‹ Inscriptions romaines de BordeauxChapitre 131 sur 156 · PL. XIII · texte numérisé non relu

PL. XIII

HeboJ Dujardi!

L'ENTREE PRINCIPALE ET L' INTERIEUR DU PALAIS GALLIEN au XVIII': Siècle, d' âpre s d'Aubigny

sur place aucun "vestige de ces longues galeries de tombeaux qui donnaient accès à notre cité : aussi ne peut-on bien savoir jusqu'oîi elles s'étendaient du côté de la campagne ou de celui de Bordeaux. On a trouvé une épitaphe rue Saubat (n° 66) : c'est la seule qui soit demeurée en place ; près de là devait passer la route d'Espagne, et, à cet endroit, on était en pleine ville des morts. A l'est, le cimetière de Saint-Michel était placé près de la route de Toulouse ; au nord-ouest, celui de la place Fondaudège (disparu de très bonne lieure), puis celui de Terre- Nègre, longeaient sans doute la voie du Médoc.

Ces dernières nécropoles étaient d'ailleurs réservées aux pauvres gens. La plus importante d'entre elles, celle de Terre-Nègre, n'a fourni aucune inscription : des briques, des poteries, quelques verres et quelques bronzes, c'est tout ce qu'on y trouva, avec des cendres et des ossements. « Ici », dit justement Jouannet ('), « point de cippe » funèbre qui indiquât une place occupée, mais le simple talus de la » fosse; point d'inscription qui rappelât le nom et les titres du mort. »La tombe du pauvre avait aussi son luxe, sa pieuse vanité; on enter- » rait avec lui son amulette, sa bague, sa fibule, sa clef, son style, » de petits meubles et plusieurs vases... En explorant les humbles » tombes, on a pu s'assurer que le même esprit religieux avait présidé » à la sépulture des pauvres. »

Mais, à côté de ces grandes fosses communes, s'élevaient les tombes des riches citoyens : durant les trois premiers siècles, les Bituriges aimèrent à reposer aux abords de cette cité dont la splendeur leur fut si chère (p. 305) ; leurs sépulcres bordaient les routes en files interminables. On peut voir, dans nos musées, les variétés infinies qu'offrent les formes de ces tombeaux, sarcophages, cippes, stèles, édicules ou autels (p. 465). Mais ce que nous ne pouvons juger, ce sont les édifices monumentaux qui se dressaient çà et là au-dessus des autels plus simples et des petites édicules : détruits et mutilés, ces grands monuments funéraires sont arrivés à nous en morceaux épars, et attendent encore l'architecte qui voudra en faire la restitution. Mais il est certain que la grande majorité des fragments de sculpture et d'architecture trouvés dans la muraille appartiennent à de gigantesques tombeaux, semblables aux mausolées de Saint-Eémy, d'Igel ou de Neumagen.

{^) Statistiiite, 1. 1, p. 2iS; cf. notre 1. 1, p. 419 et s., p. iSô; t. II, p. 555.

Ces bas-reliefs, avec leurs scènes de la vie domestique, ces sculptures, ces fûts charg-és d'imbrications, ces colonnes engagées, sont les ruines de somptueux tombeaux élevés en la mémoire de riches trafiquants bordelais ou de nobles bituriges. Ils étaient disposés surtout le longdès routes de Bazas et de Toulouse, car nous avons remarqué le plus de débris dans la muraille de la vallée du Peugue (p. 315, 321, 326 et 328) ('). Aussi bien ces voies devaient-elles être parmi les plus fréquentées. C'est de ce côté également que se trouvaient les emplacements réservés aux étrangers. Il y avait peut-être, du côté du Médoc, un cimetière d'affranchis (p. 319).

Qu'on se représente ces longues voies de tombeaux, oîi les monuments se pressent et s'entassent, avec leurs formes et leurs dimensions variées à l'infini; la plupart sont ornés du portrait des défunts : un Bordelais pouvait croire, en suivant ces routes, qu'il parcourait une galerie de portraits d'ancêtres. Sur un grand nombre, on voit des basreliefs, non pas avec les tous gris et sombres de la pierre, mais revêtus de brillantes couleurs; la polychromie, avec sagaîté chère aux Gaulois comme aux Grecs, "voient émailler de ses nuances même le champ des morts (*). Les sculptures représentent des scènes de la vie de chaque jour, des hommes qui ont vécu : on dirait une petite ville en image aux abords de la ville vivante. Çà et là, au-dessus de la masse des tombes plus modestes, s'élèvent les hauts mausolées, avec leur fastueuse quantité de figures et d'ornements, et leur faîte superbe, qui se dresse parfois à trente pieds de hauteur, est le symbole de ce luxe et de cet orgueil que Martial reprochait déjà aux Bordelais de son temps.

C'est, je pense, dans la première moitié du in« siècle que le Bordeaux romain fut à son apogée. J'évalue à 60,000 au moins le nombre des habitants que notre ville possédait alors : c'est le quart du chiffre

(•) Les trois bas-reliefs représentant des jeui de gladiateurs et une course de chars, trouvés du côté du Palais lie l'Ombrière (Jouannet, Statistique, t. Il, u' p., p. 431 , appartiennent sans aucun doute à un seul cl mt-ine monument funéraire de dimensions colossales; cf. p. 321 et n"' U8 et 175. Sauf le grand bas-relief ries Dcndropbores (cf. p. 5601, tous les autres bas-reliefs extraits de la muraille, et où sa trouvent Ogurées des scènes populaires, me paraissent se rattacher également à des tombeaux; ce sont: un autre biSrolief à gladiateurs (perdu; p. 3i6); ceux qui représentent une scène de marché, un sacritice, où se trouvent usures un poseur, un débarquomeut, elc. (au Colisée; p. 325i; le bat-relief du portefaix, ceuiL a lij^ures drapées, etc. (au Dépôt Bel). Us sjut daillears de dimensions bien inférieures au premier.

(«)Cf. t. Il, P.3ÎC; I.I, u'âOS.

actuel de la population. Bordeaux était quatre fois moins étendu qu'il ne l'est de nos jours. L'amphithéâtre pouvait contenir environ 15,000 spectateurs ('), c'est-à-dire un quart des habitants; à Nîmes, les arènes contiennent 24,000 hommes; celles d'Arles, 26,000. Certes, Bordeaux ne pouvait rivaliser avec les splendides colonies de la Gaule narbonnaise comme Vienne, Arles, Nîmes ou Narbonne : il était bien loin de Lyon, la grande métropole des trois Gaules. Mais, Lyon mis à part, je pense qu'il devait être alors parmi les premières cités, sinon la première. Aujourd'hui encore, il n'y a pas en Gaule, sauf Lyon et les colonies du Midi, une seule ville dont l'épigraphie soit aussi riche que la nôtre : la mieux favorisée à cet égard n'arrive peut-être pas à la moitié du chiffre total d'inscriptions que Bordeaux a livrées. L'historien Ammien Marcellin disait, au iv^ siècle : « L'Aquitaine est extrêmement remar- » quable par l'ampleur de ses villes : pouren négliger beaucoup d'autres, »les principales sont Bordeaux et Clermont, Saintes et Poitiers. » Il donnait, on le voit, la première place à Bordeaux. Je ne doute pas qu'il songeait au Bordeaux du m® siècle, et non pas à la ville étroite, petite et murée construite vers l'an 300.

A la différence des Antonins, il semble que Septime Sévère et ses héritiers — ces empereurs si foncièrement provinciaux — aient accordé une attention suivie à Bordeaux et à l'Aquitaine. Le iii^ siècle est, en effet, pour notre ville, le siècle des grandes et gigantesques constructions. Les Piliers de Tutelle s'élèvent; le Palais Gallien se construit : les deux seuls monuments que les Barbares n'ont pu jeter à bas, les seuls qui aient été jusqu'à nos jours les témoins de la splendeur du Bordeaux romain, datent tous deux du iii° siècle. Les deux premiers siècles n'ont point laissé dans nos musées une seule inscription à date certaine (t. II, p. 426) ; le ni° en livrera quatre. On dirait que par le caractère de ses ruines, grandes ou petites, le Bordeaux romain que nous voyons aujourd'hui est surtout celui des Sévère et des empereurs syriens ou gaulois, comme les vestiges des villes de la Narbonnaise rappellent surtout Auguste, et comme ceux de Trêves font song-er aux princes du bas empire.

