que Lyon , ces aqueducs constituaient un service exclusivement lyonnais et ne pouvaient être, dans toute leur étendue, que sur le territoire de
Lyon. 11 en était de ces aqueducs comme de ceux qui sont connus ailleurs. Les cinq ou six aqueducs qui amenaient de l'eau à Vienne étaient tous sur le territoire de Vienne ; celui qui d'une trentaine de kilomètres portait à Vaison les belles eaux de la fontaine du Grosel, — le dieu celtique Graselos, — avait son point de départ près de Malaucène, sur le territoire de Vaison; l'aqueduc de cinquante-deux kilomètres de long qui alimentait Nîmes prenait naissance à la source de la fontaine d'Eure, à Uzès, sur le territoire de Nîmes, qui, de ce côté, se prolongeait jusqu'à l'Ardèche ou peu s'en faut. Le magnifique aqueduc de cent et quelques kilomètres qui abreuvait Carthage était en entier sur le territoire de Carthage. On est autorisé par ces exemples à admettre pour certain que les trois aqueducs qui, de différents points plus ou moins éloignés, venaient déboucher à Lyon, étaient construits en entier sur le territoire de Lyon et que ce territoire s'étendait au nord jusqu'au Mont-d'Or et vraisemblablement englobait tout ce massif, à l'ouest jusqu'au chaînon de petites montagnes dont fait partie le mont Yzeron, au-delà duquel prend naissance le ruisseau de l'Orgeole, et au sud jusqu'au mont Pilât ou, au moins, jusqu'à l'actuel village d'Izieux, près duquel s'effectuait non loin de Saint-Chamond le captage des eaux du Gier amenées par le troisième aqueduc. A l'est, la limite devait être celle qui avait précédemment terminé le territoire des Ségusiaves : le relief montagneux qui de Pilât vient aboutir au Rhône, au village de Loire entre Givors et Vienne, et faisait la séparation, non seulement de Lyon et de Vienne, mais en même temps de la Gaule impériale et de la Gaule narbonnaise.
Ainsi délimité au minimum , le territoire de la colonie de Lyon atteignait dans sa plus grande longueur tout au plus huit myriamètres et n'avait, comme il vient d'être dit, qu'une étendue très restreinte comparativement aux territoires de la plupart des cités gauloises, en général plus semblables par leur grandeur à de petites provinces qu'à des circonscriptions communales telles que
nous sommes habitués à les concevoir. Il suffit, pour se faire à cet égard une juste idée, quelque surprenant que cela puisse paraître en présence du morcellement moderne, de ne pas perdre de souvenir que , abstraction faite de la Narbonnaise , la Gaule entière des Pyrénées aux embouchures du Rhin et au lac de Constance, c'est-à-dire la France avec la Belgique, une partie de la Hollande et toute la Suisse, ne renfermait, au temps de Tibère, comme aussi encore au temps d'Antonin le Pieux, que soixantequatre cités ou, pour nous servir d'un terme plus actuel et plus intelligible, soixante-quatre communes. La commune de Vienne, l'ancienne Allobrogie, qui allait de Genève à l'Isère et du mont Pilât au Mont-Blanc, embrassait la majeure partie du Dauphiné et de la Savoie; la commune des Ségusiaves, diminuée du prélèvement fait pour Lyon, comprenait encore le Forez, le Beaujolais et, après l'absorption à son profit de la cité des Ambarres, aussi la Dombes et la Bresse; la commune des Eduens se composait de presque toute la province de Bourgogne ; les communes des Séquanes et des Helvètes, transformées toutes deux par Vespasien en communes urbaines sous les noms de Besançon et d'Avenche, représentaient, l'une le Bugey et la Franche-Comté, l'autre la Suisse entière sauf la petite colonie de Nyon, sur la rive nord du lac de Genève. Cette colonie de Nyon, colonia Equcstris Noviodunum, fondée peu de temps avant celle de Lyon, avait avec celle-ci plus d'un point d'analogie. De même que la colonie de Lyon prélevée sur la cité des Ségusiaves, elle avait été prélevée sur la cité des Helvètes et n'avait par conséquent aussi qu'un très petit territoire. Ce territoire très petit s'étendait, d'après M. Mommsen (/user. Helv., p. 18). de l'extrémité occidentale du lac jusque peut-être à proximité de Lausanne, contenance équivalente en longueur à peu près à une cinquantaine de kilomètres et non inférieure de beaucoup à celle de la colonie de Lyon.
Il se peut qu'à l'origine le territoire de Lyon n'ait pas eu toute l'étendue que lui assignent nos points de repère. Des trois aqueducs
EXPOSÉ PRÉLIMINAIRE l6}
qui arrivaient à Lyon un seul, celui du Mont-d'Or. doit avoir été construit dès l'époque de la fondation ; celui du mont Yzeron est avec vraisemblance attribué à Auguste ; Claude est certainement l'auteur de celui de Pilât. Claude aura été obligé pour construire cet aqueduc, qui avec ses détours ne parcourait guère moins de soixante-dix-neuf kilomètres, d'agrandir au sud le territoire de la colonie par l'annexion de tout le canton qui. au dixième siècle, s'appelait le pagus Jarensis, et c'est sans doute dans cet agrandissement du territoire colonial qu'il aura puisé la justification de sa prétention au titre de second fondateur de Lyon et un motif légal de lui imposer ses noms en addition à celui que la colonie avait reçu au moment de sa création.
Au quatrième siècle, Lyon s'était incorporé toute la Ségusiavie y compris l'ancien district des Ambarres, et la cité formée de ce grand tènement, la civitas Lugditnensiiim comme l'appelle au siècle suivant la Notice des provinces, devient le diocèse de Lyon.
FAITS ET EVENEMENTS RELATIFS A LYON Depuis la fondation de la colonie jusqu'à la fin de l'empire d'Occident
ÉPOQUE DE LA FONDATION DE LA COLONIE ROMAINE 711, av. J.-C. 43.
11 existe, relativement à la fondation de Lyon par Plancus, plusieurs témoignages certains : l'épitaphe de Plancus, un passage de Dion Cassius et un médaillon de poterie romaine où sont mis en présence l'un de l'autre le fondateur et le Génie de la ville, sujet
partiellement reproduit sur des monnaies d'Albin en or et en argent.
L'épitaphe, encore en place au-dessus du tombeau de Plancus. à Gaéte. se borne à mentionner la colonisation :
L • MVNATIVS • L • F • L • N • L • PRON
PLANCVS • COS • CENS ■ IMP • ITER • VII VlR EPVLONTRIVMPEXRAETISAEDEMSATVRNI FECITDEMANIBlSAGROSDIVISITINITALIA BENEVENTIINGALLIACOLONIASDEDVXIT LVGVDVNVM ET- RAVRICAM
« Lucius Munatius Plancus. fils de Lucius, petit-fils de Lucius, « arrière-petit-fils de Lucius, consul, censeur, imperator deux fois, \< septemvir épulon, a triomphé des Rites, a construit du butin w de la guerre le temple de Saturne, a fait en Italie le partage des v< terres de Bénévent. a fondé dans la Gaule les colonies de Lugu- « dunum et de Raurica ».
On n'aperçoit d'indice chronologique, dans ce texte, que la mention de Lugudunum placée avant celle de Raurica.
Le passage de Dion Cassius est plus explicite; il précise l'année et les circonstances de la fondation. L'année est celle où furent consuls Caius Vibius Pansa et Aulus Hirtius, c'est-à-dire l'an de Rome 711. av. J.-C. 43. Les circonstances sont celles qu'il rapporte ainsi qu'il suit (46. 50), après avoir dit (46, 38) qu'Antoine, campé devant Modène, où il tenait assiégé Décimus Brutus, venait d'être battu par César Octavien et par Hirtius :
« Après cela , César se mit en campagne contre Antoine et « Lépide. car Antoine, s'étant échappé de la bataille par la fuite et « n'étant poursuivi ni par lui parce que c'était Décimus qui avait « la conduite de la guerre, ni par Décimus parce que celui-ci ne « voulait pas anéantir un ennemi de César, avait rassemblé tout
« ce qu'il avait pu des survivants du combat et était venu se « joindre à Lépide, qui. tout en feignant de se mettre en mesure « de conduire son armée en Italie pour obéir au senatus-consulte « le lui enjoignant, avait préparé leur action commune, mais avait « reçu un contre-ordre du sénat de rester à l'endroit où il se trou- « vait alors. Les sénateurs ayant en effet appris l'arrivée de Silanus « au camp d'Antoine et craignant que Lépide et Lucius Plancus ne « vinssent à unir leurs armées à celles d'Antoine, leur envoyèrent « des commissaires chargés de leur dire que la République n'avait « plus pour le moment besoin de leur secours. En même temps. « dans la crainte que le soupçon d'une malveillance à leur égard « ne les portât à quelque acte criminel , le sénat leur donna « l'ordre de bâtir au confluent du Rhône et de la Saône une ville « pour retirer ceux qui . précédemment expulsés de Vienne par « les Allobroges, — Vienne est une ville de la Narbonnaise, — « s'étaient arrêtés en ce lieu. Ayant donc fait halte, ils bâtirent « la ville de Lugdunum (qui autrefois s'appelait Lugudunum); non « pas que. s'ils l'eussent voulu, ils n'eussent pu aller en Italie « avec leurs armées, les sénatus-consultes étant alors sans force « contre ceux qui avaient des armées , mais parce qu'ils préfé- « raient attendre quelle serait l'issue de la guerre d'Antoine, et, « tout en paraissant être déférents envers le sénat, affermir pence dant ce temps leurs propres affaires ».
11 n'est guère possible de se rendre exactement compte des faits relatés dans ce récit sans jeter au moins un rapide coup d'œil sur l'ensemble des événements auxquels ils appartiennent et sans y rattacher les dates dont on est en possession. Ces événements sont ceux qui ont suivi de près la mort de Jules César, et particulièrement ceux de la guerre de Modène.
César meurt assassiné le Ie, mars de l'an 710, av. J.-C. 44. Deux partis se forment immédiatement : celui de ses meurtriers à la tête duquel sont Brutus et Cassius, et celui des vengeurs de sa mort dirigé par Antoine. Le sénat, qui espère rétablir la Repu-
blique, est du côté des assassins. Antoine, sous prétexte de venger le dictateur, aspire à recueillir l'héritage de sa puissance; il a réussi à attirer Lépide dans ses intérêts.
Octavien, que Jules César a adopté par son testament, arrive d'Épire et devient le chef d'un troisième parti. Il rallie autour de lui les vieux soldats de César, et, soutenu par une armée à lui, par Cicéron qui dispose de la majorité du sénat et par le peuple, il se trouve être en état de balancer la puissance d'Antoine, son redoutable compétiteur. 11 n'a alors que dix-neuf ans.
Parmi les gouvernements qu'avait distribués Jules César, la Gaule Cisalpine avait été donnée à Décimus Brutus, un parent du meurtrier ; Antoine se fait attribuer cette province et, afin d'en expulser Décimus, se met en marche vers la Cisalpine. Telle est l'origine de la guerre de Modène.
Décimus, ne pouvant tenir la campagne, s'enferme dans la ville; Antoine l'y assiège. César Octavien reçoit du sénat « Yimperium et « la mission de veiller, comme propréteur avec le concours des « consuls de l'année Caius Pansa et Aulus Hirtius, au salut de la « République » (Moiuim. Ancyr., ch. I), c'est-à-dire de combattre Antoine. D'après Velléius Paterculus (II. 61), d'après le calendrier de Préneste (Henzen, S3S9) et l'inscription de l'autel de Narbonne (Wilmanns, 104), c'est le 7 janvier de l'an 711, av. J.-C. 43. C'est vraisemblablement aussi vers le même temps que le sénat envoie à Lépide, qui occupe la Narbonnaise ne formant à cette époque avec l'Espagne qu'un gouvernement, et à Planais, qui commande dans la nouvelle Gaule, l'ordre d'amener leurs armées en Italie contre Antoine. Mais ni l'un ni l'autre ne se presse d'obéir; tous deux, Lépide presque ouvertement, Planais plus secrètement, inclinent pour Antoine; ils préfèrent se tenir sur la réserve et observer de loin, chacun dans l'intérêt de sa propre ambition et sans manquer trop ostensiblement de déférence envers le sénat, quelle marche prendront les choses. Plus circonspect que Lépide. qui affecte une attitude presque arrogante, Plancus se tient en
relations suivies avec Cicéron et cherche à masquer son inertie par des promesses. Dans un rapport (Cicéron, Ad familiares, X. 8). adressé aux consuls, aux prêteurs, aux tribuns, au sénat et au peuple, et arrivé à Rome le 7 avril, il ne manque pas de protester hautement de sa fidélité et de son dévoûment à la République, et Cicéron (Ad fans., X, 12), dans une réponse datée du 11 avril, ne lui ménage ni les remercîments ni les louanges : « II est », lui dit-il, « le sauveur de Rome, l'appui de la République; sa lettre a « causé dans le sénat un véritable enthousiasme»...
