PL XI
Heho$ iJcjardm
LES PILIERS DE TUTELLE restitués par Perrault
Je ne crois pas qu'on puisse placer le forum de Bordeaux ailleurs qu'à la place de la Comédie. C'est là, en effet, que s'éleva, vers l'an 200, le temple principal de la cité, consacré à sa Divinité tutélaire. Où pouvait-on le construire, si ce n'est au centre officiel de Bordeaux? A cette place devait être installé aussi, depuis le temps d'Auguste, l'autel du Génie et de l'empereur, peut-être dans un temple consacré à l'une et à l'autre de ces deux personnes augustes. C'était là, sur ce forum, qu'était comme le foyer religieux de la ville de Bordeaux et de la cité des Bituriges (cf. p. 283 et 540).
Des constructions dont la générosité des Bordelais s'est plu à enrichir la cité, l'emplacement exact nous est à peu près inconnu : les ruines extraites de la muraille nous révèlent seulement que Bordeaux possédait des temples de toute beauté et de dimensions imposantes, des portiques ornés de bas-reliefs, des basiliques, des palais ou des thermes. La plupart de ces monuments, semble-t-il, ont été élevés après le lor siècle ; je ne parle plus, bien entendu, des thermes du Mont-Judaïque. Leurs dimensions colossales, leurs chapiteaux corinthiens à feuilles d'acanthe fouillées, compliquées et flamboyantes, l'abus des moulures et de la décoration, annoncent les goûts des derniers Antonins et des Sévères bien plus que la simplicité toute grecque des édifices du i^r siècle. Le temple de la déesse Tutelle, qui sera dressé sur le forum, est le seul qui soit resté debout jusqu'au xvii^ siècle. Il est facile, en étudiant cet édifice à deux étages, trop élevé et trop massif, encombré de statues et d'ornements, d'y voir un spécimen de l'architecture brillante, pompeuse et solennelle du temps de Septime ou d'Alexandre Sévère : il fait songer aux ruines du Septizonium ou des temples de Baalbek, et ne rappelle guère la g-racieuse et svelte élégance de la Maison Carrée de Nîmes ou du temple viennois de Livie. La date de la statue qui fut élevée à la déesse dans le sanctuaire, — juin 224 (n° 20), — vient confirmer cette hypothèse (') [planches XetXI].
Si on en juge par le nombre des dédicaces et des bas-reliefs religieux, les temples ne manquaient point à Bordeaux. C'est Mercure,
(i) Voyez t. I, p. 79, la bibliographie des Piliers do Tatelle. Nous reproduisons ici les dessins donnés par ViNET [pi. X] el par Perrault [pi. XI| (le premier a été reproduit aussi par Drouyn, Bordeaux vers 1450; le second réduit par Devienne, Bebn.io.au. Histoire, Bordes, O'Reili.y, I'" p., t. i, p. 74 et hieli d'autres). Il en existe un troisième dessin il'AsDnoL'ET Du Cerceau, qui paraît être moins exact (cf. I'sr- KAULT, p. 217) : nous ne l'avons point vu. Nous ne connaissons en l'iiit de débris des Piliers de ïatello que ceux dont parle Jouannet, Musée d'Ag^uitaine, t. II, p. 210 et 299; je U3 sais s'ils ont été transportés au Déi>ôt Bol.
le grand dieu des Gaulois, qui possédait le plus de sanctuaires : il est vraisemblable que le plus important d'entre eux dominait la hauteur de Puy-Pauliu (t. II, p. 314 et 321); un autre devait se trouver aux environs de la place Saint-Projet, et peut-être l'église de ce nom n'a-t-elle fait que le remplacer (t. II, p. 322); un troisième s'élevait dans les quartiers sud, aux abords de la vallée du Peugue (t. II, p. 336). Jupiter était presque aussi vénéré : il semble que ses temples fussent surtout situés au midi de la ville, car c'est dans la portion méridionale du mur romain que nous avons rencontré la plupart de.s monuments consacrés à ce dieu (t. II, p. 326 et 327; 1. 1, p. 29). Les autres divinités avaient moins de sanctuaires : la Mère des Dieux en possédait deux peut-être, dont le principal a pu être aux abords de la Cathédrale : il n'y aurait même pas à s'étonner, si Saint- André avait succédé à un temple de la Magna Mater (t. I, p. 29-37). Oiiuava, Sirona, paraissent avoir été adorées dans les quartiers du centre ou du nord. La Tutelle avait aussi sa chapelle du côté du Peugue (p. 326). Esculape et son serpent possédaient un temple assez important, sans doute près de la rue des Glacières (i). On a cru reconnaître un sanctuaire d'Isis non loin de l'Hôtel-de-Ville (t. Il, p. 321). Enfin, à l'entrée du port, s'élevait celui d'Hercule, le dieu cher aux navigateurs (p. 320).