Aussi bien Bordeaux ne joua-t-il qu'une seule fois un rôle dans l'histoire du haut empire, et ce fut en ce temps-là. En 268, le gouver-

(!) 1-4 à 15,0U0, dit DE La Basiie, p. 248.

566 INSCRIPTIONS ROMAINES DE nORDEAUX.

ueur de l'Aquitaine, Tétricus, prit la pourpre à Bordeaux (p. 514). Peut-être notre ville était-elle dès lors la métropole de la province, si du moins la province avait déjà une métropole. En tout cas, Tétricus y résidait, et l'on peut dire que de Bordeaux a commencé le règne d'un des grands empereurs gaulois.

Voilà ce que les Romains ont fait de l'obscure peuplade des Bituriges Vivisques et du petit emjformm des bords de la Devèze. La ville s'étend maintenant riche, libre, épanouie, le long- des larges voies qui l'unissent au monde et par lesquelles s'enrichit son commerce. Rien n'entrave sa prospérité, rien n'arrête son développement matériel : elle n'a pas autour d'elle cette étouffante ceinture d'un rempart, qui va l'enserrer depuis le temps de Constance jusqu'à celui de Louis XV.

Pour retrouver un moment semblable dans l'histoire de notre cité, il faudra descendre, en effet, jusqu'au xvm^ siècle : alors, de nouveau, après quinze siècles de murailles, Bordeaux redeviendra ville ouverte ; alors, le centre de la cité se retrouvera à l'endroit où l'avaient fixé les Romains : la place de la Comédie succède au forum du m" siècle, et le plus beau de ses édifices modernes, le Grand-Théâtre, s'élève sur les fondations du plus somptueux des monuments de son passé, les Piliers de Tutelle ; alors encore elle sera la métropole commerciale de la France du sud -ouest. Les intendants reprennent, par une sorte d'instinct historique, les plus anciennes traditions de Rome, comme les architectes dont ils se servent en copient le style et en imitent la grandeur. Le xviii^ siècle sera l'apogée de l'histoire moderne de notre cité, comme le iii^ fut le point culminant de son histoire ancienne.

LES TKOIS IXFLUE^'CES. 567

Les trois influences : les Celtes, Rome et l' hellénisme.

Nous venons d'assister au développement du Bordeaux romain et de suivre l'histoire de son sol et de ses habitants pendant les trois premiers siècles de la domination des empereurs. Arrêtons-nous un instant dans cette marche pour nous demander jusqu'à quel point et de quelle manière l'influence de Rome s'est fait sentir dans notre cité. Bordeaux était franchement celtique en l'an 56 avant notre ère, lorsque les Romains y parurent pour la première fois en conquérants : nous avons vu combien peu de vestiges étaient restés de la race aquitanique. Qu'était-il devenu trois siècles plus tard, en l'an 270 après Jésus-Christ? Quelle action le monde latin avait-il exercée sur la population, la langue, la religion et l'art des Gaulois Bituriges? Nous avions constaté d'autre part qu'avant l'arrivée de César, la Grèce faisait sentir ici son influence : s'est-elle maintenue et continuée lorsque l'Aquitaine a été soumise aux lois du Latium?

On doit penser avant toutes choses que l'action de la civiiïsation romaine s'est exercée librement : il n'y a eu aucune contrainte imposée aux habitants, l'œuvre s'est opérée pacifiquement; elle a été toute morale. Les Bituriges ont accepté, tout naturellement, comme d'euxmêmes, ce qu'ils ont voulu adopter des mœurs et des usages de Rome. On peut même ajouter qu'ils n'ont pas été invités, poussés, entraînés à le faire, comme le furent les Gaulois de Trêves, de Lyon ou de la Narbonnaise, par la présence et le contact d'une colonie romaine installée au milieu d'eux.

Que Bordeaux n'a jamais été une colonie de Rome, il est presque inutile de le dire, et il est superflu de le prouver. Mais il n'y a même pas eu, dans notre ville, un établissement important de Romains; très peu d'Italiens se sont établis à Bordeaux; les Celtes sont demeurés à peu près purs de tout mélange, et leur race ne s'est pas croisée avec celle des Latins. C'est ce qu'il est aisé de démontrer.

Nous avons constaté de nombreuses épitaphes d'étrangers; des

trente-deux que doime ce recueil, une seule est celle d'un Italien: c'est un habitant de Eomc, ciels Urlicus (n" 42), qui est venu mourir à Bordeaux, et encoi'e était-ce un licteur impérial, qui a dû succomber ici au cours d'un voyage officiel. De négociants romains, nous n'avons trouvé aucune trace certaine : les Histimenii étaient peut-être des Volsques (u" 115), mais cela n'est rien moins que certain; le nom de Romanus, à la rigueur celui de Bomxdus, pourraient être regardés comme des indices d'une origine romaine, mais ils ne se rencontrent que dans trois familles (n°'' 02, 13.5, 282). Les étrangers sont surtout des Gaulois, puis des Espagnols ou des Grecs.

Les personnes ou les familles qui ne sont point indiquées comme étrangères, peuvent être réparties en trois groupes : celles qui n'ont que des noms gaulois, celles qui ont à la fois des noms gaulois et des noms romains, celles dont les noms sont entièrement romains. Celles-là seules, à la rigueur, peuvent être supposées originaires de Rome : il est vrai qu'elles forment la classe la plus nombreuse ; sur 256 familles 142 n'ont reçu que des noms latins; 43 sont demeurées fidèles aux vieilles appellations celtiques; 71 ont concilié les unes et les autres. — IMais rien ne prouve un seul instant que les premières soient romaines ou alliées à des Romains. On ne prétendra pas, je pense, que Bordeaux ait pu être gouverné par d'autres que par des Celtes : or, un de ses préteurs s'appelle Caixis JuKus Secundus (n" 30), il n'a pas un seul nom gaulois. Les prêtresses municipales étaient des Gauloises : or, l'une d'elles s'appelle Julia Avita et son fils portait le nom de Julius Avitus (n" 75) : tout cela est bien romain. Nous connaissons deux personnes qui s'intitulent « citoyens Bituriges Vivisques » : il n'y a pas de doute, ce ne sont pas des Romains; or, l'une d'elles s'appelle Juïms Lnpm (n° 133), l'autre, Castricia, est fille de Castrensis (n° 222) : ce sont bien des noms d'origine latine. Il se trouve donc que tous les défunts dont l'origine bordelaise est incontestable, s'appellent à la romaine ('). Je suppose d'ailleurs que beaucoup de ces noms romains ou grecs doivent être des traductions ou des transcriptions par à peu près d'appellations gauloises, ou même des cognomina supplémentaires donnés à des personnes déjà pourvues d'un nom celtique. De même, chez les

(«) Cf. eucorp, ii" IG ot s., de nomhrejx exemples de Gaulois élrnngers à Bordeaux el ue porlaiit que des noms latius.

Juifs, nous trouvons le nom de Joseph transformé en Hégésippe, celui de Jésus en Jason, de Saul en Paulus; dans l'histoire biblique, on rencontre un Jean qui se fait aussi appeler Marcus, un José surnommé Justus. Les Celtes ont dû faire de même.

Nous croyons donc, jusqu'à preuve du contraire, que la nationalité italienne, à part de rares exceptions, devait être, le cas échéant, inscrite sur les tombeaux, comme l'était l'origine grecque ou espagnole. La presque totalité des défunts dont la patrie n'est point mentionnée sont donc des Bituriges.

Il en résulte que le contingent italien de la population de Bordeaux était aussi faible que possible et qu'il n'y a pas à en tenir compte un seul instant. Le sang ne s'est point mêlé ici durant les trois premiers siècles : il est demeuré gaulois, et si la civilisation latine a pénétré chez nous, ce n'est pas par la fusion des races ni par l'union des familles.