Cependant l'hiver et les lenteurs du recrutement empêchant une action prompte, il est à craindre que Modène. mal approvisionnée, ne soit forcée de céder. César et Hirtius se portent à son secours, mais sont arrêtés par le fleuve au-delà duquel la ville est assise (Dion, 46, 36). Antoine les attaque et. après les avoir battus et avoir également battu Vibius Pansa, qui, venant de Rome derrière eux, était sur le point de les rallier, il est lui-même inopinément attaqué au retour par Hirtius. qui remporte sur lui une éclatante victoire (46, 37): elle a eu lieu, croit-on, le 15 avril (Férial de Cumes, C. I. L.. X. 8375), et elle leur vaut à tous trois : Hirtius, Pansa et César, le titre à' imperator (Dion, 46, 38). Peut-être a-t-elle été remportée un peu plus tôt et la date du 1 5 avril donnée par le férial de Cumes est-elle seulement celle de la collation du titre à' imperator par le sénat.
Après ces faits d'armes, il s'écoule quelques jours pendant lesquels Antoine, affaibli par le revers qu'il a essuyé, se tient renfermé dans son camp, bien que César et Hirtius, qui sont venus prendre position devant lui. le provoquent au combat. D'intelligence avec Lépide. il attend que celui-ci vienne lui-même avec son armée ou. au moins, lui envoie des renforts, que lui amène enfin Silanus(46. 38), sans doute avant la fin d'avril. La trahison de Lépide est dès lors manifeste. Le sénat voit très bien, quoique obligé à des ménagements, qu'il n'a plus d'illusions à se faire; qu'il ne peut aucunement se fier à Lépide et qu'à peine peut-il se fier à Plancus, qui
proteste beaucoup et n'agit pas, n'a rien entrepris pour délivrer Décimus et n'entreprend rien pour écraser Antoine, dont il passe même publiquement pour être « l'associé »; il y a tout à craindre que, s'ils viennent en Italie avec leurs armées, ce ne soit pour faire cause commune avec l'ennemi. Aussi s'empresse-t-il d'envoyer à Lépide l'ordre de ne pas quitter le lieu où il se trouve et à tous deux celui de bâtir une ville au confluent du Rhône et de la Saône (46, 50).
Il faut relever ici dans le récit de Dion Cassius une contradiction. Lépide, s'il doit, conformément à l'injonction du sénat, rester où il se trouve, c'est-à-dire sur le littoral de la Méditerranée à la limite de la Narbonnaise et de la Cisalpine, ne peut pas prendre part à l'érection d'une ville à bâtir au confluent du Rhône et de la Saône, endroit qui, d'ailleurs, est dans la province de Planais, non dans la sienne.
De nouveaux événements ne tardent pas à modifier la situation. Antoine, un peu relevé par le corps de troupes reçu de Lépide, mais encore trop inégal, en est réduit à guetter dans son camp l'occasion d'une surprise; il fait à l'improviste une brusque sortie avec toutes ses forces; il est battu, son camp pris, lui-même obligé de fuir (46, 38); cela se passe au commencement de mai. Avec les débris des siens, il s'achemine, sans être poursuivi, vers la Narbonnaise pour se joindre à Lépide, qui, on l'a vu, se disposait à lui conduire son armée sous prétexte de la conduire au secours de Décimus, mais en avait été empêché par un ordre du sénat de ne pas s'écarter des positions qu'il occupait. De son côté, Plancus s'était dès auparavant mis en mouvement comme pour aller dégager Modène. 11 écrit à Cicéron (Ad.fam., X, q) pour l'informer qu'après avoir envoyé son avant-garde à Vienne, il a. le 26 avril, traversé le Rhône avec toutes ses troupes ; sa lettre parvient à Rome deux jours avant le jour de la victoire des généraux du sénat sur Antoine, victoire qui, par conséquent, comme il vient d'être dit, ne peut avoir été remportée avant le commencement de mai. Le 12 du
même mois de mai (X, i s), il passe l'Isère sur un pont jeté en vingt-quatre heures, puis revient promptement sur ses pas reprendre près de la rivière le poste qu'il a quitté. Le 21 mai (X, 22, lettre du 6 juin datée de Grenoble : Cularone in finibus Allobrogitm), il franchit encore une fois l'Isère pour aller, annonce-t-il , faire sa jonction avec Lépide; mais, averti en chemin que celui-ci s'est uni à Antoine, il va prendre position à quarante milles des deux armées, et, tout à coup, bien que supérieur en forces, bat en retraite, repasse l'Isère le 4 juin et campe de nouveau à Grenoble. Il rentre ensuite dans sa province, d'où il écrit à Cicéron (X, 24), à la date du 23 juillet, que ses troupes sont gagnées à Antoine et qu'il ne peut plus du tout compter sur elles. En septembre, Plancus, Lépide et Antoine se sont mis ouvertement d'accord et rentrent en Italie. Le 27 novembre 711, av. J.-C. 43, est conclu pour cinq ans, dans l'île de Lavino près de Bologne, le triumvirat composé de César Octavien, d'Antoine et de Lépide.
Il résulte de cet exposé que l'ordre de fonder une ville au confluent du Rhône et de la Saône a été donné lorsque le sénat a su l'arrivée au camp d'Antoine d'un renfort envoyé par Lépide sous la conduite de Silanus, c'est-à-dire en avril, et que cet ordre n'a guère pu recevoir son entière exécution que dans l'espace des deux mois qu'après la guerre Plancus a passés dans sa province, depuis la fin de juin ou le commencement de juillet qu'il y est revenu à la suite de sa promenade en Narbonnaise, jusqu'au cours de septembre qu'il l'a définitivement quittée pour rentrer en Italie. Sans doute, il n'a pas eu en deux mois le temps de « bâtir une « ville » ; mais il a eu tout le temps de faire ce qui constituait dans l'essentiel la fondation d'une colonie : tracer suivant les rites de la religion et avec les cérémonies prescrites le sillon marquant l'enceinte de la future ville, déterminer le territoire colonial et en faire la division en une part commune et en une autre part à distribuer en autant de lots que de colons chefs de famille, nommer les magistrats et leur remettre la lex coloniac envoyée
probablement toute rédigée par le sénat, faire ou au moins commencer les constructions les plus urgentes, par exemple l'aqueduc du Mont-d'Or. Dans tous les cas. l'assertion de Dion Cassius, certifiée qu'elle est par l'épitaphe de Planais, peut bien être mise en doute pour l'exactitude de quelques-uns de ses détails, mais ne peut pas être entièrement rejetée.
Quant aux hypothèses d'après lesquelles il y aurait à distinguer entre la colonie composée des expulsés de Vienne et une seconde colonie qui serait celle mentionnée dans l'épitaphe de Gaëte, comme elles ne reposent sur aucune donnée précise, elles ne présentent pas matière à discussion. Une colonie des triumvirs se serait appelée Julia ; une colonie d'Auguste se serait appelée ou lutta ou lutta Augiista ou simplement Augusta. Jusqu'à Claude la colonie de Lyon ne s'est appelée que Copia, nom qui en rapporte la fondation au sénat à cause de l'usage suivi sous la République de donner aux colonies des noms de divinités. A partir de Claude seulement, elle a ajouté à son nom de Copia ceux de Claudia Augusta. De plus. Auguste, faisant dans l'inscription du monument d'Ancyre (ch. 28) rénumération des provinces dans lesquelles il a envoyé des colonies militaires, n'indique en Gaule que la Narbonnaise. Donc, il faut en revenir forcément à une colonie fondée avant le principat et avant le triumvirat, et alors à la colonie composée ^des Italiens citoyens romains chassés de Vienne par les Allobroges ainsi qu'on l'apprend de Dion Cassius. Le passage de Tacite (Hist.. I. 65), qui fait dire aux Lyonnais de l'an 70 de notre ère : « Nous autres, nous sommes une partie de l'armée », s'explique suffisamment par le fait que les colons de Lyon étaient citoyens romains, et il n'y a pas non plus, croyons-nous, à tirer argument du mot deduxit employé dans l'épitaphe de Planais à l'égard de Lugudunum aussi bien qu'à l'égard de Raurica, attendu que deducere coloniam était une expression consacrée.
Un médaillon de poterie romaine qui paraît être de l'un des deux premiers siècles, mais plus vraisemblablement du premier.
médaillon décrit dans l'article relatif à l'étymologie de Lyon (ci-dessus p. 16), vient confirmer pleinement la conclusion en faveur d'une fondation antérieure aux triumvirs. On y voit un groupe composé du fondateur et du Genius de Lyon. Le fondateur, désigné comme tel par une pioche déposée derrière lui, offre au Genius, désigné comme étant celui de Lyon par un corbeau qui se tient à ses pieds, deux épis de blé, allusion au nom de Copia. Or, ce nom se rattachant, comme il vient d'être expliqué, à une pratique républicaine avec laquelle les triumvirs et Auguste ont complètement rompu, le fondateur mis ici en scène ne peut être que Planais, et la fondation est certainement précédente non seulement à Auguste, mais aussi aux triumvirs.
Dans le partage du 27 novembre de l'an 43 et dans celui de l'année suivante. Antoine a eu dans son lot jusqu'en l'an 40 la Gaule conquise par César. Il y a certainement ordonné, dès la fin de 43 ou dans les premiers mois de 42, en vue de la guerre contre Brutus et Cassius, d'importantes levées d'hommes ; il peut bien avoir momentanément fait de Lyon un centre de concentration de ces recrues gauloises, car en vertu de son imperium il y a frappé, dans ces deux années, des monnaies sur lesquelles se voit, outre son titre de triumvir et son lion héraldique, le nom de Lugudunum. Qu'il soit arrivé de là que, présent ou absent, il ait dans une large mesure ajouté à l'œuvre de Plancus et que même la ville se soit peut-être construite en majeure partie pendant la durée de son gouvernement, c'est ce qui semble ressortir aussi bien du sarcasme de Sénèque appelant l'empereur Claude, né à Lyon, « un citoyen de la ville de Marcus », que de cette particularité du médaillon ci-dessus mentionné que le Genius de Lyon est accompagné d'un corbeau perché sur un rocher fait de telle sorte qu'on y distingue une tête de lion. Mais malgré tout cela. le légitime et seul fondateur de la colonie de Lyon : colonia Copia Lugudunum, n'en est pas moins Plancus et non Antoine, et cette colonie, étant certainement, à cause de son nom, d'un temps
antérieur aux triumvirs, ne peut être que la colonie sénatoriale dont Dion Cassius nous dit l'origine, fixée par lui à l'an 71 1. sous le consulat de Pansa et d'Hirtius. c'est-à-dire avant J.-C. 43.
