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QUELQUES ANNÉES AVANT LA FIN DU DEUXIÈME SIECLE

Une période de dix règnes successifs, sans événements dignes de la plume des historiens, n'est cependant pas restée stérile. A défaut des auteurs, des inscriptions échappées en nombre considérable au naufrage du temps nous permettent d'entrevoir par un large aperçu l'état de Lyon vers la fin du deuxième siècle : Lyon relevé promptement de ses ruines à la suite de sa destruction en l'an 65 et maintenant parvenu, à la faveur d'une longue paix, à un degré de prospérité que peut-être il n'avait pas atteint et qu'il n'atteindra plus; Lyon avec sa nombreuse population de Lyonnais et d'étrangers, ses nombreux fonctionnaires, ses nombreux soldats retraités , ses nombreux artisans , ses nombreuses corporations ; Lyon, florissante capitale de cette Gaule bénie, « où l'on compte « à la fois plus de douze cents villes et mens de douze cents « soldats », « où les sources de la richesse naissent du sol et << répandent de là leur abondance sur la terre entière » ! Arrêtons un instant nos regards sur ce grand et attrayant tableau, et, au moment où va survenir une déchéance irréparable, voyons quelle était la situation de Lyon au point de vue du commerce, principale source de sa fortune, au point de vue de la culture des lettres et des arts, de sa constitution intérieure, de ses relations extérieures, enfin au point de vue de la civilisation et du bien-être.

2l6 INSCRIPTIONS MUNICIPALES

Commerce. — Ce qui caractérise de prime abord le commerce de Lyon c'est sa large organisation, où apparaissent, à côté de nombreuses industries exercées isolément, de grandes et puissantes corporations. On n'en compte pas moins d'une dizaine :

Corporation des négociants en vins. — A la tête des corporations prend place celle des négociants en vins. La culture de la vigne n'est pas permise dans la Gaule ; en Narbonnaise et peut-être aussi sur quelques points du littoral de l'Aquitaine méridionale, elle est seulement tolérée. C'est, jusqu'à une époque avancée du troisième siècle, l'Italie qui fournit presque tout le vin à la consommation de la Gaule. Lyon en est le grand entrepôt. Les vins arrivent par le Rhône et de là sont transportés par les routes de terre et par la Loire, par la Saône et plus loin par la Seine et la Moselle, jusqu'à l'Océan, jusqu'à la Manche, jusqu'au Rhin et ses nombreux affluents. Riches et considérés sont les négociants en vins de Lyon. On leur élève des statues. Ils viennent après les décurions et sur pied d'égalité avec les chevaliers et les sévirs augustaux et avant toutes les autres corporations. Un d'eux a, dans la cité des Helves, pays vignoble en renom, le privilège honorifique d'assister aux spectacles parmi les décurions. Leurs celliers, à Lyon , sont dans la partie basse, au quartier d'Ainay appelé les Kanabae.

Corporation des liantes. — Ce ne sont pas seulement des vins que la Gaule reçoit de l'Italie, mais aussi des huiles, des marbres, de la poterie en quantité, et elle leur envoie des blés, des bois de construction, des fers, des toiles, des tissus de laine, des articles de charcuterie et de savonnerie. Le transport de ces marchandises se fait par le Rhône et la Méditerranée; il imprime à la navigation du fleuve une activité considérable. Après les négociants en vins viennent les bateliers. Ils forment tantôt une seule corporation : celle des bateliers du Rhône et de la Saône, tantôt deux corporations distinctes. Les bateliers du Rhône, natitae Rbodanici, vont

de Lyon à Arles, où se fait le transbordement des marchandises apportées par la mer ou destinées à la prendre. Les bateliers de la Saône, nautae Ararici, s'en tiennent à la navigation de la rivière, tandis que ceux du Rhône, au contraire, naviguent aussi sur la Saône. Ils sont, les uns et les autres, presque aussi considérés et peut-être aussi riches que les vinarii : comme eux, ils reçoivent des statues; comme eux, ils sont honorés dans les villes de leur parcours; ils jouissent, à Nîmes, du privilège de quarante places réservées dans l'amphithéâtre. Le port des bateliers du Rhône et un terrain y attenant et leur appartenant sont sur la rive droite de la Saône, vers l'actuel quartier Saint-Georges. Celui des bateliers de la Saône est également à la rive droite de la rivière, mais plus haut, entre le Change et Saint-Paul.

Corporation des fabricants d'outrés. — En Gaule, notamment dans les Alpes, on fabrique des tonneaux de bois, mais ce sont surtout des outres qui servent au transport des liquides, principalement le vin et l'huile. Les fabricants d'outrés, ittricularii , forment à Lyon une corporation importante, toutefois non aussi élevée en considération que celles des vinaires et des bateliers. On n'en connaît pas d'entre eux à qui ait été fait l'honneur d'une statue.

Corporation des négociants cisalpins et transalpins. — Aux transports doit peut-être se rattacher d'une manière particulière une corporation des plus puissamment organisées, celle des négociants cisalpins et transalpins, splendidissimum corpus negotiatorum Cisalpinorum et Transalpinorum, faisant vraisemblablement le trafic des nombreux et divers produits de cette immense circonscription qui va du Pô à la Manche et de l'Adriatique à l'Océan; corporation à demi-lyonnaise seulement, car elle a, semble-t-il, deux sièges : l'un à Milan, l'autre à Lyon.

Corporation des dendrophores. — Les bois de construction sont,

à Lyon, l'objet d'un commerce considérable aux mains des dendrophores et des tigimarii. Ceux qui exploitent les forêts, les marchands de bois en grume, — « dendrophores » comme ils s'appellent, parce que, en même temps bûcherons et prêtres de Cybèle, la grande Mère des dieux, ils portent dans les processions en l'honneur de la déesse de jeunes pins enguirlandés, — forment une corporation à la fois marchande et religieuse, dont l'importance sous ce dernier rapport s'accroît grandement avec les progrès de la ferveur aux sacrifices tauroboliques ; dans ces sacrifices, presque toujours offerts pour la conservation de l'empereur, ils remplissent, comme par exemple le dendrophore sévir augustal taurobolié de l'an 160 et les dendrophores de l'an 190, un rôle des plus apparents et des plus propres à attirer sur eux les libéralités impériales. On les trouve parfois appelés dendrophores augustaux.

Corporation des charpentiers entrepreneurs de constructions. — Les marchands de bois de charpente, tignuarii, ordinairement entrepreneurs de constructions, constituent une autre corporation des plus marquantes, mais purement civile. Ils apparaissent, à Lyon, sous la protection d'un Genius, commun à eux et aux artifices tectores, plâtriers, artistes stucateurs, avec lesquels ils ont aussi en commun leur cimetière.

Corporation des fabri. — Une autre corporation, relative également à la construction, est celle des fabri, « forgerons » ou d'une manière plus générale « ouvriers en bâtiments ». En rapport par leur profession avec les dendrophores, ils le sont aussi par un service d'utilité publique qui les rattache étroitement les uns et les autres aux centonaires.

Corporation des centonaires. — Les centonaires, centonarii, sont à la fois des fabricants de bâches faites de pièces ravaudées et des sapeurs pompiers, une corporation d'artisans et une milice contre l'incendie. L'organisation du service du feu a atteint chez

les anciens un degré de perfectionnement que pourrait leur envier même notre époque actuelle. Outre la corporation des centenaires, organisée militairement et assistée de celles des f abri et des dendrophores, il y a à Lyon une cohorte spéciale de Vigiles.

Corporation des fabricants de savons. — La fabrication des vêtements de laine est une des principales branches de l'industrie de la Gaule. Le sagitm gallicum est le vêtement gaulois par excellence. Les sayons fabriqués chez les Lingons, chez les Atrébates, chez les Nerviens (Langres, Arras, Tournay), sont renommés. Il s'en exporte en Italie et dans le monde entier. Dans Ledit de Dioclétien de l'an 301, le sagitm gallicum est coté 8000 deniers, soit près de 161 francs. Les fabricants de sayons forment à Lyon une corporation importante.

Toutes ces corporations sont constituées sur le modèle des curies municipales avec une hiérarchie de fonctionnaires et de dignitaires : questeurs, curateurs, quinquennaux, praefecti, patrons, honorats; rendent, comme les municipalités, des décrets relativement à des dépenses communes, à des adlections dans la corporation, à des concessions de terrains, d'immunités, d'honneurs; mais elles ne sont pas seules à nous faire voir Lyon comme une grande ville de commerce, où il y a abondance de jbrtune, où règne un grand luxe ; ce sont aussi de nombreuses professions exercées isolément et parmi lesquelles on en cherche en vain quelqu'une se rapportant exclusivement aux besoins des classes inférieures. Ces professions, non organisées en sociétés, nous montrent des verriers , des brodeurs ou tisseurs d'or, des argentiers orfèvres, des ciseleurs, des graveurs de lettres, des libraires, des papetiers, des fabricants de poterie du pays, des armateurs, des constructeurs de radeaux , des marchands de produits aquitains, de comestibles, de saumures, de tout ce qui concerne le luxe de table, des maîtres d'hôtel, des fabricants de cosmétique pour

rougir les cheveux, des médecins, des établissements de bains chauffés et non chauffés.

Une de ces professions mérite d'attirer particulièrement notre attention : c'est celle des barbaricarii , qui présente à nos yeux surpris des canuts à Lyon dès le deuxième siècle. Les barbaricaires de cette époque sont des brodeurs d'or. Une navette antique, trouvée à Lyon et ne pouvant avoir servi à cause de sa forme qu'à un travail de brochage, nous apporte une révélation curieuse : on brodait à la navette. De plus, on savait tréfiler l'or. Le procédé de tréfilage, peu différent de celui d'aujourd'hui, est décrit par un auteur du dixième siècle. Le dixième siècle étant une époque où l'on n'inventait rien, où au contraire on vivait sur les inventions des civilisations précédentes, le tréfilage alors usité doit avoir été un héritage d'un temps plus ancien, et précisément l'Édit de maximum ci-dessus cité de l'empereur Dioclétien, de l'an 301, contient un article relatif au salaire du tréfileur d'or. Mais c'est beaucoup plus haut encore qu'il faut remonter et au moins jusqu'au temps du roi Attale, qui régnait à Pergame près de deux siècles et demi avant notre ère et à qui on attribue l'invention des étoffes tissues d'or. Le tréfilage de l'or était sans doute une opération peu difficile, car une inscription de Rome (C. VI, 9213) est l'épitaphe d'une jeune fille de neuf ans et quelques mois qui était auri netrix : « fileuse d'or ». Quoi qu'il en soit, l'or étant un métal dépourvu d'élasticité, un fil d'or pur propre au tissage demeure incompréhensible. Forcément on est amené à supposer un alliage ou un fil d'une matière autre : de lin, de coton ou de chanvre par exemple, entouré d'une enveloppe d'or.

Corporation des sèvirs augustaiix. — De même que les corporations marchandes, la corporation religieuse des sévirs augustaux se montre à Lyon avec éclat. Non par leur condition, car ici, comme ailleurs, ce ne sont ordinairement que des affranchis, mais par leur richesse le plus souvent acquise dans le commerce, par

leur ministère comme desservants des laraires augustaux, ils tiennent le rang intermédiaire entre la noblesse et la plèbe. Sur une inscription du second siècle, sinon même du premier, ils apparaissent à la suite des décurions, en égalité avec les chevaliers et les négociants en vins et au-dessus de toutes les autres corporations : Decurionibus denarios V, ordini equestri, seviris augustalibus, negotiatoribiis vinariis denarios III, et omnibus corporibus Lugudiinensibus licite coeitntibus denarios II.

Éclat littéraire. — A côté de la gloire du négoce brille d'un lustre un peu éclipsé la gloire des lettres. C'est à Rome que les fils des Lyonnais riches vont faire ou terminer leurs études : In studiis Romae defunctus, dit l'épitaphe d'un jeune Lyonnais mort à dix ans; c'est à Autun que ceux des seigneurs gaulois font les leurs. A Lyon cependant existent des écoles au moins pour une instruction primaire. L'épitaphe d'un enfant de dix ans et demi le qualifie de de studentibus, c'est-à-dire « du nombre des étudiants »; un autre enfant, mort à onze ans et quelques mois, se faisait déjà remarquer par de brillants succès dans l'étude des belles-lettres : quo tempore flontit at studium liberalium litterarum et spem de se fructits gloriosi brevi cursu aetatis ostendit ; une petite fille de sept ans s'appelait par sobriquet Scholastica, peut-être à cause d'une assiduité marquée à l'école. Un témoignage certain nous fera voir à Lyon, dans le cours du troisième siècle, « une école munici- « pale » dirigée par des professeurs du plus haut mérite, et nulle part les professeurs ne sont plus considérés et plus généreusement payés qu'en Afrique et dans la Gaule.

