‹ Inscriptions romaines de BordeauxChapitre 128 sur 156 · LI . B · texte numérisé non relu

LI . B

leur nom, leur race, leur langue et leur esprit d'aventures. « Au temps » de Tarquin l'Ancien», dit Tite-Live, «c'étaient les Bituriges qui » commandaient en suzerains aux Celtes, qui peuplent un tiers de la » Gaule. C'étaient eux qui donnaient à la Celtique son roi ». Ils étaient les maîtres de tout le pays compris entre la Seine et la Garonne, lorsque, vers le vi" siècle avant notre ère, commencèrent les grandes migrations gauloises : ce fut, dit la tradition, sous la conduite de deux chefs bituriges qu'elles furent faites, tous deux neveux du roi de la Celtique, Ambigat : l'un, Bellovèse, marcha contre l'Italie; l'autre, Sigovèse, pénétra dans la vallée du Danube (^).

Est-ce à une migration semblable et contemporaine qu'est dû l'établissement de Bituriges sur les bords de la Garonne? Je n'hésite pas à le croire, et je pense que les Gaulois de Bordeaux comme les Boïens du bassin d'Arcachon sont les vestiges d'une grande invasion celtique, partie des bords du Cher, de la Loire et de l'Allier, et se dirigeant vers les Pyrénées par la grande voie du Sud-Ouest. Sur son passage, elle refoula les Aquitains ou les écarta du côté des terres. Puis, avant de pénétrer en Espagne (^), elle laissa quelques colonies sur les points les plus avantageux des pays qu'elle traversait, aux bords de la Garonne et de la Leyre, et ces colonies furent fournies par le contingent des deux nations qui étaient alors parmi les plus fortes de la Gaule, les Bituriges et les Boïens. Plus tard, au temps de César, elles devaient se trouver voisines l'une de l'autre sur les bords de l'Allier; elles le furent dès lors dans leurs établissements du Sud-Ouest : les Bituriges, plus puissants et les maîtres de l'empire, gardèrent Bordeaux, destiné à devenir le port de la Celtique du côté de l'Océan ; le bassin d'Arcachon échut aux Boïens, moins favorisés dans cette migration que dans celle qui les établit sur les riches vallées du Danube et du Pô.. C'est en même temps que les Medulli occupèrent le Médoc et que les Belendi s'installèrent au passage de la Leyre (p. 129 et 138).

(1) TiTE-LivE, 5, 31. Cf., contre celle tradilion, d'Arbois de Jub.ainville, Revue historique, t. XXX. Il recule ea 450 l'arrivée des Celtes en Gaule, en 400 leur marclie vers l'Italie. Cf. encore Amédée Thieury, Histoire des Gaulois, 1, i, tome I, p. 147 ; Muellenhoff, Deutsche AUertumskunde, II, p. 259, etc. Luchaibe, Annales de la Faculté des Lettres de Bordeaux, t. I, p. 59 et s. (Sur les origines de Bordeavœ), l'ait fonder Bordeaux par les Bituriges vers l'an 400 avant noire ère.

(') Une opinion assez séduisante est celle qui fait établir les Bituriges à Bordeau.v; seulement au temps de la guerre contre César, et après la prise d'Avaricum. Mais on ne s'expliquerait pas dans ce cas la présence exclusive de l'élément celtique à Bordeaux ni le silence de Jules César sur le fait ; voyez Devienne, 1. 1, p. XIX (réimpression); la Dissertation historique de Siméo.n sur les origines de la rille de Bordeaux (1S5I, Paris,, Dumoulin, in-8°), elc.

530 I.NSCUIPTIOXS ROMAINES DE lîOKDEAUX.

C'est aiasi qu'il se forma, dans notre région, un noyau de populations celtiques; les peuplades gauloises s'avancent au-delà de la G-:ironne, pénétrant, ainsi qu'un coin, entre l'Océan et les nations aquitaniques : sur la carte, on les voit s'échelonner le long de la route qui mène en Espagne. Elles sont comme la trace permanente de la grande migration qui conduisit les Celtes au-delà des Pyrénées.

La race aquitanique n'abandonna jamais complètement le terrain qu'on lui avait enlevé : dans le sud du domaine des Meduïli et dans celui des Belendi, il ne serait peut-être pas impossible de retrouver des vestiges de son iniiuence ('). Elle est plus visible sur celui des Boïens: il s'est formé là, selon 'toute vraisemblance, une sorte de population mixte, analogue aux Celtibères de l'Espagne; et le nom sous lequel on la cite à Fépoque classique, Bocates ou Boiates, est bien un indice de la fusion des deux races : la nation conquérante conserva son nom, mais on lui donna cette forme en -aies qui est réservée aux peuplades aquitaniques, et qu'il est rare de trouver en Gaule. A l'est demeuraient les Vasates, de race aquitanique : ils conservèrent les deux bords de la Garonne, et se maintinrent même jusqu'à la rive méridionale de la Dordogne (p. 171).

Mais à Bordeaux même, dans l'Entre-deux-Mers, le Blayais, sur les deux rives de la Garonne depuis Langon (Alingo)ivLS(\}xk Blaye (Blavia), c'est-à-dire dans ce qui fut le domaine primitif des Bituriges Vivisques, l'influence celtique annihila complètement celle des premiers habitants. Tous les noms des localités qui furent fondées sur ce territoire semblent bien d'origine gauloise (cf. p. 137 et s.).

A Bordeaux, nous chercherions vainement la moindre trace de ces noms propres étranges, si fréquents sur les deux revers des Pyrénées, et que leur physionomie a fait attribuer aux Aquitains ou aux Ibères (*). Une épitaphe présente le nom de Meîausus (p. 492), dont la désinence rappelle ces thèmes en -osus, aussi chers aux Aquitains qu'aux Ibères ou aux Africains; on a trouvé sur un bloc des traces de lettres soidisant celtibériennes (p. 471); un habitant de notre ville s'appelle Aqm'ianus. Voilà ce qui est demeurtî du monde aquitanique à Bordeaux.

(') Les noms en os me paiiiissent des vestiges trétablisseinanls aqailains, el dérivés da ces noms eu -ost, -ossa, etc., si fréquents dans l'oiiumastique de ce peuple (cf. p. 402). l'; Cf. Desjaudins, Gaule rontaine, II, p. 387 et s.

En fait, tout ce qui n'y est pas latin ou grec, est celtique. Quand les Romains arrivèrent ici, il n'y restait déjà plus le moindre vestige des premiers dominateurs de la contrée et des fondateurs de Bordeaux.

La conquête gauloise fut complète : il est donc permis de la croire antérieure de plusieurs siècles à l'ère chrétienne et rien n'empêche de la placer dans les environs de l'an 500 (^).

Le peuple qui formait le noyau de la grande race biturige, sur les bords du Cher, prit ou garda le surnom de Cuit : les colons de la Garonne s'appelèrent Bituriges Vivisci.

L'orthographe de ce surnom est certaine. Une inscription nous le fait connaître en entier: bit. viviscorvm (p. 515); deux autres donnent les premières lettres : viv. (n" 1), vv. (n" 222). Pline l'Ancien a écrit Vivisci ou ViMsci; on trouve de même dans les manuscrits de Ptolémée tantôt Oùî6'.i7.c'., tantôt, mais plus rarement, Oyôir/.:-., ViMsci, variante dont on peut rapprocher les initiales vb que Vinet a voulu restituer sur une épitaphe bordelaise (n° 133). Les manuscrits de Strabon donnent 'Iccv.ci. On connaît le vers célèbre de la Moselle d'Ausone (vers 439) :

Mxec ego, Vivisca dîicens ah origine gentem,

vers qui ne prouve d'ailleurs absolument rien pour l'orthographe du nom, puisque tous les manuscrits donnent viviflca et non Vivisca et que ce dernier mot est une correction due à Elie Vinet. Il nous indique au moins que la première syllabe de Viviscns était longue.

D'oii vient Viviscusl Nous en savons à peine plus sur ce mot que sur celui de Burdigala. Zeuss ne fait aucune difficulté pour l'admettre comme celtique, et cela est fort vraisemblable ; il retrouve sa désinence -iscus dans un grand nombre de noms de lieux d'origine gauloise i^). Gliick le compare avec raison avec Viviscum, nom d'une ville au bord du lac Léman, aujourd'hui Vevey (^).

Bordeaux semble avoir été à l'origine, pour les Bituriges de la Celtique, moins une place de guerre et une ville, qu'un marché, un comptoir, un centre d'affaires. Strabon l'appelle Yeni])orium des Bitu-

(•) C'est vers ce temps que l'oQ est convenu de placer l'arrivée Oes Celles eu Espagne; cf. d'Aiihois nE JuBAiNviLLE, 1. 11 (2« é'I.), p. oS ; MuELLENHOFF, Dcutsche Aliei-tvmskunde, 1. 1, p. 109; t. Il, p. 237. Vers 587, dit Thjehry, 1. 1, p. 148.