Découverte a Lyon d'un nouveau médaillon au type de Plancus et du Génie. — Il vient d'être dit que la supposition d'une seconde colonie postérieurement amenée par Plancus ne repose sur aucune donnée précise. Une circonstance inattendue apporterait peut-être à cette supposition, jusqu'ici purement gratuite, une certaine apparence de justification. Un fragment
de poterie romaine, tout récemment découvert à Lyon (octobre 1887), om"e- encore une fois, dans un médaillon, le groupe de Plancus et du Génie de Lyon , mais avec quelques différences dans les détails. Plancus, — et peut-être a-t-on voulu donner un portrait, — paraît un homme déjà âgé; il est presque entièrement chauve et n'a plus que derrière la tête quelques rares cheveux frisés. De même que sur les précédents exemplaires, il
tient de la main gauche le rouleau sur lequel est transcrite la loi coloniale et de la droite un vase qu'il présente au Génie; mais de ce vase sortent, au lieu de deux épis de blé, deux fleurs de pavot, dont la signification est, du reste, la même et répond à « abondance » : l'abondance pronostiquée à la colonie Copia par l'augure du corbeau. Derrière lui apparaît l'amorce carrée d'un objet aujourd'hui disparu, vraisemblablement la pioche figurée sur l'exemplaire de Lyon. Le Génie, dont le visage est plus soigné que sur les autres médaillons qui le représentent et est encadré de longs cheveux roulés en torsades, a une physionomie presque féminine ; il est pareillement coiffé d'une couronne tourellée, pareillement court-vêtu d'un léger manteau agrafé sur l'épaule et rejeté en arrière ; il porte pareillement un baudrier, fait ici d'anneaux ovales enchaînés, et tient de même une haste terminée en haut par un pommeau ; mais au lieu de s'y appuyer de la main droite relevée, il a au contraire le bras abaissé. Il portait très probablement de l'autre main, manquante actuellement avec tout le bras, la corne d'abondance, et, à n'en pas douter, avait devant lui, à ses pieds, comme sur ses autres images, le corbeau étymologique du nom de la colline sur laquelle la ville était assise. Dans l'inscription se manifestent de plus notables dissemblances. Le simple dialogue Optime ave! — Féliciter! y est remplacé par une conversation moins brève et plus significative : [Genio a\maiiiissimo co[loniae], dit affectueusement Plancus, en employant avec cérémonie la troisième personne grammaticale. — Habeas propitium Caesarem, répond le Génie, distrait sans doute ou, en tout cas, singulièrement oublieux des circonstances de la colonisation de Lyon. Comment ne se souvient-il pas qu'à l'époque de cette colonisation, en l'an 43 avant notre ère, César le dictateur avait depuis un an déjà cessé de vivre, César Octavien plus tard Auguste son fils adoptif à lutter au moins douze ans encore avant de parvenir au pouvoir, et qu'enfin Lyon était une colonie du sénat.
Peut-être cependant, tout bien considéré, n'y a-t-il ni distraction ni méprise à relever dans la réponse du Génie, si, par hasard, conformément à la supposition dont il s'agit, Plancus, après la victoire d'Actium et la conquête de l'Egypte, était revenu à Lyon, à la tête d'une seconde deductio composée, cette fois, de vétérans légionnaires. Plus déférent envers le sénat que ne le fut dans la suite l'empereur Claude, Auguste n'aurait pas voulu tirer motif de cet accroissement de Lyon pour lui imposer son nom en addition à celui de Copia. Le Génie aurait alors raison de souhaiter à Plancus pour sa colonie, ainsi augmentée par César Octavien. « les bonnes grâces de César ».
Le médaillon, qui est en terre grise, serait vraisemblablement plus ancien que ceux déjà connus au même sujet, qui sont en terre rouge ; il pourrait remonter à l'époque de l'événement. Mais, après la mort d'Auguste, l'appel de ses faveurs sur la colonie n'étant plus d'actualité et pouvant même, sous des princes tels que par exemple Tibère ou Caligula, revêtir par le contraste du souhait avec l'insouciance ou la malveillance du souverain une apparence d'offense, on aura songé à quelque légende dont la banalité ne pût éveiller aucune susceptibilité dangereuse, et alors aura été substitué à l'intempestif Habeas propitium Caesarem le non compromettant Féliciter. De même, l'épithète de « bien-aimé » adressée au Génie n'étant plus opportune, Optiine ave, qui n'excède pas les limites d'une insignifiante civilité, aura été jugé préférable. Le propos prêté par Tacite aux Lyonnais du temps de Fabius Valens : « Nous autres, nous sommes une partie de « l'armée! », prendrait un sens clair et précis, et, des monuments relatifs à la fondation de la colonie de Lyon notre médaillon serait peut-être le plus instructif et le plus important.
Malgré tout cela, une seconde colonisation de Lyon par Plancus est une bien grosse hypothèse pour pouvoir être solidement assise sur une base aussi étroite et aussi fragile que l'interprétation très contestable d'un sujet de décoration sur une poterie commune.
et il sera prudent d'attendre, avant de la proclamer vérité acquise. d'être en possession de quelque témoignage d'une valeur plus réelle.
SOUS ANTOINE de 71 1 à 714, av. J.-C. 43 à 40.
Tout de suite après l'arrangement du 27 novembre 43, qui donne à César Octavien la Sicile, la Sardaigne et l'Afrique, à Antoine la Cisalpine et la Gaule conquise par Jules César, à Lépide l'Espagne avec la Narbonnaise, les triumvirs s'occupent de préparer la guerre contre Brutus et Cassius, maîtres de l'Orient, et. afin de se procurer l'argent nécessaire, exercent à Rome et dans toute l'Italie, laissée commune entre eux, les plus horribles proscriptions. En vue de cette guerre, Antoine aura sans doute, comme il vient d'être dit, ordonné dans la Gaule de considérables levées de soldats, qui peut-être auront été momentanément concentrés à Lyon. Vainqueurs l'année suivante, av. J.-C. 42. à Philippes, à l'extrémité orientale de la Macédoine, Octavien et Antoine procèdent à un nouveau partage, à la suite duquel celui-ci. qui a dans sa part toute la Gaule au-delà des Alpes, va en Asie afin de reprendre les provinces dans lesquelles se maintiennent encore les partisans de Brutus et de Cassius. 11 ne quitte plus l'Orient qu'en l'an 40. au moment du traité de Brindes, qui, non seulement lui retire la Gaule, mais ne lui laisse même rien en Occident.
Dans les deux ans et demi remplis par ces événements, accomplis en Macédoine, en Asie et sur les côtes de la Calabre, on n'aperçoit pas qu'Antoine, retenu d'abord en Italie presque continuellement par les proscriptions, bientôt ensuite loin de la Gaule à partir du commencement de la guerre qui se dénoue à Philippes. ait bien eu le loisir, si ce n'est tout à la fin de 43 et dans les
premiers mois de 42, de venir à Lyon et d'y rester longtemps. Son long séjour à Lyon, son souvenir conservé dans le nom du faubourg de Trion, ses nombreuses colonies disséminées sur les deux rives de la Saône, sont des imaginations des modernes.
Monnayage.
En l'an 711 de Rome, 43 avant J.-C, Marc Antoine fit frapper des quinaire:', d'argent portant au droit le buste ailé de la Victoire sous les traits de sa femme Fulvie qu'il avait épousée l'année précédente, et au revers un lion marchant à droite, accompagné de la légende LVGVDVNI, de la lettre A et du chiffre XL. C'est la première fois que les traits d'une femme paraissent sur les médailles romaines. Quant au type du revers, il reçoit son explication d'un passage de Pline qui raconte que Marc Antoine fit dompter des lions qu'il dressa à traîner son char ; dès le temps de la bataille de Pharsale, le futur triumvir, pareil à Cybèle, prenait plaisir à figurer sur un bige de lions.
Une nouvelle émission de ces quinaires se place tout à fait au commencement de l'année suivante 712, av. J.-C. 42. Les types sont les mêmes, mais le droit, qui était anépigraphe sur les pièces précédentes, est maintenant chargé de la formule triumvir reipublicac constituendae. Au revers, le nom de la ville est remplacé par celui d'Antoine : Antonius imperator; dans le champ la lettre A et le chiffre XLI. A l'égard de ce chiffre et de celui des pièces de l'émission précédente, Borghesi et, après lui, le comte de Salis et le baron de Witte ont prouvé qu'ils indiquent l'âge de Marc Antoine aux époques où ces monnaies furent frappées.
(Note de M. Dissard).
SOUS CÉSAR OCTAVIEN ENSUITE AUGUSTE de 714 à 767, de 40 av. J.-C. à 14 de J.-C.
César Octavien en Gaule en 714, av. J.-C. 40; premier voyage. — Les triumvirs ne dominent pas sans contestation. Investi par le sénat dès l'an 43 du commandement de la flotte, Sextus Pompée s'est emparé de la Sicile, puis bientôt après de la Corse et de la
Sardaigne, où il donne asile aux proscrits et aux fugitifs, et, tandis qu'après la bataille de Philippes. Octavien s'est réservé la tâche de distribuer aux vétérans les terres en Italie qui leur avaient été promises, il l'y tient comme assiégé par ses vaisseaux en même temps qu'il s'allie avec Antoine, attardé en Egypte auprès de la reine Cléopâtre.
Octavien se voit dans la nécessité de les combattre. Il charge Agrippa des préparatifs et lui-même vient en Gaule lever des troupes (Dion, 48, 20). Antoine s'est enfin décidé à quitter l'Egypte et assiège Brindes. Sextus Pompée menace divers points du littoral. Une grande guerre semble imminente. Tout s'arrange par un accord (48, 28); c'est le traité de Brindes, conclu en 714, av. J.-C. 40. en conséquence duquel Antoine prend tout l'Orient et César Octavien tout l'Occident sauf l'Afrique, laissée, le cas échéant, à Lépide.
La Gaule cesse dès lors d'être sous le gouvernement d'Antoine et passe sous celui de César Octavien.
Agrippa en Gaule en 717, av. J.-C. 37. — L'accord n'est pas de longue durée; il est rompu dès l'an 716, av. J.-C. 38, et César Octavien s'apprête de nouveau contre Sextus Pompée. Il rappelle de Gaule, où il est occupé à guerroyer, Agrippa, qu'il charge de diriger la construction et l'équipement d'une flotte (48, 49). A la faveur de la guerre civile, des soulèvements avaient, en effet, éclaté dans le nord de la Gaule; Agrippa les avait victorieusement réprimés et même, « le second des généraux romains à qui cela fût « arrivé, avait franchi le Rhin », actions qui lui valurent les honneurs d'un triomphe (48, 50).
César Octavien en Gaule en 720. av. J.-C. 34; deuxième voyage. — Sextus Pompée vaincu en 718, av. J.-C. 36, et mort bientôt après, César Octavien se trouve n'avoir plus de rival qu'Antoine, qui, de plus en plus épris de la reine égyptienne.
songe à se créer en Orient un empire en partie détaché de l'empire romain, en partie formé de ce qu'il conquerra sur les Parthes. En prévision de la lutte qu'il aura à soutenir contre ce puissant rival, il occupe ses troupes, afin de les tenir exercées et de se les affectionner, à des expéditions qui étendent au nord les frontières de l'Italie. Vainqueur des Japydes et des Pannoniens, il conçoit le dessein, autrefois tenté par son père, de conquérir la Bretagne et vient, dans ce but, passer en Gaule l'hiver de 719 à 720. Un soulèvement des Pannoniens et une révolte des Salasses dans les Alpes Pennines l'obligent à ajourner son projet.
Auguste en Gaule en 727, av. J.-C. 27 ; troisième voyage. — A l'année 727, av. J.-C. 27, se rattachent des faits de la plus haute importance. De cette année datent le commencement du principat. le nom d'Auguste donné à César Octavien, le partage des provinces de l'empire entre le sénat et le prince, partage dans lequel toute la Gaule au-delà des Alpes est du nombre des provinces impériales.
Auguste vient en Gaule et tout de suite ordonne l'estimation du territoire et des propriétés, opération qui demandera un long temps et rencontrera de nombreux obstacles.
Peut-être est-ce aussi alors qu'Auguste procède à une nouvelle division de la Gaule. 11 laisse intacte la Narbonnaise, que, cinq ans plus tard, en 732, av. J.-C. 22, il rendra au sénat; mais il divise en trois provinces la conquête de César, et, tout en maintenant dans cette division le principe des trois nationalités entre lesquelles il a trouvé le pays réparti, il en corrige les disproportions. L'Aquitaine, qui ne venait que jusqu'à la Garonne, s'accroît au nord jusqu'à la Loire; la Belgique, qui ne dépassait pas la Moselle, descend au sud jusqu'au Rhône ; le reste de la Celtique forme la Lyonnaise, ainsi dénommée du nom de la ville de Lyon qui en occupe l'extrémité méridionale. Les trois provinces, prises ensemble, s'appellent les trois Gaules. Elles sont délimitées de telle sorte qu'elles sont toutes trois en contact avec Lyon. Lyon, ainsi placé,
est la capitale de toute la Gaule : caput GaUiarum, comme s'exprime la Table de Peutinger.
Auguste était venu dans l'intention de conduire une armée en Bretagne. Apprenant que les. Bretons députent vers lui pour implorer la paix, et voyant que la Gaule, encore agitée par les guerres civiles nées à la suite de la conquête, ne présente pas assez de calme pour qu'il puisse entreprendre cette expédition (53, 22), il se rend en Espagne.