Quelque longue que soit cette énumération, elle ne nous donne, je pense, qu'une faible idée de la richesse du Bordeaux romain en édifices religieux. N'oublions pas la phrase de Jules César : « La nation de tous »les Gaulois est infiniment adonnée aux superstitions», natîo est. omnium Galloriim aàmodiim declita religionihus (6,16).
Il est moins facile de retrouver les monuments civils, leur nature et leur emplacement : nous n'avons point toujours pour eux les points de repère que fournissent les dédicaces des autels. En tout cas, il est certain que Bordeaux ne manquait pas d'édifices de tout genre, et qu'il possédait tout ce qui était nécessaire à l'ornement ou à la vie de la cité, à ses plaisirs ou à ses besoins. Qui sait même si, toutes proportions gardées, Bordeaux n'était pas plus riche autrefois en monuments publics que de nos jours (-)?
On a déjà parlé de l'aqueduc qui amenait ici la fontaine de l'Eau-
(<) Cf. Bbaouehaye, SociiU arcMologiiue, I. XI, ji. "1 DEVIE^^E, t. I, p. ïic\t (réimpr.), place à turl le temple de Yernemetis près <le lionleaux : cf noire l. H, p. .114 el ji. 143, u. 1. (») Cf. Société archéologigve, l. VII, p. 48.
Blanche, située près du moulin de Vayres : il se divisait vers la place d'Aquitaine en deux branches, qui se dirigeaient parallèlement l'une à l'autre vers la place de la Comédie et le marché des Grands- Hommes (t. I, p. 119). Elles devaient d'ailleurs se ramifier à l'infini, et tout nous indique que le Bordeaux romain était sillonné d'un véritable réseau de canaux souterrains : il était admirablement pourvu d'eau, ce qui a été l'idéal de bien-être vers lequel aspirèrent toutes les villes de l'antiquité. Ce bienfait, que nous ne possédons que depuis quelques mois à peine, et dont le moyen âg-e a si peu tenu compte, les Romains le donnèrent à Bordeaux dès le milieu du premier siècle. De loin en loin, des fontaines monumentales décoraient les places publiques ou les carrefours : nous avons retrouvé les dédicaces de cinq d'entre elles (n° 30) ; elles rappellent le nom du préteur Caïus Julms Secundus, qui légua un demi-million de francs pour assurer des eaux à sa ville natale. La grandeur des plaques qui portent l'inscription, les dimensions des débris qui furent trouvés en même temps qu'elles (t. II, p. 324-325), nous montrent que ces fontaines ressemblaient à de véritables châteaux d'eau : avec leurs eaux jaillissantes, les dieux marins et les sirènes de leurs sculptures ou de leurs bas-reliefs, les fontaines de Secundus devaient être parmi les édifices les plus élégants et les plus décoratifs de la cité. On peut croire qu'elles étaient assez nombreuses : trois dédicaces ont été rencontrées au sud, deux au nord (').
Il a déjà été souvent question des thermes élevés, au début du I" siècle, dans le quartier du Mont-Judaïque : il est à remarquer que le premier édifice dont nous constatons l'existence à Bordeaux, est de ceux que les Romains affectionnaient entre tous. Une construction semblable s'élevait peut-être, plus au centre de Bordeaux, aux abords de l'ancienne Permanence et de l'Etat-Major (rues des Trois-Conils et Vital-Caries) (2).
C'est en plein Bordeaux romain, et près du port, j'imagine, que se dressait ce superbe monument, dont le mur occidental recelait les gigantesques débris : on peut voir au Musée de la rue Jean-Jacques Bel ces fûts de colonnes, mesurant 1™44 de diamètre, ces énormes
(') Rabanis, p. 119, place la construction de l'aqueduc au milieu du m"^ siècle. Cela ne paraît point soutenable. — Cf. Les eaiixpubliqms â Bordeaux, Commission de 1853-4.
