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LYON CHRETIEN

L'ère des persécutions close, le christianisme a fait des progrès immenses et n'a pas tardé, devenu puissant, à devenir oppresseur. En vain un prince éclairé, l'empereur Julien, s'efforce-t-il, pendant la courte durée de son règne, en prenant la défense du paganisme violemment persécuté et en cherchant à introduire la tolérance, de résister à l'esprit dominateur de la religion conquérante , ses successeurs, moins clairvoyants, n'aperçoivent pas la faute qu'ils commettent en subordonnant le pouvoir civil au pouvoir religieux et se précipitent d'eux-mêmes à l'asservissement. Gratien , dès son avènement en 375, abandonne volontairement le titre de souverain pontife, c'est-à-dire la prérogative impériale qui le faisait chef de la religion. Théodose, son successeur, va plus loin encore dans la voie des abdications et de l'effacement; en 390, obéissant, serviteur docile, aux ordres de févêque Ambroise, il se soumet, huit mois durant, à une humiliante pénitence publique ; la raison apparente est l'expiation d'un massacre; la signification véritable est le spectacle de l'empereur courbant publiquement son front sous la verge du prêtre : l'éclatante prise de possession de la souveraineté par la théocratie. Le triomphe de l'Église est complet; c'est elle qui désormais, au-dessus des empereurs et des rois, gouvernera le monde. L'État ne sera plus maître chez lui ; le clergé forme un état dans l'État et prétend à la place supérieure.

Depuis saint Pothin et saint Irénée, le siège de Lyon a vu se succéder une longue suite d'évêques, et beaucoup d'entre eux sont des hommes éminents par leur piété ou par leur savoir. Dans cette série de prélats, la plupart béatifiés, émergent en lumière quelques figures particulièrement vénérables; saint Just, d'abord prêtre à Vienne, se retire, après un épiscopat rempli avec un grand

renom de sainteté, dans les solitudes de la haute Egypte et y meurt ; saint Patient et saint Rustique déploient en secourant les malheureux, l'un par ses largesses dans une famine cruelle, l'autre par le rachat de nombreux captifs à la suite d'une guerre, un zèle qui leur acquiert le droit de prendre place parmi les hommes réellement vertueux; ils attachent à leur mémoire une couronne radieuse de bénédictions éternelles. Cependant ce n'est pas le siège de Lyon qui tient alors le premier rang, c'est celui de Vienne. L'évêque de Vienne Avitus, dominant par son habileté les événements de son temps et décidant des destinées des Francs par le mariage de Clovis, remplit un rôle, non irréprochable, mais à la grandeur duquel l'épiscopat de Lyon n'a rien à mettre en parallèle.

Dès avant la fin du quatrième siècle, une île, devenue déserte à la suite des invasions, l'île Barbe, aux portes de la ville, a donné asile à de pieux anachorètes; il s'y est formé un monastère qui n'a pas tardé à être célèbre.

Quant aux inscriptions certainement chrétiennes et pourvues de dates, les plus anciennes ne sont que du quatrième siècle; mais d'autres peuvent remonter à un temps beaucoup plus ancien. Les parents qui ont déposé les restes de leur fils dans un riche sarcophage de marbre sur lequel est représentée Ariadne rappelée à la vie par le bruyant cortège de Bacchus, croyaient assurément à la résurrection. Étaient-ils pour cela chrétiens? il n'est pas impossible qu'ils l'aient été. C'est un symbole de résurrection que nous montre la figure du croissant fréquente sur les stèles funéraires ; étaient peut-être chrétiens quelques-uns de ceux dont les tombes ont été marquées de ce symbole, qui toutefois se rencontre le plus souvent sur des sépultures manifestement étrangères au christianisme et ferait volontiers penser à des adorateurs de Mithra. Une femme, louée dans son épitaphe d'avoir été adfedionis plena' erga onmes bomines, peut bien avoir été chrétienne. On trouve assez fréquemment dans les textes funéraires, notamment à la fin

des lignes courtes, de petites palmes qui paraissent ordinairement faire office de ponctuation. M. Camille Jullian, parlant dans ses Inscriptions de Bordeaux (p. 222 et suiv.). de l'épitaphe d'un jeune enfant sur laquelle se voient des palmes, une couronne et des poissons qui lui semblent être des dauphins, s'exprime ainsi : « Doit-on toutefois regarder l'enfant Romanus mort à trois ans « et son père comme des adeptes de la foi chrétienne? Il faudrait, « pour le faire, qu'il fût bien prouvé que les trois symboles, la « palme, la couronne, le dauphin, ne se soient encore rencontrés « que sur des tombes évidemment chrétiennes. Je ne pense pas « que cette démonstration ait été jamais faite, et je crois, au « contraire, avec M. Le Blant, l'auteur des Inscriptions ebrè- « tiennes de la Gaule, que chacun de ces signes apparaît sur des « tombeaux qui ne sont pas ceux de chrétiens ».

