PERSECUTION SOUS MARC AURELE
Les Romains étaient, en général, à l'égard des religions étrangères, tolérants ou plutôt même indifférents. Cependant ils ont persécuté le druidisme et le christianisme : le druidisme parce que, prétendant à un rôle politique en rivalité avec la souveraineté du vainqueur, il constituait une religion factieuse ; le christianisme parce qu'il attentait à la société. Un dieu condamné en justice et mort cloué sur une croix entre deux vils criminels, un paradis où les réprouvés du monde, le pauvre, l'humble, l'affligé trouvent après la vie d'ici-bas une gloire et une félicité sans fin, interdites aux riches, aux puissants, aux heureux de la terre, n'était-ce pas une subversion complète de l'ordre social établi, une protestation d'une audace suprême contre les principes sur lesquels reposait cet ordre? Ainsi s'expliquent les rapides progrès du christianisme, autrement inexplicables, et les persécutions dont presque dès son début il a été l'objet. Il a eu tout de suite pour adhérents ceux, — et ils étaient l'immense majorité, — à qui s'adressaient ses promesses, et pour ennemis ceux que lui-même il traitait en ennemis.
De lois spéciales contre les chrétiens, il n'y a pas eu besoin. Continuellement les chrétiens étaient en rupture avec les lois existantes : ils introduisaient un culte non reconnu; ils détenaient des livres sacrés ; ils refusaient de sacrifier au Génie de l'empereur ; ils avaient des réunions illicites et, cas aggravant, ces réunions étaient nocturnes ; ils s'y livraient, hommes et femmes en commun, à des actes dont ils faisaient mystère, se bornant à affirmer qu'il ne s'y passait rien de mal. Là avaient beau jeu contre eux les soupçons défavorables, les suppositions malveillantes : leurs
assemblées devenaient dans les imaginations des scènes d'une promiscuité incestueuse, leur festin eucharistique, leurs agapes fraternelles, grossièrement interprétés au sens littéral , des repas de Thyeste, c'est-à-dire de chair humaine, des pratiques de magie. Comme sacrilèges ou coupables de lèse-majesté, la loi les condamnait, les citoyens romains à avoir la tête tranchée, les autres à être crucifiés ou jetés aux bêtes ; comme s'adonnant à des pratiques de magie, à être brûlés vifs. Tous les délits ci-dessus énumérés étant implicitement contenus dans le fait d'être chrétien, la confession de christianisme suffisait sans qu'il fût besoin d'autre preuve. A proprement dire, il n'y avait pas persécution ; il y avait simplement exécution des lois et même avec des tempéraments. Trajan, consulté par Pline, gouverneur de la Bithynie, au sujet des poursuites à exercer contre les chrétiens, avait ordonné « de ne pas « les rechercher, mais de les punir s'ils étaient déférés à la justice », et telle était depuis lors la règle juridique. Mais cette modération recommandée était le plus souvent oubliée, et les gouverneurs, selon leur animosité personnelle, leur zèle administratif ou leur désir de se rendre populaires, faisaient rechercher les chrétiens. C'est ce qui arrive à Lyon en 177.
Dans une circonstance dont on ignore les causes, la populace s'est ameutée contre les chrétiens, leur reprochant toutes les monstruosités que leur imputait la médisance et auxquelles leur affectation de se tenir à l'écart et leurs assemblées secrètes ne donnaient que trop d'apparence; « s'emportant contre eux à toutes les violences dont « est capable une multitude furieuse ; les chassant des maisons, « des bains, des places publiques, les poursuivant en grandes « troupes avec des cris et des coups, les entourant, les tirant, les « secouant, leur jetant des pierres ». Traînés au forum devant les magistrats de la ville et le tribun commandant de la cohorte de garnison et ayant fait aveu de leur religion, ils sont enfermés dans un cachot; puis le gouverneur arrive et lance un ordre d'appréhender les chrétiens partout où il s'en trouve tant à Lyon qu'à Vienne.