Agrippa dans la Gaule en 735,av.J.-C. 19. — Agrippa, envoyé par Auguste pour apaiser des querelles des Gaulois et réprimer des incursions des Germains, a promptement raison de ces mouvements, après quoi il va combattre, en Espagne, une insurrection des Cantabres (54, 11). Mais avant de quitter la Gaule, il crée quatre grandes routes militaires, qui, partant de Lyon, ouvrent le pays en quatre directions opposées. Une de ces routes traverse les Cévennes et l'Aquitaine et aboutit à Saintes ; une autre va à la Manche, la troisième au Rhin, la quatrième à Arles et à la Méditerranée à travers la Narbonnaise (Strabon, p. 208). Outre ces grandes voies, une des routes qui d'Italie conduisaient dans la Gaule du centre et du nord venait aussi à Lyon ; c'est celle qui, après avoir traversé le pays des Salasses, se divisait en deux chemins, l'un carrossable mais plus long par le pays des Ceutrons, l'autre plus court mais étroit et penteux par les défilés des Alpes Pennines.
« Ainsi mis à proximité de toutes les parties du pays aussi bien « par ces routes qui divergent en tous sens que par les deux fleuves « qui effectuent leur confluent à ses pieds, Lyon, situé au milieu « de la Gaule, en est comme la citadelle » (Strabon, ibid.).
Auguste en Gaule de 738 à 740, av. J.-C. 16 à 14; quatrième voyage. — L'état de la Gaule est toujours loin d'être satisfaisant. Des dissensions intérieures, de continuelles incursions des Germains et des tribus pillardes qui habitent les Alpes ne permettent pas à
la tranquillité de s'y établir. Cette année précisément les Sicambres viennent de surprendre dans son camp un général romain ; ils ont anéanti une partie de son armée et enlevé l'aigle d'une légion (Dion. S4, 20).
Auguste a sur la Gaule des vues particulières. Ce riche pays, d'où s'est levée l'étoile brillante qui a présidé au début des destinées de César, son père, aura à jouer bientôt un rôle de premier ordre dans l'établissement du culte impérial; il est essentiel qu'il soit de bonne heure entièrement pacifié et organisé d'une manière favorable au développement d'une prospérité qui l'attache d'affection à la domination romaine. 11 prend lui-même en mains la direction de cette œuvre importante et se détermine à venir passer dans la Gaule tout le temps qui sera pour cela nécessaire. Il quitte Rome dans les premiers mois de 738, av. J.-C. 16, et n'y rentre que tout à la fin de 740, av. J.-C. 14, au bout d'une absence de près de trois années passées en grande partie à Lyon, la capitale du pays et l'unique ville romaine qu'il renferme.
A la seule nouvelle de son approche, les barbares s'empressent de se soumettre sans qu'il soit besoin d'en venir à une guerre, et Auguste peut vaquer librement à d'autres soins. Les ravages des Germains, les déprédations des brigands des Alpes ne sont pas les seuls maux dont les Gaulois aient à souffrir. Dion Cassius (54. 21) met en parallèle avec ces fléaux les exactions effrénées d'un certain Licinus, Gaulois d'origine, ancien affranchi de Jules César, investi par Auguste de la fonction de procurateur, emploi dans lequel il donne libre carrière à une rapacité qui ne connaît pas plus de bornes que de scrupules. Sous le prétexte que le mois de décembre n'est d'après son nom que le dixième, il a imaginé des années fiscales de quatorze mois ! De Lyon « il règne » sur la Gaule, et il n'y a pas dans les trois provinces une maison un peu opulente qu'il n'ait pendant sa longue tyrannie plus ou moins entièrement ruinée. Redoutant qu'Auguste, assailli de plaintes au sujet de ses rapines, ne lui inflige un châtiment mérité, il le conduit à l'endroit de sa
maison où sont accumulés ses trésors : « Tout cela, Seigneur ». lui dit-il, « est à vous; je l'ai amassé pour vous dans l'intérêt de « l'État, de crainte que les Gaulois, pourvus de tant de richesses, « ne fussent tentés de se soulever ». Auguste trouva, paraît-il, l'excuse satisfaisante; il s'en contenta. Il continua même sa confiance à Licinus (Suétone, Aug. 9), et, lorsqu'il bâtissait, il se faisait avancer par lui, au dire de Macrobe (Sat., II, 4), des sommes considérables; car tel avait été le zèle avec lequel ce modèle des procurateurs avait pressuré les Gaulois pour le bien de l'État qu'il était devenu de beaucoup le plus riche particulier de son temps. C'est à tort que Suétone (Aug., 67) et Macrobe (l. c.) l'appellent Licinius, et Dion Cassius (54, 4) Licinnius ; affranchi de Jules César, il ne pouvait s'appeler autrement que Caius Iuliiis Licinus, comme le nomment d'ailleurs les poètes qui ont parlé de lui : Perse (Sat., 2, }6), Juvénal (1, 108). Martial (8, 5), Varro Atacinus (Anthologie de Burmann, 1, 205). On prétend qu'il s'appelait aussi Enceladus (Suétone, /. c), peut-être de son ancien nom servile du temps qu'il n'était qu'un simple barbier.
Tandis que Drusus et Tibère pacifient la frontière en subjuguant en l'an 15 les Alpes Rétiques et en l'an 14 les Alpes Maritimes, Auguste procède à l'organisation des cités des trois Gaules, « tire « des unes de grandes quantités d'argent, fait pour d'autres de « grandes dépenses, enlève à beaucoup d'entre elles l'existence « politique » (Dion, 54, 25) en les incorporant dans des cités voisines. De quatre-vingt-deux cités que mentionne César, de quatre-vingt-dix-huit que nomme Pline (voy. Valentin-Smith, Divisions territoriales de la Gaule), il réduit le nombre à soixante ou soixante- quatre. Les cités de la Gaule se distinguent entre toutes par leur étendue; ce sont moins des communes, telles qu'on les trouve ailleurs, que de petites provinces.
Lyon ne fut sans doute pas la ville la moins bien partagée parmi celles auxquelles Auguste fit des largesses. Beaucoup d'édifices publics durent s'y élever pendant le séjour du prince. On lui
attribue la construction de l'aqueduc du montYzeron de cinquante kilomètres de long. Celui du Mont-d'Or, qui atteignait à peine au tiers de cette longueur, doit avoir été construit par Plancus à la création de la colonie. Dion Cassius ajoute qu'Auguste a fondé de nombreuses colonies en Gaule et en Espagne; il s'agit ici de la Gaule Narbonnaise.
Il faut sans doute rapporter à l'époque de ce séjour d'Auguste, l'établissement à Lyon de l'hôtel monétaire impérial dont parle Strabon (p. 192). Cependant on ne connaît pas d'émission de cet atelier antérieure à l'an 12 ou 10 avant notre ère. Une inscription, d'apparence ancienne et qui peut remonter au temps d'Auguste, mentionne une cohorte créée pour la garde de cet Hôtel de la Monnaie de Lyon, cohorte dite Ltigudumensis ad monetam. Elle portait, outre ce nom, le numéro XVII, ce qui fait voir qu'elle était considérée comme un détachement de la garnison de Rome.
Auguste rentre en Italie à la fin de l'an 14. Drusus reste dans la Gaule pour poursuivre l'œuvre d'organisation et tenir en respect les Germains.
Drusus a Lyon en 742, av. J.-C. 12. — Après le départ d'Auguste, à la fin de l'an 14, les Germains ont repris courage et senti renaître leur audace. D'accord avec les Gaulois de la rive romaine qui supportent impatiemment le joug étranger, ils ont concerté la coïncidence d'une invasion et d'un soulèvement (Dion, 54, 32). Non au peuple de la Gaule le joug étranger était pesant; la domination romaine, en lui apportant la paix et la civilisation, en lui ouvrant la perspective d'un relèvement de sa condition jusqu'alors « peu différente de l'esclavage », était pour lui bien moins un surcroît d'asservissement qu'un acheminement à l'émancipation ; mais il pesait lourdement aux seigneurs gaulois, regrettant leur ancienne autorité sans limites, ressentant surtout un vif déplaisir de la préparation d'un cadastre qui, faisant estimation de leurs biens, allait permettre au tribut de les atteindre directement et
était à leurs yeux une marque humiliante de leur sujétion. Drusus fait avorter le complot peu de jours avant l'exécution en convoquant à Lyon, pour la dédicace d'un autel national consacré aux divinités associées de Rome et d'Auguste, les chefs de toutes les cités de la Gaule (Ibid.).
L'érection au confluent lyonnais de cet autel de Rome et du Genius impérial se rattache à une des plus profondes conceptions de la politique d'Auguste : l'établissement du culte de l'empereur comme religion d'Etat, non pour la Gaule seulement, déjà devancée par l'Asie grecque, mais pour tout l'empire romain; la loyauté du sujet envers le souverain transformée en devoir de religion. Dans cette oeuvre délicate, Auguste tient essentiellement à ne pas laisser apercevoir son intervention ; il faut avant tout que l'acte paraisse émaner d'une initiative spontanée des sujets. Aucun pays mieux que la Gaule, particulièrement dévouée à César et à Auguste son fils, n'est propre à la réalisation d'un tel dessein . Justement, il y avait, à l'époque autonome, dans la Gaule, au district des Carnutes situé au centre du pays celtique, une assemblée annuelle des druides et des nobles, sorte de conseil suprême de la nation. La nouvelle institution semblera n'être qu'une continuation transformée de l'ancienne, quand même le but est tout autre, opposé même et non limité à la Gaule. Sans doute, le terrain a été préparé d'avance pendant le séjour d'Auguste ou bientôt après ; les cités les plus sûres ont été influencées secrètement, les autres n'ont pu autrement faire que de suivre le chemin ouvert devant elles. Avec empressement les soixante cités dont se composent les trois Gaules élèvent à frais communs, au confluent de la Saône et du Rhône, un autel national consacré à Rome déesse et à Auguste dieu, et, le Ier août de l'an 742, av. J.-C. 12, cinq mois à peine après qu'Auguste a pris possession du souverain pontificat, Drusus, entouré de tous les chefs gaulois, en fait la dédicace. Peut-être s'agit-il ici d'un autel provisoire en attendant l'achèvement du magnifique et somptueux autel décrit par Strabon (p. 192), qui
alors aurait été terminé seulement deux ans plus tard et dédié, d'après Suétone (CL, 2), le Ier août de l'an 744, av. J.-C. 10.
Chaque année, au jour anniversaire de la dédicace, se réunissent devant cet autel les députés des soixante cités des trois Gaules pour fêter, un mois durant, sous la présidence d'un prêtre gaulois élu par eux, la souveraineté romaine divinisée dans la double personne de Rome et de l'empereur. Tite-Live (Ep., 139) nous a conservé le nom du prêtre de la première année ; il s'appelait Caius Julius Vercondaridubnus et était Éduen. Mais à la célébration des fêtes ne se bornent pas uniquement les attributions de l'assemblée, et c'est là ce qui, en parallèle du régime républicain, caractérise au mieux l'esprit libéral du régime impérial à l'égard des provinces, qu'Auguste ait accordé à cette assemblée des trois Gaules, type des assemblées provinciales qui devaient sur le même modèle se former bientôt dans tout l'empire, une ingérence politique. L'assemblée a le droit de formuler, pour être soumis au prince, des vœux et des doléances au sujet de l'administration publique, et ce droit elle l'exerçait encore dans le cours du troisième siècle.
Auguste en Gaule en 744, av. J.-C. 10; cinquième voyage. — Auguste revient dans la Gaule dans l'intention de terminer la conquête de la Germanie. 11 a amené avec lui Tibère et Drusus. Une révolte survenue en Pannonie oblige Tibère à se diriger de ce côté. Drusus seul franchit le Rhin ; il pacifie le pays que déjà, l'année précédente, il avait conquis jusqu'au Weser (Dion, 54, 33, 36). Il y reviendra au printemps prochain et poussera ses succès jusqu'à l'Elbe (55, 1).
Le 1" août, jour ou anniversaire de la dédicace de l'autel de Rome et d'Auguste, la femme de Drusus met au monde, à Lyon (Suétone, CL, 2), un fils, qui sera plus tard l'empereur Claude.
A la fin de l'an, Auguste, resté à Lyon pendant la majeure partie de la campagne, reprend avec Drusus le chemin de Rome.
Auguste en Gaule en 746, av. J.-C. 8; sixième voyage. — Auguste, accompagné de Tibère, fait un dernier voyage dans la Gaule, dont la frontière est encore troublée par de fréquentes attaques des Germains, notamment des Cattes et des Sicambres (Dion, 55, 6).
