V. 7. Serpe feras lusi, medicus tamen . etc
Ludere feras ne peut que signifier chasser, combattre les animaux dans les jeux du cirque, ou plutôt de l’amphithéàtre, bien qu’il ne se trouve pas dans les meilleurs lexiques. Notre jeune homme aura donc figuré dans ces jeux, combattu, tué... quoique médecin, dit-il, avec une intention sans doute épigrammatique. D’ailleurs il y avait des médecins particuliers attachés à ces jeux et aux écoles de gladiateurs ; deux marbres du temps des empereurs en font mention. Il se sera distingué dans ces chasses prodigieuses qui avaient lieu dans l’arène , où l’on plantait même des arbres, afin qu’elle ressemblât à une forêt. C’était ce que l’on appelait l enatio ampli i theatralis, chasse de l’amphithéâtre, pour laquelle les Romains étaient passionnés. Non-seulement les spectateurs y prenaient parten lançant des traits du haut des gradins, mais outre le combat des hétes entr’elles ou contre les hommes nommés bestiarii, on permettait quelquefois au peuple d’entrer dans l’arène, et d’y tuer les hôtes fauves qu’on y lâchait exprès , comme des sangliers ,
des cerfs, des daims, et de les emporter. Le Code Théodosien contient un titre de Venatione ferarum, qui peut donner une idée de l’immensité de la dépense occasionnée par ce genre de spectacle. L. xv. T. xi.
Quant aux hommes qui y combattaient spécialement les animaux féroces, les uns y étaient condamnés, et ce supplice fut souvent infligé aux premiers chrétiens; les autres, comme les gladiateurs, embrassaient cette profession, soit par instinct naturel de férocité , soit par l’appat d’un salaire qui était très considérable; d'autres s’y livraient par pure ostentation de force et d’adresse. Si des chevaliers , si des sénateurs descendaient euxmêmes dans l’arène, comme gladiateurs , on concevra sans peine que le désir d’enlever les suffrages de la multitude déterminait bien d’autres citoyens à combattre les bêtes féroces ; et parmi ces derniers, il faudra mettre notre Felicissimus , que son âge et la variété de ses fonctions ne permet guère de compter au nombre de ceux qui en auraient fait profession.
Y. 8. Et cornes ursaris, etc. , pour ursariis. — Ursarius ne se trouve que dans le glossaire de la basse latinité de Ducange. C’est donc un mot à ajouter à nos dictionnaires classiques et d’antiquités. Cependant Spon dans ses Recherches curieuses, etc., p. 58, et dans ses Miscellanea, p. âO, cite une inscription de Langres, où on lit ces motsropvs
QVADRATAR1VM | AVGVRIVS CATVLLINVS | VRSAR. I). S. P. D.
Mais il ne l’explique pas dans le premier ouvrage, et se contente de dire dans le second : vrsar. quid sit hœreo.
La signification d 'ursarius semble déterminée ici par ce qui précède. 11 s’agit sans doute de ceux qui étaient chargés de garder ou de dresser les animaux destinés aux jeux de l’amphithéâtre, et particulièrement les ours. Ces
derniers, de même que les lions, étaient souvent apprivoisés aussi chez les particuliers, uli eliamnunc fit cinimi causa, dit Pignorius de Servis , qui cite à cette occasion Manilius et Sénèque. Le nom d’ Ursarius a dû même s’appliquer par extension à des fonctions plus relevées, comme on le voit d’après ce passage de la vie de S‘-Anselme, archevêque de Cantorbery, écrite par le bénédictin Eadmer son disciple: Ursarii Dei boni angeli sunt , sicut enim ursarii ursos , ita angeli malignos dœmones a sud sœvitià coercent, etc. Y. S.Ànselmi opéra, a Gerberon edit. Paris. 1721. Yita, p. 5.
Victima dans ce même vers pour victimas est bien hardi; mais les inscriptions surtout depuis la décadence, admettent souvent le barbarisme en faveur de la mesure.