(2) Brammatica celtica, pa^n 808. 11 le rapproclie, p. S6, du camhrien giuiv, de l'irlaudais^M, « (lignv.s ».

Cj Die ici Caitts Jtilhis Caesar 'corkommenâen hcltischen Nameu (1857, 'Juuicli, in-8°), p. lliS.

532 INSCUIPTIOXS UOMAIXES DE BORDEAUX.

riges Vivisques : c'est le commerce qui a amené, sinon sa fondation, du moins sa conquête par les Gaulois. La première fois que son nom est prononcé par les écrivains, Bordeaux est appelé un port de commerce : il a donc, dès son orig-ine, le caractère qu 'il conservera durant tout le cours de son histoire.

Des longues années qu'il vécut sous la domination des Bituriges, il est bien inutile de rechei'cher l'histoire. Les écrivains sont muets et les monuments font défaut. Tout au plus, pouvons-nous supposer que le Bordeaiix celtique était installé sur la colline de Puy-Paulin, sur le sol rocheux de la place Pey-Berland et sur les deux bords de la Devèze. On peut ajouter qu'il ne semble pas que la colline ait été fortifiée, et soit jamais devenue un ojipidum. Les Bituriges Vivisques n'avaient pas enfin une grande importance en Gaule : ils n'ont point battu monnaie (p. 69), et César ne mentionne pas leur nom.

Admettons donc que Biirdigala, petit port de pêcheurs et petite place de commerce, a végété jusqu'au temps oîi la vie s'y éveilla sous l'infiuence des deux grandes civilisations méditerranéennes, celle de la Grèce et celle de Rome. Des deux voies qui se croisent ici, celle du nord au sud avait seule encore joué un rôle : par deux fois, elle nous avait amené des conquérants. C'est maintenant la voie de l'Orient qui va prendre place dans notre histoire, et pour nous envoyer moins des maîtres que des bienfaiteurs.

Les Grecs de Marseille durent venir d'assez bonne heure à Bordeaux D'abord c'était un cmimrmm, un lieu de foire et de marché, un centre de réunion et de trafic, et tout endroit de ce genre avait un attrait particulier pour les négociants phocéens. Puis la ville était à l'extrémité de la plus grande et de la plus facile des voies naturelles de la Gaule, et les Marseillais, par Agde, tenaient l'autre tête de ligne de cette voie : de toutes les routes que sillonnaient leurs caravanes, c'était celle qui avait pu les attirer la première. Aussi bien n'est-il point rare de trouver sur les bords de la Garonne des monnaies marseillaises : on en a signalé à Bordeaux et à La Réolo. Enfin, Strabon nous dit positivement que les marchands grecs à destination de l'île de Bretagne s'cfnbarquaient de préférence à l'embouchure de la Gironde (p. 203) : où pouvaient-ils prendre la mer. sinon à Bordeaux même ?

Remarquons une chose : aussi loin que nous remontons dans l'histoire du commerce de Bordeaux, nous voyons que ce port sert de point d'embarquement pour la Bretagne. Le trafic avec l'île a été dès l'origine une des conditions de son existence. Nous retrouverons bien souvent ce fait, qui est un des traits caractéristiques des destinées de notre ville : on le reverra à l'époque romaine ; on sait qu'il fut une des causes du relèvement matériel de la cité lors de sa renaissance au xiii" siècle, et qu'il est aujourd'hui encore un des plus sûrs garants de sa prospérité présente et future.

Nous reparlerons plus tard de l'influence qu'exerça sur Bordeaux la civilisation hellénique. Disons seulement ici que les monnaies les plus courantes dans la région, avant l'arrivée des Romains, les monnaies à la croix (p. 69), sont des imitations des pièces grecques. Peut-être la présence continue de marchands grecs à Bordeaux a-t-elle fait de notre ville, aux derniers siècles de l'ère chrétienne, un centre d'où l'hellénisme a rayonné dans tout le Sud-Ouest. C'est une hypothèse fort séduisante, mais ce n'est qu'une hypothèse.

A côté de la supposition, se place la fable: il s'est formé, ou plutôt il se forme en ce moment autour de nous une véritable légende sur l'établissement prétendu des Grecs en Aquitaine. Ammien Marcellin raconte que, suivant une tradition, des Doriens, compagnons d'Hercule, se seraient établis sur les bords de l'Océan (*). C'est là un de ces mythes factices comme en imaginaient les érudits du temps de César ou d'Auguste, désireux de rattacher au monde grec toutes les nations barbares (^). Le cycle si complexe et si vaste d'Héraclès était un cadre commode pour y inscrire toutes ces nouvelles créations. Il n'en a pas fallu davantage aux modernes pour faire coloniser la Gascogne par les Hellènes : nos compatriotes ont à plaisir complété et enlaidi les inventions de Timagène et de Parthenios par les plus étranges aberrations philologiques.

On a voulu chercher la trace de mots grecs dans la langue gasconne ; on a fait de l'accusatif Boios un nominatif comme uîsç; on est allé jusqu'à voir des noms grecs avec leurs radicaux et leurs désinences dans les noms en -os si fréquents dans les localités du sud de la

(') Ammien Marcellin, 15, 9 : ÂUi Dorienses antiquiorem secutos HeraiUm Oceani locos inhaliilasse confines... (2) D'Arbois de Jubainville, t. I (2= éd.), p. 352.

,534 I N P C 11 I P T 1 0 N s ROMAINES DE lî 0 lU) E A U X .

Garonne. Ce sont là d'insipides fantaisies, et d'autant pius dangereuses que leur étrangeté même les a fait volontiers accueillir et discuter. Je ne crois pas qu'il faille leur faire l'honneur d'en dire autre chose i'). La Grèce a été pour Bordeaux et pour le Sud-Ouest une éducatrice incomparable : elle n'est pour rien dans nos origines. Si Bordeaux doit sa naissance et son nom aux Aquitains, la population est uniquement celtique, et la race, l'âme, le sang, sont gaulois.

('; Le point de départ conlempoMia de celle fable due, comme tant de fables de ranliqiiité, à des erreurs (le £;rammaire ou à des fantaisies étymologiques, se trouve dans le travail de Ribadieu: Une colonie grecque ilans les landes de Gascogne entre l'an liOO et l'an 550 avant J.-C. (Paris, Deniu, 1864) \Arés viendrait du nom du diei!, Mios de Minos, Sos de ffôi;, etc. : ce sont de pures cliimc'res]. M. Ribadieu prétend iiue son i.iée sur les noms en -os lui vient de la brochure de de Paravey, Pav. les Pyr(nées et la vallée d'Ossau 1852), p. 7. En réalité elle se trouve en germe dans les écrits des érudils du xmii" siècle, notamment de l'abbé de Guasco, de l'abbé Barthélémy, etc. ; voyez à ce sujet nu Mége, Archéologie pj/rénéenne, [l,]'. SU ci s. c'est un partisan décidé de la colonisation hellénique. — La fable a eu une telle fortune qu'il est impossible aujourd'hui de persuader à beaucoup que Boî'os est l'accusatif de Boit et non pas un nominatif grec; cf. OHeilly, I" p., 1. 1, p. 33; Lescahret, Annuaire économique de Bordeaux (1887), p. 20 : « les noms de eelto contrée portent encore la marque du mélange de la rac; grecque ,à la population a((uitaniennc».

L'influence grecque ne pouvait s'exercer que lentemeut sur les Bituriges : entièrement morale et pacifique, il lui aurait fallu dos siècles pour achever l'éducation de nos ancêtres. Les Eomains accompliront la même œuvre à peine en quelques années. Leur civilisation, d'ailleurs élève et fille de la civilisation hellénique, transformera Bordeaux en moins de deux générations d'hommes : son action ne sera ni plus salutaire, ni plus bienfaisante que celle du monde grec, mais, appuyée par la force des armes, le prestige de l'autorité et l'exercice continu du pouvoir, elle sera singulièrement rapide et pénétrante.

Aussi bien, Bordeaux n'eut-il pas à se plaindre de la domination des Césars : c'est à Rome qu'il doit véritablement sa grandeur et le caractère de ses destinées. Les Romains, avec ce merveilleux sens pratique qui est le trait saillant de leur génie, ont eu l'instinct de son rôle, le sentiment de son avenir : ils ont deviné et guidé la vocation historique de notre cité. Ils en ont fait la métropole commerciale du Sud-Ouest, ce que, malgré bien des revers et des vicissitudes, elle est toujours redevenue aux belles époques de l'histoire de la France. Sans doute, les Romains ne sont pas arrivés d'un seul coup à mettre Bordeaux au premier rang des viUes de la Gaule occidentale ; ils ont connu les tâtonnements des premières expériences : leur ouvrage n'en a été que plus décisif et plus durable.