A un événement d'une si minime importance : la punition de quelques coupables de bas étage, un acte de police locale, l'histoire n'a pas daigné arrêter son attention. C'est une lettre particulière des chrétiens de Vienne et de Lyon à leurs frères d'Asie et de Phrygie, lettre conservée par hasard, qui nous en a apporté la connaissance. Onze martyrs sont expressément désignés : Sanctus, diacre de Vienne; Maturus, néophyte; Attale de Pergame, citoyen romain et un des plus actifs propagateurs de la foi nouvelle ; l'esclave Blandine ; son frère Ponticus, enfant de quinze ans ; leur maîtresse; Vettius Epagathus, jeune homme au cœur généreux, qui, ayant demandé d'être écouté en faveur des chrétiens, a été joint à la troupe des détenus avec le titre dérisoire « d'avocat des « chrétiens»; le grec Pothin, chef de la communauté lyonnaise; l'esclave Biblias ; Alexandre, médecin phrygien ; Alcibiade ; mais il y en eut certainement aussi beaucoup d'autres dont ne nous est parvenu aucun souvenir spécial. Excepté quelques-uns qui, eu égard à leur condition de citoyens romains, sont décapités; excepté plusieurs qui meurent en prison, et de ce nombre est le vieux Pothin, câgé de plus de quatre-vingt-dix ans, les autres périssent dans les supplices. Ceux que la lettre signale comme ayant été plus particulièrement l'objet de l'acharnement des bourreaux sont le diacre Sanctus : « On n'a pu lui faire dire ni son nom, ni celui « de sa maison, ni celui de sa ville, ni sa profession, ni sa condi- « tion; à toute question qui lui est faite il n'a que cette seule et « invariable réponse : Je suis chrétien ! » ; le néophyte Maturus ; Attale, qui a le privilège d'être le plus en butte à la haine du peuple; bien que citoyen romain, il est promené dans l'amphithéâtre, portant devant lui un écriteau avec ces mots : « C'est le « chrétien Attale » ; puis Blandine , l'héroïne de cette troupe glorieuse. Au commencement de la persécution, — et elle dure depuis trois mois, — ses compagnons de captivité « avaient craint, « à cause de la faiblesse de son corps, qu'elle n'eût pas même la « hardiesse de confesser; elle mit à bout tous ceux qui, l'un après
« l'autre, lui firent subir toutes sortes de tourments depuis le « matin jusqu'au soir ; ils s'avouaient vaincus, ne sachant plus « que lui faire et admirant qu'elle respirât encore ayant tout le « corps ouvert et disloqué. Pour elle, la confession du nom chré- « tien la renouvelait ; son rafraîchissement et son repos étaient de « dire : Je suis chrétienne, il ne se fait pas de mal parmi nous! » Peu de temps après, elle passe de nouveau par tous les supplices de l'amphithéâtre, puis « est attachée à une pièce de bois pour « être dévorée par les bêtes, mais aucune des bêtes ne la tou-
« che ». Tous les autres martyrs ayant expiré, elle reparaît
encore en spectacle : « Après les fouets, les bêtes, la chaise ardente, « elle est enfermée dans un filet et livrée aux attaques d'un « taureau furieux, qui la secoue longtemps...; enfin elle est égor- « gée, et les païens eux-mêmes déclarent qu'ils n'ont jamais vu « une femme tant souffrir
« La mort des martyrs ne leur suffit pas ; ils étendent la « persécution jusque sur leurs cadavres. Ceux qui ont été « étouffés dans la prison sont jetés aux chiens et gardés soi-
« gneusement nuit et jour Ils assemblent aussi les restes
« de ceux qui ont souffert dans l'amphithéâtre, c'est-à-dire ce que « les bêtes et le feu ont laissé de leurs membres déchirés ou « réduits en charbons, et les têtes coupées des autres avec leurs « troncs. Après les avoir laissés exposés dehors pendant six jours, « ils les brûlent et, afin qu'il n'en subsiste aucun reste, ils « jettent les cendres dans le Rhône ».
Cela a lieu sous le bon et « suave » Marc Aurèle, et lui-même, questionné au cours de l'instruction par le gouverneur, a enjoint, conformément à la règle tracée par Trajan, « de faire mourir ceux « qui confesseront et de mettre en liberté ceux qui nieront ». Mais ce qui pourtant peut donner à réfléchir avant de l'accuser trop violemment, c'est de voir que les empereurs persécuteurs sont à peu près tous du nombre de ceux qui ont eu le plus souci d'un bon gouvernement. Difficilement on peut se résoudre à croire que
des princes tels que Trajan, Hadrien, Marc Aurèle, Septime Sévère, Dèce, Aurélien, Dioclétien aient été poussés par un esprit de pure animosité contre les chrétiens et par un parti pris de cruauté. Gardiens et défenseurs de la société, ils ont eu le devoir de la tenir garantie contre les attaques d'une religion qui en sapait directement les fondements; mais ce qu'ils n'ont pas aperçu, c'est que précisément ce qui était mauvais et monstrueusement mauvais c'était, non pas cette religion légalement criminelle et légalement poursuivie, mais cet ordre social lui-même par eux si vigilamment gardé et défendu, dans lequel pour un homme libre on comptait des milliers d'esclaves, pour un riche des milliers de déshérités, pour un petit nombre d'oppresseurs tout-puissants d'innombrables opprimés sans défense ; dans lequel il y avait deux justices avec des pénalités entièrement différentes, l'une pour les citoyens, l'autre pour les non-citoyens, l'une pour les privilégiés, l'autre pour les non-privilégiés, et, est-il besoin de le dire, l'une humaine, indulgente jusqu'à l'injustice, l'autre dure, impitoyable jusqu'à l'atrocité. S'imaginer que le christianisme a dû sa conquête du monde à ce qu'il contient seul la vérité religieuse, à ce qu'il possède seul la morale la plus pure, c'est se payer de raisons complaisantes ; le christianisme a conquis le monde parce qu'il était essentiellement un socialisme : socialisme désirable, nécessaire, attendu, arrivé en son temps, mais qui, ne pouvant songer à briser l'oppression contre laquelle il protestait ni à réaliser en cette vie ses aspirations, s'emparait de la vie future pour y placer son triomphe. Issu du judaïsme, il avait trouvé le chemin déjà préparé et tout de suite pu, à la faveur de l'extrême dispersion juive, se propager au loin, bien au-delà même, du côté d'Orient, des limites de l'empire. Judaïsme et christianisme procédaient d'une idée commune : la revanche posthume de l'opprimé. Mais, en dehors de cette communauté, il y avait, dans l'application, entre l'esprit juif et l'esprit chrétien , la profondeur d'un abîme. Autant l'un était étroit, égoïste, inspiré par une haine exclusive et intransigeante, autant
l'autre était large, humanitaire et pénétré d'un amour universel. Dans la Jérusalem céleste n'entraient que les Juifs ; en étaient exclus sans exception tous les non-Juifs; entourés de splendeur, les Juifs verraient éternellement humiliés sous leurs pieds tous les gentils. Le royaume de Dieu des chrétiens est ouvert à tous les faibles, à tous les humbles, à tous les souffrants, à tous les déshérités sans distinction de nationalité ; il n'exclut que les riches; au sein de la lumière et de la félicité, les élus les voient souffrir, dans un profond lieu de supplices, une torture sans fin. Les riches pour le chrétien, comme les gentils pour le Juif, sont tous des impurs et des oppresseurs.