Quelques écrivains divisent les prêtres de celle époque en trois classes; les prêtres principaux, anlistites sacrorum, pontifees; les prêtres ordinaires, sacerdotes; et les prêtres inférieurs, ministri, au nombre desquels il faut compter ceux qui conduisaient les victimes à l’autel et qui les immolaient. On appelait spécialement ces derniers, dont Felicissimus paraît avoir fait partie, Popæ , victimarii et cullrarii.
Y. 9 et 10 . et qui novo tempore veris
Floribus inlextis refovent simulacra Deorum.
Malgré la faute de quantité du vers précédent, où le poêle s’est permis de faire brève la dernière syllabe de novo, celui-ci est digne de Yirgile ou d’Ovide, par sa pompe et son harmonie, aussi bien que par l’expression.
Ce vers est encore remarquable en ce qu’il semble indiquer une époque de l’année, où l’on couronnait généralement de Heurs les statues des dieux. Les anciens calendriers romains qui nous restent, ne la mentionnent
pas (l’une manière précise. Les Fastès même d’Ovide ne nous ont rien offert de très satisfaisant à ce sujet. Mais le passage suivant de Suétone, où il est ,'dit que l’empereur Auguste voulut que les dieux Lares, dont les statues se voyaient dans les carrefours, fussent solennellement ornés de fleurs deux fois l’année, semble expliquer heureusement notre vers: Compilâtes Lares ornare bis anno inslitnit vernis / loribus et œstivis. — in Cæs. August. 31.
D’ailleurs les fêles de Flore, Floralia, commencées dès le 28 avril, s’étendaient jusqu’au mois suivant, et venaient se confondre avec les Compitalia célébrées le 2 mai en l'honneur des dieux Lares des carrefours, in compilis. ( ubi vice competunt. Vairon.) Or, parmi les dieux Lares, qui, comme les dieux Pénates , étaient les dieux tutélaires des familles , des localités, les patrons en un mot, on comptait non-seulement les douze grands dieux, mais encore, Janus, Harpocrate, Priape , etc., dont les statues se voyaient au coin des rues et sur les grands chemins.
N . 1 1 . Nornen si quœris ti talus tibivera faletur
SEX. JUL. FELICISSIMUS.
Ce dernier vers se lie fort bien au nom placé immédiatement au-dessous, écrit. en grandes lettres, et séparé d’une manière frappante du nom de Sex. Julius Félix, qui vient après.
Titulas doit s’entendre de toute l’inscription comme dans le second vers, et particulièrement de la ligne qui suit , et non point du nom qui aurait pu être écrit sous le buste ou sur l’urne placée probablement au-dessus du cippe. Telle est l’opinion la plus vraisemblable
Sex. Julius Félix aura élevé, adopté ce jeune homme, et lui aura donné son nom selon l’usage. Les surnoms de Félix et de Felicissimus sont communs dans les inscriptions des premiers siècles. On trouve même dans Gruter un Julius Félix Campanianus et un Julius Felicissimus. Quant au nom de Julius, on le lit encore plus fréquemment dans les inscriptions de la Narbonaise, et l’on n’en sera point surpris en se souvenant que les colonies d’Aix, d’Arles, de Narbonne , etc., avaient été fondées ou renouvelées par Jules César et par Auguste qui leur avaient donné leur nom; d’où beaucoup de colons l’avaient pris sans doute. Nous possédons nousmême un joli autel votif à Baccbus, trouvé en 1834 dans le canton d’Aix, au-delà du quartier de S'-Mitre, et tout près d’Eguilles, avec cette inscription inédite en beaux caractères:
LIBERO PATRI C. IVLIVS PATERNVS
Au-dessus de l’autel qui a 45 centimètres de hauteur, est une espèce de cuvette pour les libations, soutenue par deux rouleaux.
Alumno incomparabiU , A son élève incomparable.
