DEO IGNOTO
Cette inscription, disent les chroniqueurs et les annalistes cités plus bas, se lisait au i" siècle de notre ère, suivant la tradition, sur le frontispice d'un temple consacré aux idoles, à l'endroit oii s'élève la basilique de Saint-Seurin (cf. p. 19) et sur un autel adoré dans ce même temple. Saint Martial, toujours d'après la légende, fit démolir le temple, mais conserva l'autel.
Tout ce qui a été écrit à ce sujet a pour point de départ les deux textes suivants, que je ne puis croire plus anciens que le xi® siècle :
I. 5. Martialis Apostoli ad Bttrdeyalenses epistola primaj cap. 3 (Maxinia Bihliothcca veterum patrum de Lyon, t. II, 1677, in-f, p. 108): Nam dam Altaria Daemonum in piiloerem redlgerentur, Aram ignoti Dei ad consecrationeni reseroari jussiniasj etc. — Cette lettre de saint Martial a dû être fabriquée vers le milieu du xi« siècle; cf. Labbe, ibid., p. 107.
II. AuRELi.\Ni Hislorla Martialis cpiscopi (Paris, 1571, in-8), p. 170 v": Erant enim ibi consecrata tenipla in honore Jocis, Mcrcurii, Dianae et Veneris, et crat ibi templuni Dei ignoti; cf. p. 171 v". — Il m'est impossible également de placer cette vie de Martial avant le xi« siècle; cf. les Acta Sanctoyunij t. V, p. 538 et s. (nouv. éd., t. VII, p. 495).
Bibl. — C'est à l'aide de ces deux textes que s'est formée chez nous la légende de l'inscription DEO IGNOTO. — Cf. ; l'Ordonnance du cardinal de Sourdis. 1616, dans les Archives historiques, t.VI, p.393: Ecclcsia quam sanctus Martialis beati Pétri apostoli
discipulusj ex cetustissimo fana olim Deo Ignoto dicato, consecraoit ; — Baronius,
t. I (éd. de 1670), ad a. 52, p. 402; de Sponde, t. I (1655), même année, p. 127; — les Chroniques historiques de [1718], p. 9: « Il y avoit dans ce Temple un Autel élevé, avec cette inscription gravée sur le frontispice, Deo Ignoto»; — Bonaventuke de Saint- Amable, Histoire de saint Martial, t. II, p. 300 et 301; — Dutems, Cierge de France, t. II, p. 188; — DOM Devienne, Histoire, 2« éd., t. II, p. 7; — Cirot de La Ville, Histoire de Saint-Seurin, p. 77 et 178; — Callen, éd. de Lopes, II, p. 71, etc.
Les auteurs des Épîtres et de la Vie de Martial ont, sans aucun doute, imaginé le Detts Ignotus de Bordeaux, son autel et son temple à l'aide de l'inscription ArNniTfii GEHI des Athéniens dont parla saint Paul devant l'Aréopage {Actes des Apôtres, 17, 23).
Il La célèbre Vita Karoli Magni et Rotîiolandi{^) connue sous le nom de
Tiirpin fut traduite en français au commencement du xm* siècle par un Nicolas de Senlis, « Nicholas de Saint-Lis » : cette traduction a subi un grand nombre d'interpolations et d'additions dues, comme l'a fort bien montré M. Gaston Paris {De Pseudo-Tiirinno, 1865, p. 49) et comme me le confirme mon savant ami et collègue M. Antoine Thomas, à un homme de la Saiutonge. Toutes ces additions au texte du faux Turpin sont relatives à des localités de la région saintongeaise et girondine, — notamment le passage où Turpin, passant à Bordeaux et visitant
(•) On sait que, d'après la tradition (cf., ici. )). 163), Roland fut eulerré à Blaye. Le faux Turpin a, sous la tllre Dt noàilitate, rnonius et largitate beau Hotholandi martyris (eh. *1. éd. Castets), composé l'épitaphe de Roland, épilaphe rjui doitètre resardéo, ainsi que l'ont fait .MM. Paiiis et DcjEMMLEn, comrai! uq véritable titiilus de l'ère carolingienne. — mais je dois .ajouter, comme un titulus supposé et flclicivs. Il est fait tout entier à l'aide de vers de Fortunat (cf. des épitaplios faites par Forlunal, ici, n°' R48 et 849) ;
FOBTUSATI Carmhta :
Non dccet hune igitur taaiis dfjterc qiierelis, 4, 6, 1"
Quem letum summi nuiic lenet atila poli. • » 18
Nobilis antiqua dcmrrens proie parentum, 4. 2, 5
NoMior gestis nune svper astra sedel. » ■■ 6
Egregius.imllidenoiilitate semndus. i, 9, il [Cf., ici. page 11.]