En réunissant comme illustrations lyonnaises, parce qu'ils ont été plus ou moins directement en contact avec Lyon par des événements auxquels ils ont été liés ou par les rôles qu'ils y ont remplis, Plancus le fondateur de la colonie, Germanicus. Caligula l'introducteur des joutes d'éloquence dans les spectacles de l'autel

du Confluent, l'empereur Claude, l'orateur Julius Fiorus appelé par Quintilien : « le prince de l'éloquence dans les Gaules » et peutêtre mort à Lyon, son neveu Julius Secundus orateur aussi et à peine moins célèbre, Aebutius Libéralis l'ami de Sénèque, Géminius à qui Pline le jeune témoigne son étonnement d'apprendre qu'il y a à Lyon des libraires, le médecin Abascantus, on est parvenu à faire à Lyon une auréole littéraire assez brillante. Malheureusement, élimination faite de ce qui paraît être étranger, il ne reste de cette splendide pléiade d'hommes distingués par leur éloquence ou leur savoir, et encore sans une certitude entière, que trois noms à peine, les trois précisément les moins connus et les moins illustres. Suivant toute vraisemblance, Aebutius Libéralis, que jette dans une consternation si grande la nouvelle de l'incendie de Lyon, est Lyonnais, mais il habite Rome. La direction de ses études, jointe à la pureté de sa vie, lui avait valu le surnom de « philo- « sophe ». On connaît de lui un aphorisme qui donne au moins de la délicatesse et de la bonté de son cœur une excellente idée : « 11 est honteux », disait-il, « de se laisser surpasser en bienfaits ». Géminius, qui correspond de Lyon avec Pline et semble avoir été un écrivain moraliste, est peut-être Lyonnais ; plusieurs inscriptions de Lyon mentionnent des Géminius. Le médecin Abascantus exerçait à Lyon; il est plusieurs fois cité avec éloge par Galien. Il n'y aurait toutefois rien d'étonnant à ce qu'il fût, comme le médecin Alexandre martyrisé en 177, non pas de Lyon, mais de l'Asie-Mineure, cette féconde pépinière qui avait la spécialité de fournir de médecins et de rhéteurs tout l'Occident romain.

De l'aveu de saint Irénée, Lyon, à la fin du second siècle, n'est pas un foyer particulièrement remarquable de culture littéraire. Le chef de l'église lyonnaise s'excuse, dans une lettre, des incorrections de son style sur ce que, « vivant au milieu des Gaulois, « il est constamment obligé de parler dans une langue barbare », et, en général, la rédaction de nos épitaphes, même celles qui contiennent des essais de versification, ne proteste qu'assez faible-

ment contre ce témoignage. Vivant aussi au milieu des Gaulois, les Lyonnais ont laissé s'altérer au contact d'un idiome barbare la pureté primitive de leur latin ; peut-être bien aussi que bon nombre de ceux qui. jeunes, sont allés perfectionner à Rome leurs études, y ont pris le dégoût de leur ville de province et n'ont ensuite rien de plus pressé que d'en échanger, dès qu'ils le peuvent, le séjour contre celui de la Capitale. Mais au troisième siècle, l'état d'insécurité générale retenant chacun chez soi, les écoles de Lyon prennent un développement précédemment inconnu; puis, lorsque, plus tard, au cinquième siècle, la Gaule, restée fidèle à l'amour Mes vers, ailleurs délaissé, deviendra par excellence le pays de la poésie religieuse, Lyon ne brillera pas d'un éclat moindre qu'Autun et Bordeaux, et Sidoine Apollinaire, écrivain bien plus chaste et bien plus sérieux qu'Ausone et à peine moins habile versificateur, n'aura rien à envier à l'illustre poète de l'université d'Aquitaine. Les inscriptions de Lyon ne présentent ni expressions celtiques, ni noms de divinités celtiques; mais il n'en est pas de même dans les cités voisines, chez les Ségusiaves. chez les Vellaves, chez les Éduens. Là se rencontrent des traces de la dévotion aux divinités nationales, et, sur des inscriptions de Mâcon et du Puyen-Velay, on lit le titre d'un flamine municipal exprimé par le mot celtique gutvater.

Éclat artistique. — De même que la littérature, la manifestation artistique se montre, à Lyon, assez médiocre; mais c'est uniquement sans doute parce que rien ou presque rien n'a échappé aux grandes catastrophes que la ville a traversées pour venir jusqu'à nous. Il n'est, en effet, guère possible qu'une ville particulièrement affectionnée des premiers empereurs, destinée par Auguste à un grand rôle politique et plusieurs fois et longuement visitée par lui, visitée et honorée par Caligula. gratifiée des libéralités de Claude, dont elle était le lieu de naissance et dont elle a pris le

nom, privilégiée de la sollicitude de Néron, n'ait pas été décorée avec magnificence, et Sénèque dit expressément que Lyon était de son temps l'ornement des Gaules : civitas opulenta ornamentitmque provinciantm. A cette première splendeur doivent avoir appartenu quelques remarquables débris d'architecture et de statuaire recueillis dans nos musées : des chapiteaux et des frises qui ont fait partie de riches édifices, une tête colossale de Jupiter Dodonéen en marbre et de la plus grande beauté, plusieurs torses de statues de marbre certainement très belles : celui d'un jeune Faune vêtu d'une nébride, celui d'un athlète ou d'un héros mythologique entièrement nu, celui d'une Vénus retenant sous son bras gauche un pan de draperie, le torse en pierre d'un éphèbe nu trouvé dans l'épaisseur de la maçonnerie d'un des plus anciens tombeaux de Trion. A cette même splendeur primitive ont appartenu également les belles statues équestres en bronze doré , probablement fondues à Rome, qui, avec de nombreuses statues de marbre et de pierre , concouraient à la décoration de l'autel national des trois Gaules. Dès le premier siècle doivent avoir été construits à Lyon au moins un temple municipal, un forum, un palais du gouvernement, un théâtre, un amphithéâtre, un cirque, des bains, et certainement ces monuments ont en majeure partie péri dans l'incendie qui a consumé la ville cent et quelques années après sa fondation. A la suite de cet événement terrible, Lyon, délaissé des faveurs impériales, est redevenu sous le rapport de la richesse peut-être ce qu'il était auparavant, mais non sous le rapport de la magnificence artistique, et, d'après ce que nous en pouvons juger, sa splendeur monumentale au second siècle ne répond pas à sa fortune. Le tombeau en la forme d'un petit temple, élevé à la mémoire du jeune Acceptius, fils d'un duumvir, doit surtout sa somptuosité à un sarcophage de marbre envoyé de Grèce tout sculpté; de même origine est le sarcophage découvert à Saint-Irénée, représentant la marche triomphale de Bacchus. Les sculptures en bas-relief de l'autel taurobolique d'Antonin le Pieux.

d'un petit autel à Maia, de deux autels aux déesses Mères; trois bustes en ronde bosse retirés du puits de Trion, l'image gravée au trait sur champ-levé d'un soldat cataphractaire, ne sont nullement des chefs-d'œuvre. Sans aucun ornement ou sans autre ornement que de simples 'moulures, les tombeaux de Lyon, cippes comme sarcophages, n'étalent de richesse que par leur volume, et il est tel bloc qui ne pèse pas moins de 12,000 kilos. 11 y a loin de là aux tombeaux à double étage élevés le long de la voie d'Aquitaine durant la période d'Auguste à Néron, décorés de pilastres cannelés, de colonnes à brillants chapiteaux, de frises élégantes, de toits sculptés, de masques de Larves, de statues allégoriques d'un puissant effet décoratif, de statues-portraits plus grandes que nature. Les mosaïques exhumées du sol lyonnais, bien qu'une d'elles soit du plus haut intérêt, ne comptent pas non plus parmi les plus belles.

Dépouillée de ses monuments du premier siècle, la capitale des trois Gaules reste désormais, relativement à l'art, inférieure aux principales villes de la Narbonnaise.

Forme municipale. — L'extrême rareté, la disette, pourrait-on dire, des inscriptions mentionnant des magistratures municipales, dans une ville riche en inscriptions de toute nature, a fait naître la pensée que Lyon, en raison de son importance comme centre de nombreux services publics et à l'exemple d'une autre grande ville, inférieure toutefois en importance (C. I. L., V, p. 634, note de M. Mommsen sur Mediolanium), aurait été administré, au temps de son plus grand développement, non par ses propres magistrats, mais directement par l'État. Cette surprenante pauvreté du sol lyonnais en souvenirs épigraphiques de magistrats municipaux paraît, malgré quelques traces qui semblent appartenir aux deux premiers siècles, ne pouvoir guère s'expliquer autrement.

Une pénurie encore plus marquée se manifeste à l'égard du

22b INSCRIPTIONS MUNICIPALES

flamonium municipal de Rome et d'Auguste ; on n'en rencontre que deux souvenirs, non même tout à fait certains.

Mais ce qui se montre à Lyon en nombre considérable ce sont des sévirs augustaux.

Il s'y montre aussi des pontifes et quelques-uns parmi eux ont le titre, sans doute honorifique, de pontife perpétuel.

Un collège de soixante haruspices n'est peut-être pas municipal, mais une institution propre au culte national de l'autel du Confluent, ce qui, dans ce cas, fixerait à soixante le nombre des cités associées. Plus vraisemblablement cependant , il s'agit du collège des soixante haruspices de Rome.

Le conseil décurional s'appelle du titre relevé de sanctissimus ordo: « le sanctissime Ordre », et apparaît avec ce titre sur l'autel taurobolique de l'an 160.

Garnison. — Lyon et Carthage sont en Occident les deux seules villes qui aient une garnison détachée de l'armée romaine. De celle de Lyon, il est une première fois fait mention sous Tibère en l'an 21, mais sans désignation autre que celle de « cohorte en « garnison à Lyon » (Tacite, Ann., III, 41); une seconde fois en l'an 69, au début de la guerre entre Othon et Vitellius, avec la désignation de « cohorte XVIIIe en cantonnement habituel à Lyon » (Hist., I, 64); c'est la même sans doute que celle d'une inscription, certainement antérieure, qui la nomme « cohorte XVIIe » et lui donne, en outre, la qualificatiDn de « lyonnaise préposée à la « garde de l'Hôtel de la Monnaie » : cobortis XVII Luguduniensis ad Monetam, ce qui montre clairement le motif de sa présence à Lyon. Suivant toute apparence, son institution remonte au temps même d'Auguste. Auguste, ayant en l'an 16 av. J.-C. établi à Lyon un atelier impérial de monnayage d'or et d'argent, aura tout de suite créé, pour veiller à la sûreté de cet atelier, une cohorte, dite alors sans numéro Luguduniensis ad Monetam, nom auquel,

après la création en l'an 6 de notre ère de sept cohortes de vigiles et précédemment de neuf cohortes prétoriennes, aura été ajouté le numéro XVII, devenu plus tard, nous ne savons dire pour quelle cause, le numéro XVIII.

Les choses ne restent pas en cet état. Une nouvelle modification importante correspond à la période de Vespasien à Septime Sévère. La cohorte lyonnaise, dite primitivement ad Monetam, puis XVII ad Monetam, puis XVIII, a sans doute, comme les Lyonnais, montré un trop vif attachement à la cause de Vitellius ; n'inspirant pas à Vespasien une confiance suffisante, elle est remplacée par une autre cohorte dont les souvenirs sont restés nombreux à Lyon : la XIIIe Urbana, appelée aussi quelquefois Ire Flavia Urbana, mais qu'on n'aperçoit nulle part ni antérieurement aux Flaviens ni postérieurement à la fin du deuxième siècle. Vraisemblablement elle n'aura pu autrement faire que de combattre dans l'armée d'Albin et elle aura été, après la bataille, dissoute par Septime Sévère. Peut-être à partir de ce moment n'y a-t-il plus eu de garnison à Lyon, désormais déchu de son haut rang et où se trouvaient d'ailleurs de nombreux soldats libérés des légions du Rhin.

Fonctionnarisme. — C'est surtout comme capitale des trois Gaules et à certains égards de la Gaule entière, comme métropole du Nord pourrait-on même dire, comme résidence de hauts fonctionnaires et occasionnellement des empereurs, que Lyon se présente sous un aspect particulièrement solennel. Fréquemment visité par les princes de la première dynastie, maintenant il est vrai à peu près complètement délaissé sous ce rapport, son palais impérial, la domus Iitliana d'une inscription découverte à l'Antiquaille, est le siège des diverses branches de l'administration publique des Gaules avec tout leur personnel bureaucratique. Là habitent le légat impérial gouverneur de la province, sénateur romain de rang prétorial, qui, lorsqu'il paraît en public, marche escorté de

cinq faisceaux; le procurateur provincial, chevalier romain, chargé directement par l'empereur de l'administration financière, non seulement de la province, mais ordinairement de deux provinces réunies : la Lyonnaise et l'Aquitaine; d'autres procurateurs impériaux préposés à divers services : un procurateur du vingtième des successions pour la Lyonnaise, la Belgique et les deux Germanies; un procurateur des mines probablement de la Gaule entière ; un procurateur du quarantième des Gaules, circonscription douanière qui embrasse les trois Gaules, la Narbonnaise, les Alpes Cottiennes et les Alpes Maritimes ; un procurateur chargé de juger les contestations entre les fermiers du quarantième et les commerçants ; un procurateur de la monnaie. Tous ces procurateurs ont sous leurs ordres de nombreux subalternes : iabularii, librarii, arcarii, proximi, adjutores, la plupart affranchis ou esclaves impériaux ; parmi les subordonnés du procurateur de la monnaie un aequator monetae ; parmi ceux du procurateur provincial des greffiers et des ordonnances : ab aciis, bénéficiant, qui souvent, à partir de Septime Sévère, sont des soldats légionnaires. Puis apparaissent encore un préfet des chariots de poste per Gallias, un curateur provincial des citoyens romains, et dans les rangs inférieurs un courrier dit « de la cité de Lyon » : tabellarius civitatis Lngduni, et un « porte-clefs de la prison publique de Lyon ».

