SUR LE DOMAINE DES TROIS GAULES
Le temple, l'autel et l'amphithéâtre de Rome et d'Auguste au confluent de ta Saône et du Rhône. — La situation du temple est à peu près indiquée par le fait que la Table de Claude, qui certainement devait y être déposée, a été trouvée vers la place du Perron, entre la rue du Commerce et celle qui postérieurement a été nommée , à cause de cette découverte , « rue des Tables-
« Claudiennes ». Quant à l'amphithéâtre, on sait précisément où il était. Dès 1 561 et ensuite en 1820 d'une manière plus décisive, on en avait reconnu l'extrémité nord-ouest à l'ancien Jardin-des-
D'après un dessin de Chenavard dans son Lyon antique restaure
Plantes; une autre partie très considérable appartenant aux faces nord-est et sud a été rendue au jour dans les travaux des années 1858, 1859 et J86o pour le prolongement de la rue du Commerce
à travers le Jardin; enfin, il en reste toute l'extrémité sud-est sous les premières maisons de chaque côté de cette rue entre le Jardin
Réduction d'un plan dressé par Martin-Daussigny.
et la montée de la Grand'Côte. — L'autel ne pouvait guère être ailleurs qu'entre l'amphithéâtre et le temple, suivant toute vraisemblance derrière l'église Saint-Polycarpe. Ainsi placé, il était justement sur l'arête de la déclivité dont un des versants dévale vers le Rhône et l'autre vers la Saône, tourné du côté de l'Italie et de Rome qu'il était important qu'il regardât, et précisément à l'endroit le mieux choisi pour être dans l'orientation voulue, se voir de loin et dominer à la fois le temple et l'amphithéâtre.
Le temple était accompagné des statues des soixante cités associées; ces statues, à chacune desquelles était adjointe une inscription , étaient de grandeur colossale et entouraient les statues colossales de Rome et d'Auguste.
On sait que l'autel était très grand et voisin du temple. On en a la figure sur les nombreuses médailles qui le représentent; on y voit que la face était décorée de sculptures, dans lesquelles on reconnaît une couronne de chêne entre deux rameaux de laurier et, à la suite de ceux-ci, un trépied portant un disque. Il reposait sur un soubassement surmonté de la légende ROMAE ET AVGVSTO, soubassement et légende dont on possède des débris. Aux côtés se dressaient deux hautes colonnes servant de piédestaux à deux Victoires ailées. Les Victoires étaient en bronze doré; les colonnes, encore existantes, sont en granit gris d'Egypte. Destinés à porter des statues, les chapiteaux de ces colonnes n'étaient sans doute pas corinthiens, mais selon plus de probabilité ioniques ; leur matière ne pouvant être moins noble que celle des fûts, ils étaient vraisemblablement en porphyre, et alors en porphyre rouge plutôt qu'en porphyre vert, dont la couleur n'eût pas assez tranché sur le ton gris-noir des supports.
L'amphithéâtre avait intérieurement 64 mètres de long sur 41 de large et extérieurement 140 mètres sur 117. Son arène était carrelée ou au moins entourée d'un euripe à fond carrelé, où l'eau était amenée par l'aqueduc de Cordieu dont il a été ci-dessus parlé, qui avait à son arrivée 5 pieds de hauteur sur 4 pieds et demi de largeur, passait en haut de Saint-Clair, traversait le clos de l'Oratoire, la rue des Fantasques et formait, au coude par lequel il prenait, au-dessus de la rue du Commerce, la direction de l'ouest, un nyinpheum mentionné par un débris d'inscription. Cet amphithéâtre était si bien celui des trois Gaules, que les premières places y étaient réparties entre les soixante cités de l'association, sans doute suivant l'importance de chacune d'elles ou la richesse des cotisations apportées à l'œuvre commune. Le nombre des places
EXPOSÉ PRÉLIMINAIRE }}l
réservées à chaque cité était 'indiqué sur le chaperon et sur d'autres parties extérieures du mur du podium.
Autour et au-dessous de l'autel, du temple et de l'amphithéâtre, se développaient de somptueux jardins peuplés de statues sans nombre. Un aqueduc, venant de Miribel, y amenait du Rhône une vraie rivière d'eau courante qui ne contribuait pas peu à la magnificence du lieu. Mais c'était surtout aux abords de l'autel que cette magnificence s'étalait avec le plus d'éclat ; là les statues étaient, non pas en marbre, mais en bronze doré et de grandeur colossale; à cette partie plus rapprochée de l'autel et plus honorée doivent avoir appartenu la statue colossale d'une déesse, peut-être la déesse Roina, représentée avec l'attribut de la Fortune, attribut reconnaissable dans un aviron de bronze doré trouvé à la Déserte, et la statue équestre colossale en bronze doré, vraisemblablement d'un empereur, dont a été retrouvé au jardin des Pères de l'Oratoire, non loin de l'endroit de la découverte de la Table de Claude, l'avant-bras droit du cheval qui portait le personnage.
L'autel, le temple, l'amphithéâtre étaient construits sur le domaine de l'association : le pagns de Condate, auquel on avait eu soin de laisser son nom gaulois, sa forme administrative gauloise en pûgus sous un magister assisté d'un conseil d'honorats, et ses limites gauloises, que la prise d'eau d'un de ses aqueducs à 13 kilomètres et d'un autre à 22 kilomètres en amont du confluent reporte au moins à ces distances.