Je ne nie pas que l'histoire de Bordeaux sous la domination romaine ne soit difficile à retrouver et ne doive demeurer longtemps sujette aux hasards des hypothèses. Une demi - douzaine de textes, et aucun sans g-rande valeur; quelques centaines d'inscriptions qui ne comptent que par la masse ; des ruines et des débris : voilà ce qui permet de reconstituer une histoire, qui, si enchaînée qu'on essaye de la faire, ne sera jamais elle-même qu'un débris. Toutefois, en groupant ces textes, ces monuments et ces inscriptions, en les combinant pour ainsi dire à l'infini l'un avec l'autre, en les comparant aux documents conservés sur les viUes voisines, on arrive à reconnaître des périodes, des vicissitudes et des transformations dans les quatre ou cinq siècles que

Bordeaux vécut sous la domination de Rome. Au premier abord, il semble qu'on doive se borner à écrire pour ces cinq cents ans : Bordeaux obéit aux Romains. A la longue, le tableau se colore, les détails se montrent, on voit poindre quelques contours et se dessiner quelques lignes dans ce qui paraissait une page uniforme et monotone. Certes, il n'y aura jamais rien de bien net, de fortement arrêté, de vivement tracé; mais enfin nous trouverons assez d'indications pour constater que Bordeaux, si heureux qu'on l'imagine sous le gouvernement de Rome, a cependant eu son histoire.

On ne peut dire quand les Romains arrivèrent ici. Il est admissible que Bordeaux, avant de voir les légions de Rome, connut ses marchands : Les négociants de Narboune, qui fut de bonne heure une rivale pour Marseille, ont dû, en suivant la route indiquée par les Grecs, descendre jusqu'à Bordeaux, longtemps avant que César ait songé à y envoyer un légat.

Quant au moment de la conquête effective de BurcKgala et du pays des Bituriges Vivisques, on hésitera entre deux dates. Le sud-ouest de la Gaule fit sa soumission à César l'année 56 avant notre ère. Il ne fallut pour cela que deux campagnes, toutes deux conduites par le légat Publius Crassus. Dans la première, il pacifia les Gaulois du nord de la Garonne et en particulier les Pidones (Poitiers) et les Savtones (Saintes) ; c'étaient les deux principales nations celtiques de la région, et elles ne paraissent avoir opposé aucune résistance. Dans la seconde, qui eut lieu la même année 56, Crassus eut à lutter contre les peuplades aquitaniques du sud de la Garonne, et, en particulier, contre les Vocates du bassin d'Arcachon (cf. p. 189). La lutte fut singulièrement plus rude, mais aussi heureuse que la précédente (^).

Ou préférera placer la soumission des Bituriges Vivisques dans la première pai'tie de 56; elle dut suivre celle des Santons, leiirs puissants voisins. Ils semblent, en elïet, avoir eu avec ces derniers des relations suivies (2), et peut-être même les Santons, redoutables par leur nombre et l'étendue de leurs domaines, maîtres de la navigation du bas fleuve.

|1) C:-;saB. De Mlo Oallico, 3, U; 3, 43; 3, 27.

(-) Monnaies des iSanWnes (V) trouvées sur le lerriloire clos Vivisques, cf. noire l. Il, p. GV.

tenaient-ils les Bituriges de Bordeaux dans une certaine dépendance (^). En tout cas, César ne parle pas des Bituriges Vivisques, bien qu'il connaisse toutes les nations voisines, les Santons, les Nitiobriges d'Agen, les Petrocorii de Périgueux : aussi bien, Bordeaux n'étant pas une ville fortifiée, un oppidum,, mais une place de commerce, un empormm, ouvert et sans force, ne pouvait jouer aucun rôle dans la guerre de l'indépendance.

César vint en Aquitaine en 51; il reçut des otages de toutes les cités. De là, il regagna Narbonne, sans doute par la vallée de la Garonne. L'Aquitaine n'en conserva pas moins quelques velléités d'indépendance. Agrippa dut la combattre en 38; Messala triompha d'elle en 27 : mais nul ne peut dire si Bordeaux fut mêlé à ces affaires.

C'est, à Bordeaux, une opinion accréditée, presque un dogme, que de regarder l'empereur Auguste comme le fondateur de notre cité: on peut traiter cette assertion comme nous avons fait de celle qui place en Gascogne une colonie grecque.

Ce qui est vrai, c'est que nous trouvons pour la première fois sous le règne d'Auguste une preuve matérielle de l'existence de Bordeaux : elle est attestée par deux documents, que ne connaissent pas du reste les propagateurs de l'opinion mentionnée tout à l'heure. Les deux dédicaces à Jupiter auguste (n° 4) et à la déesse Sirona (n° 19) sont assurément du règne du premier empereur. Elles nous indiquent que, moins d'une génération après la conquête, l'influence latine avait pris franchement sa place aii soleil. Le lapicide romain le plus habile n'eût pas méprisé la gravure de l'inscription de Sirona, bien qu'il s'agît d'une déesse celtique et que les donateurs du monument portassent des noms nettement gaulois; l'autel de Jupiter n'offre pas des lettres d'un dessin bien pur ; mais l'inscription est écrite en un latin vulgaire qui rappelle de fort près la langue du peuple de Rome, et les formules sont d'une parfaite correction et fidèlement empruntées au rituel religieux des Romains.

Quelques épitaphes semblent également contemporaines du règne

(') LoNGNON, Atlas de la France, texte, F» livr., p. 6, suppose même que le lerritoire des Vivisques aurai! pu appartenir â l'origiue à celui des Saniones,

538 IXSC'IUPTIOXS ROMAINES DE BOUDEAUX.

de l'empereur Auguste (n""* 86, 93, 274). Elles confirment ce que ces deux dédicaces nous ont fait supposer : la rapidité avec laquelle la civilisation latine pénétra dans notre pays; il y avait dès lors ici des hommes pourvus de la cité romaine ou du droit latin, car les défunts de deux de ces monuments portent uu nom de famille, un gcntiWhtm. La troisième de ces épitaphes est celle d'une famille de pérégrins, de vrais Bituriges, comme devait l'être la grande majorité de la population au premier siècle; mais il est curieux d'y remarquer comment les noms celtiques y alternent avec les noms romains; on n'avait donc eu aucun scrupule à Bordeaux, dès le temps de César ou d'Auguste, de donner aux enfants des noms comme ceux de Maxumus ou de Secimdns, empruntés à la langue des vainqueurs.

On peut remarquer qu'une dizaine de citoyens romains portent, comme gentilice, le nom de Vaîerius. Il est possible que leurs ancêtres aient reçu le droit de cité au temps de Messala, JUavais Vaîerius Messala, qui gouverna la Gaule en 35, 34 et 28 avant notre ère.

Le nom de famille le plus fréquent à Bordeaux est celui de Julius, qui était le nom de Jules César, et qui passa à ses descendants adoptifs depuis Auguste jusqu'à Caligula. Il peut se faire que ceux qui, dans une famille, l'ont porté pour la première fois, l'aient pris longtemps après la mort de ces princes et ne l'aient choisi que pour honorer leur souvenir; il paraît infiniment plus probable qu'ils l'ont pris parce qu'ils ont reçu, du vivant même de ces souvei'ains, le titre de citoyens romains et le droit de se donner un nom de famille. La grande majorité des familles romaines de Bordeaux devraient donc leurs prérogatives aux premiers empereurs. Ce qui expliquerait pourquoi, dès le milieu du premier siècle, l'influence romaine semble avoir été si forte, si active, si envahissante.

Au reste, c'est la lignée des premiers Césars qui a véritablement fait de la Gaule un pays romain, et le choix des gentilices suffit à le montrer. Les plus fréquents ici sont, après le nom de Julius, ceux de Vaîerius, de Sulincius et de Claudius; tous nous ramènent aux premiers temps de l'empire : Vaîerius rappelle un gouverneur du règne d'Auguste, Claudius fut le nom des empereurs Claude et Néron, Sulpicius appartient à l'empereur Galba.

Galba administra l'Aquitaine au temps de Tibère : je ne crois pas cependant que ce soit en sa qualité de gouverneur qu'il mérita de

donnei* le nom de sa famille à un si grand nombre de Biturig-es. C'est comme empereur qu'il leur permit de le prendre. A son avènement, il récompensa par le don de la cité romaine tous les Gaiilois qui avaient participé à la révolte de Vindex contre Néron : ceux qui reçurent de lui cette faveur la reconnurent en se faisant appeler du nom de Suïpicius, qui était celui de l'empereur. L'Aquitaine, dont Vindex était originaire, a dû avoir sa part dans les générosités du prince, et je n'explique pas autrement la présence sur nos inscriptions d'un si grand nombre de Suî^icii. Nous n'en trouvons pas moins de huit à Bordeaux, alors que la Gaule Narbonnaise tout entière nous en a fourni seulement dix-sept. Les Salviî, qui sont relativement nombreux ici (cinq), doivent peut-être leur nom à l'empereur Otlion.