La princière richesse du gouverneur Julius Blaesus, entourant Vitellius, à son entrée à Lyon, « de l'appareil convenable à la « majesté d'un empereur », l'opulence fastueuse d'un simple esclave de Tibère, trésorier-payeur du fisc des Gaules, voyageant suivi de quinze domestiques chefs, petite partie seulement du personnel ordinaire attaché à son service, peuvent donner à peine une idée du grand train de tout ce inonde de fonctionnaires.

Parmi les procurateurs de la Lyonnaise et de l'Aquitaine méritent d'être signalés Marius Perpétuus , le père de l'historien Marius Maximus qui a rempli comme général un brillant rôle dans les premières guerres de Septime Sévère , notamment au siège de

Byzance et à la bataille de Lyon, et Timésithée le beau-père de Gordien le Pieux.

Cosmopolitisme. — Le voisinage de l'autel du Confluent ne manque pas non plus de jeter sur Lyon un vif éclat lorsque, à l'époque de la session de la représentation nationale, s'y réunit, chaque année, l'aristocratie des trois Gaules et qu'aux fêtes, qui ne discontinuent pas un mois durant, se joint une foire courue de tous les points de l'univers. La population de Lyon présente alors une bigarrure et un mouvement indescriptibles ; ce sont dans leurs costumes tranchants et variés, non seulement les corporations, les divers ordres, les soldats, les fonctionnaires municipaux et publics à tous les rangs de la hiérarchie, mais aussi des étrangers de tous pays d'Occident et d'Orient, et ceux-ci plus nombreux que tous autres.

Dans la confusion de ce grand et mouvant rassemblement le prosélytisme a la facilité de s'exercer; c'est en racontant, le soir, chez son hôte, les merveilles de sa contrée lointaine, que le chrétien, arrivé de Syrie ou de Grèce ou d'Asie Mineure, initie son auditoire aux espérances du royaume de Dieu, royaume fermé au riche, ouvert seulement au pauvre et dans lequel seront compensées par une gloire et un bonheur éternels toutes les souffrances et toutes les injustices d'ici-bas. C'est dans le bruyant et splendide tourbillon des spectacles en l'honneur de Rome et d'Auguste que se développe silencieusement la foi nouvelle, dont on est tout surpris de rencontrer déjà au cours du second siècle les adhérents en si considérable nombre.

Civilisation et Bien-être. — Le peu que nous savons à cet égard ne nous donne pas l'idée d'une population supérieurement policée. 11 suffisait d'être, à tort ou à raison, défavorablement noté

dans l'esprit de la populace pour courir journellement le danger d'être massacré par elle. Déjà nous l'avons vue sous Marc Aurèle s'affoler contre les chrétiens pour des motifs imaginaires et nous avons vu les autorités municipales prendre le parti de l'émeute. 11 en était de même deux siècles plus tard, à une époque, il est vrai, de désorganisation. Un homme accusé de meurtre et assailli par la foule s'est réfugié dans l'église; le peuple menace de mettre le feu à l'asile si on ne lui livre celui qu'il poursuit; sur la promesse, garantie par les principaux de la ville, qu'il sera conduit en prison, l'évêque le remet entre les mains de ceux-ci, mais à peine leur est-il rendu qu'il est aussitôt mis en pièces. Un autre fait, non moins caractéristique, appartient à la même époque. Sidoine Apollinaire, sorti de Lyon par la porte d'Auvergne, aperçoit, du haut de la colline, des fossoyeurs s'apprêtant à creuser sur la tombe de son aïeul. Ils étaient bien excusables : « les pluies, « les neiges, » explique-t-il, « avaient partout égalisé le sol et « effacé toutes traces de sépultures, et la place, que rien ne diffé- « renciait du terrain environnant, paraissait vacante ». N'écoutant cependant que son emportement, il lance à travers champs son cheval sur la pente rapide en criant et en gesticulant, arrive sur eux avant qu'ils eussent eu le temps de fuir, et, trop impatient pour attendre leur jugement, en fait un massacre sur la tombe même de son vieil ancêtre. Puis, non par repentir, mais, a-t-il soin de dire, par la seule crainte que, les droits de sa vengeance n'étant pas suffisamment pris en considération , l'acte précipité qu'il vient de commettre ne lui attire trop de blâme, il a recours à l'évêque. Celui-ci, « homme saint et équitable », non seulement ne désapprouve pas, « loue même et glorifie sa colère », et trouve, d'après d'anciens exemples, « que le crime de ces fossoyeurs « méritait, en effet, la mort ». Si telles étaient à Lyon, la métropole des Gaules, aussi bien dans les plus hauts rangs que dans les bas-fonds de la société et chez le clergé même, les mœurs ordinaires, quelles devaient-elles être dans les parties du

pays réputées peu civilisées ? Les Gaulois ont traversé la civilisation romaine sans complètement sortir de la barbarie. Mais si, même dans leur capitale, à demi-gauloise seulement, il ne leur a pas été donné d'atteindre à la culture raffinée des Orientaux, des nombreuses villes de la Grèce et de l'Asie Mineure, des opulentes cités du littoral syrien ou africain, ils n'en ont pas partagé non plus l'extrême dépravation, et, sauf quelques rares traces d'un sensualisme grossier, nos inscriptions font foi que la probité, le dévouement, la bienveillance, la concorde entre époux, la chasteté chez la femme, la pureté chez les jeunes gens, la piété filiale, étaient alors, non moins qu'aujourd'hui et peut-être même davantage, grandement tenus en honneur.

Un trait par lequel Lyon se serait peut-être assez rapproché des habitudes particulièrement chères aux plèbes des populeuses villes d'Alexandrie et d'Antioche, ces deux reines de la civilisation antique, c'est l'insolence frondeuse dans la basse classe. Une légende, tracée à la main en cursive archaïque sur la base d'un des plus anciens tombeaux de la voie d'Aquitaine, nous montre le gamin de Lugudunum, au premier siècle, passablement impertinent et moqueur. Un manant, qui exerçait à Lyon le métier de savetier, ne se gêne pas pour rire en présence de Caligula affublé en Jupiter tonnant et lui avouer sans s'intimider qu'il le tient pour « un « grand fou ! ».

A Lyon, comme dans les autres grandes villes, on passait aux spectacles une notable partie du temps de chaque jour et il y avait sur la colline , c'est-à-dire à proximité du principal centre d'agglomération, cirque, théâtre et amphithéâtre : le cirque on ne sait pas précisément en quel endroit, le théâtre là où ses restes subsistent encore au-dessus du sol, l'amphithéâtre, d'après ses substructions récemment mises à découvert, entre le théâtre, le palais et le forum. De fait, dans l'ordre pratique des choses, c'est ainsi que cela devait être ; le siège des administrations et des autorités étant à Fourvière et la population la plus nombreuse à

Saint-Just , on ne comprendrait pas que les édifices affectés à la célébration des jeux eussent été construits dans la partie basse, à Ainay par exemple ou sur le terrain interfluvial et qu'il eût fallu, chaque fois, pour y venir, descendre la haute colline, traverser la rivière, puis refaire en sens inverse, pour rentrer chez soi, le même long et pénible voyage. Du reste, les spectacles ne manquaient pas. En plus de ceux du cirque, du théâtre et de l'amphithéâtre de Lyon , il y avait ceux de la fête annuelle des trois Gaules. Chaque année, à l'époque de sa session , l'assemblée des Gaules donnait, pendant un mois, sur son propre sol, c'est-à-dire sur la colline Saint-Sébastien, à l'autel du Confluent des deux fleuves, des jeux spéciaux au culte de Rome et d'Auguste, bouffons, pompeux, diversifiés et d'une sorte toute autre, et bien autrement splendides et bien autrement renommés et courus que ceux de Lyon.

Tandis que par leur composition, en partie littéraire, les spectacles de l'autel du Confluent se rapprochaient de l'élégance des jeux grecs et avaient pour témoins les plus riches représentants de l'aristocratie des trois provinces, les spectacles, comparativement grossiers, de l'amphithéâtre de Lyon, offerts à une populace citadine de goûts moins délicats, consistaient principalement en combats de bêtes. Il n'était pas besoin pour l'approvisionnement de cet amphithéâtre d'avoir recours aux contrées lointaines; voisin des Alpes, en grande partie couvert de forêts, entrecoupé de cours d'eau débordant sur de larges plages, le pays lui-même pouvait fournir, non seulement les animaux qui se rencontraient communément dans toute la Gaule, tels que loups, cerfs, daims, sangliers, mais aussi des animaux moins ordinaires tirés de la frontière de l'est : des ours, des chamois, des aigles, des taureaux sauvages, des aurochs.

Dans un milieu si favorable, les Lyonnais n'avaient sans doute pu moins faire que d'emprunter des Gaulois quelque peu de leur passion pour la chasse. Des bois de cerfs, des défenses de

sangliers, recueillis en nombre à Trion, attestent qu'ils ne dédaignaient pas ce plaisir.

Lyon, dont la population ne dépassait peut-être pas le quart de celle d'aujourd'hui, recevait journellement par ses aqueducs à peu près quatre-vingt fois plus d'eau que ne lui en procurent les moyens perfectionnés de notre temps actuel. Fournie en telle quantité, l'eau devait couler abondamment dans toutes les rues et même aussi dans toutes les maisons, et elle arrivait à travers la Saône jusqu'au quartier bâti dans l'île d'Ainay. Les maisons étaient peu hautes; chacune d'elles avait, au milieu d'une cour entourée de portiques généralement surmontés d'un seul étage ou de deux au plus, un bassin pour la recevoir. Les aqueducs prenaient aux sources les eaux des ruisseaux dont ils s'alimentaient et les amenaient souterrainement presque sur tout leur parcours par des conduites en maçonnerie cimentée, sauf aux rares endroits où, pour la traversée de vallées profondes, ces conduites étaient remplacées par des siphons de plomb. Les Lyonnais de l'époque romaine avaient, de la sorte, sur les Lyonnais de l'époque présente, outre l'avantage d'être pourvus copieusement, cet autre avantage inappréciable de boire de l'eau de source apportée fraîche et parfaitement pure.

Indépendamment des aqueducs de Lyon , d'autres aqueducs, affectés au service du domaine des trois Gaules et appartenant à ce domaine, arrivaient de divers points du plateau de la Croix- Rousse et d'au-delà à l'autel de Rome et d'Auguste, au temple et à l'amphithéâtre en dépendant. Un autre aqueduc encore, uniquement destiné à l'embellissement des jardins somptueux qui se développaient au-dessous de ces édifices jusqu'au pied de la colline, puisait directement au Rhône et pouvait déverser à lui seul cent trente mille mètres cubes d'eau par vingt-quatre heures.

Les rues, au contraire, sous les rapports de la régularité, de la largeur et de la propreté, n'étaient en aucune manière comparables aux nôtres. Etroites, tortueuses, elles étaient, de plus, le récep-

tacle de tous les rejets domestiques ; la voracité des chiens errants faisait disparaître une partie de ces immondices, l'eau courante entraînait le reste aux égouts.

Déjà il a été dit à propos du commerce que les métiers exercés à Lyon dénotent une ville où il y avait de la fortune et où l'on recherchait les jouissances de la vie. Il y avait à Lyon des orfèvres, des argentiers, des bronziers, des ouvriers habiles à travailler le fer. La vaisselle d'or et d'argent y était commune, et non moins communs y étaient des objets de bronze ou de fer ouvragés au ciseau ; un ouvrier ferronnier « d'un incomparable génie dans son « art » : incomparabilis ingenii artis fabricae ferrariae, devait être, plutôt qu'un simple forgeron, un ciseleur sur fer et, en tout cas, un véritable artiste. On trouvait à Lyon des verriers qui ne le cédaient ni à ceux de Tyr ni à ceux d'Alexandrie et savaient façonner, entre autres produits de leur industrie, des vases aux formes variées blancs ou teints de toutes couleurs, les uns remarquables par leur délicatesse et leur légèreté, d'autres par leurs ornements en relief. Il s'y portait des vêtements brodés d'or dus à l'aiguille ou à la navette à brocher des barbaricaires lyonnais. On y trouvait des fabricants de cosmétique à l'usage des élégantes et surtout des élégants pour teindre les cheveux en rouge, la couleur à la mode et réputée chez les anciens la plus belle. Il y avait des libraires achalandés des publications nouvelles de Rome ; on y lisait dès leur apparition les opuscules de Pline ; on s'y délectait, non moins qu'à Vienne, des vers de Martial. II y avait des marchands de comestibles et de tout ce qui concerne le luxe de la table. On y faisait usage des condiments recherchés par les gourmets de la capitale, des saumures renommées de maquereau et de thon, et d'autres. On ne s'y contentait pas, comme aujourd'hui, de la fine huile de la Provence; il fallait aux délicats d'alors l'huile encore supérieure de la Bétique. On y mangeait des huîtres ; des coquilles d'huîtres , trouvées en notables quantités dans une épaisse couche de détritus romains qui entourait les bases des

EXPOSE PRELIMINAIRE 2}y

grands tombeaux découverts dans les fouilles de Trion , font preuve que même on y en mangeait beaucoup, et, bien certainement, ce n'est pas pour la bouche de pauvres gens qu'étaient apportés dispendieusement des côtes de la Méditerranée ou des lointains rivages de l'Océan, ces friands mollusques. On avait, pour les arroser dignement, soit les vins italiens, soit l'excellent vin de Côte-Rôtie à saveur de poix, le picatum viennois, qui devenait presque blanc en vieillissant et se vendait à Rome, au temps de Pline le naturaliste, jusqu'à deux cents francs l'amphore de quarante litres, ou bien encore les vins, également très estimés, des coteaux de l'Helvie. Il ne manquait pas non plus de bons hôtels; il y avait au quartier Saint-Georges l'hôtel Septumanus dont l'enseigne était des plus attractives, et sans doute peu d'étrangers résistaient aux séductions de son appel; elle promettait au client, outre la bonne table et le bon gîte, au nom de Mercure la réussite dans les affaires et au nom d'Apollon la santé : « Après cela, voyageur, vois où tu veux loger pour être mieux ! » 11 faut vraisemblablement entendre par Mercure et Apollon ici évoqués le champ de foire et le fameux bain public « d'Apollon », où chacun allait avec sa femme : champ de foire et bain voisins l'un et l'autre du recommandable établissement. Il y avait au bout opposé de la ville, vers la Chana, des bains chauds alimentés d'eau de source ; ils étaient réputés « bains de santé » ; on les appelait, du nom de leur propriétaire, les Petits-Thermes d'Ulattius. Lyon n'était pas éclairé la nuit. Une seule ville dans tout l'empire romain, la ville d'Antioche (Mommsen, Hist., V, p. 457), en était arrivée à cet effort de luxe inconnu même à Rome ; mais ceux qui, le soir venu, s'acheminaient vers le carrefour des Minimes, apercevaient briller à travers la brume, alors comme maintenant habituelle à Lyon, les trois becs flamboyants d'une magnifique lampe, qui, grâce à une libéralité particulière, éclairait le Iaraire augustal voisin du « palais Julien «. la domus Iuliana de l'inscription de l'Antiquaille.