Soumis enfin et pacifié, tout le territoire du Rhin à l'Elbe forme la province romaine de Germanie, et, seulement après une vingtaine d'années d'existence, cette conquête échappera aux Romains, non pas tant à cause de la difficulté de réparer la défaite de Varus que par le mauvais vouloir de Tibère, à qui sans doute il ne convint pas de se trouver engagé dans une guerre difficile au moment où Auguste viendrait à mourir. Peut-être aussi son humeur haineuse lui fit-elle trouver une amère satisfaction à laisser sans revanche le grand échec du règne d'Auguste, qu'il détestait. C'est ainsi qu'ensuite il lui plut de laisser sans résultat les succès de Germanicus, à qui même il ne tarda pas à faire payer de sa vie l'imprudence de s'être acquis de la gloire et de la popularité en reprenant par une série de rapides et brillantes victoires tout le pays perdu.
Auguste ne va pas en Germanie ; il se tient dans la Gaule, vraisemblablement à Lyon, au moins une partie du temps.
Le cadastre des Gaules est terminé; on fait, cette année, un recensement universel qui donne quatre millions deux cent trentetrois mille citoyens romains (Monumentum Ancyranum, ch. 8).
Auguste ne reviendra plus dans la Gaule. Jusqu'à sa mort, le pays jouira d'une tranquillité que ne troublera pas même la victoire des Germains sur Varus en l'an 9 de notre ère, et cette tranquillité, qui se prolongera sous une partie du règne de son successeur, sera au profit de la prospérité et de l'accroissement de Lyon. Déjà la limite entre la civilisation italienne et la Gaule à demi barbare s'est déplacée; elle n'est plus au littoral, à Marseille la ville grecque, ni à Narbonne sa rivale latine ; elle est maintenant au cœur de la Gaule, à Lyon, la capitale du Nord. En
I 8b INSCRIPTIONS MUNICIPALES
communication par le Rhône et la Méditerranée avec l'Italie et l'Espagne, par la Saône et les routes de terre avec les trois provinces et avec la Germanie, et par ses ports d'embarquement avec la Bretagne, Lyon, admirable place de commerce, centre administratif des trois Gaules et, à certains égards, de la Gaule entière, siège annuel de la représentation nationale et d'une foire au loin célèbre, prend, chaque jour, un développement plus considérable et est la plus florissante et la plus populeuse ville de la Gaule après Narbonne (Strabon, p. 192), en attendant de laisser bientôt celle-ci en arrière.
Cette prospérité de Lyon dès avant la fin d'Auguste trouve un splendide témoignage dans les découvertes récemment faites à Trion. Des affranchis ont élevé à leur patron, affranchi lui-même et simple sévir, un mausolée non indigne d'un grand seigneur. Ce tombeau, primitivement à deux ou même trois étages, aujourd'hui réduit à son étage inférieur, est encore, en cet état de dégradation, avec ses pilastres cannelés, ses chapiteaux ioniques, sa corniche, sa frise élégante et sa belle inscription, un monument imposant. La forme des lettres, les archaïsmes de l'orthographe, une médaille datée de l'an 9/10 de notre ère, recueillie dans le sarcophage y attenant d'un jeune enfant, ne permettent pas de doute sur l'époque. Le tombeau n'était pas seul ; dix autres tombes contemporaines exhumées à sa suite, trois autres encore précédemment découvertes un peu plus loin, toutes pareillement découronnées de leurs parties supérieures et dont l'ancienne somptuosité était attestée par des débris épars d'architecture et de statuaire, constituaient à l'entrée de la ville un long alignement monumental, une sorte de propylée grandiose. Si la plus riche de ces fastueuses sépultures était celle d'un simple sévir, que ne devait donc pas être la richesse des sépultures des personnes de haute condition?
Monnayage.
Cette savante note sur les monnaies frappées à Lyon avant l'empire et à ses débuts, celle que déjà nous avons donnée à la suite du gouvernement d'Antoine, celles qui trouveront place à la suite des règnes de Tibère, de Claude et de Néron, sont de notre collègue M. Dissard.
Les monnaies qui circulaient à Lyon quelques années avant notre ère étaient les suivantes : l'aureus ou denier d'or, unité monétaire valant 25 deniers ou 100 sesterces; — le quinaire d'or ou sémi aureus ; — le denarius ou denier d'argent, valant 16 as ou 4 sesterces; — le quinaire d'argent, moitié du précédent, et enfin pour les espèces de bronze le sesterce, ledupondius, l'as et le semis. Sous les successeurs d'Auguste, la taille et par conséquent la valeur des monnaies furent souvent modifiées. Le poids de l'aureus surtout éprouva de nombreuses variations. Avant le règne de Néron, on frappait 40 pièces à la livre, mais ce prince fixa bientôt le nombre à 45, Caracalla à 50, Dioclétien à 60. La dernière modification eut lieu sous Constantin le Grand, qui ordonna de tailler 72 pièces à la livre et donna le nom de solidus ou pièce d'or à la monnaie nouvelle. La taille de 72 pièces à la livre est rappelée par une ordonnance de Valentinien Ier de l'an 367, et plus tard par une loi du code Théodosien ; elle se maintint à Lyon longtemps après la domination romaine, sous les rois Burgondes et les Mérovingiens.
Nous devons les plus anciennes monnaies de Lyon au droit attaché à Vimperium militare. La solde des troupes et le service de l'intendance obligeaient fréquemment à procéder à des émissions extraordinaires de numéraire dans les provinces. Ces émissions se faisaient par les soins du général de l'armée en campagne ou du gouverneur de la province ainsi que des officiers financiers attachés à son commandement, questeurs ou proquesteurs. Comme l'a très bien fait remarquer M. Mommsen, « le droit de battre monnaie participait de la nature de Vimperium « auquel il était attaché ». Limité dans Rome et soumis à certaines restrictions, comme Vimperium civile, il participait hors de Rome et jusqu'aux extrémités de l'empire à l'omnipotence de Vimperium militare. Il n'était pas besoin alors, pour procéder à une émission de monnaies, d'organiser toute l'installation compliquée et coûteuse que réclament nos procédés perfectionnés. Dans une ville occupée, pourvu qu'elle renfermât des orfèvres que l'on mettait en réquisition, on avait vite et à peu de frais monté un atelier monétaire provisoire. Dans les camps mùne, pourvu que l'on eût le métal et deux ou trois ouvriers expérimentés,
le matériel des forges de campagne que toute armée traînait nécessairement à sa suite suffisait pour frapper monnaie. Les ressources métalliques provenaient du butin fait sur l'ennemi, des contributions de guerre et souvent aussi de lingots envoyés par le trésor public.
A la fin de l'an de Rome 711 et au commencement de 712, av. J.-C. 43 et 42, Marc Antoine, ayant dans son lot comme triumvir la Gaule conquise par César, fit fabriquer à Lyon les quinaires d'argent que nous avons eu ci-dessus, p. 170, l'occasion de décrire.
En 714, av. J.-C. 40, Octavien reçoit en partage par le traité de Brindes tout l'Occident, sauf l'Afrique ; à partir de ce moment Lyon fut le siège d'un monnayage provincial sans nom de ville, qui devint dans la suite des plus importants. En même temps, comme colonie romaine, Lyon a son monnayage municipal.
Ce monnayage colonial n'eut pas une durée de plus de trente années, pendant lesquelles furent émis des as présentant au droit la tête laurée de César et celle d'Auguste nue adossées et séparées par une palme, au revers une proue de vaisseau (allusion à la victoire navale d'Actium, remportée en 723, av. J.-C. 31), un obélisque et quelquefois un globe radié ; à l'exergue : COPIA, le nom de la colonie. Comme on le voit, ce type semble inspiré de celui des as frappés à Rome par la République. A cette même période appartient un semis extrêmement rare, au revers du taureau cornupète, type unique jusqu'à ce jour des plus petites monnaies de cuivre de la colonie Copia Lugiiduiium.
La fabrication des espèces de bronze émises par l'atelier provincial forme deux groupes; le premier, qui se place historiquement de 714, av. J.-C. 40, année du traité de Brindes, à 727, av. J.-C. 27, année de la constitution du principat, se compose d'as très ressemblants à ceux de la colonie, ayant comme eux au revers une proue de vaisseau, mais sans inscription, et au droit la tête de César avec la légende D1VVS IVL1VS, ou bien celle d'Octavien, tantôt avec la légende CAESAR, tantôt anépigraphe, ou bien encore les têtes nues et adossées de César et d'Octavien ; le second, nécessairement postérieur à 727, av. J.-C. 27, et au titre d'Auguste alors décerné à Octavien, est représenté par des semis ayant d'un côté la tête de l'empereur avec IMPerator CAESAR, de l'autre AVGVSTVS D1VI Yilius avec un taureau cornupète, type du semis colonial cité plus haut, ainsi que par ceux qui, avec IMP-CAESAR du côté de la tête, ont au revers AVGVSTVS et une aigle éployée. La fabrication de ces monnaies cessa complètement l'année où fut dédié l'autel de Rome et d'Auguste au confluent de la Saône et du Rhône, 742 ou 744, av. J.-C. 12 ou 10, et fut remplacée par celle des pièces au type de cet autel.
Le partage définitif et légal de la fabrication des monnaies entre l'empereur et le sénat eut lieu en 737, av. J.-C. 17. Ce partage fut basé sur la distinction des métaux. A l'empereur est attribué le droit exclusif et sans contrôle de frapper la monnaie d'or et d'argent, dont il règle la quantité, le poids et le titre dans la plénitude de son pouvoir personnel et qui s'appelle désormais officiellement
moneta auraria argentaria Caesaris ; au sénat, la direction et la responsabilité de la monnaie de cuivre d'empire, qui devra toujours porter la mention du sénatus-consulte en vertu duquel elle a été émise; tel est le principe qui fut mis alors en vigueur et continua à régler la matière jusque dans la seconde moitié du troisième siècle.
Auguste vint dans la Gaule l'année suivante; Lyon devint alors le centre de l'administration où les collecteurs versaient l'or de la Gaule pour les besoins de l'État. Les impôts, le plus souvent payés en anciennes monnaies nationales, étaient immédiatement convertis en espèces à l'effigie de l'empereur. C'est à ce monnayage que Strabon fait allusion dans le texte suivant souvent cité : Praefecti enim Romanorum eo utuntur emporio monetamque ibi tam auream quant argenteam cudunt.
De 738, av. J.-C. 16, il prolonge son séjour jusqu'en 740, av. J.-C. 14, puis revient en 744, av. J.-C. 10. La présence prolongée et répétée de l'empereur dans la capitale des Gaules donne lieu à des émissions considérables des monnaies d'or et d'argent portant les dates des Xe, XIe et XIIe généralats, qui correspondent le premier aux années 739, 40 et 41, av. J.-C. 15, 14 et 13, le second à l'année 742, av. J.-C. 12, le troisième aux années 743, 44, av. J.-C. 1 1 et 10. Ces pièces, d'un style tout particulier, offrent des revers assez variés; le plus remarquable est celui du taureau cornupète emprunté aux monnaies précédemment décrites.
A partir de ce moment, l'atelier de Lyon est le plus important après ceux de Rome et d'Antioche; ses produits, portés au loin par le commerce et les armées, se répandent dans le monde entier. Il conservera ce rang pendant trois siècles, jusqu'au moment où ceux établis dans les villes d'Arles et de Trêves viendront diminuer son importance en réduisant de moitié le nombre de ses officines.
Nous arrivons enfin aux monnaies de bronze de tous modules qui portent au revers le célèbre autel du confluent et la légende toujours abrégée ROiVto ET AWGusto. Toutes ont été frappées à Lyon, non pour cette ville, comme on serait tenté de le croire, mais pour la circulation exclusive dans les trois Gaules. Leur caractère provincial ne ressort pas seulement de l'absence de la marque du sénat, mais surtout de nombreuses contremarques empreintes sur beaucoup d'exemplaires. Quelques-unes de ces contremarques ont une origine militaire; elles ont été faites pour donner une valeur exceptionnelle et temporaire aux pièces par les généraux des armées de Germanie ou par les chefs des différentes révoltes qui éclatèrent en Gaule dans le cours du premier siècle de notre ère. Un certain nombre ont pour destination évidente de donner cours à ces monnaies en dehors des limites des trois Gaules. Les unes assimilent ce numéraire provincial à la monnaie d'empire, d'autres se rapportent aux modifications apportées par Néron dans le cours des monnaies, ou encore à l'interrègne républicain qui suivit la mort de cet empereur. Quelques-unes, — et ce ne sont pas les moins curieuses, — étaient destinées à autoriser la circulation de ces pièces dans la Narbonnaise où on les rencontre souvent. Enfin, il en est qui ont seulement pour but d'ouvrir à ces
IÇ)0 INSCRIPTIONS MUNICIPALES
monnaies, par une décision municipale, le territoire d'une colonie qui paraît avoir été celle de Vienne.