En revanche, nous ne trouvons que çà et là des gentilices empruntés aux successeurs d'Othon : les noms des Flaviens et de leurs héritiers n'apparaissent que de loin en loin, une ou deux fois au plus pour chaque famille impériale. On dirait que, depuis l'avènement de Vespasien, on a cessé de faire des citoyens romains dans notre région; que la Gaule propre a été ouMiée ou dédaignée par les dynasties nouvelles^ trop fières du nom latin. Peut-être, en effet, le temps oii elle fut le plus flattée et le plus caressée des maîtres de l'empire fut-il celui où régnèrent les héritiers immédiats de l'homme qui l'avait conquise.

Si Auguste ne fonda pas la ville de Bordeaux, il y fit peut-être élever, sous le proconsulat de Serenus, le premier de ses monuments publics, (entre 40 et 29; n° 36). Il donna en tout cas à la cité des Bituriges Vivisques son unité administrative : il en fit un organisme politique.

Auguste, en effet, paraît bien avoir été le véritable org-anisateur des provinces et des cités gauloises. Il a dû fixer à chacune des peuplades le titre et les limites qu'elle aurait dans le cadre administratif de l'Etat romain.

La Gaule comprit un certain nombre de cités, civitates; ce ne furent, dans presque tous les cas, que les anciennes nations gauloises, transformées en unités politiques, en res piiUicae. Il y eut cependant quelques légères modifications : certaines peuplades furent jugées trop petites pour mériter le titre et les prérogatives d'une commune; on les attribua à des cités voisines. Il en fut ainsi, je suppose, chez nous. On

540 INSCItlPTI IN.S UOMAIXES DE DOUDEAUX.

réunit aux Bitui'iges Vivisques les Medulli du Médoc, les Belendi de Belin, peut-être d'autres tribus moins importantes. Les Bituriges Vivisques donuèreut leur nom à la nouvelle civitas. Elle eut un cheflieu administratif, wlis, Bordeaux. Autour de la ville, le pays était divisé en un certain nombre do cantons ruraux ou 2^(igi. On peut en supposer trois, dont un fut formé du territoire des Medulli (').

La cité ainsi constituée devenait aussi bien un être religieux qu'une unité politique. Aucune cité antique n'allait sans un culte, sans un foyer, sans un autel commun. Les tribus qui, d'elles-mêmes, se constituaient en état, ne manquaient jamais « d'allumer un feu sacré » et de se donner une religion commune ». « La cité », a dit M. Fustel de Coulauges, « était la réunion de ceux qui accomplissaient l'acte reli- » gieux au même autel (*). » Auguste avait réuni en un corps de cités des tribus différentes : elles durent recevoir un autel commun, qui fut comme la pierre angulaire du nouvel édifice religieux. Nous possédons précisément un autel (n" 1), consacré « à l'Auguste et au génie des Bituriges Vivisques » : ce fut là, sans doute, le foyer et le centre moral de la cité. Il est peut-être la reproduction de celui qui dut être érigé sous le premier empereur. Des deux divinités auxquelles il était dédié, l'une est le génie de la cité, qui naquit alors avec elle et qui était destiné à vivre autant qu'elle; l'autre est celui de la personne impériale, fondatrice et protectrice éternelle de la nouvelle nation.

Lorsque Auguste décida en principe le morcellement administratif de la Gaule, il fit de tout le pays compris entre les Pyrénées et la Loire une seule région, qui devint la province d'Aquitaine, ^);'OCî'î!f?« Aqmtanica. Elle renfermait deux portions bien distinctes : les Celtes, de Bordeaux à la Loire; les Aquitains, de la Garonne aux Pyrénées. Seulement, il n'y eut pas entre ces deux parties de la province fusion absolue : Rome respecta toujours les vieilles divisions nationales. Elles eurent un gouverneur commun; au point de vue financier et militaire, elles formèrent chacune une région distincte.

Il est à remarquer que Bordeaux, en sa qualité de cité celtique, fut rattaché à la région du Nord; Strabon le dit positivement : «Bordeaux ne contribue pas, :J rmChv., avec les Aquitains, » c'est-à-dire, je pense,

(>) Sur la formalioa et les subdivisions de la ciritas dss Vivisques, cf. ici, p. 1S3-128. (î| La Cité antique, 3, 3 el 6,

ne paye pas de contri butions avec eux, ne dépend pas du même cens, n'est pas soumis au même régime financier.

Plus tard, la circonscription du sud de la Garonne deviendra pr >vince à son tour, sous le nom de Novempopulauie. Il semble que ce soit seulement au milieu du second siècle de notre ère, quoique on ait voulu faire remonter ce démembrement jusqu'au temps de l'empereur Aug-uste (').

Les Bituriges Vivisques formaient une cité tributaire (^); ils étaient sti/pendiarii, comme la majorité des habitants de la Gaule et de l'empire. La nation payait tribut pour son territoire et pour ses membres; elle dépendait du gouverneur de l'Aquitaine, sous la haute surveillance duquel elle était administrée par ses magistrats et par son sénat.

Les magistrats suprêmes des Bituriges se sont appelés, à l'origine, fraetores, du moins dans la langue officielle des Romains. Il faut, sans doute, voir dans ce nom la traduction d'une expression gauloise, et non pas une importation pure et simple d'un titre latin (t. I, p. 115 et s.).

Les chefs des cités s'appelaient d'ordinaire, en Gaule, vergohret .• le mot se trouve chez les Eduens et ailleurs ; nous le rencontrons en particulier chez nos voisins les Santons (^) : peut-être était-ce aussi l'appellation de la magistrature suprême chez les Vivisques. On peut supposer cependant que le titre de vergohret n'avait été conservé par les Romains que dans les cités libres, comme l'était celle des Santones.

Le mot de ^prêteur a d'ailleurs ici sa vieille et primitive signification, de chef suprême de la cité : il ne rappelle pas les préteurs romains des temps classiques, qui ne sont que des juges, mais le préteur du V' siècle avant notre ère, prédécesseur des consuls, héritier des rois et détenteur de l'autorité souveraine : entendue ainsi, c'était l'expression qui convenait le mieux à la première magistrature des Bituriges.

Il semble qu'au milieu du i^'^ siècle il n'y avait encore qu'un seul

(i) Cf. Desjardins, Gaule romaine, t. II, p. 369; Mommsen, Roanische Oesehiclite, t. V, p. 88. — Adie Ch. de Crazan.nes, dans le BtiUetin d'Audi, l. II, p. 437 ; Couture, Reuue de Gascogne, 188S, p. 132, etc.

(2) D'après Desj.^rdins, Gaule Romaine, t. III, p. 239, et beaucoup d'autres, ce serait une ciintas liiera: c est uua erreur forineUe, qui provient duu raïuvais texte de Pliua (cf. notre page 512).

(S) Musée de Saintes, du temps de Tibère ou de Caligula (ma copie) :

C ■ IVLI- RIGOVERIGI • F • VOL • MARI NO ■Augits TALIPRlMOC-CR'QVAESTÔRI-VERGoè7-e/o \IARINA FlLIAP

préteur à Bordeaux. Plus tard, et peut-être par d'insensibles transitions, la constitution de notre \ille se calqua sur celle de toutes les cités de l'empire, se conforma au type consacre. Au préteur unique succédèrent quatre magistrats, deux juges, deux édiles. Nos inscriptions ne nous font point connaître le moment oii se forma ce nouveau régime ni la manière dont le changement s'opéra. Ces nouveaux magistrats ont dû s'appeler dimmviri, comme ceux de Périgueux (t. I, p. 117).

Au-dessous d'eux, se trouvaient un questeur, qmestor, chargé de la caisse municipale, et des juges ruraux, ou magistri jjagi. Nous connaissons un Bordelais qui a exercé successivement l'une et l'autre fonction : il n'y a là rien qui différencie notre ville des cités de toutes les contrées de l'empire (t. I, p. 122).

Au second siècle, un ancien magistrat de Poitiers, Lttcius Lentulius Cciisoi'inus, fut nommé, sans doute par l'empereur, curateur de notre cité, curator Bitvrigum Vii-iscorum. Le curateur était chargé de surveiller l'administration financière de la ville : c'était une sorte d'inspecteur et de contrôleur, d'ailleurs temporaire et provisoire. Il était d'usage de donner ces fonctions à un magistrat d'une cité voisine (p. 515).

A côté des magistrats, il y avait le sénat ou assemblée des décurions. La dédicace de l'an 224 à la Tutelle nous rappelle qu'on ne pouvait élever un autel sur un emplacement municipal, temple ou voie pubhque, sans un décret de cette assemblée, decrcium âecurionum (t. I, p. 66).

Xous apprenons encore par nos monuments que le culte officiel de l'empereur et des impératrices était desservi par des prêtres et des prêtresses municipaux (Jîamines Qi Jlaminicae), et que l'administration de la cité avait à son service des esclaves publics (servi jmilici on puNici, ancillac fxîblicae), hommes ou femmes. Mais aucun de ces détails ne sépare Bordeaux des autres villes de l'empire, si ce n'est la présence d'une esclave publique, ancilla fulUca. Le monument qui nous la fait connaître, elle, son nom et son portrait, est une véritable rareté : car nulle part ailleurs, pas même à Rome, ou ne trouve mention de femmes employées à un service public (t. I, p. 193-196).