Aussi bien dans la ville haute que dans les bas quartiers, les habitations où se voyaient des salles pavées de mosaïques n'étaient pas rares, ni même celles où les murailles étaient lambrissées de placages de marbre et de porphyre et où des médaillons sculptés en relief, des bustes, des statues même concouraient à la décoration intérieure. Que le mobilier de ces salles ait été en rapport avec leur somptuosité ; que l'ivoire et l'écaillé y aient brillé aux solives des plafonds, aux sièges, aux tables, aux lits des salles à manger; que s'y soient étalés sur des étagères finement ouvragées des vaisselles splendides ; sur des guéridons en bois rares des coffrets précieux, il n'y a pas à en douter, quand même le temps, à cause de la fragilité de la plupart de ces objets, à cause de la matière précieuse des autres, n'en a rien ou presque rien laissé venir jusqu'à nous.

De nombreux villages aux environs de Lyon et notamment sur les rives de la Saône conservent encore dans leurs noms, reconnaissablement romains, le souvenir des fermes et des riches villas lyonnaises qui leur ont donné naissance.

SOUS SEPTIME SEVERE De 193 à 211.

Nous venons d'assister à une période d'éclat et de prospérité, assistons maintenant à une catastrophe mortelle. Sous les murs de Lyon se dénoue la querelle entre Sévère et Albin. On sait quelles circonstances l'ont amenée. En 193, Didius Julianus est resté adjudicataire de l'empire, mis aux enchères par les prétoriens ; Septime Sévère, proclamé par les légions de Pannonie et de Germanie alors que Niger vient de l'être par celles d'Orient, appréhende qu'Albin, qui commande en Bretagne une forte armée,

ne se fasse proclamer de son côté ; afin de ne pas avoir à la fois trois rivaux, il feint l'intention d'associer celui-ci à sa puissance ; il l'adopte, lui donne son nom, le titre de « césar » et veut l'avoir pour collègue au prochain consulat. C'est à cette époque d'amitié apparente et à cette année du consulat des deux princes que se rapporte un double sacrifice taurobolique célébré les 9, 10 et 1 1 mai de Tan 194, à Lyon, « pour la conservation de Septime « Sévère auguste, de Clodius Septimius Albin césar, de la domus « divina et de la colonie ». Vainqueur de Didius Julianus sans combat en 193, de Niger en 194, Byzance pris en 196, Sévère n'ayant plus a dissimuler rompt ouvertement avec Albin , qui alors vient en Gaule se préparer à la guerre.

Aux préludes de cette guerre appartiennent quelques avantages remportés sur les généraux de Sévère, notamment d'une manière brillante sur Lupus, peut-être à Montluel (De Ceuleneer, Essai sur Septime Sévère, p. 100). Des monnaies frappées à Lyon : un aureiis à l'effigie d'Albin : IMP-CAES-D-CLOD-SEPTALBIN-AVG, et au revers IOVI V1CTORI COS II ; un denier d'argent pareillement à l'effigie d'Albin : IMP-CAES-D-CLOD-ALBIN-AVG sans le nom de Septimius et , comme sur Yaureus , avec le titre « d'auguste » et au revers du Génie de la ville, le corbeau étymologique à ses pieds : COS-ILGEN/o LVGuduni, appartiennent aussi à la période préliminaire. A cette même période des premières opérations se rapporte également un épisode des plus singuliers. Un certain Numérianus, simple maître d'école à Rome, conçoit l'idée de jouer un rôle politique ; se faisant passer pour sénateur, il fait des levées d'hommes dans la Gaule, et, parvenu à réunir une petite troupe, il accomplit des exploits ; il bat un corps de cavalerie d'Albin. Informé de ces faits et le croyant en effet sénateur, Sévère lui envoie ses félicitations en l'engageant à opérer des recrutements plus considérables. Numérianus à la tête d'une petite armée, qu'il conduit avec beaucoup d'habileté et de vaillance, lève des contributions de guerre et se trouve en mesure d'envoyer

à Septime Sévère soixante-dix millions (?) de sesterces (13 millions de francs). Après la guerre, il refuse de devenir sénateur et se contente d'accepter de l'empereur une modique pension pour vivre à la campagne.

Après un premier grand combat à Tournus, apud Timirtium, (Spartien, Sev., XI, et non pas Trinurtium ou Trivitrtium, dont on a fait Trévoux), se livre, le 19 février de l'an 197, « dans le « voisinage de Lyon » d'après Dion Cassius (75, 6), la bataille décisive dont nous avons eu déjà l'occasion de faire le récit. Cent cinquante mille hommes, répartis à peu près également, en viennent aux mains dans une lutte terrible, plusieurs fois douteuse et qui enfin se termine par la défaite et la mort d'Albin. « Sous le « rapport de la noblesse et de l'éducation, Albin », dit Dion Cassius (75.6), « est supérieur à Sévère; mais en science militaire « et pour l'habileté à conduire une armée, Sévère l'emporte sur « son compétiteur ». Dès le début, l'aile gauche des Albiniens est mise en déroute par Marius Maximus commandant les légions de Mésie, mais l'aile droite a meilleure chance ; ayant réussi à attirer par une fuite simulée les Sévériens sur un terrain miné, où ils culbutent en masse dans une fosse profonde, elle jette la confusion dans l'armée opposée et y fait un grand carnage. Sévère, à la tête de sa garde, rétablit le combat, bien que, tombé de cheval, il voie un instant sa cause en un péril extrême. C'est alors que Laetus, son général de cavalerie, resté jusque-là, dans une intention sans doute criminelle, spectateur inactif, donne vigoureusement avec sa troupe et décide la victoire. Peu de batailles ont été aussi meurtrières. Le champ du combat n'est qu'un « horrible monceau de cadavres de chevaux et d'hommes ; « le sang coule dans les deux fleuves, et tellement considérable « est le nombre des morts de part et d'autre que les forces de « l'empire en furent sensiblement amoindries ».

Albin s'est enfui dans une chaumière au bord du Rhône ; s'y voyant cerné, il se perce de son épée. Il est porté expirant à

Sévère, qui, après avoir pris longuement plaisir à contempler son ennemi vaincu, lui fait trancher la tête. Cette scène est retracée d'une manière saisissante sur une belle pierre gravée reproduite par Montfaucon (Sitppl. IV, pi. 19). sur laquelle se voit, entouré d'un grand nombre de soldats, un légionnaire apportant sur ses épaules le corps inanimé d'Albin devant Sévère, qui. d'un geste impérieux, semble donner l'ordre de le décapiter. On y remarque aussi un soldat tenant une pierre sur laquelle se lisent les lettres S-T* | G-M. D'après Spartien (XI), Sévère, monté sur le cheval d'Albin, aurait forcé le noble animal, épouvanté à la vue du cadavre de son maître, à le piétiner. La tête d'Albin est envoyée à Rome et fichée au bout d'un pieu en vue du sénat; son corps, resté plusieurs jours exposé devant la tente du vainqueur, est déchiré en lambeaux et jeté au Rhône.

M. de Ceuleneer, auteur d'un remarquable travail sur Septime Sévère, considère comme impossible l'emplacement de Trévoux, qui est à six lieues du Rhône. « Il faut », dit-il, « prendre des « distances moins éloignées » ; il croit ne pas s'écarter beaucoup de la vérité en disant que « les parties extrêmes de l'aile droite « de Sévère se trouvaient aux environs de Rochetaillée près de « la Saône, et celles de l'aile gauche à Neyron près du Rhône. « C'est entre Fontaynes et Rochetaillée que l'aile droite de Sévère « conduite par Marius Maximus refoula l'ennemi, et c'est entre « Neyron et Miribel que Sévère faillit perdre la bataille. De « Rochetaillée à Neyron, il y a une distance d'une bonne lieue » (Ouvrage cité, p. 101).

L'armée victorieuse entre à Lyon, proie abandonnée par le vainqueur à l'avidité du soldat, et l'opulente ville, défendue peut-être mais vainement par sa garnison, la cohorte XIII Urbana, est pillée, saccagée et livrée aux flammes (Hérodien), désastre duquel date une décadence dont elle ne se relèvera pas.

Les légions du Rhin ont, en n'entrant pas dans le parti d'Albin, particulièrement bien mérité de Septime Sévère ; elles sont toutes

du nombre de celles pour lesquelles l'empereur fit frapper des monnaies à leurs noms.

A la victoire remportée sur Albin se rapporte l'érection d'un autel consacré ss pour la conservation de Septime Sévère et de « toute sa famille aux Matrones Aufaniennes et aux Mères des « Pannoniens et des Delmates » : Aufanis Matronis et Matribus Pannoniorum et Delmatarum, c'est-à-dire aux divinités que Septime Sévère, inquiet des progrès d'Albin au commencement de la guerre, avait consultées dans sa route et qui lui avaient prédit le succès : « Son ennemi », avaient répondu les augures Pannoniens (Spartien, 51er». X), « ni ne tomberait vivant entre ses mains ni ne « s'échapperait, mais périrait près d'un fleuve ». Le personnage qui a élevé le monument, Titus Julius Pompéianus, est un tribun de la légion / Minervia de la Germanie Inférieure, une de ces fidèles légions du Rhin qui ont combattu pour Sévère. Renier (Mèl. d'èpigr., p. 152), a cru reconnaître en lui (opinion non partagée par M. Hirschfeld), le fils de ce Claudius Pompéianus, gendre de Marc Aurèle, qui repoussa l'offre faite par Didius Julianus de partager avec lui l'empire (Spartien, 8) et fut tué par ordre de Caracalla en 212; l'inscription, ne mentionnant pas Caracalla, quoique pourvu du titre de césar, serait selon lui de l'an 196. Découvert à Lyon, l'autel en question ne peut cependant y avoir été dressé qu'après la bataille. Caracalla, bien que déjà en possession du titre de césar, n'y est pas nommé à côté de son père et, en effet, ne devait pas l'être ; ce n'est pas lui que concerne la prédiction qu'il rappelle ; il n'a eu au commandement qui a amené l'heureuse issue du combat aucune part, il n'a pas à figurer nominativement sur une inscription destinée à célébrer la gloire du vainqueur. Un autre monument (Renier, ibid., p. 129) peut aussi avoir été motivé par la victoire de Sévère sur Albin ; c'est une inscription grecque-latine trouvée à Vaison et consacrée à Bélus en mémoire d'un oracle rendu à Apamée de Syrie : « A Bélus, directeur de la Fortune. Sextus a élevé cet

« autel en mémoire des oracles d'Apamée » ; l'auteur du monument, prenant lui-même la parole, ajoute : « Bélus, directeur de « la Fortune et maître de Mên, aura pour agréable cet autel que « j'ai donné et voulu ». Lorsqu'il était en Syrie comme commandant de la légion IIIP Scythica, en 179, Septime Sévère avait consulté Jupiter Bélus d'Apamée (Dion, 78, 8) et en avait reçu cette réponse : « Par les yeux et la tète semblable à Jupiter, par « la ceinture à Mars, par la poitrine à Neptune ». Cet oracle, qui lui annonçait la toute-puissance et la maîtrise des terres et des mers, s'est trouvé réalisé par la victoire de Lyon, qui le rendit seul maître de l'empire. Il lui fut sans doute agréable d'en rencontrer le souvenir sur la route qu'après cette victoire il suivit pour rentrer en Italie, et Sextus Varius, l'officier qui lui ménagea cette satisfaction, ne travailla pas en vain pour sa propre fortune, car il ne tarda pas à entrer dans la famille impériale en épousant Julia Soaemias, une des nièces de l'impératrice et la future mère d'Élagabal.

Un fait révélé par une inscription de découverte toute récente se rattache également à la guerre de 197. Pendant que les légions du Rhin combattent sous les murs de Lyon, des barbares de la Germanie sont venus assiéger Trêves ; la légion XXIIe Primigenia, envoyée par Sévère au secours de la ville arrive à temps pour la délivrer : In b(onorem) L. Septimii Severi pii Pertinacis Aiig(nsti) invicti Imp(eratoris) et M. Aurelii Antonini Caes(arù), legioni XXII Pr(imigeniae p(iae) [f(ideli)~\, honoris virtiitisq(iie) causa civitas Treverorum in obsidione ab ea defensa ( Korrespondenqblatt de Trêves, 1886, p. 140 et 185, note de M. Mommsen).