C'est là une des grandes différences qui séparent notre région et notre ville de Lyon et de la Narbonnaise. Là -bas l'action de Eome s'est fait sentir de tous côtés par la force des choses et la migration des hommes ; elle s'est implantée de toutes pièces avec les vétérans et les colons : chez nous, elle s'est exercée doucement, spontanément.

n n'est guère probable qu'on lui ait opposé quelque résistance : ceci sans préjudice des réserves que nous ferons plus tard. Nous l'avons vue dès le début de l'Empire, dès le temps d'Auguste, se manifester par l'adoration de Jupiter, l'emploi de noms latins, la rédaction de belles épitaphes, l'excellence de la gravure épigraphique (p. 537).

Une chose montre bien qu'il n'y a jamais eu, du moins dans les familles dont nous possédons les épitaphes, une opposition systématique aux coutumes de Eome : c'est le choix des noms de personnes. Nous avons vu que sur 256 familles, il n'y en a que 43 chez lesquelles nous n'avons point rencontré de noms romains. Les noms gaulois sont moins fréquents, cela va sans dire, chez celles qui ont obtenu le droit de cité : sur 137 citoyens romains, 30 seulement ont des noms gaulois, les autres sont grecs ou romains. L'équilibre se maintient étonnamment chez les pérégrins : sur 185 individus qui n'ont point le gentilice latin, 93 ont des noms gaulois, 92 des noms romains. Et il ne

570 INSCRIPTIONS ROilAIXES DE BORDEAUX.

faudrait pas croire que chez quelques familles un vieux levain de patriotisme celtique fit rechercher les noms gaulois, que chez d'autres, plus imbues des idées nouvelles, on ne vouliit prendre que des appellations romaines. Cela a pu exister parfois : mais nous ne pouvons le constater ici. La balance est au contraire bien tenue dans chaque famille entre les deux usages : Laguaudus est fils de Silvimis (n" 269) ; S(\rtiiius est fils d'AuîiciiS et petit-fils de JVeptacus (n» 301); Julia est fille d'Urus (n° 265) : on voit comme les noms gaulois s'enchevêtrent même dans les familles de pérégrins. Une inscription du temps d'Auo-uste ou de Tibère (n° 274) est singulièrement précieuse à cet égard : elle nous fait voir comment dès lors les familles bituriges avaient adopté les noms latins : Aetula, un vrai Gaulois, donne à son fils celui de Maxsïimus; Maxswmus a trois enfants qui s'appellent, les garçons. Major et Fabatus, la fille, Celta ; la femme de Maxsumus, Cotnnitsia, avait un nom celtique: sa fille de même; les garçons, comme leur père, ont des noms romains.

On remarque que les noms gaulois les plus répandus sont ceux qui, comme Cinto, Cintugenus, CinUignatus, signifient « premier » ou « premier-né ». En revanche, les noms latins les plus fréquents sont des dérivés de secundus, « second ». On conclura aisément de ce fait que le premier-né d'une famille recevait d'ordinaire un nom d'origine gauloise; le second portait un nom latin. Il y a là comme un signe de l'équilibre maintenu dans les grandes familles entre les deux influences : les souvenirs celtiques et les usages romains marchent de front.

La plupart des gentilices, autrement dit des noms de famille, sont entièrement romains. Comme nous l'avons indiqué ailleurs (p. 538), les plus répandus sont ceux des princes ou des gouverneurs auxquels les Bordelais ont dû le droit de cité : Juïms d'abord, puis Sulpicim. Claudms, Salvius, Valerius. Les autres gentilices ne se rencontrent qu'isolément, ou, tout au plus, chez deux ou trois individus. La raison qui a dicté le choix du plus grand nombre nous échappe : quelques-uns rappellent le souvenir de grandes familles de Rome, Attius, Annivs, Livliis, Octavius, Pom2)eii(S, etc. Mais pourquoi ont-ils été pris de préférence? C'est ce qu'on ignore. Plusieurs sont des surnoms, des cogno7>wia, transformés en noms de famille par le simple changement du suffixe -us ou -o, en sufllxe gentilice -nts : Sanctnts, Prinn'vs,

Severiits, Graecinius, etc. Il semble que le premier des membres de ces familles qui ait reçu la cité romaine, se soit borné à faire de son nom de pérégrin son qualificatif de citoyen (i). Un certain nombre de ces gentilices sont formés à l'aide de noms gaulois, ce qui vient confirmer cette hypothèse : Ulatius, Saius, Securnis, Solimarnis, Sunutius, mais cela est relativement rare. D'autres sont tirés des prénoms romains : Pullius, Marcius, Lucms. Enfin, signalons les gentilices dont la terminaison s'éloigne de la forme classique -ms : Serenns (forme -enus), Pollianus {-anus), Calvisinus, Geminus (-imis), Paedocaetis (-eus), Boicus et Samonicus (-icus), ces deux derniers noms d'origine celtique.

Il y a là, dans le choix de ces noms de famille, autant d'intéressants petits problèmes dont la solution nous échappe : il n'est pas possible, à propos d'eux, de ne parler que du hasard. Ce n'est pas un hasard, j'imagine, qui a fait du nom de Pompems un des plus répandus à Périgueux, alors qu'il est si rare ici; ce n'est pas non plus par suite de circonstances fortuites que la gens Antonia, si peu représentée en Gaule, a laissé en Espagne un si grand nombre de membres et de descendants.

En ce qui concerne les noms, les deux influences, celtique et romaine, ont donc eu à peu près la même force. On a conservé, même dans les grandes familles, l'usage des vieilles appellations gauloises. Et notons que les inscriptions ne nous font connaître que les plus riches des Bordelais de ce temps, les plus accessibles à la vie et à la civilisation romaines. Que savons-nous des pauvres gens, obscurs et misérables, qu'on a enterrés à Saint-Michel ou à Terre-Nègre, et qui devaient former une partie notable de la population biturige? Que savons-nous aussi àQS pagani, de la plèbe rurale, qui n'a pas laissé une seule inscription importante"? On a pu remarquer que la campagne ne joue aucun rôle dans l'épigraphie biturige des trois premiers siècles (p. 304). Nous ignorons quelle population l'habitait. Mais ce silence est significatif. Le Midi provençal livre, dans le moindre village, des inscriptions et des ruines, des autels à des dieux de Rome et des épitaphes aux noms latins. Ici, le Latium a fait pénétrer dans nos campagnes ses poteries, les produits de son industrie et de son art (p. 202), mais rien de plus.

{•) Cf. d'Arbois de Jubainville, Les noms d'hommes en Gaule ai» es la conguHe, dans la Revue celtique, t. VIII, p. 107 et s.

On ne risque rien, sans doute', en revendiquant pour l'influence celtique les paysans des cantons ruraux comme la plèbe de la métropole.

L'étude de la langue de nos inscriptions nous a fait rencontrer moins encore de souvenirs celtiques que l'examen des noms propres. On doit le répéter ici: c'est du latin populaire, vulgaire, provincial, comme on voudra le nommer; il ne présente pas la trace appréciable et notable d'une action gauloise (p. 470 et s.).

Est-ce à dire que le latin fût la langue courante à Bordeaux et que les Bituriges l'aient adopté sans partage? Nullement; nous pouvons conclure qu'il était la langue épigrapbique par excellence, ajouter même qu'il ne différait pas du latin populaire de tous les pays; mais cela suffit à dire, toute autre assertion ne serait point justifiée par l'examen de nos monuments. Trouverait-on beaucoup d'épitaphes eu gascon ou en provençal, je ne dis pas de ce siècle, mais depuis le quinzième? Faudrait-il en conclure qu'on ne les parle plus depuis cinq siècles? Assurément non : on n'écrit pas, à plus forte raison on ne grave pas la langue que l'on parle.

Les écrivains anciens, Cicéron entre autres, nous ont signalé sinon un latin gaulois, du moins certaines habitudes que le latin avait prises dans la bouche des Celtes. De ces habitudes, tout indice manque sur nos épitaphes. On les a évitées en écrivant : on s'est efforcé d'être et de paraître romain en style épigrapbique. Rien ne permet de contredire ou de confirmer les faits avancés par Cicéron et les grammairiens.