Un correctif opportun vint , il est vrai , de bonne heure tempérer ce que ce primitif christianisme avait d'excessif et de par trop injuste et permettre l'accès du paradis aux gens vertueux de tout rang et de toute condition ; mais en dépit de cette concession de tolérance ou plus exactement de cette radicale déviation de son principe, le caractère subversif originel n'en persistera pas moins toujours dans l'essentiel, et, au moyen âge encore et jusqu'aux portes de notre temps actuel même, sur les images représentant le paradis et l'enfer, on ne manque jamais de voir assis à la droite de Dieu dans la gloire des bienheureux un mendiant et, parmi les damnés qui brûlent dans les flammes éternelles, attisées par le diable, un roi et un pape, coiffés l'un de sa couronne, l'autre de sa tiare; puis au-dessous d'eux, la foule de ceux qui sur terre n'ont connu ni la peine ni les larmes, mais ont eu pour lot la satisfaction, la richesse ou les grandeurs.
La persécution ne s'éteint pas immédiatement , et la tradition signale encore deux martyrs à Lyon , l'année suivante : Epipode et Alexandre. Ce sont deux jeunes gens, fils de parents grecs. Epipode, le plus jeune, est né à Lyon. Liés d'une étroite amitié, ils ont l'un et l'autre trouvé refuge dans un quartier solitaire en dehors de la ville, à peu de distance de la porte de Pierre-Scize,
chez une pieuse veuve du nom de Lucie. Découverts au bout de peu de temps, ils subissent à Lyon le martyre ; Epipode, probablement citoyen romain, est décapité ; Alexandre expire sur la croix.
DE COMMODE A SEPTIME SEVERE De 180 à 192.
Le souvenir du règne de Commode n'apparaît à Lyon que par des manifestations de dévouement et d'adulation : deux tauroboles offerts « pour la conservation de l'empereur et de toute la maison « divine et le maintien de la colonie », l'un à Tain en 184 par le pontife perpétuel de Lyon; l'autre à Lyon en 190 par les dendrophores. Le sénat ayant, à la mort de l'odieux tyran, donné satisfaction à l'exécration publique en décrétant l'abolition de sa mémoire, ses noms ont été effacés sur les deux autels.
Au règne de Commode se place le gouvernement de la Lyonnaise de Septime Sévère, le futur empereur; « Par son intégrité, « par l'éclat de la représentation dont il entoure ses fonctions, « il se fait aimer des Gaulois plus que jamais aucun autre « gouverneur de la province » (Spartien, Sev., 4; Capitolin, Ant., 5). C'est vers la fin de sa légation, vraisemblablement en 187, qu'étant veuf de sa première femme, il se remarie et épouse Julia Domna, d'Emèse, parce qu'il a appris que d'après son horoscope elle est destinée à devenir reine. Il a d'elle, le 4 avril de l'an 188, son fils aîné Bassianus, qu'Aurélius Victor dit expressément être né à Lyon et qui doit y être en effet né, le proconsulat de Sicile, que Sévère eut après le gouvernement de la Lyonnaise, ne lui ayant, paraît-il, pas été donné avant i89.Hérodien semble aussi faire allusion à la naissance de Caracalla à Lyon,
dans le passage où il dit de lui que, tirant son origine de la Gaule, de l'Afrique et de la Syrie, il a de chacune de ces contrées, non le bon, mais tout le mauvais : « la témérité audacieuse, l'inconstance « et la timidité du Gaulois, l'aspect rude et aigre de l'Africain, le « génie fourbe et artificieux du Syrien ».
Du court règne de Pertinax, Lyon ne conserve aucune trace.