Si, sous Commode, les Gaulois ont pu vouer à Septime Sévère gouverneur de la Lyonnaise un amour plus vif que ne leur en avait inspiré aucun de ses prédécesseurs, ils ont maintenant des raisons meilleures encore de rendre à Septime Sévère empereur la haine que lui-même professe ouvertement à l'égard de la Gaule. La vengeance servant de prétexte à la rapacité, la Gaule et

l'Espagne, où Albin a encore après sa mort beaucoup de fidèles, deviennent le théâtre de proscriptions innombrables. La terreur y fait élever en l'honneur du redoutable maître plus de monuments que n'en ont jamais reçus de l'affection des peuples les meilleurs princes ; tandis qu'à Lyon se célèbrent des tauroboles, l'année même de la guerre, pour Sévère auguste, pour Marc Aurèle Antonin « césar et empereur destiné », pour Julia Augusta mère des camps, et plus tard pour Sévère et ses deux fils, l'un « auguste », l'autre « césar », Plautien, son digne favori et le digne instrument de ses cruautés intéressées, se voit décerner par l'assemblée des trois Gaules une statue à l'autel du Confluent.

Lyon n'en a pas encore fini avec les cruelles épreuves. En 201, Septime Sévère, exaspéré contre la turbulence des Juifs, a rendu une loi qui interdit sous peine de mort d'embrasser leur religion (Spartien, Sev., 17), et la mesure s'applique aussi à la religion chrétienne, qui d'ailleurs, en conséquence de la répugnance des Juifs pour le prosélytisme, en est seule atteinte. A en croire la tradition, son passage à Lyon en 208 pour se rendre en Bretagne devient l'occasion d'un massacre général des chrétiens ; dix-neuf mille martyrs, dont aurait fait partie saint Irénée, y scellent de leur sang le crime de s'être convertis au christianisme. Qu'Irénée ait été martyr, le fait est incontesté, mais la vérité est qu'on ignore les circonstances et même l'année de sa mort (De Ceuleneer, Id., p. 241).

Mais pas plus à Lyon qu'ailleurs les persécutions n'arrêteront les progrès d'une croyance qui puise dans la persistance de ses causes la force de son continuel renouvellement, et on croit pouvoir admettre qu'au commencement du troisième siècle il y avait dans l'empire romain à peine moins de cinq cent mille chrétiens. Déjà même les limites de l'empire sont trop étroites; le christianisme les a franchies et s'est répandu jusque dans le pays des Parthes et jusque dans l'Inde.

DE CARACALLA A DIOCLKTIEN De 211 à 284.

Pillé, saccagé, brûlé au moins en partie et plus profondément ruiné peut-être encore par la rapacité du chef que par celle du soldat, Lyon fait désormais peu de bruit dans le monde. La ville continue à être la capitale des trois provinces, la résidence de nombreux fonctionnaires publics et de nombreux vétérans, le siège de la représentation nationale, mais le commerce n'y jette plus d'éclat, quand même il ne doit pas s'être éteint entièrement. Plus d'inscriptions qui rappellent ces corporations naguère si florissantes, à présent désorganisées ! Peu et bientôt plus d'inscriptions de particuliers qualifiés; elles ont disparu avec l'aisance et le bienêtre. Celles qu'on trouve maintenant sont des épitaphes d'agents subalternes de l'administration publique attachés à Lyon par leur service; des épitaphes de vieux soldats qui, après leur libération, sont venus à Lyon vivre de leur retraite, ou bien des piédestaux de statues élevées à des empereurs ou à de hauts personnages à qui la crainte qu'ils inspirent fait rendre des honneurs.

Même dans le reste de la Gaule, ce pays si libéralement doté par la nature, il semble ne plus y avoir de richesse. La splendeur du culte impérial à l'autel national du Confluent a singulièrement pâli. Trop appauvries maintenant, les cités dont les délégués sont élus à la prêtrise ou à quelqu'une des fonctions de l'association, distinctions précédemment si pompeusement honorées, ne leur décernent plus de statues. Déjà les confiscations de Tibère et de Caligula avaient, dès les premiers temps de l'empire, fait passer dans le domaine impérial la plupart des meilleures propriétés; les confiscations de Septime Sévère y ont ajouté dans une proportion

telle qu'il a fallu créer une administration nouvelle de la fortune privée de l'empereur. Autant de sources à jamais taries pour la prospérité du pays.

Continuée et outrée par Caracalla, la politique recommandée par Septime Sévère à ses fils à son lit de mort : « enrichir les « soldats sans souci du reste », a porté les fruits qu'on en devait attendre. Le militarisme a pris une exagération effrénée. Tandis que le soldat a désappris toute discipline et pille à discrétion sur le pays romain, chaque général aspire, à l'aide des troupes placées sous son commandement, à devenir empereur; les armées ne sont plus pour garder les frontières, elles sont avant tout pour soutenir des luttes de compétition, et, pendant ce temps, les barbares font irruption de toutes parts. Sous le long et néfaste règne de Gallien, la majeure partie de l'Orient et en Occident la Gaule, la Bretagne et l'Espagne se sont rendues indépendantes, non pas tant pour se détacher de l'empire que pour se défendre elles-mêmes contre les invasions qui les pressent et vis-à-vis desquelles le gouvernement se montre impuissant ou indifférent. Naturellement, pour la Gaule le centre de cette défensive est sur le Rhin, et ainsi se prépare en faveur de Trêves le rôle métropolitain qui ne tardera pas à échapper à Lyon. Toute la Narbonnaise à la gauche du Rhône étant, paraît-il, restée fidèle aux souverains légitimes, comme le montrent des inscriptions découvertes à Grenoble, à Montélimar, à Tain et au village ardéchois d'Arras, Lyon se trouve être à la limite de l'empire gaulois et n'apparaît, pendant les quatorze ans de sa durée, de 260 à 273, sous les règnes successifs des deux Postumes, de Lélien, de Victorin, de Marius et des Tétricus, que par l'activité de son atelier monétaire, et il est digne de remarque que les produits de cet atelier sont notablement plus artistiques que ceux des ateliers de Rome. 11 n'est pas moins curieux d'y voir, après deux siècles d'interruption, la réapparition des monnaies au revers de l'autel du Confluent.

Sous la vigoureuse main d'Aurélien les États sécessionnistes ont

fait retour à l'unité romaine. Trouvant, après l'abdication de Tétricus, la frontière moins vigilamment surveillée, les Germains n'ont pas tardé à se répandre dans toute la Gaule . Probus vient au secours de la province. Il ne se contentera pas, comme on a fait jusqu'alors, de refouler chez eux les barbares; il s'efforcera de les enfermer sur le territoire romain et de les y poursuivre jusqu'à extermination. Son passage à Lyon est attesté par des monnaies de Lyon à la légende advenhis AugnsH (Collection de M. Etienne Récamier).

Au milieu de cette nuit confuse émerge en lumière un fait bizarre qui montre bien le désordre de l'époque, fait arrivé peutêtre à Lyon, plus vraisemblablement dans le nord de la Gaule ; il s'agit de la révolte de Proculus. Un jour qu'à la suite d'un repas Proculus jouait aux échecs avec plusieurs autres officiers, il a la chance de sortir roi dix fois de suite ; « Je vous salue Auguste », dit en riant un des convives, et. trouvant sous sa main un morceau de drap pourpre, il le lui jette sur les épaules. Les complices de cette plaisanterie ne tardent pas à envisager la périlleuse situation dans laquelle ils viennent de se mettre et. afin d'échapper au danger qu'elle leur crée, font confirmer par leur armée le choix du hasard (Vopiscus, Proculus, XIII). D'après le biographe, ce seraient les Lyonnais qui auraient poussé Proculus à se faire proclamer empereur des Gaules, « parce qu'ils supportaient « avec peine l'oppression que faisait peser sur eux Aurélien et « qu'ils avaient une grande peur de Probus » : Hortantibus Lugdunensibm qui et ab Aureliauo graviter contiisi videbantur et Probum vebementissime pertimescebant (Ibid.) Une médaille ferait allusion au supplice de Proculus, livré à Probus par les Francs chez qui il s'était réfugié. Sa tête s'y voit au-dessous du buste de Probus accompagné d'une Victoire ; au revers, le Génie de Lyon avec la corne d'abondance et le gouvernail. Malheureusement cette médaille est de pure invention.

Probus ayant, en 280, permis la liberté de la culture de la vigne.

cette culture, jusque-là restreinte à la Narbonnaise et à l'Aquitaine du sud, franchit les limites de ces provinces et se répand jusque dans le nord de la Gaule. Les rives de la Seine, celles de la Moselle même se couvrent de vignobles, dont les mérites seront, au siècle suivant , éloquemment célébrés en prose et en vers par l'empereur Julien et par le poète Ausone.

Inutile de dire que parallèlement au développement excessif de l'élément militaire et de ses conséquences malfaisantes : l'entière dépression de l'élément civil et l'état permanent d'anarchie armée, a marché le développement de la misère. Écrasés sous des charges accablantes, ceux qui possèdent ont meilleur compte de tout abandonner et de fuir chez les barbares, auprès de qui ils trouvent au moins une existence tolérable, ou de s'unir en troupes pour vivre de brigandage. Leurs bandes sont si nombreuses qu'il faut diriger des armées contre elles. Telle est la guerre dite des Bagaudes, dans laquelle Maximien, le futur collègue de Dioclétien, se distingue avec éclat. Jusqu'à quel point Lyon est-il atteint par les événements de cette époque troublée? On l'ignore.

DE DIOCLÉTIEN A LA FIN DE L EMPIRE De 284 à 476.

Nous voici arrivés à des temps nouveaux. A partir de Dioclétien et, bientôt après, de Constantin, la forme de l'empire subit dans toutes ses parties de profondes modifications. Dès l'an 292 a lieu un partage du monde romain entre quatre empereurs collègues dont chacun a sous ses ordres un préfet du prétoire, ce qui, lorsque le pouvoir se trouvera encore une fois en 324 concentré en une seule main, donnera lieu aux quatre préfectures répondant aux quatre grandes divisions qui alors constitueront l'empire : la

préfecture d'Orient, la préfecture d'Illyrie, la préfecture d'Italie, la préfecture des Gaules, celle-ci formée de quatre diocèses : la Bretagne, la Gaule, les Sept-Provinces et l'Espagne. Mais dès 297 s'effectue un remaniement général de la division des provinces telle qu'elle était demeurée depuis Auguste. Dans ce remaniement, la Lyonnaise est dédoublée en une Lugdunensis prima dont Lyon reste la métropole, et en une Lugdunensis secundo, qui a pour ville principale Rouen ; puis à ce changement vient, au siècle suivant, en 386, s'en ajouter un autre; la Lugdunensis prima cède sa partie occidentale à une Lugdunensis quarto, dite aussi Senonia à cause de Sens, sa ville chef-lieu, et la Lugdunensis secundo abandonne sa partie riveraine de la Loire jusqu'à l'Océan à une Lugdunensis tertio avec Tours pour capitale. La Lugdunensis prima appartient à la dioaecesis Galliarum sous le gouvernement d'un praeses, puis ensuite d'un consularis; elle se compose de trois cités : celle de Lyon, dans laquelle s'est absorbée dès le premier fractionnement de 297 toute la cité des Ségusiaves; celle d'Autun et celle de Langres. 11 y a à Lyon, à la fin du quatrième siècle, une caisse des deniers publics sous la garde d'un praepositus tbesaurorum, un atelier monétaire : moneta, et un atelier impérial de tissage : gynaecium , établissements placés chacun sous la direction d'un procurator ; il y a à Autun un gynaecium et une fabrique de cuirasses : fabrica loricaria ; à Mâcon une fabrique de flèches : fabrica sagittaria, et à Chalon une flotte de la Saône sous le commandement d'un praefectm ctassis Araricae Caballoduno.

353. Mort a Lyon de l'empereur Magnence. — En 350, Magnence, meurtrier de Constant, le plus jeune des fils de Constantin, s'est rendu maître de tout l'Occident à l'exception de l'illyrie. Battu en deux combats par Constance, autre fils de Constantin, en 351 à Murse sur les bords de la Save et en 353 à Mont-Saléon dans les Alpes Cottiennes. il se réfugie à Lyon.

Les soldats en petit nombre qui l'ont accompagné dans sa fuite décident entre eux de le livrer à Constance; ils le tiennent prisonnier dans la maison où il s'est arrêté, et à toute parole qu'il essaie de leur adresser ils répondent par le cri de « Vive Constance « Auguste! ». Se voyant trahi et abandonné, il se donne luimême la mort après avoir, dans le transport de son désespoir, tué tous ceux qui sont avec lui, ses proches, sa propre mère, son frère qu'il avait créé césar. Sa mort a lieu en août, le 10 ou le 1 1 ou au plus tard le 15. Une loi datée de Lyon fait connaître que Constance y était le 6 septembre.