La langue des inscriptions n'est pas nécessairement celle qu'on parlait à Bordeaux. Nous avons vu çà et là que les graveurs semblaient ne pas toujours la comprendre. Qui nous dit comment on s'exprimait, quand il ne s'agissait pas de rédiger une épitaphe destinée à être lue du grand public? Et qui nous dit comment parlait la plèbe du cimetière des pauvres qui, eux, n'ont jamais eu le soin de faire graver des inscriptions? II y a là autant d'inconnues que l'épigraphic ne nous permet pas de résoudre. Il importerait de savoir jusqu'à quel point était répandue la langue latine, quelle a été sa force de pénétration ou l'état de sa diffusion : les inscriptions nous conduisent

presque à la limite oîi s'arrête le latin, mais elles ne nous apprennent pas oii est cette limite.

Toutefois, les résultats qu'elles nous procurent au sujet du latin épigrapliique, quelque négatifs qu'ils paraissent, ont leur signification : si elles nous laissent ignorer dans quelle mesure le latin se parlait, elles nous font bien connaître celui qui s'écrivait.

Nous avons constaté que cette langue d'apparence bizarre est bien du latin populaire, tel qu'on le parlait à la campagne, dans les camps ou dans les faubourgs. Or, c'est là la grande, la vraie différence qui distingue nos inscriptions de celles de la Narbonnaise. Dans la Provence , colonisée , romanisée à outrance , la langue des épitaplies est presque toujours pure, classique, correcte. Il n'y a peut-être pas de pays dans l'empire romain dont les inscriptions présentent moins de vulgarismes et de locutions populaires. C'est le contraire qui frappe dans le latin de Bordeaux, plébéien et vulgaire avant tout.

Il en va de même de la gravure (p. 415 et s.) : aussi bien avons-nous remarqué que la forme des lettres passe par les mêmes phases que leur sens et que leur son, et que la paléographie partage souvent les destinées de la phonétique ou de la flexion. Dans la Gaule narbonnaise, les caractères sont réguliers et soignés : les inscriptions frappent au premier abord par la finesse de leurs traits, l'harmonie de leur disposition, la rectitude de leurs lignes, la symétrie toute géométrique de leurs proportions. Bordeaux ne manque pas d'épitaphes ou de dédicaces de ce genre, et il en possède des premiers temps de la domination romaine. Mais, le plus souvent, les caractères sont bizarres, étranges ; l'écriture carrée, c'est-à-dire la véritable écriture lapidaire, cède d'ordinaire le pas aux caractères cursifs ou demi-cursifs, de même qu'au latin classique se substituent constamment les formes de la phonétique populaire. Mais, en même temps, nous n'avons constaté dans cette paléographie la trace appréciable d'aucune influence étrangère, celtique ou grecque. Çà et là nous avons remarqué quelques lettres bizarres, gallogrecques ou celtibériennes (p. 471); mais elles ne se trouvent guère que sur des cachets de poteries importées peut-être du dehors. Sans doute, nos lettres sont souvent singulières et anormales, mais nous avons essayé de montrer comment 's'expliquent toutes les fantaisies qu'elles présentent, et même dans ce qu'elles^ ont de plus surprenant

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et de plus dégradé, elles ne sont que des dérivations visibles de la paléographie classique (p. 431).

Que prouve cela? En Narbonnaise, c'est la vraie culture latine qui a pénétré, avec le degré de perfection qu'elle avait atteint au premier siècle. Ici, les riches et la bourgeoisie ont bien accepté et adopté la langue et la civilisation romaines. Cela paraît certain, et ils l'ont fait vite, sans regret, sans arrière -pensée, sans chercher à y imprimer le cachet de leur race. Mais elles ont toujours eu chez eux quelque chose de plébéien, de vulgaire, de timide presque. Le vrai Latium a pénétré à Bordeaux de bonne heure (cf. p. 537), et là où il s'est établi il n'a subi aucune influence locale, aucune détérioration. Mais ce qui a pénétré surtout, c'est le Latium populaire, avec ses archaïsmes et sa « rusticité ». Voilà ce qui sépare surtout notre Gaule du sud-ouest de celle du Midi.

Il en a été de l'Aquitaine comme de toutes les provinces reculées de tous les pays du monde et de toutes les époques de l'histoire. Ceux qui y ont vécu à la romaine ont toujours conservé dans leur langue quelque chose des vieux usages et des traditions lointaines, — mais des usages et des traditions de Rome. Le parler était romain, classique, on aurait pu dire moderne, à Narbonne ou à Lyon. Dans le Sud-Ouest, la langue parlée était soit le latin, soit surtout, peut-être, le gaulois ou le gallo-romain : la langue écrite, telle que nous la connaissons, était, comme dans la province du Rhône, franchement romaine, mais avec une nuance : c'était un parler provincial, gardant son air arriéré, ses locutions passées de mode et chères au vieux temps, à la campagne ou au bas peuple.

Il reste donc possible, même après l'étude de nos monuments, que le latin et le celte aient marché de pair à Bordeaux, celui-là comme langue de l'aristocratie , du monde officiel, des riches et des inscriptions, celui-ci comme idiome du peuple et de la vie intime.

Nous ne parlons, bien entendu, que des trois premiers siècles. Il n'y a pas, je pense, à nier le recul et l'expulsion définitive de la langue celtique : tout doit se borner à chercher quand et comment elle disparut.

L'étude des monuments sacrés (') nous montrera, de même, la vieille religion g-auloise subsistant encore à Bordeaux et fraternisant plutôt que luttant avec les cultes du monde gréco-romain.

Sur nos 25 inscriptions sacrées, il y en a 5 qui appartiennent à Mercure. C'est ce dieu qui a reçu ici le plus d'ex-voto, de statues ou de bas-reliefs : on a rencontré de ses figurines dans les cimetières et dans les ruines des maisons; elles devaient orner les chapelles privées, prendre place, dans le culte domestique, à côté des images des dieux Lares. César regarde Mercure comme le grand dieu des Gaules; c'est lui, dit-il, qu'on représente le plus souvent. Voilà qui est singulièrement confirmé par l'archéologie de notre cité (t. I, p. 47). Mais ce Mercure est devenu si peu gaulois! qu'on l'identifie avec Tentâtes ou avec telle autre divinité au nom celtique, il faut avouer qu'il a été singulièrement transformé suivant le type de la mythologie grécoromaine; et, n'étaient certaines épithètes bizarres, comme celle de Visucius (t. I, p. 46), que nous trouvons parfois accolées à son nom, on ne se douterait guère que ce dieu a une origine gauloise. On l'appelle Mercîirms; on le figure avec la chlamyde, le caducée, le bouc, l'autel et tous les attributs du Mercure classique (cf. n°' 12 et 14). Il ne reste pas grand'chose de la vieille divinité celtique après cette série de transformations.

Sirona, la déesse des fontaines (t. I, p. 58), a son autel à Bordeaux; Omiava, mystérieuse déité propre aux Bituriges, a fourni deux inscriptions (t. I, p. 52); Epona est figurée sur un bas-relief; nous retrouverons la source Divona avec Ausone.

Ces nymphes représentent ici, bien mieux que Mercure, le vrai Panthéon national : les déesses de la Gaule, surtout celles des fontaines, les plus chères de toutes à nos ancêtres, ont eu la vie plus dure que ses dieux. De même, les noms celtiques sont, dans certaines familles, plus tenaces chez les femmes que chez les hommes (p. 570). C'est grâce à l'élément féminin, dirait-on, que s'est conservé le plus pieusement et perpétué le plus longtemps le culte des souvenirs gaulois.

On est assez embarrassé pour Jupiter. Cinq dédicaces lui sont consacrées. Sur deux, il porte l'épithète à.'cmgnst'us, ce qui permet de croire que les donateurs des monuments song-eaient moins au Jupiter gréco-

(•) Cf. JoDA.N.\ET, Statistique, 1. 1, p. 137 et s. ; notre t. I, p. 1 et s., at t. II, p. 538 et SuppUmeni.

romain qu'à leur dieu gaulois Tarants, mais habillé à la romaine (t. I, p. 20). Mais, sur les trois autres inscriptious, il s'appelle franchement optimus maximus (t. I, p. 24) : c'est bien alors le Jupiter Très Bon et Très Grand qui réside au sommet du Capitole. On a trouvé à Bordeaux un bon nombre de bas-reliefs qui se rapportent au culte du maître des dieux (t. I, p. 29) : on n'y voit que l'aigle, le foudre, Léda ou Junon, c'est-à-dire que les attributs ou le cortège du Jupiter du Capitole et de l'Olympe. Ce dernier a bien été ici le rival heureux et le sosie préféré du Taranis gaulois.