La situation juridique des Bituriges Vivisques était celle de la très grande majorité des nations gauloises. Ils formaient un état distinct, une cicitas : tous les hommes libres originaires du pays étaient citoyens

Biturig-es. cives Biturigcs Vivisci (cf. n°' 133 et 222), à moins qu'ils n'eussent obtenu de l'empereur ou hérité de leurs parents le titre de citoyens romains.

Les habitants de Bordeaux qui jouissaient de ce dernier privilège étaient inscrits dans une tribu romaine, la tribu Quirina, comme nous le prouve l'épitaphe d'un légionnaire bordelais, mort en Afrique et enterré dans les environs de Tébessa (p. 514).

M. Mommsen a remarqué (') que la plupart des villes de l'empire dont les habitants étaient inscrits dans cette tribu Quirina, avaient reçu le droit latin de l'empereur Vespasien, qui lui-même faisait partie de cette tribu. Je ne crois pas qu'on puisse appliquer cette remarque à Bordeaux ni à sa voisine Périgueux, toutes deux assignées à la tribu Quirina. Bordeaux et les cités gauloises ne paraissent pas avoir reçu, tant s'en faut! le moindre privilège de Vespasien. En revanche, il ne serait pas impossible qu'elles aient obtenu de leur compatriote, l'empereur Claude, ce droit latin dont il fut d'ailleurs si prodigue.

Nous voyons, en l'an 48, Claude demander en faveur des principaux citoyens de la Gaule Chevelue le droit d'entrer au sénat et d'obtenir les magistratures. Or, à cette date, ces personnages, — et par ces mots de « principaux citoyens », frimores, il faut entendre les magistrats municipaux, actuels ou sortis de charge, — avaient déjà, dit Tacite, « les titres d'alliés et de citoyens de Eome (-) ». Quand les reçurent-ils? Sous le même Claude, selon toute vraisemblance : il fut, de tous les empereurs, le moins avare du droit de cité (^) : aurait-il négligé ses chers Gaulois? Aurait-il oublié les magistrats de Bordeaux, une des métropoles de la Gaule? De fait, le seul magistrat bordelais que nos inscriptions nous fout connaître, le préteur Caius Juïius Secundus, qui semble bien contemporain de Claude, est citoyen romain (n° 30). Or, une des conséquences de l'obtention du droit latin par une ville était, pour ses magistrats, le privilège d'acquérir le titre de citoyen romain.

Le second résultat était, pour ses habitants, l'autorisation de trafiquer, de commercer avec les citoyens romains, de conclure avec eux des contrats suivant la loi romaine, ce qu'on appelait le commercium.

(•) Ephemeris epigrapliica, I. IH, page 233.

(2| A. Vitellio, L. Vipstatio consitlibtis, luum do snppleaâo scnatu aijitaretui; primoresqiie QalUae qme Comata appellatur,foedera et civitatem romanampridem asseculijiis adipisociidorum in urlis honormn expeterent elc T\cirE, Annales. ii,i3. ' ''

('J Cf. SpANHEi.M, Orbis liomanus, I, xvi, et ici, page 118.

INSCRIPTIONS ROMAINES D !■: ItOUIlEAUX.

Est-il possible do croire que ce droit lut refusé à Bordeaux, la ville la plus commerçante de toute l'Aquitaine? celle qui, en sa double qualité de tête de routes et de port de premier ordre, pouvait attirer le plus les citoyens romains? celle où ils devaient avoir tant de relations d'affaires et d'intérêts engagés? Lyon était colonie romaine, Narbonne et Trêves également : Bordeaux ne fut jamais colonie, mais elle dut recevoir, sous Claude, le droit latin. La présence d'un aussi grand nombre de gentilices romains sur nos inscriptions du premier siècle s'expliquerait-elle autrement?

Loin de contredire cette opinion, l'inscription de Bordeaux dans la tribu Quirina la confirme jusqu'à un certain point. C'est à cette tribu que sont rattachées, comme M. iVJommsen le remarque, les villes de Maurétanie qui reçurent de cet empereur soit la cité romaine, soit le droit latin. C'est à elle également qu'appartient un Espagnol qui, nous dit son épitaphe, « reçut isolément le droit de cité de l'empereur Claude » (*), et tout donne à penser que les princes de la gens Claudia étaient inscrits dans la tribu Quirinai^).

A partir d'Antonin Caracalla, les habitants de Bordeaux, comme ceux de tout l'empire, furent de droit citoyens romains.

Il ne semble pas, au moins au premier abord, que cette mesure de Caracalla ait sensiblement modifié la situation des Bituriges. Je ne remarque pas, dans les inscriptions du m" siècle, un nombre plus grand de gentilices. Il est vrai que la mention et l'usage des noms de famille sont allés en diminuant sur nos inscriptions. On peut néanmoins supposer que la mesure prise par le fils de Septime Sévère n'a pas fait, au moins dans la ville même, beaucoup de nouveaux citoyens.

Et de fait, depuis deux siècles, la cité avait pénétré ici de tous côtés : tout magistrat faisait souche de citoyens romains ; tout Biturige sorti de l'armée revenait citoyen romain. On ne pourra jamais démoutrer que les Bordelais aient mis quelque répugnance à accepter le titre de citoyen romain : en tout cas, il s'insinuait ici sans relâche, grâce à la force et à l'habileté des lois (^).

La loi de Caracalla a eu, en revanche, des conséquences politiques assez importantes. Le titre de citoyen Biturige dut disparaître, au

l«l VIRITIM. A mVO CLAVniO. CIVITATK DONATO, Corpvs, 1. II, iiMo».

(«) Cf. Krinj JCiiEK, De Romanariim tribvum origine ac propagationc (t8S2, Yiciiuo), (i. IIR.

\^) Cf. Les Bordelais dans la)m(e ro^yiaine, p. 35.

moius dans la langue officielle : il n'y eut plus que des citoyens romains, ressortissant aux magistrats qui siégeaient à Bordeaux. On s'habitua à regarder l'ancienne civitas des Bituriges comme la civitas de Bordeaux, et Burdigala imposa son nom au territoire et à la commune : on dira, dès le iii^ siècle, civitas, respullica Burdigalensis (').

On a remarqué que, dans la plupart des cités gauloises, le nom de la peuplade s'est au contraire imposé à la ville : MecUoïanum, chef-lieu des Santones, est devenu Santoncs, Saintes. Le nom de Bordeaux survécut, parce que la cité qui en dépendait, celle des Bituriges Vivisques, n'avait pas une g-rande importance, n'avait joué aucun rôle : son nom n'avait pas la même célébrité que celui de Bordeaux, qui, ville riche, active et commerçante, était en somme la principale raison d'être de la cité des Bituriges Vivisques. Puis, Bordeaux, fondation des Aquitains, était antérieur à ces derniers : son nom avait plus que le leur des droits à l'existence.

Les bienfaits de la domination romaine se sont fait sentir ici de très bonne heure. Déjà, sous le règne de Tibère, la ville de Bordeaux possédait des thermes, comme les grandes villes de l'empire; ils s'élevaient sur la hauteur du Mont-Judaïque et dominaient cette vallée de la Devèze, le long de laquelle la ville s'accroissait rapidement : ils étaient décorés de marbres et de mosaïques, et ornés des statues des princes de la maison impériale (t. \, p. 92).

On peut rappeler que ces statues furent celles de membres de la famille de Germanicus : elle fut, on le sait, étonnamment populaire dans tout l'empire et surtout en Gaule, oiî elle aima à continuer les traditions libérales et intelligentes de Jules César, et oii elle devait reprendre son œuvre, lorsqu'elle monta sur le trône avec Caius Caligula.

Il semble que, dans les premières années du règne impérial, Bordeaux ait été l'objet de moins d'attentions que Saintes, sa voisine. Sauf les thermes et l'éuigmatique édifice de Serenus, aucune construction importante ne paraît à coup siîr du temps d'Auguste, de Tibère ou de Caligula. A Saintes, en revanche, l'activité monumentale fut grande dès le début du régime impérial; un arc s'éleva en l'honneur

l') Cf. sur celte qacsliori, ici, pages I-2I-12J.

INSOR., T. II. 69

de Germanicus; ou coustruisit uu ampliithéàtre colossal, alors que Bordeaux devait atteudre le sien deux siècles encore. Les inscriptions monumentales abondent à Saintes dans la première moitié du i" siècle ; elles nous font connaître des personnages riches, puissants, amis et protégés des empereurs : elles nous montrent la noblesse gauloise acceptant Rome, admise aux faveurs de l'Etat et aidant puissamment les princes à transformer les Gaules. Les textes bordelais de l'époque sont loin de nous donner d'aussi riclies renseignements. C'est que le peuple des Santons avait été un des grands peuples de la Gaule, puissant par sa noblesse et riche en domaines : Rome lui a conservé d'abord sa prépondérance, lui donnant même le titre de nation libre; elle a accumulé les faveurs sur l'aristocratie santone, qui était surtout militaire; et elle songea peut-être à faire de la ville de Saintes la métropole du Sud -Ouest, rang pour lequel la désignait sa place dans le monde celtique (cf. p. 536).