357. Lyon attaqué par les Alamans. — Une armée romaine campée à Reims sous le commandement du césar Julien, une autre à Bâle sous celui du général Barbation s'apprêtent à opérer de concert contre les Alamans, qui, répandus en deçà du Rhin, ravagent au loin la Gaule. Une bande de ces barbares parvient à passer furtivement entre les deux armées et prend sa marche sur Lyon dans l'espoir de s'en emparer. N'ayant pu réussir, bien qu'arrivés à l'improviste, à surprendre la ville, ils dévastent le pays. Julien, à la nouvelle de cette irruption, envoie des détachements de cavalerie garder les défilés des chemins qu'ils seront obligés de suivre pour rentrer chez eux. Tous les pillards sont exterminés au retour, à l'exception de ceux qui passent près du camp de Barbation ; ce général, animé de malveillance à l'égard de Julien, crut devoir favoriser leur fuite.

383. Mort a Lyon de l'empereur Gratien. — Gratien, malgré ses grandes qualités, plutôt privées que politiques, et son éminente piété, n'était pas aimé des soldats. Il se les était aliénés, dit-on, par une partialité trop marquée pour les étrangers, à qui il réservait de préférence ses faveurs. 11 suffit à l'usurpateur Maxime, à peine proclamé en Angleterre, de se présenter dans la Gaule

pour la gagner tout entière à sa cause, bien que l'empereur y fût alors à la tête d'une armée avec laquelle il guerroyait contre les Germains. Gratien en vient aux mains avec son compétiteur et, en deux rencontres, se voit abandonné par ses troupes. Obligé de fuir, il cherche, avec un faible débris de cavalerie, à atteindre les Alpes, mais toutes les villes sur son passage lui ferment leurs portes. Poursuivi et rejoint à Lyon, il y est mis à mort.

Des écrivains postérieurs rapportent au sujet de sa fin quelques particularités extraordinaires. Un d'eux raconte que Maxime avait envoyé à sa poursuite son général de cavalerie Andragathe. Celuici, l'ayant atteint près de Lyon au moment où il venait de passer la rivière, se met dans une litière portée par des mulets, afin qu'il croie que c'est l'impératrice Laeta qui vient à sa rencontre. Gratien, vivement épris de sa jeune femme, à laquelle il est marié depuis peu, s'avance avec empressement sans prendre garde à sa sûreté, et Andragathe, sautant alors de la litière, se saisit de lui et le tue. On dit aussi que s'étant laissé persuader, à force de protestations et de serments, d'accepter un repas chez le gouverneur de la province et y étant même venu revêtu de l'habit impérial, il aurait été assassiné, au sortir de table, par ceux dont il venait d'être le convive. D'autres se bornent à dire qu'il fut tué après s'être laissé surprendre par les artifices de Maxime.

406, 407. Invasion des barbares. — Les Suèves. les Alains, les Vandales, les Burgondes franchissent, à Mayence, le dernier jour de l'an 406, la barrière du Rhin, vainement défendue par les Francs Ripuaires. D'autres peuplades font irruption par les Alpes. Pendant plus de deux ans. la Gaule est parcourue, dévastée, incendiée dans tous les sens. « Du Rhin à l'Océan, des Alpes aux Pyrénées, il « n'y a », dit saint Jérôme, au commencement de l'an 409, « rien « dont les Quades, les Vandales, les Sarmates, les Alains. les « Gépides, les Hérules, les Saxons, les Burgondes, les Pannoniens

« ne se soient rendus les maîtres ». « Quand tout l'Océan », ajoute la chronique de Prosper, « aurait inondé les Gaules, il n'y aurait « pas fait de si terribles ravages ». C'est l'usurpateur Constantin, proclamé en Angleterre, qui apporte la délivrance.

455. 456. Panégyrique de l'empereur Avitus, prononcé à Rome le 1" janvier 456 par Sidoine Apollinaire, son gendre.

458. Lyon gracié par l'empereur Majorien, a la prière de Sidoine Apollinaire. — Lyon, attaché à Avitus et excité à la révolte par le roi des Visigoths, a refusé de reconnaître Majorien. Assiégée et prise, la ville est soumise à une dure rançon et obligée de recevoir une garnison, dont elle a cruellement à souffrir. Majorien, après que son secrétaire, envoyé en avant à la tête d'une armée, a chassé de la province les barbares qui s'en étaient emparés, c'est-à-dire vraisemblablement les Visigoths et les Burgondes, vient à Lyon. Sidoine Apollinaire, qui déjà a obtenu pour lui-même son pardon, prononce alors devant l'empereur un panégyrique en vers dans lequel il implore sa clémence pour la ville ; il lui adresse, vers le même temps, un autre petit poème où il le sollicite de nouveau en faveur de sa patrie. L'empereur, fléchi, consent au soulagement de Lyon.

Malgré l'importance du service rendu à la ville, on ne peut, en entendant Sidoine Apollinaire prodiguer à Majorien et même à Ricimer des flots de louanges, s'empêcher de penser qu'il est bien prompt à oublier que c'est par le renversement et le meurtre de son malheureux beau-père que le chemin du trône vient d'être frayé à son successeur. On aimerait à retrouver ici en lui, à la place d'une telle absence de caractère et de dignité, un peu de cette fierté irascible dont on l'a vu donner en d'autres occasions si de regrettables preuves.

expose preliminaire 2 "> i

467. Sidoine Apollinaire mandé a Rome par l'empereur Anthémius. — Sidoine Appolinaire, retiré en Auvergne depuis le commencement du règne de Sévère en 46 1 , est mandé à Rome à l'avènement d'Anthémius afin de présenter au nouveau prince une supplique des Arvernes. Il y arrive par les chariots de la poste, mis à sa disposition, et y assiste au mariage de la fille de l'empereur avec le patrice Ricimer. Le Ier janvier de l'an 468, il prononce le panégyrique d'Anthémius. 11 est élevé à la préfecture de Rome et, peu de temps après, à la dignité de patrice.

471. Sidoine Apollinaire évêque d'Arvernie. — Sidoine Apollinaire se démet de ses dignités en faveur de son fils et est élu évêque d'Arvernie vers la fin de 471 ou en 472. 11 y meurt, après un épiscopat dignement rempli, vers l'an 488. Une copie de son épitaphe s'est conservée jusqu'à nous :

Sanctis contiguus sacroque patri Vivit sic meritis ApoUiuaris , Inlustn's titulis, pctens honore, Rector militiae forique judex, Mundi inter tumidas quietus undas, Causanim modérons subinde motus, Leges barbarico dédit furori ; Discordantibus inter arma regnis, Pacem consilio reduxit amplo.

Haec inter tamen et pbilosophando Scripsit perpetuis habenba saeclis Et, post ialia dona gratiarum, Summi pontificis sedens cathedram, Mundanos suboli refundit actus.

Quisque hic dum tacrymis Deuin rogabis Dextrum funde preces super sepulcrum, Niilli incognitus et legendus orbi Illic Sidonius tibi invocetur.

Au-dessous, cette date : XII hal(endas) septembres) Zenone imp(eratore).

476. — En 476 l'empire romain finit en Occident. Le royaume des Burgondes, parvenu alors à sa plus grande puissance, embrasse la Lyonnaise Première, la Viennoise, la Narbonnaise Deuxième, les Alpes Maritimes, la partie ouest des Alpes Grées et Pennines, la Séquanaise à l'exception de sa partie nord, la partie de la Lyonnaise Quatrième s'étendant jusqu'à Nevers, la partie de l'Aquitaine Première représentée par le Velay et le Gévaudan. Il s'étend de Nevers et de Langres à la Méditerranée et d'au-delà des Cévennes à l'Aar et aux Alpes.

DEVELOPPEMENT DE L HISTOIRE DES BURGONDES A PARTIR DE LEUR ARRIVÉE DANS LA GAULE

Nous extrayons ce supplément de Y Histoire des Burgondes, de M. Albert jahne (Halle, 1874), travail justement considéré comme le plus approfondi qui ait été écrit sur cette matière jusqu'à présent fort obscure.

En 407, les Burgondes participent à la grande invasion des barbares qui, au début de l'année, franchissent le Rhin, et, trouvant la Gaule dégarnie de troupes parce qu'en l'an 400 Stilicon a fait venir en Italie, pour résister aux Goths, toutes celles qui y avaient leurs cantonnements, s'avancent sans résistance jusqu'aux Pyrénées, puis, arrêtés par cet obstacle, se répandent dans les provinces environnantes. Mais, pas plus que les autres barbares leurs compagnons d'envahissement, ils ne réussissent alors à s'y fixer à demeure. Dès la même année, l'usurpateur Constantin, venu d'Angleterre avec ses légions, a repris tout le pays ; on l'y voit frapper monnaie à Trêves et à Lyon et, en 408, résider à Arles.

Une nouvelle invasion de barbares a lieu en 409 à l'appel de Géronce, général rebelle de Constantin ; elle ne fait que traverser la Gaule pour aller se joindre à l'armée que Géronce commande

en Espagne, où elle pénètre, à l'automne de 409, par les Pyrénées, que lui livrent des troupes infidèles. Elle se compose de Vandales, d'Alains et de Suèves ; les Burgondes n'en font pas partie. C'est seulement quelque années plus tard qu'ils reparaîtront de ce côtéci du Rhin.

En 413, les Burgondes reviennent dans la Gaule attirés par l'usurpateur Jovin, mais, battus avec lui, sont contraints de regagner leurs foyers. Toutefois, l'empereur Honorius, afin, sans doute, de consolider en leur en confiant la garde cette barrière de l'empire, si souvent forcée, les admet à se fixer à titre de sujets romains sur la rive gauche du Rhin, dans la partie de la Germanie Première représentée par les territoires de Worms, de Mayence et de Spire. Sous la conduite de leur roi Gondahar (Gonther, Gondicaire). ils immigrent au nombre d'environ 95,000 hommes, c'est-à-dire une population d'au moins 300,000 âmes. Ce n'est pas la nation entière; une petite partie reste sur la rive opposée.

Une des premières conséquences de l'établissement des Burgondes sur le territoire impérial est leur conversion au christianisme ; recevant des Romains, qui sont catholiques, la communication de la foi, c'est à la foi catholique qu'ils appartiennent, et ils y seront fidèles jusqu'à ce que, un demi-siècle ensuite, à l'exemple de leur roi Gondebaud, ils passeront momentanément à l'arianisme, pour revenir bientôt après, sous Sigismond, fils et successeur de Gondebaud, au catholicisme.

En 435, oubliant leur devoir et cédant à l'ambition de s'agrandir par des conquêtes, ils essaient de se rendre maîtres de la partie de la Belgique qui leur est voisine. Le patrice Aétius, gouverneur de la Gaule, secondé par le vaillant préfet du prétoire Avitus, le futur empereur, les bat cette même année et feint de leur accorder la paix , puis l'année suivante les fait attaquer à l'improviste par les Huns auxiliaires ; les Burgondes essuient une défaite telle que leur roi Gondahar, ses deux frères et toute la fleur de l'armée périssent sur le champ de bataille.

Sept ans après ce désastre, ils quittent, en 443, non de leur propre gré, mais transportés par Aétius, les fertiles contrées de la rive du Rhin pour la Sapaudie, c'est-à-dire la partie des Alpes s'étendant depuis le lac Léman et le Rhône au nord jusqu'à la haute Durance au sud y compris Genève , capitale du pays et résidence du roi, alors Gondeuch , l'un des fils de Gondahar, Grenoble, Embrun et vraisemblement toute la petite province des Alpes Grées et Pennines, et ils partagent, avec l'autorisation du gouvernement romain, les propriétés avec les habitants.

Sujets de l'empire comme auparavant , ils deviennent les gardiens intéressés des passes des Alpes, qui du côté nord-ouest, donnent accès à l'Italie, et, en 451, lors de l'invasion d'Attila, entré en Gaule au printemps de l'année à la tête de 500,000 barbares, ils combattent sous le commandement de leur roi Gondeuch dans l'armée romaine d'Aétius et coopèrent à la victoire par laquelle se termine, à Mauriacum, Méry-sur-Seine entre Châlons et Troyes, cette bataille de Titans. Puis encore, en 456, unis aux Visigoths d'Aquitaine, ils prennent part à la guerre des Romains contre les Suèves d'Espagne, achevée seulement dans les premiers mois de l'année suivante.

Aétius mis à mort en 454 par l'efféminé et imbécile Valentinien, les affaires de l'empire périclitent rapidement, et, plus elles s'accélèrent vers la catastrophe fatale, plus deviennent oppressives et intolérables les exigences du gouvernement; de leur côté, les grands propriétaires, surchargés d'écrasants fardeaux, et, du leur, les Burgondes, enhardis par la faiblesse du pouvoir suzerain, peuvent de part et d'autre songer à se soustraire à la domination romaine. En 4S7, après l'interrègne anarchique qui suit la mort d'Avitus, et tout de suite à l'avènement de Majorien, élevé au pouvoir le 1" avril de 457, les sénateurs, c'est-à-dire les décurions des cités de la Lyonnaise Première, concertent avec les Burgondes un partage amiable de leurs biens, à la condition pour ceux-ci d'occuper militairement le pays et de s'en constituer d'une manière

permanente les défenseurs contre l'empire. Cela a lieu vers la fin du printemps de 457, au retour d'Espagne de l'armée du roi Gondeuch ; les soldats s'établissent en garnison dans la province et le roi fait de Lyon, en remplacement de Genève, la capitale de son royaume. Mais les uns et les autres ont compté sans l'énergie d'un empereur digne des anciens jours de Rome, et, comme aucun après lui ne paraîtra plus sur le chancelant trône d'Occident, Majorien, dès qu'il le peut, c'est-à-dire après avoir promptement repoussé une invasion de Vandales débarqués en Campanie. s'avance vers la Gaule, et, en 4=^8, Lyon, assiégé et pris par l'avantgarde de ses troupes, est soumis à une dure rançon et obligé de recevoir une garnison de barbares des bords de la mer Noire. Nul doute que Gaulois et Burgondes n'aient été alors ramenés à l'obéissance, puisque dans la première moitié de 459 on voit ceux-ci employés comme troupes romaines contre les Visigoths, et nul doute aussi que pendant toute la durée du règne, l'exécution du partage ne soit restée interrompue.