Tous les autres monuments religieux sont franchement étrangers aux choses gauloises. La déesse Tutelle, avec son temple superbe, le plus beau de Bordeaux et du Sud-Ouest, est une importation toute romaine, au moins telle que nous la connaissons (t. I, p. 61) : elle est représentée avec la corne d'abondance, le chien et le taureau, comme les anciens ont toujours figuré les villes personnifiées. Ses grappes de raisins fout seules penser à Bordeaux.

Les dédicaces à la Victoire, au génie des Bituriges ou à celui des femmes, à l'empereur ou à son numen, nous placent eu plein dans la terminologie des cultes officiels et classiques.

Les monuments figurés nous font connaître d'autres divinités adorées à Bordeaux. Esculape et son culte ont livré quelques sculptures ('), dont la plus célèbre est un énorme serpent enroulé : il n'y a rien là, quoi qu'on veuille dire, qui ne soit gréco-romain, et c'est sous la forme d'un serpent que l'Esculape grec fit son entrée à Rome. Le Musée possède un Hercule, d'aspect classique, un Apollon, tout grec d'apparence, et une Minerve, qui rappelle de fort loin l'art de celles du Parthénon, mais qui en reproduit les attributs. Enfin, les ruines des cimetières ou des maisons nous ont fourni une grande quantité de figurines eu terre cuite (t. I, p. 467 et s.); mais, bien qu'elles passent couramment pour gauloises, il nous a été impossible de voir dans ces dieux aux cheveux bouclés, dans ces Vénus Anadyomènes, dans ces femmes assises allaitant des nourrissons, autre chose que de pâles copies de types consacrés par tout le monde gréco-romain. On a trouvé à Bordeaux une charmante terre cuite qui représente un couple reposant sur le lit conjugal, et, près de lui, le chien domestique :

(') Braquehayf., Soeidé archioUgique, I. Xt.

mais c'est là une imitation visible des beaux sarcophages de l'art étrusque (').

Les religions orientales sont également venues à Bordeaux, mais ni plus tôt ni plus tard que dans le reste des provinces de l'Occident. La plus représentée de toutes est, ici comme dans toute la Gaule, la Mère des Dieux avec ses tauroboles : le premier monument qui lui soit consacré (n° 11) semble du temps des Antonins. Mithra n'a qu'une inscription. Isis a peut-être possédé son temple. Nous connaissons une « mère de sacrifices », mater sacrorum, qui a dû faire partie de quelque collège gréco-oriental, consacré à Mithra ou à Bacchus (t. l, p. 42). D'ailleurs, les collèges religieux sont assez rares ici : l'existence d'un corps d'adorateurs de Jupiter, Jotenses, est possible (n° 85) ; nous avons parlé souvent de celui des « cobuveurs », copotores (n° 84), placés sans doute sous la protection de quelque divinité orientale. Le christianisme n'a laissé, avant l'an 300, que des traces à peine visibles (t. n, p, 6, et plus loin, § 2).

On le voit, tous les panthéons du monde romain se rencontrent ici; mais, de tous les cultes, c'est encore le culte gréco-latin qui est le plus représenté, et qui a fait dans les trois premiers siècles la plus sérieuse concurrence aux traditions gauloises. Cette concurrence fut d'autant plus dangereuse qu'elle ne se montra jamais brutale. Bile consista surtout à transformer peu à peu, à habiller lentement à la romaine les vieilles divinités celtiques, si bien qu'un beau jour, par d'insensibles transitions, l'antique Taranis se trouva devenu le Jupiter du Capitole.

Les formules religieuses romaines ont envahi de même la rédaction de nos épitaphes (t. H, p. 496 et s.). Mais, nous l'avons vu, ces formules ont encore quelque chose d'archaïque, d'étrange et de populaire à la fois, qui nous éloigne des expressions si correctes et si classiques des inscriptions de la Gaule Narbounaise : il semble bien qu'elles ont reçu quelque inspiration du vieil esprit celtique. La présence constante du mot memoria nous indique que le tombeau était, pour les Gaulois, plutôt une pierre de souvenir qu'un monument religieux : ils songeaient moins au culte des Dieux Mânes, comme le faisaient les Romains de l'empire, qu'à la mémoire du défunt. De même, l'expression de defunctus,

I') Voyez à notre Supplément,

INSCH., T. II. 73

constante ici. réveille cette idée de la mort qui était si fâcheuse à l'esprit des Eomains de l'âg-e classique, et dont les Gaulois avaient beaucoup moins la crainte superstitieuse. A Bordeaux, le mort est fio-uré souvent sur le tombeau; il est intiuiment rare do trouver son portrait à Lyon ou en Narbounaise. La fin des épitaphes, ponendum curavit, lourde, mais claire et expressive, est peut-être encore une marque de l'esprit qui les a inspirées : c'est la dédicace d'un tombeau « posé » par les soins d'amis et de parents pour honorer les morts, ce n'est pas celle d'un autel religieux ou d'un sanctuaire consacré aux Dieux Mânes. Il me semble que tout, dans ces tombeaux, formes et formules, inscriptions et sculptures, se rapporte surtout au défunt : au contraire, les tombeaux classiques, depuis Auguste, s'adressent plutôt à la rehg-ion des dieux infernaux qu'au souvenir du mort. La rédaction de nos épitaphes est correcte, au point de vue du rituel religieux ou du formulaire épigraphique des Eomains. Mais elle a, comme la langue , une apparence provinciale et archaïque ; et, à la différence de la langue cependant, elle rappelle les vieilles traditions du monde gaulois, et cet attachement à la mémoire des morts, qui se trouve à l'origine de toutes les nations et de toutes les cités du monde antique.

Il n'y a donc pas eu antagonisme entre les souvenirs gaulois et les importations romaines, entre l'influence de la race et de la conquête, des Celtes et du Latium. Rome s'est manifestée par sa langue, ses dieux, ses formules, sans parler de ses lois, de ses produits et de ses gouverneurs : Bordeaux a tout accepté d'elle, mais la civilisation latine a eu ici surtout un caractère archaïque ou populaire.

Qu'y a-t-il d'étonnant à cela? Ne l'oublions pas, il n'existait pas entre Gaulois et Eomains une divergence absolue de sang, de race, d'institutions : les premiers sont venus plus tard ou se sont développés plus lentement. Voilà tout. A des siècles de distance, les deux peuples ont marché dans la même voie. Par la force des choses, la Gaule, en s'assimilant à Eome, lui a emprunté ce qu'elle avait conservé de plus ancien, ce qui restait de primitif dans le Latium, c'est-à-dire ce qui ressemblait le plus à elle-même. La transition a été moins brusque, et la romanisation, pour être moins rapide, a été plus sûre.

Il serait profondément injuste, en étudiant le Bordeaux du iii° siècle, d'oublier cette Grèce à laquelle il dut d'être mis pour la première fois en contact avec le monde civilisé. Les Hellènes sont venus ici avant les Eomains; leur action se faisait, j'imagine, lentement sentir dans nos pays avant la conquête latine (p. 532). Je crois qu'elle a dû, même après César, continuer son œuvre. Aussi bien, quand les Eomains faisaient connaître leurs dieux et leur art, n'étaient-ce pas des produits helléniques qu'ils importaient? Les dieux et l'art de Rome, au temps d'Auguste, n'étaient plus que choses grecques (p. 576 et s.).