(*) Hypothèse probable de Jouannet, Statistique, t. H, ii» p., p. 339 et s. C". notre n» 33 et Viset, Discours, § 14.
lambeaux de frise, ces chapiteaux, qui devaieiit avoir une hauteur de '['"15 : ce sont les ruines d'un seul et môme édifice, livrées par la muraille ù la hauteur de la rue des Trois-Couils (•). Il devait s'élever à 14 mètres de haut, sans compter la corniche, et pouvait rivaliser de grandeur avec le temple de Tutelle. Il était décoré de bas-reliefs colossaux : celui des Dendrophores (notre pi. VII), le fragment d'Hercule du Dépôt Bel lui appartiennent. Les « porteurs d'arbres » sont, sans doute, des ouvriers transportant un mât de navire; Hercule est le dieu des marins. Il ne serait donc pas invraisemblable que ce monument fût un portique ou une bourse destinée aux réunions des négociants ou des armateurs.
A l'autre bout de la ville romaine, une inscription nous apprend l'existence d'un portique, dû à la générosité testamentaire d'un riche Bordelais (n° 34).
L'attribution d'autres débris à de nouveaux monuments civils est un peu plus hypothétique : ce qu'était et oîi s'élevait le monument colossal portant le nom de Serenus, nous ne le savons guère (t. I, p. 128). On peut songer à placer un arc de triomphe dans le quartier nord (t. II, p. 315-316), et il est certain que les sculptures de certains fragments rappellent assez la décoration classique des édifices de ce genre. On peut croire aussi, quoique avec moins d'assurance, à l'existence d'un théâtre à Bordeaux (t. II, p. 323).
De l'amphithéâtre connu sous le nom de Palais Gallieu, il n'est point nécessaire de parler longuement ici (-). Tout le monde connaît les ruines qui nous en restent et sait qu'avant la Révolution, l'édifice était autrement intact et superbe qu'il n'apparaît aujourd'hui [planches XII et XIII]. Un vandalisme systématique a complété, surtout à la fin du
I') JoUANNET, Statistique, I. Il, ii' p., p. 371 el s.; ii-i, 1. II, p. 320. Les débris signalés par Badrein (IV, p. 311 cl 5.; cl', ici, l. I, p. 282) ilans leiiceinle de l'ancien Archevêché apparlenaient sans doule au mémo édilico. Baureiii lui donnait 10 pieds de hauteur.
(!j Des fonilles réoenlcs (1888-1889! permettront à M. Durand de nous en refaire le plan et l'histoire. Voyez, sur le Palais Gallien, Vinet, Comm., s. 210 G; Discours, 2' éd., §§ 17 et 18 (tous deux avec plan: ce plan reproduit par Drol'yn, p. 120); Bimabd de La Bastie, Se Vampkithéâtn de Bordeaux, niîgairement appelle le Palais Qaliéne (173"), daus i'Èist. de l'Acaâ. des Inscriptions, I. X II, p. 239 el s. ; Jouannet, Statistique, 1. I, p. 217 et s.; O'Beili.v, I" p., t. I, p. 77 et s., donne (luelques lions renseignements sur les destinées du Palais au xviii" siècle (avec plan du monument restitué); Iîebnadau, i<»f., ms., t. XLII, «n^«e; Viographe, p. 110; k>s dessins de Devienne el BonuES ; Rnw d'Aquitaine, t. IX, p. 98; t. X, p. 3.';3; Société arcliéolopique, I. III, p. 85 et 171 ; t. IV, p. 27 et p. 41. — Nous reproduisons ici (planches XII et XIII] les dessins faits an milieu du xviii- siècle par d'Albigny et gravés par Allix. — De La Bastie cite un dessin fait par César b'Abcon, avocat au Parlement de Guyenne, el envoyé à l'abbé do Pure. Il donne p. 240 le relevé géomélrii|ue, p. 243 une magniUque vue d'ensimblc de l'édilice, p. ï'i4 une vue de l'entrée de la Trésorerie. — Cf. encore Amphitheatrum Burdigalae ad Magnum Lipsium, kttre anonyme imjirimée daus le Sylloge Epistolarvm a riris illustriVus scriptarum, éd. de 1727, t. II, p. 190 cl s.