Mais en 461 Majorien périt victime à son tour de l'ambitieux Ricimer, et aussitôt les Burgondes viennent mettre le siège devant Lyon, dont la faible garde, sans doute trahie au dedans, ne fait pas de résistance; de nouveau ils occupent la ville et toute la province et peuvent, cette fois, s'y fixer comme partageants et défenseurs sans qu'aucun des fantômes d'empereurs qui se succèdent jusqu'à la chute de l'empire soit en mesure de s'y opposer. Une des homélies qui, suivant M. Jahne, sont faussement attribuées à saint Eucher et appartiennent plus vraisemblablement au gaulois Eusèbe, fait allusion à ces événements. Il y est question de « deux « hostilités successives », d'un « noyau de barbares enfermés « de toutes parts qui se défendent à peine », d'un « peuple « irrésistible animé d'un esprit romain » et qui, « victorieux, use « de la victoire avec douceur » ; d'un « puissant chef d'armée et « puissant dominateur ». On reconnaît dans la première hostilité le siège de Lyon par Majorien, dans la seconde la reprise de Lyon

par les Burgondes, ces ennemis irrésistibles remplis d'un sentiment romain et cléments à la suite de leur triomphe ; dans la petite troupe cernée et incapable d'une lutte soutenue la garnison de mercenaires laissée dans la ville par Majorien ; dans le puissant chef d'armée et puissant dominateur le roi Gondeuch , qui , au grand profit de tous, substitue sa bienfaisante et protectrice domination à la domination tyrannique et impuissante de l'empire.

A la Lyonnaise Première ne s'arrête pas cette extension de la puissance des Burgondes, car l'impossibilité qu'elle se soit effectuée par-dessus la Viennoise, placée entre la Lyonnaise et la Sapaudie, implique nécessairement un développement parallèle sur cette province, qui n'apparaît, il est vrai, que deux ans plus tard, c'està-dire en 463, dans les Etats de Gondeuch, alors étendus jusqu'à la Méditerranée, mais dont la soumission aux Burgondes est une conséquence forcée de celle de la Lyonnaise Première et doit l'avoir immédiatement suivie, si même elle n'a eu lieu en même temps. C'est, du reste, ce qu'indique assez clairement Frédégaire, nommant comme territoires occupés par les Burgondes la Gallia comata et la Cisalpina, c'est-à-dire, dans le langage de cette époque, la Lyonnaise et la contrée comprise entre les Alpes et le Rhône.

Déjà la puissance burgonde , non entièrement indépendante , mais continuant à se reconnaître vassale au moins de forme de la suzeraineté romaine, s'est élevée" à l'égal de celle des Visigoths. Elle ne s'en tiendra pas là, et l'exemple donné par la Lyonnaise et tout de suite suivi par la Viennoise ne tardera pas longtemps à être imité par la Grande Séquanaise. Les Burgondes, appelés en 472 à disputer aux Alamans cette province, les repoussent dans la partie orientale et s'établissent eux-mêmes dans la partie occidentale. On voit de plus par les détails de la guerre des Romains contre les Visigoths de 470 à 475 vers la fin de laquelle les Burgondes, conduits par leur roi Chilpéric frère et successeur de Gondeuch, vont au secours de la capitale des Arvernes, que leur domination s'étendait déjà en 470 jusqu'à la ville de Nevers dans

la Quatrième Lyonnaise , et de plus encore par les signatures épiscopales du cinquième concile tenu à Arles en 475 et continué par celui de Lyon de la même année, que dès auparavant elle embrassait aussi des villes de la Narbonnaise Deuxième et des Alpes Maritimes et vraisemblablement ces deux provinces entières.

Quant aux conditions du partage intervenu entre les Burgondes et les sénateurs des cités de la Lyonnaise Première en 457, conditions sans doute les mêmes que celles des partages subséquents dans la Viennoise , la Narbonnaise Deuxième, les Alpes Maritimes, une partie de la Lyonnaise Quatrième et de la Maxima Sequanorum, on n'a d'informations que celles qui se trouvent dans la loi des Burgondes du roi Gondebaud, et voici ce que nous apprend cette loi, qui toutefois n'énonce pas de date à l'égard du partage : « Que le peuple des Burgondes a reçu deux « tiers du territoire, c'est-à-dire des terres cultivées, un tiers des « esclaves et la moitié de chaque ferme et des vergers ; que les « bois d'affouage, les pâturages sont restés possédés ab indiviso « entre Romains et Burgondes, avec cette stipulation que si l'un « vient à défricher une partie de bois ou de vaine pâture, il « devra céder à l'autre une égale partie de bois ou de pâtu- « rage ». — « Faramans » (fabr m'ànner) est le nom donné aux Burgondes appelés au partage ; celui d' « hôte » (bospes) s'applique également au Burgonde et au Romain. Puis en 501 une loi nouvelle apporte des modifications à ce premier arrangement ; elle spécifie, comme changement à l'ancienne base de partage, « que les nouveaux immigrants n'auront plus droit aux esclaves « et recevront, au lieu des deux tiers, la moitié seulement des « terres soumises à la culture ».

Il faut sans doute comprendre par ces parts des deux tiers et de la moitié, non pas que chaque propriétaire romain ait abandonné à un Burgonde les deux tiers ou la moitié de sa propriété, mais que ces parts ont été divisées en un certain nombre de lots (sortes)

d'une contenance déterminée adjugés par la voie du sort à autant de Burgondes. Dans le passage ci-dessous cité de Sidoine se plaignant d'avoir à subir dès le point du jour, « comme s'il était », dit-il. « le mari de leur nourrice », plus de dix visites de barbares puant l'ail et le beurre aigre, il s'agit vraisemblablement de Burgondes à qui ont été assignées des sortes prises sur ses biens et qui viennent, tous les matins, lui présenter leurs devoirs.

Mais comment les sénateurs, c'est-à-dire les grands propriétaires gallo-romains, ont-ils pu être amenés à solliciter eux-mêmes un partage dans des conditions aussi inégales et aussi désavantageuses que le sont en apparence celles du premier partage et des partages suivants antérieurs à 501? 11 fallait donc, pour qu'ils en vinssent à une telle extrémité, que leur situation fût bien désespérée. Elle était, en effet, désespérée et terrible au-delà même de ce que l'imagination peut concevoir. Pour s'en faire une idée, on a à se représenter ce qui alors se passe un peu partout : des villages entiers se mettent sous la conduite de chefs militaires afin de résister à main armée aux percepteurs ; des populations entières abandonnent, devant des exigences impossibles à satisfaire, biens et foyers et s'unissent en innombrables bandes de bagaudes; on a à se reporter aux descriptions assombries fournies par la loi de Valentinien III de 450 touchant la remise des impôts, et, en ce qui concerne particulièrement la Gaule, aux doléances navrantes des témoins de ces tristes temps, Orose, Ammien, Sidoine, Priscus, Salvien et autres. « Les habitants de la Gaule soupirent après la « venue des barbares et en sont à envier le sort des captifs » ! Les sénateurs, autrement dit les curiales, sont chargés du recouvrement des impôts dans leurs cités et en sont responsables; obligés de pressurer des gens réduits à la dernière misère, ils sont l'objet de la haine et de l'exécration de tous; représentants de la richesse, ils sont le point de mire des bandes de pillards qui répandent autour d'elles la terreur. Et ils sont curiales obligatoirement, et ils ne peuvent ni aliéner aucune partie de leurs biens,

ni diminuer le nombre de leurs esclaves . ni s'éloigner, et une curie voisine devient-elle insolvable, ils sont tenus de payer pour elle. Leur possession est illusoire. Leur existence , sans cesse menacée, est une transe perpétuelle. En cédant en partage, pour s'affranchir de tant d'horribles maux, deux tiers de leurs terres en culture , qui certainement ne forment pas la plus considérable partie de leurs biens, ils concluent un marché à leur avantage ; ils s'assurent la tranquille jouissance du tiers qu'ils conservent, et, n'étant plus agents du fisc, n'encourent plus ni jalousie ni haine ; en cas d'attaques contre les riches, ils ont dans leurs hôtes, laboureurs soldats, une garde de leurs personnes et de leurs propriétés. Il ne faut pas non plus oublier de dire que les Burgondes joignent au renom de la bravoure celui de se distinguer des autres barbares par la douceur de leur caractère et qu'ils sont de tous les plus romanisés. De leur côté, l'acceptation du rôle de défenseurs des provinciaux contre la domination romaine est un acte de rébellion non exempt de dangers, car l'empire n'est pas encore, en 457, tellement tombé bas qu'il soit entièrement incapable d'un retour offensif, témoin l'action vigoureuse de Majorien. Deux tiers des terres dans le partage ne sont pas de trop pour une si lourde tâche. Lors de leur transport dans la Sapaudie en 443, ils avaient été autorisés à prélever sur les biens de l'habitant une part de sol cultivable équivalente à la solde qu'ils recevaient auparavant comme légionnaires romains. Appelés maintenant par les provinciaux de la Lyonnaise Première pour s'établir chez eux en permanence et les défendre contre l'empire, il est juste qu'ils reçoivent une part pouvant représenter à la fois la solde nécessaire à leur subsistance et le salaire de leur patronage.

Mais bien différentes sont les circonstances dans les partages postérieurs à 501. Délivrés des impôts et de l'empire, les propriétaires ne demandent pas de partage, et les nouveaux immigrants sont vraisemblablement ces « traînards » de la nation attardés depuis 413 sur la rive droite du Rhin, qui, voyant la prospérité

des affaires de leurs anciens compatriotes, viennent rejoindre pour en avoir leur part. A cette prospérité ils n'ont en rien contribué et ne sauraient être sans injustice aussi favorablement traités que ceux qui l'ont faite. Les partages antérieurs ayant déjà disposé des biens des plus riches propriétaires, ils auront à partager avec des propriétaires moindres et la moitié seulement des terres entrera en partage. Gondebaud pourra dire dans sa loi, dont le but est d'empêcher l'oppression des Romains par les Burgondes, qu'il ne fait pas de différence entre ses sujets et les traite tous, tant Burgondes que Romains, sur le pied de l'égalité.

Pour ce qui est des conditions du partage de 457 et des partages subséquents antérieurs à 501, nous n'avons pas entièrement suivi M. Jahne. Contrairement à ce qui vient d'être exposé, l'historien des Burgondes explique que le partage de 457 aurait été de la moitié seulement; puis, que les Burgondes, augmentant leurs prétentions en conséquence de l'accroissement de leur puissance, auraient exigé dans les partages suivants les deux tiers ; Gondebaud, par la loi de 501 faite dans le but d'adoucir la rigueur de ces conditions et d'établir l'égalité entre barbares et Romains, en serait revenu aux stipulations du partage de 457, c'est-à-dire au partage par moitié.

Les Burgondes d'après Sidoine Apollinaire et d'après la loi de Gondebaud. — Sidoine Apollinaire (Carm., XII), nous a laissé une peinture expressive de ces hôtes des Romains, ou, comme il les appelle, leurs « patrons » : énormes géants de sept pieds, aux épaisses chevelures graissées de beurre rance, couverts des dépouilles des bêtes sauvages, grands mangeurs, grands buveurs, bourrés dès l'aurore d'ail et d'oignons et parlant un idiome inintelligible. Presque toujours ivres, ils chantent à tue-tête, tout le jour durant, en battant bruyamment le bois ou le fer, — car ils sont la plupart charpentiers ou forgerons, — leurs refrains barbares

EXPOSÉ PRÉLIMINAIRE 2ÔI

« Heureuses les oreilles non obligées d'entendre leurs chants « discordants ! Heureuses les narines que ne blesse pas, dix fois « au moins chaque matin, l'odeur empestée de leur abord! » :

Frfices oculos tuos et aures, Felicemque libet vocare nasum Cui non allia sordidaeque caepae Ructant mane nova decem apparatus !