L'influence hellénique a dû d'ailleurs s'exercer directement ici, sans l'intermédiaire de Eome, même sous le gouvernement des empereurs. Bordeaux est demeuré en relations continues avec le monde oriental. La colonie d'étrangers la plus nombreuse, après celle des Gaulois, était la colonie grecque : nous possédons les épitaphes de deux Grecs, d'un Asiatique de Nicomédie et d'un Syrien (p. 549). Nous ne conservons pas une seule inscription celtique : en revanche, nous avons trois textes en langue grecque; l'un d'eux est une gracieuse épitaphe métrique; un autre est un graffito qu'une esclave ou une femme a légèrement tracé au stylet sur le revers d'une poterie, et ces sortes d'inscriptions sont extrêmement rares dans l'épigraphie grecque de la Gaule (p. 470). On devait parler couramment le grec dans les hautes classes de la société. Les noms grecs paraissent avoir été fort populaires à Bordeaux ; sans être aussi fréquents que les appellations d'origine gauloise et romaine, Us fournissent cependant un très fort contingent à l'onomastique de cette région. On ne remarque pas qu'ils soient plus nombreux chez les esclaves ou chez les affranchis que chez les personnes de condition libre, romaines ou pérégriues : ils ont été recherchés de tout le monde, par souvenir ou par amour de la Grèce, car je ne pense pas qu'ils décèlent une origine hellénique, et que Claudia Boris ait été une dorienne ou Licinia Corinthia une femme de Corinthe (n°^ 101 et 106).

Mais, pour ne point parler des relations commerciales, dont le détail nous échappe complètement, la Grèce a joué à Bordeaux, avant toutes choses, un rôle religieux et artistique : c'est surtout par les arts plastiques qu'elle tient ici sa place.

Les statues et les symboles des divinités gréco-romaines ou romanisées, comme Mercure, la Mère des Dieux ou Jupiter, sont toujours

fxSO IXSClilPTIOXS ItOMAIXES DE BORDEAUX.

imités dos types de l'art iiellénique. Les divinités demeurées gauloises, comme Sirona, u'ont pas leui's représeutations ici. Seule, Epona possède la sienne, bien caractérisée (') : elle est tigurée assise sur un cheval, et le type paraît assez étranger à l'art hellénique primitif : cependant il n'est pas encore certain qu'il soit gaulois d'origine, comme l'est la déesse (pi'il représente. N'a-t-on pas retrouvé Epoua et sa monture sur une peinture miirale de Pompéi? Nos figurines en terre cuite, toutes grossières qu'elles paraissent, n'ont de celtique que l'argile dont elles sont façonnées, et c'est de Grèce qu'en sont venus les modèles, soit directement, soit par l'intermédiaire d'artistes romains (p. 576). Les bas-reliefs des sarcophages de Saint-Médard (^) ou des caissons des temples bordelais reproduisent les scènes ou les figures consacrées de la mythologie grecque : Diane et Endymion, Ariadne et Bacclms. Léda, Hébé et Junon, le Jugement de Paris (3), les Victoires ailées ou les Paix assises. Et enfin, à part l'amphithéâtre, aucun de nos temples ou de nos portiques ne s'éloigne des traditions de l'architecture que la Grèce a transmises à Rome.

Mais il y a toute une catégorie de monuments qui semblent échapper à n'importe quelle influence classique et qui, au premier abord, paraissent bien des productions d'un art gaulois, d'une école véritablement indigène. Je veux dire les monuments funéraires, avec leurs portraits des défunts, leurs curieuses figures d'ancêtres, leurs innombrables basreliefs représentant des scènes de la vie domestique (cf. p. 564). Il y a là une longue et riche série de représentations fig-urées, toutes populaires et intimes, qui nous éloignent singulièrement des formes consacrées de l'art mythologique.

Nous l'avons remarqué ailleurs (■*) : c'est là une des caractéristiques de l'art à Bordeaux, c'est ce qui distingue surtout nos musées de ceux de l'Italie ou de la Gaule rhodanienne. A Lyon, à Nîmes, à Narbonne, à Arles, les monuments funéraires sont franchement classiques : ce sont des autels ou des cippes, admirablement sculptés ou finement taillés, mais simples et réguliers, dépourvus de toute figure. S'il se rencontre par hasard quelque bas - relief, ce sera l'éternelle scène niytholo-

C) Am Dépôt ie3n-3:\cc]ues B;!; cf. p. 321, lieno 1.

(«) Cf. rou\T,if:e rilù p. 345, n. 4, et Mi:.i.is. Voyui;?, t. IV, p. 652 ol fi56 cl pi. i.xxvi cl i.xxviii.

m Cf. I.I, p. 29, en. II, p. 575.

(•i Revue archéologique ilt- 1885.

gique, empnintée aux histoires de Diane, d'Apollon ou de Bacchus, ou aux combats des Centaures et des Amazones : nous sommes toujours en face d'un art de tradition et de convention.

Il n'en va pas ainsi, au moins en apparence, des musées de Bordeaux. En venant ici de Nîmes et de Narbonne, on quitte l'Italie dont la Province était comme le prolongement, et l'on pénètre dans la Gaule Propre. On ne se sent plus en présence, devant ces tombeaux, d'une civilisation gréco-romaine, mais d'un monde gaulois plus encore que gallo-romain.

Les tombeaux sont toujours accompagnés de quelque sculpture ; on ti'ouve peu de ces plaques de marbre ou de ces autels de pierre dont une épitaphe gravée est le seul ornement (p. 465): dans le midi de la France, la chose est constante. Au contraire, sur beaucoup de monuments funéraires de Bordeaux, on voit le buste ou le portrait en pied du défunt. Les traits sont si vivants, la physionomie de chaque tête est si particulière, si nettement caractérisée, la calvitie est si bien indiquée chez les vieillards (*), que le doute n'est point possible au sujet des personnages représentés : nous n'avons là que des portraits, et des plus exacts, des plus fidèles. Les bustes sont souvent aussi grands que nature : il en est de même, parfois, des portraits en pied, si bien que le monument atteint jusqu'à 2 ou 3 mètres de haut : car les sculptures sont toujours encadrées dans des niches. Le costume que portent les personnages est la tunique, ou, surtout chez les enfants, la cucuUe traditionnelle des Gaulois. La toge n'apparaît pour ainsi dire jamais; on dirait que les Bituriges, même citoyens romains, ont eu scrupule à se montrer sous le vêtement national des Latins (^). La coifiure des femmes présente les plus étonnantes bizarreries : il suffirait de réunir toutes les variétés qu'offre le musée de Bordeaux pour avoir une histoire complète de l'art de la coiffure chez les Gallo-Romaines. Tantôt, les cheveux sont simplement séparés par une raie qui part du milieu du front; tantôt ils sont ramenés en boucles qui tombent sur les tempes; tantôt encore, ils sont noués et tordus en tresses qui, repliées sur elles-

(1) Cf. les n<" 161 et 83, et 1. 1, p. 204.

(') Cf., pour la cnculle, la descrlplion du n»231; lo dessin du n» 56, 1. 1, p. 166; celui du n" 332, 1. 1, p. 407; du n« 104, 1. 1, p. 233. Cf. [apenula du d» 59, reproduite 1. 1, p. 170; les tuniques des figures de la p. 291 et de la p. 204 du t. I. Les femmes ont d'ordinaire la sto!a et la luninue; cf. les n"' cités à la note suivante. Les toges n'apparaissent guère que sur les statues; ci", p. 562.

mêmes, s'amoncellent sur la tête et forment un véritable diadème : c'est la coilïure favorite des matrones (').

Le mort est figuré avec les objets qu'il a le plus aimés. Les hommes portent le coffret ou la bourse. Les femmes tiennent à la main des corbeilles de fleurs ou de fruits, des peignes ou des miroirs, ou même des fioles à parfums. Les enfants ont des jouets; souvent ils portent dans leurs bras des animaux domestiques, un chat, un chien, un oiseau, quelquefois aussi un lapin {^). La fille de Lactus, une grosse enfant joufflue qui doit être âgée de six à sept ans, presse sur son cœur, de ses deux mains, un chat qui se débat en vain et dont un coq, posé au pied de l'enfant, s'amuse à becqueter la queue i^). Un garçon cramponné à la crinière d'un cheval, s'évertue à traîner une petite charrue (•'). Les hommes portent les instruments de leur profession : un tailleur de pierre tient un ciseau et un burin, sur lequel des marques de division sont même indiquées, si grande était la recherche de l'exactitude chez les premiers artistes gaulois i^) ! Un sculpteur est représenté dans une niche, entre deux colonnes: et, debout, «dans une attitude théâtrale («) », il sculpte lui-même le chapiteau d'une des colonnes qui ornent son monument C).