Le monnayage au type de l'autel a pour son début la date de la dédicace de l'autel; en 742, av. J.-C. 12, suivant Dion Cassius, qui en rapporte les circonstances; le 1er août de 744, av. J.-C. 10, d'après Suétone. 11 cesse complètement vers le commencement du règne de Néron. Les pièces qui lui appartiennent portent les effigies et les noms d'Auguste, de Tibère, de Claude et de Néron. II n'en existe aucune au nom de Caligula.
Les monnaies frappées sous Auguste forment deux divisions. La première comprend les pièces émises de 742 à 7^,2, av. J.-C. 1232. Toutes portent la légende CAESAR PONTifex MAXimus et sont extrêmement communes, à l'exception, toutefois du sesterce , dont on ne connaît qu'un très petit nombre d'exemplaires.
Auguste, qui avait été nommé grand pontife en 742, av. J.-C. 12, en remplacement de Lépide, mort l'année précédente dans l'exercice de cette dignité, reçut en 752, av. J.-C. 2, le titre de Père de la Patrie et s'empressa de le mettre sur ses monnaies. Ces dernières forment la deuxième division, de beaucoup la plus nombreuse, et leur légende CAESAR AVGVSTVS DIVI Filius PATER PATRIAE, placée sur des dupondius, des as ou des semis, restera la même jusqu'à la mort de l'empereur en l'an 14 de notre ère.
SOUS TIBKRE de 14 à ^7
Auguste meurt en l'an 14. La paix des dernières années de son règne et des premières années suivantes permet de régulariser l'administration, que des nécessités de sécurité ont soumise jusqu'à présent à des mesures exceptionnelles. La division administrative, bien que conséquence naturelle de la division géographique, n'a peut-être été effective qu'après Auguste. Drusus de l'an 12 à l'an 9, Tibère de l'an 9 à l'an 7, puis de l'an 3 à l'an 5, puis encore de l'an 9 à l'an 11. Germanicus de l'an 12 à l'an 15, avaient eu sous leur autorité tout le pays et l'avaient administré par leurs propres légats à leur convenance. Encore en l'an 16 av. J.-C. le fameux Licinus étendait, semble-t-il , son règne
oppressif sur les trois Gaules. C'est sous Tibère seulement qu'après le rappel de Germanicus apparaît l'administration régulière des trois provinces par trois légats et habituellement par deux procurateurs, l'un pour la Lyonnaise et l'Aquitaine, l'autre pour la Belgique et les deux Germanies.
Cette longue tranquillité dont jouit la Gaule depuis la pacification de la frontière est maintenant momentanément atteinte. En l'an 21 a lieu une insurrection sérieuse. Une conspiration largement ramifiée s'est formée chez la noblesse. La révolte éclate avant le temps dans les petites cités des Turons et des Andécaves sur la basse Loire. A la tête d'une cohorte qui compose la garnison habituelle de Lyon, le légat gouverneur de la Lyonnaise, Acilius Aviola, disperse promptement les faibles bandes des Andécaves, puis, à l'aide d'un détachement de légionnaires envoyé par le général commandant l'armée de la Germanie Inférieure, celle des Turons (Tacite, Ami., III, 41). A leur tour se soulèvent alors trois des plus puissantes cités : les Trévères, conduits par Julius Florus, les Éduens et les Séquanes, par Julius Sacrovir. Les abords des Ardennes en premier lieu, la ville d'Autun ensuite, deviennent le centre de la résistance. Les légions dissipent sans beaucoup de peine, il est vrai, la multitude indisciplinée des insurgés; « mais « ce mouvement, auquel les Germains ne prennent aucune part, « montre dans le pays et notamment chez la noblesse une haine « encore vive contre la domination étrangère, haine qui certaine- « ment puise dans la pression des impôts et la pénurie d'argent, « alléguées pour motifs de la révolte, un redoublement de force, « mais avait certainement une autre cause première » (Mommsen, Hist., V, p. 73). Il est à remarquer que, depuis un demi-siècle que compte déjà l'organisation du pays sous l'égide romaine, l'amélioration de la condition du peuple a peu fait de progrès ; tout comme les nobles du temps dont parle Jules César (Bell. Gall, VII), Florus peut encore traîner à sa suite une innombrable foule de ses débiteurs et de ses clients.
Mais si le sort des petites gens est encore loin d'être enviable, celui des grands n'est pas non plus exempt de maux peu faits pour les affectionner à l'empire. « Dans les Gaules, en Espagne, « en Grèce, en Syrie, Tibère, sur les calomnies les plus futiles. « confisque les biens des plus riches habitants » (Suétone. Tib., 49).
Monnayage.
Les monnaies frappées à Lyon à l'effigie de Tibère et au revers de l'autel sont assez nombreuses, mais toutes du règne d'Auguste. Les plus anciennes ne sont pas antérieures aux années 9 et 10 de notre ère, années du Ve impératorat de Tibère. D'autres émissions eurent lieu sous les VIe et VIIe qui correspondent le premier des deux aux années 11 à 13 de J.-C, le second à l'an 14. Cette dernière émission surtout fut considérable à en juger par le nombre des pièces arrivées jusqu'à nous. La VIe acclamation impératoriale n'est représentée que par un as, unique jusqu'à ce jour, et conservé au musée Correr à Venise. Les dupondius, les as et les semis portent tous la même légende : Tl CAESAR AVGVST1 F 1MPERATOR V, VI ou VII.
(Note de M. Dissard).
SOUS CALIGULA de 37 à 41
Après avoir en peu de temps dissipé l'énorme épargne laissée par Tibère et avoir ruiné à fond l'Italie, Caligula vient dans la Gaule pour cette fameuse expédition de Germanie, glorieuse entre toutes, qui se termina, comme on sait, par un ample butin de coquillages conquis sur l'Océan (Dion, 59, 25). La guerre était le prétexte, le but réel était le pillage d'un pays enrichi par des années de prospérité. Lyon devient, pendant le séjour prolongé qu'y fait Caligula en l'an 39 et une partie de l'an 40, le théâtre d'exploits malheureusement moins imaginaires que les faits d'armes sur le
Rhin et la Manche. Pour nous en tenir à ce qui touche directement Lyon, sans parler ni des spoliations sans nombre exercées dans toute la Gaule , ni des dons forcés ou censés volontaires arrachés sous toutes formes tant aux villes qu'aux particuliers, il y marque sa présence par de durables souvenirs de son extravagance et de sa cruauté. Si quelques-uns de ces seigneurs gaulois qui s'étaient autrefois montrés si hostiles aux opérations du cens vivaient encore, ils eurent de belles occasions de reconnaître que leurs appréhensions n'étaient que trop fondées, lorsqu'un jour, par exemple, dans une partie de jeu, le prince se fait apporter les listes du recensement et envoie tuer incontinent tous les plus riches, puis raille agréablement ses partenaires « de s'évertuer « à gagner avec peine quelques deniers, tandis que lui vient de « gagner d'un seul coup des millions »(59, 22): sept cent millions de sesterces.
A Lyon également, il imagine un autre ingénieux moyen de battre fructueusement monnaie en faisant venir de Rome pour les vendre aux Gaulois tout le mobilier de la vieille cour et même une partie des plus précieux joyaux du trésor de la couronne (59, ai; Suétone, 39). Pendant plusieurs mois, assure-t-on, les routes furent encombrées des chariots employés à ces transports, et, jusqu'aux chevaux des moulins ayant été mis en réquisition, le pain manqua plus d'une fois à Rome. Caligula en personne préside aux ventes ; ne rougissant pas de remplir, au mépris de la dignité impériale, l'office de commissaire-priseur, il pousse luimême les enchères : « Cet objet vient de mon père ; cet autre a « appartenu à ma mère, à mon grand-père, à mon aïeul; celui-ci « a servi à Antoine en Egypte, celui-là à Auguste ; c'est un sou- « venir de sa victoire » (59, 21). Puis il s'abaisse à toutes sortes de ruses et d'artifices pour ne pas livrer ce qu'il a vendu : « l'ache- « teur n'a-t-il pas honte d'être plus riche que l'empereur! », ou bien il feint le regret d'avoir mis en vente des objets qui ne devaient pas sortir du service des princes.
Les Gaulois auraient cependant tort de ne pas se montrer satisfaits. Caligula, qui a amené avec lui une armée d'histrions, de gladiateurs, d'écuyers et de courtisanes (Ibid.), invente pour eux de nouveaux divertissements. Des sommes immenses qu'il recueille et qu'il dissipe instantanément en prodigalités vaines, une partie sert à leur offrir des fêtes. Aux spectacles habituels de l'autel du Confluent il ajoute des jeux mêlés: edidit. .. ludos et in Gallia Lugduni miscellos (Suétone, 20; Dion, 54, 22). On y assiste à des concours d'éloquence grecque et latine. Les vaincus sont tenus de fournir les prix à leurs vainqueurs et de réciter leur éloge ; ceux qui ont complètement échoué sont condamnés à effacer avec la langue leurs écrits ou à être fustigés et jetés au fleuve. Sans doute, la clause redoutable aura été maintes fois appliquée dans sa brutale rigueur, et l'on comprend, nous dit M. Hirschfeld (Lyon à l'époque romaine), que l'orateur tremblant, qui devait avec cette perspective parler à l'autel, « pût encore présenter, de longues années plus « tard, la personnification effarée de la pâle épouvante ».
Palleat ut midis pressit qui calcibue anguem Aul Lugdunensem rbetor dicturus ad aram.
(Juvénal, Sat., i, 43).
Le fleuve, flumen proximum, n'était ni la Saône ni le Rhône, très éloignés l'un et l'autre et même hors de vue pour les spectateurs assis dans l'amphithéâtre , mais l'euripe qui bordait le pied du podium et entourait l'arène d'un profond et rapide ruisseau d'eau courante. L'immersion, non moins que la bastonnade, faisait partie du spectacle et n'en était pas la scène la moins récréative. Il serait inconcevable que pour y assister les spectateurs eussent dû quitter l'amphithéâtre, se porter en foule confuse aux abords de l'un des deux fleuves, puis revenir ensuite reprendre chacun sa place sur les gradins.
On ne sait pas d'une manière précise en quoi consistaient les
EXPOSK PRELIMINAIRE 195
jeux de l'autel. Rome et Auguste déifiés étaient essentiellement les Génies tutélaires, les Lares suprêmes des peuples soumis à l'empire romain. Leur culte doit avoir été conforme à ce caractère. Les jeux, qui en faisaient la partie principale, ne peuvent avoir été que des jeux de pompe et de réjouissance, peut-être gymniques, peut-être musicaux, mais certainement sans effusion de sang humain, sans combats de gladiateurs ni sur terre ni sur eau, sans combats d'animaux, sans exécutions de criminels condamnés aux supplices. Et déjà l'on voit d'après cela que ce n'est pas dans l'amphithéâtre des trois Gaules que peut avoir eu lieu le martyre des chrétiens du temps de Marc Aurèle ; c'est dans un autre amphithéâtre. L'addition apportée par Caligula imprime aux jeux de l'autel un caractère de bouffonnerie grotesque qui marque bien leur esprit inoffensif.
Mais la bouffonnerie de beaucoup la plus grotesque était bien Caligula lui-même prétendant être sérieusement pris pour un dieu ; s' offrant aux adorations du public . affublé tantôt du caducée et des talonnières de Mercure , tantôt de la couronne radiée et de l'arc d'Apollon, les Grâces à sa droite, tantôt des armes de Mars sans oublier la grande barbe du dieu farouche, ou bien encore des attributs de Jupiter, feignant en enflant la voix de converser ou de se quereller avec lui et faisant au moyen d'un mécanisme caché luire des éclairs et bruire des roulements de tonnerre. Un jour qu'il était en train de singer ainsi le maître des dieux, un savetier, raconte-t-on, lui rit irrévérencieusement au nez, et. interpellé par le prince sur ce qu'il voyait en lui de si risible, ne se gêna pas davantage pour répondre qu'il voyait en lui « une grande « folie ». Comme il n'était pas un riche seigneur, il ne paya de sa vie ni même d'aucun désagrément sa liberté de langage. Cette petite aventure doit être arrivée à Lyon, car on ajoute que ce savetier était un Gaulois.