Ce ne fut que plus tard que Bordeaux remplaça Saintes dans cette sorte de domination morale et matérielle, et que les Romains comprirent l'inestimable avantage qu'offrait la situation de notre cité.

Quand Bordeaux fut-il alfranclii de l'infériorité où le tenaient la richesse et la puissance de Saintes? On ne saurait trop le dire; mais il semble que c'est au temps de Claude qu'il a véritablement commencé à s'accroître et à g-randir. La conquête de la Bretagne a dû être une des causes principales de son développement; le commerce avec cette île a été de tout temps pour Bordeaux une source abondante de richesses ; il existait déjà avant l'arrivée des Romains en Gaule : l'île devenue latine, il n'a pu que prospérer et s'étendre rapidement. Nous possédons, du milieu ou de la fin du i^'^ siècle, l'épitaphe d'un habitant de Trêves, qui est venu mourir à Bordeaux : il s'intitule negotiator Briiannkianv.s, c'est-à-dire qu'il faisait le commerce d'exportation et d'importation avec l'île de Bretagne (n° 62).

C'est au temps de Claude, je crois, que s'élevèrent quelques-unes des grandes constructions de Bordeaux, et notamment son premier aqueduc, dû à la générosité du préteur Caius Julius Secundus (u° 30, t. I. p. 119) : il amenait dans notre ville les eaux du ruisseau de l'Eau- Blanche, et aujourd'hui encore la localité d'Ars perpétue le nom des arcades, arcus, de l'aqueduc (cf. n° 31). Presque tous les autres grands édiliccs dont nous avons conservé les dédicaces à défaut des ruines,

semblent également postérieurs au règne de Caligula : tels sont celui qu'éleva le questeur (n" 32), le portique dont un généreux citoyen fît les frais par testament (n° 34), d'autres encore, que nous connaissons par des lambeaux d'inscriptions et qu'un examen attentif des débris de nos musées pourrait faire connaître (n°^ 35, 38, 39).

Ces monuments furent, on le voit, le produit de la libéralité de magistrats ou de simples citoyens. Ils nous rappellent que le patriotisme municipal était alors, ici comme par tout l'empire, vivant et puissant; la ville de Bordeaux a dû à des dons ou à des legs presque tous ses édifices. Les habitants subvenaient à sa grandeur; elle gardait ses revenus pour ses besoins.

L'activité commerciale de Bordeaux, si on en juge par la date probable des épitaplies d'étrangers, semble commencer également au milieu du i^'' siècle et garder son intensité jusqu'au milieu du m''.

Strabon appelait Bordeaux, sous les premières années du règ-ne de Tibère, un em^orium^ une place de commerce. Les inscriptions nous montrent que notx'e ville conserva ce caractère sous la domination romaine et qu'elle dut surtout à ses relations commerciales sa richesse et sa prospérité. Il est certain qu'elle devint, dès le milieu du i" siècle, le grand marché de toute la Gaule du côté de l'Océan, et qu'elle prit alors le rang- et le rôle pour lesquels le désignaient son origine et sa situation.

La preuve de ce fait nous est fournie par les épitaphes des étrangers.

Notre recueil renferme 311 épitaphes : sur ce total, 32 sont, à coup sûr, des épitaphes de personnes étrangères à Bordeaux, et il ne serait pas impossible que, parmi les autres, la colonie étrangère dût en revendiquer un certain nombre (cf. n° 115). Ainsi, 10 pour 100 peut-être de notre population étaient fournis par un contingent venu de dehors. Une pareille proportion ne se rencontrait jadis dans aucune autre ville de la Gaule, Lyon peut-être excepté. Mais Lyon était le centre administratif et rehgieux des trois Gaules, ce qui explique l'affluence d'étrangers dans ses murs. Le commerce seul a pu les attirer ici. Avant tout, Bordeaux était un grand marché où affluaient de toutes parts étrangers et marchandises.

548 INSCKII'TIONS ROMAIXES DE BORDEAUX.

On dut réserver même aux étrangers un ou plusieurs cimetières, du côté des routes de Toulouse et de Bazas : la presque totalité de ces épitaphes proviennent, en effet, d'un même point de la muraille, le milieu du cours d'Alsace-et-Lorraine (t. I, p. 149, et t. II, p. 326).

Bien entendu, ce sont les Gaulois qui forment la majorité de ces h(3tes : Bordeaux est surtout un marché celtique. Sur trente-six étrangers, vingt-deux au moins sont des compatriotes des Bituriges. Encore à peu près tous sont-ils de vrais Gaulois, des habitants de la Gallia Comata.

La vallée du Rhône et la Narbonnaise ne sont représentées que par une famille de Vienne (') ; cela se comprend : les relations commerciales des villes du Rhône et de la Méditerranée, de la province de Narbonnaise, éloignaient leurs négociants des marchés de Bordeaux et de l'Océan : ils avaient leurs centres d'affaires, leurs débouchés naturels d'un autre côté; ils étaient desservis par les ports de Narbonne, d'Arles, de Marseille. En revanche, Bordeaux était demeuré, du temps des Romains comme du temps des Celtes, la métropole commerciale des pays d'entre Pyrénées et Meuse. Là venaient s'établir ou trafiquer les commerçants aquitains de Dax ou des pays de Buch : ceux-là apportaient sans doute les paillettes d'or de l'Adour et les marbres des Pyrénées; ceux-ci, la résine des pins des Landes. Le centre de la Gaule a ses représentants avec les Ruteni de Rodez et les Lemovlci du Limousin. Mais on y venait de plus loin encore, des bords de la Maine, de la Meuse, de la Seine ot du Rhin. On trouve dans nos inscriptions des citoyens de toutes les grandes Ailles de Celtique ou de Belgique, du pays des Aulerci, de Sécz et de Corseul en Nox'mandie et eu Bretagne, de Paris, de Besançon, de Reims, de Metz, de Beauvais, d'Amiens, des bords de la Meuse et du Rhin, de Trêves surtout : les Trévires, qui furent les grands marchands et les plus actifs trafiquants de la Gaule orientale, ont affectionné notre ville, métropole et marché de premier ordre, comme était leur patrie.

Bordeaux avait, il va sans dire, moins de rapports avec les autres provinces de l'empire.

En dehors des Gaulois, ce sont surtout des Espagnols que nous trouvons ici, et encore des Espagnols de la vallée de l'h^bre, de Curnonium , de l'uriasso, de Bilhilis : ces derniers venaient faire

(') Cf., ici, les iuscriplioDS ilu lome I, pages U9-192.

le commerce de l'acier, dont l'excellence avait rendu célèbres ces deux villes.

Bien qu'éloigné par sa situation des centres classiques du commerce méditerranéen, Bordeaux n'en demeura pas moins en rapports constants et fréquents même avec l'extrême Orient : nous possédons les épitaphes de quatre Grecs, dont deux d'Asie, que les intérêts de leur négoce ont fait v^enir à Bordeaux : ils y apportaient entre autres choses leur marbre de Parcs, dont on a trouvé ici des fragments. La présence d'une colonie orientale dans notre ville au temps de l'empire romain est un des faits les plus curieux que révèle l'étude de nos inscriptions. Il est précieux de constater que les bords de la Garonne furent souvent visités par ces Asiatiques et ces Syriens qui ont, dans la Gaule et l'Italie impériale, charrié et emmaganisé sans relâche les marchandises, les idées et les religions ('). Bordeaux, je pense, n'a cessé d'être sous l'empire, comme il le fut peut-être au temps de son indépendance, un lieu de rendez-vous pour les Grecs et les Sémites qui trafiquaient en Gaule.

Les débris rencontrés dans le sol complètent assez peu les données del'épigraphie. Ou a trouvé ici des poteries d'Arezzo (t. I, p. 4.53), mais les moindres localités de la Gaule eu ont fourni de semblables : grâce au merveilleux réseau des routes romaines, elles pénétraient dans les recoins les plus reculés du pays. Les marbres viennent surtout des carrières des Pyrénées ; celui de Paros a fourni un bas-relief. La pierre à bâtir est rarement originaire de Bourg ou de La Roque, plus souvent des carrières de la Charente, de Taillebourg, Crazannes ou Saint- Savinien (p. 462).