Le chef-lieu de ce pagus était le village de Condate. situé au bord de la Saône, au bas des rochers que dominait l'amphithéâtre. On y a trouvé, rue de la Vieille, un autel consacré à Diane, la patronne naturelle d'une localité tournée au couchant : Dianae Augustae in honorent pagi ConJatensis ; rue Pareille, un autel à Maia auguste : la déesse vue de face, séante sur une cathedra et tenant entre ses mains ramenées sur son giron peut-être des fleurs, et. rue du Jardin-des-Plantes, parmi des ruines qui ont paru être celles d'un petit temple, un autel aux Mères augustes ; les trois
divinités celtiques, représentées comme d'habitude assises, sont renfermées dans une niche en forme de coquille. Les habitants, sans doute peu nombreux, du village avaient leur cimetière dans la partie du bord de la Saône qui est maintenant le quai Sainte- Marie-des-Chaînes ; on y a trouvé des urnes cinéraires, des cercueils, mais point de tombeaux extérieurs. Un beau sarcophage de marbre à face strigilée entre deux personnages debout se voyait, avant d'avoir été transféré au Musée, au couvent de Sainte-Marie-des-Chaînes ; il provient d'Arles. La ville d'Arles l'avait envoyé en cadeau avec plusieurs autres au cardinal archevêque de Lyon. Alphonse de Richelieu.
Thermes voisins de V Amphithéâtre. — Au-dessous de l'amphithéâtre, au lieu dit la Déserte, étaient des thermes alimentés par l'eau qui, après avoir parcouru l'euripe, se dégorgeait dans un canal-aqueduc pratiqué au midi. A ces thermes ont appartenu un hypocauste, des mosaïques et divers autres débris parmi lesquels ont été recueillis une statue de Diane, deux bustes en marbre d'un travail assez médiocre actuellement au Musée, « une chaise « de marbre, une table de porphyre, un fragment d'une statue x< de Bacchus caressant une panthère ».
Espace compris entre le pied de la colline et le confluent. — L'espace compris entre les jardins de l'autel, limités par un canal de 20 mètres de large allant dans la direction du fleuve à la rivière, et l'extrémité de la langue de terre qui se terminait au confluent, était une saulaie, dont le sol est aujourd'hui recouvert d'une couche d'humus et d'apports divers d'environ 16 pieds d'épaisseur. On rencontre le sable fluvial à 12 pieds près de Saint-Bonaventure, à 1 5 pieds au passage de l'Argue et à la rue de la Préfecture, à 1 5 et 20 pieds à la place Saint-Pierre.
A la place du Plâtre ont été retrouvées des marches d'un port, à 10 pieds de profondeur.
Le long de la rue Mercière, depuis la maison Thomé vers son extrémité nord jusqu'à la rue Ferrandière, a été reconnu, à 3 pieds sous la surface du sol actuel, « un quai servant de voie; il était « formé de gros blocs irréguliers de granit et bordé de trois « rangs de pierres de choin de Fay de 4 pieds de long et de 2 de « large. Cette rencontre fixe le cours de la Saône depuis la place « Saint-Pierre jusqu'aux Jacobins ».
Vers le passage de l'Argue, un canal traversait du Rhône à la Saône. Au fond de ce canal, au point où il coupe la rue de l'Hôtelde-Ville, gisait un amas d'amphores. On a supposé qu'un bateau chargé d'amphores avait sombré là avec sa cargaison. Le canal dont il s'agit devait être le confluent proprement dit et former la limite entre le domaine national ad confluentes et l'île lyonnaise d'Ainay. Il n'avait pas moins de 200 mètres de largeur, presque celle du Rhône au pont de la Guillotière. C'étaient, d'après les constatations faites par M. Neaud en construisant cette partie de la rue de l'Hôtel-de- Ville, des berges naturelles sans quai ni maçonnerie. Le Rhône passait sans doute où il passe actuellement, mais la Saône se portait beaucoup plus qu'aujourd'hui sur la gauche; elle venait jusqu'à la rue Mercière, et c'est elle qui déviait pour aller se joindre au Rhône. Le biais de la rue Confort marque peut-être encore la direction du confluent.
Ustrinum à* la pointe du confluent. — Un ustrinum pour la crémation des cadavres aurait existé, d'après Artaud, à la pointe extrême du confluent, à Bellecour. « champ marécageux où, au « siècle dernier », ajoute-t-il, « on allait jouer au mail et chasser ».
D'après ce qui vient d'être dit de la situation du confluent, l'endroit où était cet ustrinum aurait appartenu, non à la pointe du confluent, mais à l'extrémité nord de l'île d'Ainay.
Ici se termine le tableau historique qui, sous le titre d'Exposé préliminaire, a servi de préface aux Découvertes de Trion, et sert présentement d'Introduction au chapitre des Inscriptions municipales. Puisé exclusivement aux sources romaines : littérature, inscriptions, révélations du sol, il offre des aperçus tellement inattendus et tellement en désaccord avec les histoires de Lyon antique, toutes jusqu'à présent faites sans le secours de l 'épigraphie et au moyen d'inductions fournies par le moyen âge, que peut-être plus d'un lecteur, surpris de ces divergences, pourra se sentir tenté de mettre en doute tout ce qu'elles apportent de données nouvelles et d'y supposer une plus ou moins large part d'imagination. Il lui sera facile de reconnaître son erreur, s'il veut bien considérer que des témoignages contemporains sont de meilleurs garants de la vérité que des documents généralement postérieurs de mille à quinze cents ans, et que dans le cours de cet intervalle immense se placent les vicissitudes les plus considérables et les plus diverses : grands bouleversements politiques, grands mouvements de peuples, grandes révolutions de toute sorte, longs siècles de barbarie, de nuit profonde et de complet oubli d'un passé promptement altéré et, le plus souvent même, entièrement effacé sous la marche incessante des événements et des générations.