Lyon fut, sous Caligula, le lieu d'exil du tétrarque de Galilée Hérode , mari d'Hérodiade fille d'Hérode le Grand et sœur
d' Agrippa fait roi de Judée par l'empereur (Josèphe, Hist., 189). Bientôt ennuyé de sa captivité à Lyon, Hérode se serait enfui en Espagne avec sa femme, et tous deux y seraient morts de misère (Hégésippe, De exciàio HierosoL, 7, ch. 22). Le monument lyonnais appelé le Tombeau des Deux-Amants ne peut donc pas. contrairement à ce que se sont imaginé quelques écrivains locaux, avoir été leur tombeau.
D'après une opinion émise par plusieurs savants, notamment M. Léonce Couture (Revue de Gascogne, XXVI, p. 576), et M. Camoreyt, bibliothécaire et conservateur du musée de la ville de Lectoure (lettre à nous adressée), Hérode aurait été relégué, non pas à Lyon, mais à Lugdunum des Convènes : « A Lugdu- « num, ville de la Gaule », dit Josèphe dans ses Antiquités juives (XVI1L 7); « en Gaule », se contente-t-il de dire dans sa Guerre des Juifs (II, 9). Ainsi s'expliquerait au mieux la fuite en Espagne, attestée par Hégésippe ; fuite facile à comprendre si elle a eu lieu de Saint-Bertrand-de-Comminges, situé dans les Pyrénées, au contraire, d'une invraisemblance choquante si elle s'est effectuée de Lyon.
SOUS CLAUDE De 41 à 54
Claude, tiré tout tremblant d'une cachette où il s'attendait à la mort et proclamé empereur par hasard, a succédé à Caligula. Né .-, Ly0n : — « à la seizième borne loin de Vienne », « un vrai « citoyen de la ville de Marcus », « un vrai Gaulois », comme dit de lui son satiriste, — il n'oublie pas, arrivé au pouvoir, la ville où il a reçu le jour. Dès la première année de son règne, en 41, il fait aux trois provinces de la Gaule impériale une abondante largesse de monnaies frappées à Lyon au revers de l'autel de
Rome et d'Auguste, cet autel que son père Drusus, entouré des chefs des cités gauloises, a, il y a cinquante-trois ans, solennellement dédié le 1er août, jour qui, précisément deux ans après, devint celui de sa propre naissance, et c'est suivant toute vraisemblance à l'occasion de cet anniversaire que cette libéralité a lieu.
Un bienfait plus important et plus particulier à Lyon ne se fait pas longtemps attendre. Appelé en Bretagne, en 43, pour terminer l'expédition que mènent rapidement et glorieusement ses généraux, Claude passe à Lyon, et, alors sans doute, il ordonne la construction de ce magnifique aqueduc de Mont-Pilat, dont l'étendue nécessite un considérable accroissement du territoire colonial. Cette augmentation territoriale lui fournit le motif de se considérer comme un second fondateur de la colonie et de lui imposer son nom ; elle s'appelait jusqu'alors colonia Copia; elle s'appelle désormais colon ta Copia Claudia Augusta.
Si Claude se montre bienveillant pour Lyon, il ne l'est pas moins pour la Gaule. Drusus son père, Tibère son oncle, Germanicus son frère l'ont successivement gouvernée et administrée, et, tandis qu'à la tête des armées ils étaient retenus au-delà du Rhin occupés à la conquête de la Germanie, « elle avait, par sa loyale « fidélité à l'empire et par sa tranquillité, assuré derrière eux une « paix constante ». En 48, il demande au sénat pour les citoyens romains des trois Gaules l'accès aux fonctions publiques : le jus honorum, qu'ils avaient reçu de César, mais que leur avait repris Auguste, et il l'obtient pour ceux de la cité des Éduens : « Cette « faveur est accordée aux Éduens en considération de l'ancienneté « de leur alliance et du titre de frères des Romains, que seuls ils « avaient entre tous les Gaulois ».
Gravé sur une table de bronze, le discours prononcé à cette occasion fut affiché au siège de la représentation nationale, sans doute à l'intérieur du temple qui accompagnait l'autel du Confluent. Dans la première moitié du seizième siècle, une partie de cette table a été retrouvée sur le versant est de la colline Saint-
Sébastien, non loin de la rue à laquelle cette découverte a valu plus tard le nom de rue des Tables-Claudiennes. C'est aujourd'hui de beaucoup la plus précieuse relique de notre musée des antiques. 11 y est parlé de Lyon : « Si donc », dit l'empereur, « vous recon- « naissez avec moi qu'il en est ainsi » (c'est-à-dire que l'on n'a pas à se repentir d'avoir admis à la curie de Rome des sénateurs originaires de Vienne), « que vous reste-t-il à souhaiter, si ce n'est « que je vous fasse toucher du doigt que le sol lui-même au-delà « des limites de la province Narbonnaise vous envoie déjà des « sénateurs, puisque nous n'avons nullement à regretter de « compter des Lyonnais parmi les membres de notre Ordre? ». La restriction apportée par Auguste dans les trois Gaules au droit de cité, restriction d'après laquelle les Gaulois citoyens romains restaient exclus du sénat de Rome et des fonctions publiques (Mommsen, V, p. 89), n'atteignait ni les Viennois ni les Lyonnais, ceux-là parce qu'ils étaient, non pas de la Gaule impériale, mais de la Narbonnaise où l'interdiction n'existait pas, ceux-ci parce que, bien que de la Gaule impériale, ils étaient, non pas Gaulois, mais colons romains italiens, et tellement qu'ils ne faisaient pas partie de l'association des cités des trois Gaules. Lyon, où il n'y avait rien de gaulois que le sol, ne fournissait donc pas un exemple dont Claude put tirer argument pour la cause qu'il plaidait ; aussi a-t-il recours à une subtilité et, au lieu de dire que Lyon envoie des sénateurs à Rome, il dit que c'est « le sol lui-même au-delà « des limites de la Narbonnaise ».
L'exemption obtenue en faveur des Éduens ne tarde pas à devenir générale, et c'est à Claude que la Gaule impériale est redevable de son affranchissement de cette entrave à son émancipation. Sénèque, rempli d'animosité contre le prince qui l'a exilé, peut bien ne voir là qu'un sujet de risée : « Par ma foi », s'écrie comiquement Clotho en parlant de l'empereur moribond, « je serais assez « tentée d'ajouter quelques jours à sa vie pour qu'il ait le temps « de faire citoyens romains le peu de gens qui restent encore à
« l'être, lui qui s'était promis de voir en toge tous les Grecs, « tous les Gaulois, tous les Espagnols, tous les Bretons »... Reconnaissons, nous, que, le progrès de l'éducation des Gaulois permettant de lever sans inconvénient l'interdiction qui pesait sur eux, Claude a fait, en prenant leur cause en mains» l'acte d'un prince à la fois bon, sage et politique.
Peut-être est-ce Claude qui a donné à Lyon le droit italique, c'est-à-dire, autant qu'on croit savoir en cette matière encore obscure, l'exemption des impôts personnel et foncier.
Monnayage.
Le monnayage provincial au type de l'autel, qui a brusquement cessé à la mort d'Auguste et est resté depuis lors interrompu, est repris sous Claude mais seulement pour les pièces du plus petit module appelé semis. Sur ces monnaies, Claude a la tête nue ; la légende llberius CLAVD1VS CAESAR kVGustus Vontifex îûaximus TRibwricia Votestate IMPerator donne la date de l'an 41, qui est l'année de l'avènement de Claude à l'empire.
(Note de M. Dissard).
SOUS NÉRON de 54 à 58
Les Lyonnais reportent sur Néron l'affection qu'ils avaient pour Claude, dont il est le fils adoptif, et trouvent en lui un protecteur non moins bien disposé à leur égard. Un siècle de développement continu, les libéralités de plusieurs règnes, une activité commerciale devant laquelle s'est éclipsée celle de Narbonne, une situation politique sans égale, le privilège d'être occasionnellement la résidence des empereurs ont fait de Lyon la ville la plus grande, la plus peuplée, la plus animée, la plus riche, la plus ornée de la Gaule entière et rien désormais ne semble devoir arrêter l'essor
croissant de sa fortune et de sa splendeur, lorsqu'un malheur épouvantable faillit subitement l'anéantir : Lyon devient la proie des flammes. Une seule nuit, au dire de Sénèque, plus soucieux, à ce qu'il semble, de style et d'effets de mots que d'exactitude, suffit à l'œuvre de destruction ; « d'une grande ville qui faisait, « la veille encore, l'ornement de la Gaule, on cherche, le lende- « main, vainement la place »! Liberalis noster niinc tristis est, nuntiato incendio quo Lugditnensis colonia exusta est... Qiiis hoc credat? Ubiqite armis quiescentibus, qitum Mo orbe terranim diffusa securitas sit, Lugdunum quod ostendcbatur in Gallia qitaeritur. Omnibus fortuna quos publiée affiixit quod passuri erant timere permisit; nu Ha res magna non aliquod babuit ruinae suae spatium; in bac, nox interfuit inter urbem maximam et nullam . . . Civitas arsit opulenla omamentumque provinciarum quibus et inserta erat et excepta, uni tantum imposita et buic non altissimo monti... Huic coloniae ab origine sua centesimus annus est (Epist. mor., 91) : « Notre Liberalis est aujourd'hui fort triste. Il vient de recevoir la « nouvelle d'un incendie qui a consumé la colonie de Lyon. Qui « le croira? Pendant que partout les armes se reposent et que la « tranquillité règne sur la terre entière , on cherche ce qu'est « devenu Lyon, cette ville que l'on montrait avec orgueil dans « la Gaule. Toujours, dans les calamités publiques, la fortune « permet à ceux qu'elle frappe de redouter d'avance le malheur « qui va les atteindre , et aucune grande chose ne périt sans « qu'ordinairement sa ruine ne demande un certain temps; ici, « entre l'existence d'une grande ville et son anéantissement, il « n'y a eu que l'espace d'une nuit. . . Elle est réduite en cendres « cette opulente ville, ornement des provinces, où elle était à la « fois enclavée et distincte, imposée à une seule : celle qu'elle <s dominait du haut d'un monticule d'une élévation moyenne . . . « Elle n'en était qu'à la centième année de sa fondation, terme « qui n'est pas même le plus long auquel puisse atteindre la vie « d'un homme ».
Cette catastrophe arrive l'année qui suit le grand incendie de Rome de l'an 64, donc en 65, cent huit ans après la fondation. Les Lyonnais avaient, l'année précédente, envoyé aux incendiés de Rome un secours de quatre millions de sesterces; Néron leur envoie de sa cassette particulière la pareille somme (Tacite, Ami., 16, 13), et en même temps tout l'empire est mis à contribution pour leur venir en aide. Mais à peine la ville commence-t-elle à se relever de ses ruines qu'elle se trouve impliquée dans les événements de cette crise terrible qui voit en peu de mois la chute de Néron, l'élévation successive de quatre empereurs, l'Italie transformée en un champ de bataille des armées romaines en lutte pour donner chacune un maître au monde, la prise d'assaut et le sac de Rome, l'éclosion d'un éphémère empire gaulois sur les bords du Rhin.
Après le meurtre d'Agrippine, en 59, la Gaule n'a pu se soustraire à l'obligation d'adresser, à l'exemple des autres provinces, à l'empereur parricide l'expression de son loyal attachement. Délégué par l'assemblée gauloise, le rhéteur Julius Africanus souhaite à Néron, « au nom de ses provinces de la Gaule, la force de sup- « porter son bonheur! » Ce langage ne brille pas assurément par un excès de dignité; mais le sénat de Rome, témoignant au prince assassin de sa mère sa joie de le savoir délivré des embûches qui mettaient sa vie en danger et décrétant des sacrifices aux dieux en actions de grâce de cette faveur, montrait-il beaucoup plus d'indépendance? Si même on y regarde un peu de près, on aperçoit assez facilement dans les paroles de l'orateur gaulois la pointe à peine dissimulée d'une mordante équivoque.
Monnayage.