Le commerce se faisait par l'Océan et surtout par terre, beaucoup moins, je crois, par les vallées supérieures des fleuves (cf. p. 206). Cinq ou six grandes routes partaient de Bordeaux, vers Dax et l'Espagne, vers Bazas ou vers Toulouse, le long de la rive gauche de la Garonne, vers Périgueux et Saintes : de ces dernières, la première menait à Lyon; la route de Saintes conduisait dans le nord, le centre et l'est de la Gaule. Je crois que de toutes ces voies, la dernière, la route de Saintes, était de beaucoup la plus fréquentée ; c'est par là qu'ont dû venir les

(')Cf., Mémoires des Antiquaires, t. XXVIIf, p. 'i, l'épitaplie d'aa Syriau, negoliator provinciae Aquitanicae, qui posséJait ua bazar plein de marchandises d'Aquitaine. — Voyez RE.^•A^•, Les Apôtres, cil. 16.

550 iNSCRirTioxs romaines de bordeaux.

deux tiers au moins des étrangers dont nous venons de parler; c'est par là qu'on transportait les pierres de la Charente, employées de préférence dans les constructions du temps. Sans doute, on les charriait par terre jusqu'à Blaye, où la route rejoignait le fleuve, et de là, par eau, eUes venaient jusqu'ici (cf. p. 208).

Aucun texte ne nous permet de dire à qui est dû le système de ces routes. Il est vraisemblable qu'il date des premiers temps de l'empire. Trajau peut avoir réparé celle de Blaye vers l'an 98 (p. 230). En tout cas, ce réseau a merveilleusement complété les avantages que Bordeaux avait reçus de la nature, et il a contribué au moins autant que sa situation, au prodigieux développement de son commerce sous la domination latine. A cet égard, on peut presque répéter que les Romains furent les vrais créateurs de Bordeaux.

Le commerce absorbait à Bordeaux alors comme aujourd'hui, toute l'activité des habitants. L'industrie semble avoir été peu en honneur: les inscriptions ne nous font connaître aucune corporation d'ouvriers ou d'artisans. Nous n'avons jusqu'ici rencontré qu'un fabricant d'étoffes de lin(n°77), et les bas-reliefs sculptés sur les monuments funéraires ne nous révèlent pas l'existence d'autres grandes industries. Je ne parle pas des charpentiers (n" 83), des portefaix, des laboureurs, des tisserands, des bouchers, des cochers, des potiers, des mégissiers, dont les sculptures ou les ruines nous rappellent la présence dans l'ancien Bordeaux (') : ce sont là métiers ou professions qui se trouvent dans toute ville ou tout village. On y a fabriqué des briques^ des figurines de terre cuite^ et, surtout, des imitations de poteries samiennes; le centre de ces ateliers semble avoir été le long de la rue Saigc : Allusa, lYcpos, Ejyinus, Jidhis, Odavius Catulus peuvent être des industriels bituriges (t. I, p. 485). Mais l'industrie de la terre cuite est la plus répandue et la plus facile de toutes, et celles de nos poteries qui ont une origine locale, ne sont certes pas les plus fines et les mieux travaillées. Ce sout aussi, pour la plupart, les plus anciennes : je crois que de très bonne heure on a préféré s'adresser aux riches dépôts du centre de la Gaule et de

(«) Ici, monument de la planclie VII; DipCt Bel (lias-relief reprùseulrinl un portefaix); inscriptions n" 332, ISi, 300. — Au Dépit Bel, cf. n" 02 (ici, t. I, p. 460), 43. — Je ne parle pas du Jaler du n° 59, dont la profession est inconnue. — Cf., au Dépôt Bel, une femme tenant une balance (n° 82).

la Toscane. Les bijoux, les bronzes, les verres, les fers, ne manquent pas dans nos ruines ; on a trouvé même une statuette d'argent, mais rien n'exclut le fait d'une importation étrang-ère. Il est curieux de remarquer que ni sur les inscriptions ni sur les monuments il n'est fait allusion à cette production du vin qui sera un jour la gloire et le principal revenu de Bordeaux.

La vie artistique était, sans contredit, plus intense que la vie industrielle. Les architectes ne devaient point manquer, si on en juge par les débris accumulés dans nos dépôts. Les sculpteurs avaient fort à faire pour orner de bas-reliefs les tombeaux et les portiques : l'un d'eux, Marcus Seamdinius Amabiîis, nous a laissé, sur son édicule funéraire, son portrait en costume d'atelier, et il est sans doute l'auteur du monument (n° 82). Il est infiniment rare de trouver dans le monde romain des épitaphes de peintres : Bordeaux en a une, celle de Calenus (n° 81).

Le haut empire nous fournit deux tombeaux de médecins et une réclame d'oculiste (n°^ 78 et 79 ; n° 354), ce qui est un assez beau chiffre pour une seule ville : sous le bas empire, l'école de médecine du Sud- Ouest deviendra célèbre.

De vie intellectuelle, nous trouvons çà et là quelques vestiges, mais à peine sensibles : un esclave figuré sur un tombeau tient à la main un rouleau; c'est sans doute im objet de ce genre qu'avait Sedatus ; à côté d'une statue, on voit d'autres rouleaux enfei*més dans une cassette : ce sont peut-être des grammairiens ou des rhéteurs bordelais, à moins que ces rouleaux ne désignent des diplômes juridiques ou des parchemins officiels ('). Un défunt est figuré avec un compas et une boule (^): c'est, j'imagine, le portrait d'un géomètre ou d'un géographe. La curieuse statuette de Sophocle montre qu'il y avait à Bordeaux des hommes qui aimaient le grand tragique (^). Mais notre ville avait-elle déjà ses poètes et son école? Rien ne l'indique à coup sûr et le contraire est dans l'ordre naturel des choses. Elle était dans les premiers siècles un rendez-vous de marchands et non pas un foyer de haute culture : je ne crois pas que le poète et professeur biturige Blaesiamis en fût originaire (p. 516). Le poésie et l'enseignement

('i Inscriptions n" 3-23 et29G; miTSéa de Florimoad de Raymand, ici, p. 33'»; cf. t. I, p. 313.

pj Cf. les articles que consacrent cette année à celte stataelte MM. BaAQUEa.vYE et Beuchon, dans la Société arcliêologiqfie et les Actes de l'Académie ; cf. page 31T.

ne pouvaient encore tenir la place prépondérante qu'ils occuperont à partir de Constantin. Aussi bien Martial donne à la cité de Bordeaux la dure épithète de « lourde », crassa .- les riches négociants de la Garonne n'étaient pour lui que de gros parvenus, épais et béotiens.

Bordeaux était-il bien représenté dans les camps? Je ne sais. Des deux soldats morts ici, un seul peut être bordelais; un de nos compatriotes a servi en Afrique; nous possédons le portrait d'un joueur de corne, comicen; un bas-relief funéraire nous montre un soldat appuyé sur son bouclier. Les inscriptions parlent souvent de soldats bituriges: deux cohortes de l'armée romaine portaient même le nom de coliortes Iiitii7'igum{^). Sont-cc les Bituriges de Bordeaux ou ceux de Bourges? On ne saurait le dire : sans doute ces cohortes étaient réservées aux volontaires de l'une et de l'autre cité. Il est possible cependant que le développement du commerce et la richesse de la vie aient éteint chez nos ancêtres le zèle belliqueux; Claudieu parle quelque part des soldats de la Garonne,

Quos... rigat rétro pernicîor mida Garicmnae, Oceani pleno quotiens impeUitnr aesiu (^).

C'est la seule allusion que l'antiquité ait laissée sur les talents militaires des Bordelais, et l'épigraphie ne nous permet pas d'en faire d'autres.

En revanche, on vivait bien à Bordeaux : la santé pubhque ne semble pas avoir souffert du voisinage des marais. La vie moyenne y atteignait le chiffre, très satisfaisant, de 36 années. Si nous n'y constatons point de centenaires , les octogénaires n'y sont point rares : à cet égard Bordeaux a fort bien pu jouir, dans l'antiquité, de ce renom de bon aloi qu'il a de nos jours l^).

Mais surtout, on y vivait grassement et luxueusement. Principal entrepôt des Gaules, recherché des Espagnols et des Orientaux, c'était déjà, à la fin du i^' siècle, une ville riche, opulente, éprise de l'éclat du dehors et de la fausse distinction. Il en était d'elle comme de toutes les cités qui renferment de puissantes colonies étrangères : on y menait l'existence à grandes guides. Le poète Martial voulut un jour railler les

(!) Ici, 1. 1, n° 182, et t. II, pages Sl-l cl 515; Dfpùt Bel.

(') In Ruflnum liber II, vers 113 cl 1 U [Caimina, V, ôdilion Jeep).

(3) Les preuves à la Dd, dans l'Index des nombres. — Sur 171 individus dont 1 ago est indiijué, U sont morts de 1 a 9 ans; lide 10 a 19; 35 de 20 à 29; 41 deC0a39; 22 de 40 a 49; 17 de 50 à 59; 8 de G'J à 60; 15 de 70 à "9; 5 a 80 ans et au delà.

hommes lourds et vaniteux qui ne cherchent dans le plaisir que l'occasion de la dépense : de notre temps, on prononcerait le mot de rastaquoucres ; Martial songea aux Bordelais:

« La femme que je veux », dit-il, « c'est une femme facile, qui se promène vêtue d'un simple petit manteau : c'est une femme qui a déjà donné à mon esclave tout ce qu'elle peut donner. Celle que je veux ne doit pas me coûter plus de deux deniers à elle toute, et il faut qu'elle puisse suffire à trois. Mais pour ce qui est de la femme qui demande de fortes sommes et qui fait sans cesse résonner de grands mots, je l'abandonne au prurit de l'épais Bordeaux, »

Possideat crassae mentula Burdigalae.