Et les bas-reliefs qui accompagnent les plus importants de ces monuments funéraires représentent toujours des scènes empruntées à la vie réelle : ici, c'est un sacrifice; là, une discussion de marché; plus loin, une course de chars ou des combats. Nous avons souvent parlé du bas-relief dit des Dendrophores, qui ne se rattache point d'ailleurs à un monument funéraire, mais qui appartient à la même série de productions artistiques f) (planche VII).

Il n'est pas inutile de remarquer que, dans ce goût des portraits et des scènes populaires, dans ce réalisme en un mot, il n'y a rien de

(1) Cf. la description et les raonumenls des n" 76, 87, 108, 114, 117, 127, 158, 186, 187, 193, IW, 201, 208, 211, 214,232,257,309.

(S) Nos 11" 101 (oliion), 231 (lupiû), 142 (oiseau). 59 el 158 (miroir), 161 (fleur et rouleau?), 59 (coffrel), 176 (coffret et raisins), 185 (fiole, cliieu et fruits), 186 (miroir et peii;nc), 201 (fleur), 208 (miroir, fleur et fruils), 211 (miroir et fruits), 215 (fruits et oiseau), 257 ^fruit3 et fleurs), 238 (bourse), 309 (lacrymaloire), 296 et 326 (rouleau), 334 (fruilsi, 336 (i-oUret), 33S (miroir et fruils).

(3) Notre n° 268; reprutiuit t. I, p. 353.

(*) Noire n° 332 ; reproiluit 1. 1, p. 407.

(5) Notre n" 83; reproduit 1. 1, p. 204.

(6) Allmer, fletne fpigraphique du midi de la France, t. I. n» 12.

(') Notre w 82 : la liste des mouumculs où les défunts sont Ugurés avec les instrumeuts de leur profession se trouve t. II, p. 551. Cf. 1. 1, p. 291, la figure du cornicen. (*) La liste de ces bas-reliefs est donnée t. II, p. 564, n. 1.

particulier aux artistes de Bordeaux. Il n'est aucune ville de la Gaule Propre qui ne présente des sculptures analogues ; les musées de Trêves et d'Arlon, les ruines de Neumagen, les grands monuments des bords de la Moselle, comme celui d'Igel, renferment une quantité prodigieuse de bas-reliefs ou de figures se rattachant à la même école, qu'on serait tenté de regarder comme essentiellement gauloise.

Dans une étude fort agréable et fort bien faite (*), M. Hettner a établi un parallèle entre les monuments de la Germanie et ceux de la Gaule des bords de la Moselle, la Gaule Belgique. Les premiers, élevés par les colons ou les soldats des provinces romaines du Rhin, rappellent, comme ceux de la Gaule Narbonnaise, les monuments de l'Italie; les autres révèlent une civilisation toute différente : « En Italie, les scènes » mythologiques fout l'ornement presque exclusif des tombeaux et des » cippes funéraires. Or les Gaulois n'avaient guère de goût pour les » aventures des dieux romains : le pays qu'ils habitaient était un sol mûr » pour l'art réaliste. Les bas-reliefs qu'on y rencontre nous montrent » avant tout la préférence qu'ils avaient pour le portrait », et l'auteur ajoute : « préférence qui vient de la vanité propre aux Celtes ».

Ce goût du portrait, ce réalisme funéraire est bien en effet d'apparence celtique : dans tout l'empire romain il n'y a que la Gaule Propre qui ait à ce point aimé à représenter ses morts avec leurs traits, leurs attitudes, les souvenirs de leur vie et les attributs de leur profession. Comme on l'a souvent dit ici, elle songe avant tout, en élevant ses tombeaux, à ce qui rappellera le mieux les défunts (p. 469 et 500).

Mais y a-t-il là quelque chose d'exclusivement gaulois et d'origine celtique? Je ne le pense pas. Il n'est pas impossible de trouver en Italie et à Rome, du moins dans la classe des riches affranchis ou des entrepreneurs opulents, des tombeaux élevés suivant le type cher aux Gaulois. Le célèbre tombeau du boulanger Eurysacès, à Rome, rappelle étrangement, avec ses scènes empruntées au métier du défunt, les monuments des grands négociants de Bordeaux et de la Moselle. On ' connaît le testament de l'affranchi Trimalchion, dans Pétrone (§ 71). Il semble, en le lisant, qu'on a sous les yeux la description d'un mausolée de Trévire ou de Biturige : « Je te prie : tu feras sculpter sur la façade » de mon tombeau des navires voguant à pleines voiles ; tu me repré-

(') Westâeutsche Zeitschri/tfiir Geschichte und Kunst, II.

» senteras assis sur uu tribunal, vêtu de la prétexte, orné de cinq » anneaux d'or, et versant des pièces au milieu de la foule. Tu n'ou- » blieras pas le peuple se réjouissant, et, si tu le veux, tu figureras des » festins. A ma droite tu placeras la statue de ma chèi'c Fortunata, » tenant une colombe : qu'elle conduise en laisse une petite chienne ; » puis tu placeras mon cher Cicaron, puis de larges amphores bien » bouchées pour que le vin ne se répande, puis une urne brisée sur » laquelle un enfant pleurera. Et enfin, au milieu, une horloge, afin » qu'en regardant les heures, bon gré mal gré, on puisse lire mon » nom. »

Ce n'est pas à dire que l'art funéraire gaulois se soit formé à une école romaine. Les monuments de ce genre sont relativement très rares dans les pays latins : ù Lyon, colonie romaine, on n'a découvert qu'il y a quelques mois, les deux premiers tombeaux à portraits qu'aient fournis les ruines de la cité ('); la ville de la Narbonnaise où les sculptures funéraires sont le moins éparses est Nîmes, celle où précisément l'élément celtique a laissé le plus de traces. Il y a, à cet égard, en Gaule, uu trop violent contraste entre les colonies romaines et latines et les villes celtiques, pour qu'on puisse songer à un emprunt direct fait à des habitudes italiennes.

En revanche, je crois profondément à une influence hellénique, directe, immédiate et remontant peut-être aux temps antérieurs à la conquête romaine. Je suis intimement convaincu que les Grecs apprirent aux Gaulois à orner leurs tombeaux des portraits des défunts et de scènes rappelant la vie qu'ils avaient menée.

Déjà, ou l'a vu (p. 465 et s.), lu forme des monuments funéraires est toute grecque : stèles, autels, édicules, tout cela rappelle lestypes usités en Attique et eu Asie-Mineure. La forme la plus répandue ici, l'édicule avec sou fronton et ses acrotèrcs, est également la forme consacrée du tombeau grec (^).

De même, chez les Grecs, les tombeaux n'allaient guère .sans la représentation du défunt. Les bas -reliefs funéraires du Céramique, d'Athènes et du Pirée figurent surtout la vie de l'être disparu ; on aime à le revoir, causant ou mangeant avec les siens, se livrant aux soins

(') ALLMEn, Trion, 1, p. 2IS.

(') Paris, La Sailptun antique, p. 24i-2iG.

de sa profession, entouré des objets qu'il a le plus aimés. L'usage, dans toutes les classes, chez les esclaves comme chez les plus riches chevaliers, était de faire de la tombe uu monument de souvenir (')• Ne l'appelait-on pas u.'iriixtXG^i, mot qui correspond au menioria des Bordelais? La plupart des bas-reliefs attiquesnous offrent l'image, moins de la mort, que de la vie grecque : ils parlent surtout de l'existence du défunt, et c'est un épisode de son passé qui est choisi de préférence pour motif de la sculpture. N'en est-il de même sur nos monuments bordelais?