Néron est le dernier prince qui ait frappé des monnaies spéciales aux trois provinces de la Gaule. La fabrication de ces monnaies cesse alors complètement, mais elles sont pendant longtemps imitées par les peuples du nord et de l'ouest,
et ce n'est pas sans étonnement qu'on retrouve l'image du célèbre autel du Confluent, près de deux siècles plus tard, sur les pièces de style barbare des empereurs gaulois Postume et Tétricus. Du reste, ces monnaies ne furent pas démonétisées; elles continuèrent à circuler pendant près de trois siècles comme monnaie d'empire.
(Note de M. Dissard).
DE GALBA A VESPASIEN de 68 à 70
Reconnu empereur en 68, Galba, alors en Espagne comme gouverneur de la Tarraconaise, se rend à Rome par la Gaule, récompensant en chemin par des dégrèvements d'impôts les cités dont la révolte a préparé son élévation, principalement celles des Éduens et des Séquanes et plus que toute autre celle de Vienne, qu'il se plaît à combler d'honneurs. Lyon, au contraire, resté inébranlablement fidèle à Néron ainsi que les cités des Trévères et des Lingons, est en butte à ses sévérités et se voit même frappé de la confiscation de ses revenus (Tacite, Hist., I, 51, 65). De là, entre les deux villes déjà divisées par une vieille haine, une nouvelle effervescence d'animosité ravivée dans toute sa violence, les Lyonnais n'oubliant pas qu'à la faveur d'un temps de troubles leurs pères ont été autrefois dépouillés et chassés de Vienne par les Allobroges, ceux-ci toujours exaspérés d'avoir à payer depuis lors aux Lyonnais une humiliante pension d'indemnité à laquelle, l'heure de la justice venue, ils ont été obligés à perpétuité (voy. Mommsen, Hist., V, p. 79).
Assassiné l'année suivante, Galba a pour successeur Othon élevé à l'empire par les prétoriens, et déjà les armées du Rhin, jalouses de mettre sur le trône un empereur de leur choix, ont de leur côté proclamé Vitellius, qu'elles vont soutenir au-delà des Alpes par leurs armes (Tacite, Hist., I. 51). L'armée de la Germanie
Supérieure a pris son chemin à travers l'Helvétie ; celle de la Germanie Inférieure, sous la conduite de Fabius Valens, passe par Lyon où se trouve une légion qu'elle doit s'adjoindre : la lre Italien. Néron, dans les derniers temps de son règne, l'avait créée de recrues levées en Italie en vue d'une guerre vers le Caucase ; elle était en route pour sa destination lorsque, à la nouvelle du soulèvement de la Gaule, elle avait été rappelée. Galba, sans doute, l'avait mise à Lyon pour surveiller la ville hostile ; elle y était en compagnie d'un corps de cavalerie auxiliaire : Yala Taurina, et d'une cohorte XVIIIe qui y avait son cantonnement habituel et y fut laissée (I, 64). L'arrivée des légions de Valens apporte aux Lyonnais une occasion, précieuse pour eux, de prendre d'une manière éclatante leur revanche sur Vienne. « S'adressant aux soldats, leur « rappelant que les Viennois ont tout récemment levé des légions « pour le parti de Galba et assiégé leur colonie, ils leur communi- « quent leur ressentiment et leur fureur ; puis, étalant à leurs « yeux la richesse du butin, ils les excitent à l'anéantissement de « la rivale détestée. Là, rien qui ne soit étranger ou ennemi; eux « Lyonnais, au contraire, sont une colonie de Romains, une portion « de l'armée, les associés de ses succès et de ses revers. Ah! si la « fortune vient à être contraire, seront-ils donc abandonnés à la « merci de voisins furieux! » (I, 65). Il n'en faut pas tant pour enflammer chez le soldat une colère qui ne demande qu'à éclater, et chez le général, dont la marche à travers la Gaule est bien plus celle d'un chef de brigands que d'un commandant d'armée, une cupidité qui n'a nul besoin de stimulant. Vainement on avait cherché un prétexte de guerre avec les Éduens, ils avaient volontairement fourni plus qu'on ne réclamait d'eux ; Lyon avait montré plus d'empressement encore. En dédommagement de ces déceptions, l'opulence de Vienne était une proie tentante. La ville eut au moins la chance d'échapper à la destruction ; « les supplications « des habitants, un don de 300 sesterces par tête fléchirent les « soldats; quant à Valens, ce fut un bruit accrédité qu'il s'était
« fait acheter le premier pour une grosse somme d'argent » (I, 66).
Vitellius, parti avec le reste des armées de Germanie pour aller rejoindre en Italie ses généraux , apprend en chemin sa victoire et la fin de la guerre par la mort d'Othon. Différant la continuation de sa marche, il s'arrête quelque temps à Lyon. Pendant que ses troupes viennent par terre, il y arrive par la Saône et, grâce à la générosité du gouverneur de la Lyonnaise, Junius Blaesus, il y fait son entrée, « non avec les marques de son ancienne misère, « mais dans l'appareil convenable à un prince ». Des spectacles sont donnés à cette occasion , et , durant son séjour, dont les actes les plus marquants sont le titre de Germanicus solennellement décerné à son fils encore au berceau, des honneurs rendus aux vainqueurs, quelques rigueurs en général non excessives contre plusieurs de ceux du parti vaincu, l'odieuse cruauté de la mise à mort des plus braves centurions de l'armée d'Othon, Lyon devient le centre d'une activité d'un tout nouveau genre ; « de Rome, « d'Italie, de la Méditerranée, de l'Océan . les routes retentissent « du charroi incessant des comestibles amenés de toutes parts « pour satisfaire la monstrueuse et insatiable gourmandise de « Vitellius ». Lorsqu'il reprendra sa marche, il ruinera en festins, sur son passage, les notables des villes et affamera les villes ellesmêmes (II, 62).
Ici prend place un fait resté beaucoup trop peu remarqué et surtout beaucoup trop peu honoré. Un Boien, du nom de Maiïccus, un simple homme du peuple, s'intitulant « le libérateur des « Gaules », se disant « dieu », enflamme les esprits du souffle de son enthousiasme et à un tel point que dans son seul district et l'immédiat voisinage il a pu en peu de temps réunir une petite armée de huit mille hommes. La jeunesse éduenne et quelques cohortes envoyées par Vitellius dissipent cette bande, et Mariccus, pris dans le combat et amené à Lyon, est exposé aux bêtes dans l'amphithéâtre ; comme elles ne le touchent pas, les spectateurs le croient inviolable et crient au prodige ; percé d'un coup d'épée
sur l'ordre de Vitellius, il finit d'une mort moins indigne de lui (II, 61). A cet exalté, possédé de la sublime folie de l'affranchissement de son pays et la faisant partager à une multitude que son patriotisme fanatise et entraîne sous sa bannière périlleuse alors que déjà le sentiment national a presque complètement cessé de vibrer dans le cœur des Gaulois, à cette grande âme supérieure à son temps ne ménageons pas un tardif tribut d'admiration, quand même le succès a failli à sa tentative téméraire. Eût-il réussi, son nom brillerait, parmi ceux des héros, glorieux à jamais !
Les légions de Germanie ne jouissent pas longtemps de la satisfaction d'avoir un empereur fait par elles; celles d'Orient veulent aussi en avoir un qui tienne d'elles le pouvoir, et l'année qui a vu déjà tomber du trône Galba et Othon ne s'achèvera pas avant que Vitellius n'ait été à son tour renversé pour faire place à Vespasien.
Au spectacle de ces avènements et de ces renversements précipités, de ces commotions qui ébranlent le monde, de ces mêlées furieuses d'armées affolées, de ces immenses carnages accompagnés d'orgies, de ces saturnales de sang et de dévastation ; à la vue de l'Italie pillée, de Rome mise à sac. du Capitule en flammes, de toutes les horreurs d'une confusion qui n'a jamais eu de pareille, on put facilement croire 'à un effondrement de la domination romaine. On y crut sur les bords du Rhin. Les Bataves se rendent indépendants. Deux cités, celle des Trévères et celle des Lingons, les imitent et proclament l'empire des Gaules : fantôme d'empire auquel ne manque malheureusement que l'adhésion des Gaules. Les Séquanes s'en défendent à main armée et battent les Lingons; une assemblée générale des cités gauloises tenue à Reims se déclare pour la fidélité aux Romains et la conseille aux Trévères, leur offrant même son intercession. Dès avant l'arrivée d'une grosse armée qui de divers points se dirige sur le Rhin, les Trévères, seuls représentants de l'empire gaulois depuis la défaite des Lin-
gons, sont ramenés de force à l'obéissance, et ainsi se trouve terminée une guerre qui eût pu prendre de grandes proportions, et dissipé, faute de souffle patriotique, le fantastique empire.
Domitien, que son père, proclamé empereur et retenu en Orient, a d'avance envoyé à Rome avec le titre de césar, conçoit le projet de se mettre à la tête des troupes dirigées sur le Rhin, jaloux sans doute de son frère qui poursuit glorieusement le siège de Jérusalem, ou peut-être même nourrissant quelque pensée criminelle contre Vespasien. Ayant inutilement tenté de séduire le général qui en a la conduite, il se résigne à déférer au conseil qui lui est suggéré de s'arrêter à Lyon. « Là, renfermé sous l'apparence de la modestie « dans une profonde dissimulation, renonçant à toutes fonctions « du gouvernement, même aux moindres, il affecte le goût des « lettres et l'amour de la poésie ». Il espère dissiper ainsi les soupçons éveillés par sa démarche imprudente (IV. 86).
DE VESPASIEN A MARC AURÈLE De 69 à 180.
L'empire romain ne meurt pas de la secousse qu'il vient d'éprouver, secousse causée, non par une agitation des peuples soumis à sa vaste domination, mais par une rivalité d'armées de nationalités différentes, voulant avoir chacune un empereur créé par elle seule et réservant à elle seule les faveurs. Remis sur ses fondements, plus vivant et plus fort que jamais, — la fidélité de la garde du Rhin assurée par sa composition non plus exclusivement germaine, — il porte principalement sur l'Orient ses efforts, et, pendant près d'un siècle et demi, de Vespasien à Septime Sévère, la Gaule, abandonnée à une tranquillité profonde, à l'écart des guerres et des grands événements et, d'ailleurs, sans attache particulière d'affec-
tion avec la nouvelle dynastie et celles qui lui succèdent, reste pour ainsi dire oubliée de l'histoire.
A Lyon, point de souvenirs de Vespasien autres qu'un changement apporté à la garnison ; point de souvenirs non plus ni de ses deux fils, ni de Nerva, ni "même de Trajan, à qui toutefois on ne manque pas d'attribuer, sur la foi d'un chroniqueur du moyen âge, la construction d'un forum Trajanum lyonnais, bien qu'on ne connaisse, au forum de Lyon d'autre nom que celui de Forum vêtus, qui survit encore dans celui de « Fourvière ». Aucun souvenir d'Hadrien, ce prince voyageur venu deux fois en Gaule, qui doit avoir visité Lyon, puisqu'un monument élevé en son honneur par les bateliers du Rhône, près de Tournon. à Saint-Jean-de-Muzols. où il se voit encore, permet de croire qu'il a quitté ou pris là le fleuve; ayant semé partout sur son passage des bienfaits et des libéralités, il peut bien avoir construit à Lyon quelques beaux et considérables édifices dont ensuite la mémoire se sera perdue.
Sous Antonin le Pieux, un sévir augustal de Lyon, en même temps dendrophore, va en l'an 160 à Rome offrir pour la conservation de l'empereur et la prospérité de la colonie, un sacrifice taurobolique, genre de flatterie alors nouveau, mais qui prendra bientôt une vogue excessive et motivera à Lyon des sacrifices semblables pour la conservation de Commode, pour celle d'Albin et de Sévère, pour celle de Sévère et de ses fils. Cette fièvre de ferveur à la déesse phrygienne, au baptême régénérateur par le sang d'une victime expiatoire, est une phase caractéristique, bien que l'adulation y soit pour une large part, de l'évolution qui déjà pousse avec force vers le spiritualisme des religions orientales les esprits dégoûtés du matérialisme par trop grossier du culte grécoromain.
Une lueur sinistre marque à Lyon le règne de Marc Aurèle. Sous ce doux et excellent prince éclate à Lyon, en 177, contre les chrétiens des deux villes autrefois ennemies, maintenant sœurs, un mouvement d'effervescence populaire suivi d'une persécution.