Bordeaux ne fut l'objet d'aucune faveur essentielle des empereurs qui suivirent Othon : ni les Flaviens, ni les Antonins ne paraissent s'être occupés de lui, si ce n'est pour veiller à la prospérité de ses finances et à l'entretien de ses routes. Au reste, à la différence des princes de la maison de César ou de celle de Germanicus, ils furent peu favorables aux prérogatives des provinces, de la Gaule Propre surtout; ce ne fut point d'ailleurs au détriment de leur bien-être et de leur développement matériel, qu'ils firent tout pour accroître. Hadrien fait seul exception dans cette longue lignée de princes sages, prudents, mais un peu trop imbus de l'esprit gréco- romain et de la morgue sénatoriale. Il aima la province par-dessus tout et peut-être vint-il à Bordeaux vers la fin de 122 ('), quoiqu'il ne faille pas prendre pour preuves de ce voyage les inscriptions qui portent le nom d'Hadrien et celui d'Antinous (cf. p. 242).

Bordeaux n'eut pas à souffrir de ce dédain politique, et, comme nous l'avons dit, il continua à grandir et à s'enrichir d'une façon constante jusqu'au temps des empereurs orientaux.

Il est assez malaisé de se rendre compte de l'étendue et de l'aspect de notre cité à la fin du ii= siècle : les barbares et la construction d'une muraille et d'une nouvelle ville ont tout bouleversé; le Bordeaux de ce temps a disparu, ses ruines mêmes et ses débris ont été déplacés. Cependant, on peut çà et là retrouver la trace de son squelette (^).

(!) Cf. DuERR, Die Reisen des Kaisers Hadrian (ISSI, Vienne), p. 3S.

ti!) Cf. surlout les travaux de Jouan.-.lt, Acadtmie, 1811, p. 87 et s., et de de Mexsicnac, Soc. areli., t. VIL

INSCR. T. n. 70

URBS BURDIGALA

circi a CCLXX p Chr

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<■' JitZltcuvfacU

BORDEAUX VEtlS l'aN 270.

A part les Piliers de Tutelle et rAmphithéàtie, il n'y a aucune certitude sui- l'emplacement donné aux divers monuments de ce plan : mais l'existence en parait incontestable ou probable, et nous les avons indiqués, sinon à l'endroit, du moins près de l'endroit où ils ont dû s'élever. Pour fixer la direction des routes, nous nous sommes servi de celle des plus anciennes voies ot des chemins primitifs du Bordeaux médiéval. Pour l'étendue assignée à Bordeaux, nous avons beaucoup utilisé le plan de M. de .Mensignac (Société archéologique, t. VII), en le modifiant seulement çà et là. Il va sans dire que nous n'avons point indiqué les temples ou monuments dont la situation est entièrement incertaine; on en trouvera la liste dans le texte même. D'ailleurs ce plan doit servir surtout à donner une idée approximative du Bordeaux du iil« siècle, et il ne faudrait pas lui demander la rigueur d'un relevé cadastral. — Il n'y a pas à s'arrêter au « plan de Bordeaux, bâti par les Romains en l'an 2G0 » que donne Devienne, et d'après lui Saincric {Acad., 1833), Bernad-vu (lHs(oire) et O'Reilly.

Le noyau de la cité était toujours cette vallée de la Devèze, de « la rivière divine », qui avait été son berceau. Elle a grandi le long de ses rives; elle est montée, près d'elles, dans l'intérieur des terres. Au temps de Tibère, elle avait atteint le Mont-Judaïque. Je crois bien que sous les générations qui suivirent, elle descendit de ce côté les pentes de la colline jusqu'aux rues de Gasc et Saint-Clair.

Au nord et au sud, la ville s'allongeait le long des grandes voies qui venaient la rejoindre. Du côté des routes de Bazas et de Bayonne, elle devait atteindre et dépasser le cours d'Aquitaine. Du côté de la Garonne, la limite extrême était le cimetière de Saint-Michel, qui servait encore du temps de Valérien et de Tétricus (t. I, p. 426). La région du nord-ouest et les routes du Médoc l'ont attirée davantage. Au commencement, elle ne dépassait pas la place Fondaudèg-e, puisqu'on a trouvé là un cimetière qui paraît primitif ('). De bonne heure, le cimetière est déplacé et reculé jusqu'aux sablières de Terre-Nègre : c'est, sur ce point, la limite de la ville au temps de Marc-Aurèle (t. L p. 426).

Au III'' siècle, le cimetière de Terre-Nègre est abandonné, peut-être pour être avancé plus encore vers le nord-ouest.

Les découvertes de poteries nous permettent de dire quels étaient les points les plus habités du Bordeaux romain. Les fouilles les plus riches ont été celles des alentours de la place de la Comédie (rue Espritdes-Lois, n° 31 ; rue Mautrec, passage Sarget, rue Saige, cf. t. L p. 427-428), et maintenant encore le sous-sol d'un certain nombre de maisons y renferme de riches débris et plusieurs couches de mosaïques. Autrefois comme aujourd'hui, c'était, je crois, le quartier opulent et recherché. De l'autre côté de la Devèze, la ligne du cours d'Alsace-et- Lorraine a fourni un grand nombre de précieuses ruines, et on a pu signaler les vestiges de demeures gallo-romaines de dimensions considérables, surtout vers la rue Porte-Basse et la rue Pèlegrin (t. I, p. 430- 431). Là était un autre ensemble de grandes habitations. D'autres indices nous montrent encore un groupe de ruines importantes aux alentours de l'hospice des Sourdes-Muettes (t. I, p. 432). Les débris rencontrés de ce côté, rue Thiac, rue Saint-Serniu, aux abords des allées Damour, ne permettent pas de douter qu'il n'y eût encore là, au

(') JoHANNET, Ruche d'Aqiiitaine, t. H, p. 325; Académie, 1831, p. 126.

556 INSCRIPTIONS ROMAINES DE BOlîDEAUX.

ii« siècle, un quartier viclie et peuplé. Cependant, le centre de Bordeaux demeura, comme il était naturel, sur les deux rives de l'antique estuaire, entre le cours de l'Intendance et celui d'Alsace-et-Lorraiue : c'est là surtout que le sous-sol est fécond en débris.

C'est dans les limites marquées par ces fouilles que se trouvait le vrai Bordeaux gallo-romain, ^^vant, peuplé, riche, le Bordeaux des affaires et du commerce : les recherches nous montrent qu'aucun point, dans cet espace, n'était inhabité ('). Il suiïit de creuser à quelques mètres, à n'importe quel endroit, pour rencontrer les vestiges des demeures romaines, mosaïques (-), briques ou poteries : et il n'est aucune des rues de notre vieux Bordeaux, depuis la rue du Pas-Saint-Georges jusqu'aux allées Damour, qui ne repose sur des assises galloromaines.

Au delà de ces limites, Bordeaux devait être moins tassé et les habitations plus éparses.

La ville romaine de Bordeaux formait donc une espèce d'éventail, dont la pointe était à l'embouchure de la Devèze : elle s'épanouissait en suivant les grandes voies qui rayonnaient autour d'elle. On le remarque : elle négligeait les bords de la rivière, elle les laissait aux marécages.

C'est le contraire qui se passe de nos jours : maintenant on conquiert sans cesse les marais; c'est à leurs dépens que la A'ille s'agrandit. Bordeaux s'allonge indéfinimeut eu aval du fleuve. Il forme toujours un éventail; mais on dirait que la pointe s'en est retournée : elle est maintenant du côté des boulevards. L'éventail se développe le long de la rivière, et non plus, comme jadis, dans l'intérieur des terres.

Cette différence dans les lois du développement de notre ville, au temps des Romains et de nos jours, s'explique aisément. Sous les empereurs, le commerce de Bordeaux se faisait surtout par ce merveilleux réseau de voies dont ses maîtres l'avaient doté. Maintenant l'avenir de notre cité est sur les bords de cette rivière qui l'unit à la mer : elle l'appelle, elle l'invite, elle attire en quelque sorte ses destinées.

(•) Las preuves sont donnÉes loul au long 1. 1, pages 426-433.

OSurlesraosaïiiucs, cf. liag. e»(;ycJ.,1803, (. V, p. 401; ISUG, I. II, p. 161; BulUpolym. do l'au XIII. p. 17 el Idî; la TriUme du 23 mars 1850; ici, p. 65.

Inscr.de Bordeaux Tome II

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