L’acception ordinaire < Valumnusest nourrisson , enfant de tout âge, libre ou esclave que l’on a élevé et entretenu dès sa tendre jeunesse. Il se dit aussi de celui qui est allaité relativement à sa nourrice. (Dig.lib. 33. tit. 2, 1. 34). On trouve beaucoup d’inscriptions, même en vers, consacrées par leurs maîtres à des élèves qui s’étaient déjà distingués par leurs talents, et qui ont été enlevés à la fleur de l’àge comme Felicissimus. Il est à remarquer que la plupart des inscriptions en vers de
cette époque e( même des temps postérieurs, ont pour sujet des enfants ou des personnages qui avaient été l’objet de l'affection populaire dans les jeux publics ou sur la scène.
Félicitas.... Ce dernier mot de l’inscription, qui malheureusement est ici tronquée, est le moins facile à expliquer, ou du moins à compléter. Félicitas, dans l’endroit où il est placé , ne doit pas être un nom propre, un membre de la famille de Félix. D’ailleurs il n’est précédé d’aucun prénom. Il nous paraît être ici l’expression d’un vœu que la lettre qui suit caractériserait sans doute, si elle était entière; mais en l’état où elle est, il est impossible de la reconnaître, d’autant que l'expression de ce vœu à la fin d’une inscription est tout à fait insolite sous cette forme.
Ce mot , peu usité ici , nous paraît amené par ceux de Félix et de Felicissimus. C’est une espèce de pointe, un jeu d’esprit tout à fait digne de cette époque , où l’on cherchait à briller partout et avant tout. Il nous serait facile de citer plusieurs traits de ce genre dans les inscriptions contemporaines et d’aussi mauvais goût.
Mais ce vœu de bonheur indiqué par Félicitas, s’adresse-t-il au défunt ou au voyageur ? Il existe beaucoup d’exemples d’inscriptions , particulièrement d’inscriptions en vers qui finissent par un vœu analogue; ainsi, on lit à la fin de plusieurs épitaphes : T alc, viator , et abi in rem tuant. — / ici le felices , tnoneo , mors omnibus instat. — l icite felices animée. — l icite felices , qui legitis, etc. Nous avions donc pensé que notre épitaphe devait se terminer par ces mots Félicitas libi, Viator; d’autant que la disposition de la pierre s’y prête parfaitement.
Toutefois les restes de la lettre qui suit Félicitas , ne permettent pas d’y voir un T; ils semblent plutôt cou-
venir à un P, qui même pourrai! être seul , et suivi d’un point, d’après la disposition de la ligne. Dans tous les cas, il peut être l’initiale du mot perpétua, et nous terminerons l’inscription par Félicitas perpétua , que nous appliquerons au défunt , bien que cette formule puisse paraître exclusivement chrétienne au premier aspect.
On trouve sur plusieurs épitaphes payennes : Perpétuai sccurilati (Orelli. 4448) Perpétua; œternitati (id. 4452), et enfin dans Gruter (mcvii. 2.) d. bi. et perpétua; felicilati Aur.Vitelliœ , etc. Ce qui nous détermine, sauf meilleur avis, à voir dans celte formule un dernier vœu de Julius Félix en faveur de son élève.
Nous hasarderons donc cette traduction, plus littérale qu’élégante , de la première partie de l’inscription de Felicissimus.
« Arrête un peu tes pas , je t’en prie , jeune et pieux voyageur, afin que tu connaisses, par cette inscription, ma malheureuse destinée. J’ai vécu vingt années moins une, pur, inolïensif, toujours d’une piété éprouvée; formé sans peine dans les écoles aux exercices de la jeunesse, j’ai été beau et instruit. Sous diverses armures j’ai combattu les animaux sauvages , et cependant j’étais médecin. J’ai aussi vécu le collègue des ursaires, comme aussi le collègue de ceux qui frappent les victimes dans Ses sacrifices, et qui au retour du printemps couronnent de guirlandes de tleurs les statues des dieux. Si tu veux connaître mon nom, l’inscription te dit la vérité :
SEX. JUL. FELICISSIMUS.