.Jusque dans le détail, on est comme invinciblement conduit à rapprocher nos tombes des ligures grecques. La corbeille chargée de fruits et de gâteaux, le coffret, le vase à parfums que tiennent les morts, sont aussi fréquents en Attique qu'en Gaule : à A-thènes comme à Bordeaux, l'oiseau et le chien sont les compagnons favoris du mort. « Ils » sont offerts au défunt comme un souvenir qui lui rappelle les habi- » tudes de sa vie passée (^) ». Ailleurs, « une épée attachée à la stèle » indique clairement le tombeau d'un soldat (3) ; un miroir, un éventail » rappellent les occupations familières d'une Athénienne. Dans l'Antho- » logie, nous voyons un fils de pêcheur qui vient déposer sur la tombe » de son père les instruments de sa profession, une nasse et une » rame ». M. Bottier parle des monuments grecs, et ces lignes s'appliquent à merveille aux tombeaux bordelais.

Ne semble-t-il donc pas que ce réalisme gaulois, cet amour du portrait, ce goût pour les scènes familières, ce style funéraire est une importation de l'art grec? que les tombeaux gaulois, dans leur forme, dans leurs figures, dans leur esprit même, sont des imitations helléniques? S'il en était ainsi, les deux aspects sous lesquels se présentent les arts plastiques à Bordeaux, le côté religieux et consacré, le côté familier et réaliste, rappelleraient, au même titre, la civihsation grecque : ce qui est le plus gaulois, le moins latin, ressemble étrangement aux choses de l'Hellade : les monuments de Bordeaux ne s'éloigneraient du type classique gréco-romain que pour se rattacher plus étroitement aux traditions des vieilles écoles de la sculpture hellénique.

(î) or. surtout le récent mémoire rie Bkueckner, Von dm grtecliischen Graàreliefs, dans les Sihungsàerichte der kaiserlichen Akademie de Vienne, 1888, p. 501 et s.

(2) PoTiiER, Élude sur les lécythes blancs attigues à représentations funéraires, 1883, p. ôS et s., p. 21 et s., p. 69.

(3) Cf. les tombeaux bordelais où ne sont représeates qu'un billot ou une paire de ciseaux (n»" 300 et loi).

J'ai fail, au début de ce livre ('), une remarque qu'on m'a parfois reprochée : c'est qu'il arrive que, dans une famille composée de trois membres, chacun d'eux porte un nom emprunté à l'une des trois langues qui se partag-eaient la Gaule : le celtique, le romain et le grec. On s'est un peu étonné, et l'on m'a même accusé de pousser au symbolisme. Mais si l'étude que nous venons d'essayer n'est point illusoire, ne doit-on pas répéter ici que nos ancêtres ont dû regarder la Grèce comme une troisième patrie "? La Gaule était celle du sang-, Rome celle de la loi, la Grèce était la patrie qui les avait formés et élevés, celle du cœur et de l'esprit.

Les Bordelais sont donc bien demeurés gaulois, le sang celtique s'est infiniment peu mêlé de sang- romain ; la race est restée pure et intacte. Mais si le fonds n'a point changé, que de transformations dans la forme! La langue, les habitudes, l'art et la religion, tout devient chaque jour romain ou grec : Bordeaux s'instruit vite à ces deux grandes écoles de la civilisation antique. On parle encore la vieille langue gauloise : mais peut-elle être traitée autrement qu'un patois, elle qui n'a pas accès sur la pierre ou le marbre des édifices? Les dieux indigènes se romanisent ou s'hellénisent comme les hommes. L'art grec est le maître souverain des temples les plus superbes et des moindres tombeaux, comme le droit et les lois de Rome sont les arbitres du sol et des hommes. La transformation peut se faire lentement, mais elle ne s'interrompt point un instant, et les malheurs du m» siècle et les révolutions du bas empire n'empêcheront pas l'œuvre de durer, de continuer et de s'achever.

(') Pages VIII el 198 du lome I.

LES DÉSASTRES ET LES TRANSFORMATIONS DU IIl" SIKCLE. 587

Les désastres et les transformations du nf siècle.

Les désastres qui ruinèrent l'empire romain au milieu du iii« siècle et qui faillirent en amener le démembrement définitif, atteignirent Bordeaux comme les autres cités de la Gaule et de l'empire. Sans doute aucun document ne nous apprend ce que notre ville devint durant ces catastrophes, ce qu'elle eut à souffrir des invasions et des brigandages. Mais nous trouvons sous le sol de Bordeaux les preuves encore visibles des effroyables malheurs qu'elle eut alors à subir.

Nous avons souvent constaté que les inscriptions ou les fragments trouvés dans la muraille ont été souillés et abîmés par la flamme : telle dédicace de fontaine (n° 30 e) est dans un état lamentable, et la pierre qui la porte semble avoir été rongée pendant de longues heures par un feu ardent, qui l'a fait éclater de toutes parts : or, tous ces monuments sont antérieurs à l'an 300, et c'est avant cette époque qu'ils furent ainsi dégradés, puisqu'ils proviennent du mur construit à cette date.

En outre, presque toutes les ruines gallo-romaines qui se rencontrent à quelques mètres de profondeur portent la trace d'un violent incendie; terres calcinées, bois carbonisés, métaux fondus, pierres effritées, tout laisse deviner quelque formidable malheur dans lequel la ville entière succomba (^).

Ces traces d'incendie ne se rencontrent que sur des monuments antérieurs à la construction des remparts ; elles sont surtout visibles dans les ruines des maisons gallo-romaines des trois premiers siècles (t. I, p. 426) : on voit que les uns et les autres ont été la proie d'une catastrophe, qui, avant l'an 300, a transformé la cité en un véritable amas de décombres.

L'histoire achève d'apprendre ce que l'archéologie laisse deviner. Le milieu et la fin du in= siècle ont été en effet marqués pour la Gaule par de grands désastres. Elle fut pendant près d'une génération d'hommes

(1) Académie, 1835, p. 1S8; Commission des monuments, 18')0-185I, p. 14 ; Société archéologigue, 1. IV, p. 153. p. i79els. ; I. V, p. 171 el s., elc; ici, l.I, p. 426 el s., q" 30* el d, etc.

la proie des barbares : une fois qu'ils eurent franchi la barrière de légions et de forteresses qui défendaient la frontière rhénane, rien ne pouvait plus arrêter leur élan : les villes, que les Romains avaient laissées ouvertes et sans défense, devaient succomber à la première attaque, peut-être même à la première vue des barbares (cf. p. 295 et s.).

De ces invasions, auxquelles les empereurs gaulois Postume, Laelianus et Tétricus essayèrent bravement de s'opposer, la plus terrible fut celle de 276 : les Germains semblent s'être répandus, cette année-là, dans la Gaule entière; soixante villes furent occupées par eux, c'est-àdire à peu près toutes les cités de la Gaule Propre.

C'est à cette date, sans doute, que Bordeaux fut détruit; c'est à la grande invasion de 276 qu'il faut attribuer ces ruines et ces incendies dont le sous-sol de nos rues et de nos maisons nous offre constamment les vestiges lamentables. Alors, je pense, les Piliers de Tutelle furent à moitié démolis ; l'amphithéâtre, dans la construction duquel le bois jouait un si grand rôle, dut être la proie des flammes (p. .561). On parle souvent de l'immense feu de joie que les Normands du ix" siècle tirent avec les basiliques de la Gaule : ce fut un embrasement semblable que la conquête germaine du m» siècle alluma dans nos pays avec les temples, les arènes, les villas et les riches demeures des cités. Ce fut la première des grandes invasions : ce fut aussi la plus redoutable et la plus terrible. Les autres, comme celle du v° siècle, se heurteront aux remparts des cités : celle-ci n'eut rien en face d'elle, que des villes à incendier.

Les barbares se retirèrent, en 277, grâce à la vigoureuse campagne de Probus : la Gaule ne devait être alors qu'une immense ruine, fumant encore.

L'invasion du m' siècle eut pour l'histoire de notre pays et de notre ville de graves conséquences, qui se firent sentir durant le moyeu âge tout entier. Les empereurs de ce temps comprirent enfin que les temps de lutte étaient venus pour l'empire, que c'en était fait de la Fax ot surtout de la Securitas Romana, et qu'il fallait désormais fermer les villes jusque-là laissées ouvertes. Les colonies et les forts des frontières ne suffisaient plus à la défense : on devait être partout prêt à recevoir et à repousser les barbares. L'expérience l'avait montré. D'un moment à l'autre, le danger passait des frontières au centre des provinces. Chaque ville avait à veiller à sa propre défense : on décida que

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