A cette peinture tracée par un raffiné gallo-romain, M. Caillemer (les Burgondes dans le Lyonnais au milieu du V" siècle, mémoire lu comme discours de réception à l'Académie de Lyon, dans la séance publique du 26 juin 1877). en oppose une autre qui, bien que moins humoristique, est à la fois plus attrayante et non moins vraie : « On se représente volontiers », dit-il, le « Burgonde du Ve siècle comme une sorte de Nemrod vivant « dans les forêts et toujours en quête des bêtes fauves qui peu- « plaient les solitudes de la Gaule; on ne le voit qu'armé de son « arc et de ses flèches, au milieu des aboiements des chiens et « de l'agitation des faucons. Ce n'est pas ainsi que le Burgonde « nous apparaît dans les lois de Gondebaud. A peine a-t-il « reçu son lot d'immeubles, qu'il s'empresse de construire une « maison au milieu d'une cour; sur cette cour ouvrent des « écuries , des étables qui renferment de nombreux troupeaux ; « à peu de distance est le jardin dans lequel le Burgonde cultive « des arbres fruitiers et des légumes. Le domaine ou villa, outre « les constructions et les vergers, comprend des landes et des « prairies dans lesquelles paissent les troupeaux. S'il y a une « forêt à proximité, le Burgonde y conduit son bétail pour qu'il « se nourrisse de la feuille des arbres et du gland des chênes. Il « exploite la forêt pour chauffer sa maison et réparer ses immeu- « blés. Mais ce qu'il estime par-dessus tout c'est la terre cultivable, « l'ager, qu'il divise en terres à labour et en vignobles. Il n'en « a jamais assez, et il met beaucoup d'ardeur à défricher ses forêts

« et ses landes afin de pouvoir planter de nouvelles vignes et « semer de plus grandes quantités de blé. La propriété est soi- « gneusement délimitée par des bornes, qu'il est interdit de dépla- « cer sous peine de perdre la main. Les champs, les prés, les « vignes sont, de plus, entourés de solides clôtures qui en fer- « ment l'accès aux troupeaux du voisin. Il y a même des gardes « ou messiers préposés par le maître à la défense des récoltes « contre les pillards et les maraudeurs. Des bêtes fauves, le « Burgonde n'a nul souci ou du moins s'il s'en inquiète c'est « qu'elles compromettent la sécurité de ses biens. 11 leur fait la « guerre, mais seulement au moyen de pièges; les flèches qui « doivent tuer les loups sont lancées, non par la main du chasseur, « mais par des arcs disposés habilement sur le sol et tendus de « telle manière que le moindre contact fait partir les projectiles « (amis occiàendorum luporum studio positus). Le soir, pour se « délasser des fatigues de la journée, le Burgonde prend une « cithare et un archet, et il chante quelques airs nationaux ou bien « des fragments de la grande épopée burgonde, l'iliade des Ger- « mains, les Niebelmtgeii. Voilà le Burgonde transformé par la « division des terres, le vrai Burgonde de la fin du Ve siècle, « celui dont le législateur s'occupe avec soin.

« Quelques riches seigneurs continueront de chasser à courre ; « ils auront des chiens et des faucons, et, pour protéger contre « les voleurs leurs meutes et leurs fauconeries, ils demanderont « que l'on applique les pénalités les plus singulières : Fur convictus « coram omni populo poster ior a canis osculetur ; sex uncias carnis « acceptor super testones furis comedet. Mais ces lois n'intéressent « plus la majorité des Burgondes, et elles disparaîtront lors de la « révision de Gondebaud ».

Admis dans l'empire depuis 413, en étroit contact avec les Romains depuis 443, et comme hôtes et défenseurs depuis 4S7, les Burgondes n'ont pas eu à attendre la chute du trône d'Occident pour arriver à l'état où nous les montre le consolant tableau qui

vient d'être déroulé sous nos yeux. Tandis que dans les pays restés soumis à la puissance romaine, les populations se débattent dans la misère et dans l'anarchie sous l'écrasement d'une oppression impitoyable, dans les Etats burgondes s'épanouissent le travail pacifique et le contentement du bien-être, et c'est merveille de voir un prince barbare, un chef d'armée, le roi Gondebaud, se transformer en législateur afin d'assurer la concorde entre ses sujets de nationalités différentes, préférer à la gloire des armes le développement de l'agriculture, inscrire sur ses monnaies les mots PAX ET ABVNDANTIA et s'efforcer de réaliser les promesses de cette devise. Nouveau Probus et son émule en idéal humanitaire non moins qu'en vaillance, il partage avec lui cette magnanime illusion de croire à la possibilité de la suppression des guerres : « Ne vous paraît-il pas », écrit-il à l'évêque de Vienne Avitus. « qu'elle est réellement venue cette époque annoncée par l'Ecri- « ture, où les hommes, cessant de combattre les uns contre les « autres, échangeront leurs épées contre des fers de charrue, leurs « lances contre des faucilles...? ». Arien, il s'associe aux œuvres de bienfaisance des évêques catholiques , honore de son amitié plusieurs de ces évêques, sachant même très bien qu'ils conspirent contre lui, permet et préside des conférences entre prêtres catholiques et prêtres ariens, s'oppose à l'intolérance et aux persécutions, couvre d'une protection égale arianisme et catholicisme, laisse élever dans la foi catholique ses nièces dont l'une sera la femme de Clovis, et ses fils dont l'un sera son successeur, et fait régner dans ses Etats comme dans sa maison la liberté de conscience.

« Par son action civilisatrice », dit M. Jahne, « et surtout par « la législation qu'il a donnée à ses sujets, Gondebaud s'est élevé « dans l'histoire un monument impérissable, que les actes sombres « de sa vie mettent dans une lumière d'autant plus resplendis- « santé ».

Malheureusement, le royaume amené par Gondebaud à un si florissant état n'était pas prédestiné à une longue existence. En

534, peu d'années après la mort de ce grand prince, il passe, tout en conservant ses lois et ses magistrats, sous le sceptre des Francs, déjà maîtres de la partie de la Gaule qu'avaient possédée les Visigoths. Dans l'intérêt de la civilisation et du bonheur des peuples, il eût été grandement préférable que ce fussent les Burgondes, non pas les Francs, qui eussent étendu leur domination sur la Gaule entière. De tous les barbares, ils étaient de beaucoup les plus humains et les plus avancés en civilisation. C'est de leur loi, adoptée par les Gallo-romains, qu'est sortie, telle qu'aujourd'hui encore elle existe chez nous, la constitution de la famille. La loi franque est restée étrangère à cette question, et la loi romaine, en accordant au père une autorité absolue et en ne laissant ni à la femme ni au fils aucun droit, sacrifiait la nature au principe aristocratique. « La loi des Burgondes », dit M. Valentin Smith (Loi Gombette, Lyon, 1888, préface), « la première loi « barbare qui ait été publiée, a devancé le code Justinien dans « plusieurs de ses dispositions les plus libérales et les plus bien- « faisantes. Inaugurant la fusion de la civilisation romaine avec « l'esprit germanique, fécondée par le sentiment chrétien, elle a « préparé la voie ou . pour mieux dire . donné naissance à la « société moderne et à la nationalité française, qui en est la « plus complète manifestation ».

Comment se fait- il que ce qui restait encore aux Romains dans la Gaule, la partie des Armoriques indépendante, les royaumes visigoth et burgonde déjà si fortement établis aient pu succomber sous la petite nation des Francs? C'est ici surtout qu'il y a à se défier des apparences et à voir qu'elle a été en réalité l'action des Francs dans la conquête de la Gaule. Assurément, la peu nombreuse peuplade sur laquelle régnait Clovis à la mort de son père n'a pu lui fournir des forces suffisantes pour lui permettre de subjuguer la vaste et populeuse contrée qui s'étend de la mer du Nord aux Pyrénées. Il a fallu au petit chef barbare, si habile et vaillant qu'il pût être, l'assistance de

quelque puissant associé. Assez clairement, du reste, on aperçoit comment se sont passées les choses. Ce sont les Gallo-Romains qui, dans leur propre intérêt, d'eux-mêmes d'abord, ensuite poussés et dirigés par leurs évêques, ont préparé, facilité, aidé en large mesure, par des intelligences secrètes, par des alliances, par des accessions volontaires, par de considérables effectifs des leurs ostensiblement adjoints à l'armée franque, toutes les conquêtes de Clovis, celles des parties encore soumises à l'empire pour se soustraire à une oppression devenue intolérable, celles des royaumes visigoth et burgonde pour s'y assurer en les arrachant à l'arianisme le dessus sur les barbares, et ont ainsi amené à leur profit l'unification de la Gaule sous une seule et même foi. Clovis n'a guère été rien de plus qu'un instrument acquis aux évêques gallo-romains par une communauté d'intérêts. Le fruit de la conquête a été pour lui le sceptre, pour eux l'influence directrice, fondée sur la reconnaissance de leur obligé, sur l'ascendant de leur supériorité morale et aussi sur leur force réelle. Représentants de l'élément romain, maîtres de grands territoires qui ne relèvent que d'eux, de populations qui ne sont sujettes que d'eux, ils sont des souverains temporels en même temps que des chefs spirituels. Leur puissance, formée de ces deux éléments, égale, si même souvent elle ne surpasse, celle du roi.

Tombeau d'Aléthius, a Charmes. — Une inscription qui se voyait, il y a quelques années, sur un grand et beau sarcophage, dans une vigne au bord du Rhône, près du village de Charmes dans le département de l'Ardèche (Allmer, Qiieiques Inscriptions antiques, Vienne 1858 ; Rouchier, Histoire du Vivarais, 1862, p. 294), était l'épitaphe en vers d'un noble Lyonnais, mort avancé en âge, après avoir marqué à Lyon parmi les plus notables et y avoir été, à ce qu'il semble, chef de la curie. En réunissant les premières lettres des dix vers qui composent le texte, on trouve

qu'il s'appelait Aléthius et qu'il était qualifié de C(larissimm) V(ir), titre qui était, à l'époque où il vivait, celui des sénateurs romains de troisième classe.

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Dessin de M. Aue. Allmer.

Aevi ingens, genus cgregium atque ordine priuceps,

Lugduni procerum nobile consilium, Exacto vitae transcendit ad aethera cursu,

Terrènum tumulo dans, animam superis.

Hic patris reliqua gêner ac pia filia condunt

Ignara ut non sint saecla futura sui, Usurae lucis natus melioribus annis,

Sex lustra exegit non brève ter spatium. Civis qui f uer it et quo nomine diclus

Versibus in primis ordine prodit apex.

« Vénérable par son âge, illustre par sa naissance et le premier « de son Ordre, il fut l'ornement et l'arbitre de la curie de Lyon. « Ayant achevé sa course dans la vie, il prit son essor vers les « cieux , donnant à Dieu son âme , au tombeau sa terrestre « dépouille. Son gendre et sa fille renfermèrent pieusement ses

« restes dans ce monument afin de sauver de l'oubli des âges « futurs la mémoire de ce père chéri . Venu au monde en des « temps meilleurs , il prolongea sa carrière jusqu'au terme de « quatre-vingt-dix ans. Si vous voulez savoir ce qu'il fut comme « citoyen et quel était son nom, le commencement des vers qui « précèdent, en les suivant dans leur ordre, vous le fera con- « naître. »

Une date effacée se lisait tout à la fin au-dessous de l'encadrement de moulures renfermant le texte métrique et mentionnait une date consulaire au nom d'un PAVLus ou d'un PAVLiuus, ce qui fixerait la mort de notre personnage à l'une des années 325, 334, 352, 496, 498 ou 512. M. l'abbé Rouchier, à qui nous empruntons le déchiffrement et la traduction ci-dessus, a cru lire PAVLVS et s'exprime ainsi (p. 296) : « Les fastes consulaires mentionnent deux consulats de Paulus, l'un en 496.. l'autre en 512. Auquel des deux se rapporte l'inscription? Le texte nous permet d'affirmer avec certitude que c'est au second. Le quatrième distique, en effet, établit un contraste entre les deux termes de la carrière du sénateur Aléthius, entre les premières années de sa vie, qui furent des années heureuses et tranquilles, et l'époque de sa mort, qui dut arriver en des temps agités et calamiteux : Usurae huis natm melioribws annis \ Sex lustra exegit non breveter fpatinm. Or ce contraste ressort de l'examen des faits de la manière la plus frappante si on adopte la date du second consulat de Paulus. Placée en l'an 512, la mort d'Aléthius coïncide avec les guerres sanglantes qui désolèrent nos contrées après la bataille de Vouglé. D'un autre côté, en remontant quatre-vingt-dix ans en arrière, durée de la vie de notre personnage, on voit que sa naissance en 428 coïncide avec l'état florissant des Gaules sous le gouvernement d'Aétius. Le contraire arrive si on prend pour point de départ le premier consulat de Paulus. Cette date reporte en 406 la naissance d'Aléthius et place sa jeunesse tout juste au milieu des ravages de la grande invasion des barbares, tandis

qu'elle fixe la fin de sa carrière en l'année 496, c'est-à-dire durant le règne paisible et prospère d'Alaric II. II ne saurait donc y avoir doute : la date inscrite sur le sarcophage de Charmes est bien celle du deuxième consulat de Paulus, c'est-àdire de l'an 512. Le prince qui régnait alors sur les Burgondes était le roi Gondebaud ».

Le sarcophage appartenait à une époque beaucoup plus ancienne, le second ou le troisième siècle; mais la forme des lettres était bien celle des quatrième et cinquième siècles.

M. Edmond Le Blant (Inscr. chrétiennes de la Gaule, IL p. 197) pense de préférence au consulat ou à un post-consulat de Paulinus Junior : « L'année 534 », dit-il, « où ce personnage reçut les « faisceaux, fut marquée par l'invasion des Francs dans la Bour- « gogne. Les mots natm melioribus annis contiendraient donc une « allusion aux maux de la conquête ».

C'est aussi à Paulinus Junior que s'arrête M. Jahne (II, p. 55) et voici qu'elle réflexion il fait à ce sujet : « D'autant plus « sont pauvres les documents sur Lyon aux derniers temps « de l'indépendance de la Burgondie, d'autant plus est digne « d'intérêt l'inscription d'un tombeau qui se voit à Charmes « sur la rive droite du Rhône, au-dessous de Valence ; c'est l'épi- « taphe d'un Aléthius, du reste inconnu, mort en 534 ou 535. « Ce personnage, d'origine gallo-romaine, appartenait à une des « premières familles sénatoriales de Lyon et y avait rempli, « parmi les notables gallo-romains (ou peut-être parmi les grands « des Burgondes), par ses lumières et ses conseils, un rôle préé- « minent ; puis, tombé dans le malheur à la suite de la chute « de l'indépendance du royaume, était mort dans la retraite ».

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