Ce qui est certain c'est qu'il y a eu de bonne heure des chrétiens à Lyon, puisque le martyre de l'an 177 en fait foi,, mais ce n'est que tardivement que des indices de christianisme se révèlent clairement sur nos épitaphes.

Peut-être doit-on attribuer à une précoce introduction du christianisme la rareté à Lyon des monuments mithriaques. Déjà, au sujet du taurobole offert à la Mère des dieux , la Cybèle phrygienne, pour Antonin le Pieux, nous avons eu l'occasion de noter le mouvement qui, dès cette époque, poussait avec force les esprits vers les religions de l'Orient. Une autre de ces religions étrangères qui ont trouvé en Occident un favorable accueil est celle du dieu Mithra, le Soleil chez les Perses. « Un dieu oriental « surtout », dit M. Renan dans son Marc Aurèle, « balança, un « moment, la fortune du christianisme et faillit devenir l'objet « d'un de ces cultes à propagande universelle qui s'emparent de « portions entières de l'humanité... On entendit pour la première « fois parler de Mithra dans le monde gréco-romain vers l'an 70 « avant J.-C. ». Mais au deuxième et au troisième siècle seulement le mithriacisme prit une extension extraordinaire. Ses ressemblances

avec le christianisme étaient nombreuses ; elles étaient, de plus, « si frappantes que le bon saint Justin et Tertullien y voient un « plagiat satanique. 11 avait le baptême, l'eucharistie, les agapes, « la pénitence, les expiations, les onctions. Ses chapelles ressem- « blaient fort à de petites églises. Il créait un lien de fraternité

« entre les initiés A beaucoup d'égards, il ressemblait à la

« franc-maçonnerie; il y avait des grades, des ordres d'initiation « portant des noms bizarres, des épreuves successives, un jeûne « de cinquante jours, des terreurs, des flagellations. Une vive piété « se développait à la suite de ces exercices. On croyait à l'immor-

« talité des initiés, à un paradis pour les âmes pures On peut

« dire que si le christianisme eût été arrêté dans sa croissance par « quelque maladie mortelle le monde eût été mithriaste ».

Non, croyons-nous, le christianisme fût-il mort en bas-âge, le monde ne fût pas pour cela devenu mithriaste. Un pur ascétisme, sans autre perspective de félicité future que celle déjà offerte par l'Elysée des Grecs, eût bien pu, comme d'ailleurs il réussit à le faire, attirer à lui un considérable nombre de fervents et de fanatiques, mais eût été impuissant à passionner l'humanité en masse; le breuvage qu'il avait à présenter à ses lèvres était trop dépourvu d'attrayante saveur et de vertu réelle pour que jamais elle pût se sentir tentée d'en rechercher l'ivresse. Pour entraîner et faire évoluer le monde il fallait une séduction plus puissante. Il manquait à la philosophie de la religion de Mithra ce qui précisément faisait la force et a fait la fortune de l'idée chrétienne : le souffle révolutionnaire qui disposait dans la vie d'outre-tombe un ordre de choses entièrement fait à l'inverse de celui de la vie présente. Devant la marche du christianisme, Isis, Cybèbe, Mithra se sont évanouis comme des fumées, sans résistance pour ainsi dire aucune, non pas cependant qu'en dehors des persécutions le christianisme ne dût pas connaître de luttes, mais c'est dans son sein même, c'est entre les sectes nombreuses qui tout de suite ont divisé les chrétiens que devaient éclater les luttes violentes, haineuses, acharnées.

Deux monuments seulement, trouvés tous deux au quartier Saint-Just et depuis disparus l'un et l'autre, ont conservé à Lyon le souvenir du dieu persan, l'un dédié deo invicto, « le dieu tou- « jours vainqueur », par un Secundinius Donatus, l'autre deo invicto Mitbrae par un Sécundinus. Ce dernier monument était engagé, vers le milieu du seizième siècle, dans le mur d'une maison de la rue des Farges. On y voyait sur un fond laissé brut un serpent sculpté ; un petit cartouche fort simple, renfermant l'inscription, était surmonté d'une tête de jeune homme vue de profil avec les cheveux relevés et noués par derrière : la tête de Mithra, toujours en effet représenté jeune comme il convient à la personnification du perpétuel rajeunissement de la nature par la victoire du soleil sur l'hiver, mais habituellement coiffé du bonnet phrygien.

Pour ce qui est du culte de Cybèle, il apparaît encore à Lyon au sixième siècle. Grégoire de Tours atteste, dans la Vie de saint Simplice, « que les habitants d'Arles et de Nîmes étaient presque « aussi attachés au culte de la déesse que l'étaient les habitants « de Lyon ».

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