Morilus excelhns, culmine primiis erat. ■ » 12 I6id.
Templo>-vm ctilior,recreans iiiodulamine cives, i, C, 13
Vulneribus patriae flda tnedela fuit. " • 14
Spespopi(li,iutor Tidunrvm, partis cgetitiwi, i. ", 13
Largiis pauperibits, prodigvs Jiospitibvs,
Sicrenerabilibtistemplis, sicfudit egenis, 4, IG, 17
ilitteret ut caelis qiias sequeretvr opes. • • 1S
Dogmata corde tenens plenus teint arca Ubellis • " 13
Oftisquis quidvoluit forte Jluentebibit. » » •'»
Consilio sapiens, animn plus, ore sercniis, « » 15
Omnibus ut populis esset amore parens. » " 16
Culmen honoratum, deais almum, lumen opimum, 5, S, 1
Lavdibus in cujus militet omne decus.
Pro iantis meritisliunc ad caclestia rectum 4, 4, 31
Konpremiturna rogi, s;d tenet aula Sei. » " 32
Suivent, au chapitre 25, six vers également empruntés à Forlunal et destinés à clore en façon de prière l'épitaphe: „ ^ ■ .
Tu patriam repetis. nos triste sub orbe relinguis : 4, 7, 7
Te lenet aula nilens, nec lacrimosa ilies, • i S
Sed gui lustra gerens octo bonus iiisuper annos, . • 19
Ereptus terraejustus ad astra redis. » " 20
Jdparadysiacas epulas te eire redueto, • » 21
Unde gémit mundos,gaiidet haberepolus. . » 22
Cf. Biiliothêiue de l'École des Chartes, I, p. 311; G. Paris, Somania, l. Il, p. 148; Duemmleh. Poetae latini ani Carelini, 1. 1, 1881, Berlin, in-4», p. 110. — Voyez dans ce dernier ouvrage, p. 110, et chez Paris, id., l'épitaphe d'Aggiardus, mort a Roncevaux et enterré sans doute à Saint-Vincent-du-Mas-d'Agenais (vers 15 et 16; cf.. ici, p. 143, note 1).
Ajo liez, pour compléter l'épigraphie fausse de l'époque carolingienne dans notre région, 1 inscription publiée, ici, page 19, note 2. qui a été réellement gravée a Saiul-Seurin et qui a été faite a l'aide d'un lesta du Pseudo-Turpin, et la fausse monnaie mentionnée plus lias, p. 259, note.
Saint-Seurin, lut une inscription conservée dans la basilique, et qui |j
renfermait la liste des biens et des reliques que possédait l'église :
«E Turpins entra en l'iglise e trova en .1. marbre les » rendes que l'iglise avoit e les vertuz qu'i estiant. »
Cette inscription n'a évidemment jamais existé, ni au xiii^ siècle, ni au viii^ siècle, et elle est le produit de la seule imagination du chroniqueur saintongeais, désireux de rehausser la gloire et d'étaler la richesse de cette basilique de Saint-Seurin si célèbre dans le Sud-Ouest du xi* au xiii° siècle, basilique dont il est déjà question, d'ailleurs, dans le Pseudo-Turpin (cf., ici, p. 19 et surtout note 2).
Bitol. — Celte interpolation, ainsi que les autres et que la traduction de Nicolas de Senlis, se trouve conservée dans les mss. français 124 et 5714 de la Bibliothèque Nationale (cf. Paris, De Pseudo- Turpino, p. 45). — Ces mss. ont servi de fondement a l'édition française du Pseudo-Turpin, parue en 1527, oii les interpolations ont été conservées : « Turpin entra dedans leglise : et trouua en une pierre de marbre les rentes mises et rédigées par escript lesquelles appartenoient a ladicte sainte église, et les precieulx. sainctz Reliquaires qui dedans estoient » (Cronique et histoire faicte et composée par reuerend père en dieu Turpin archeuesque de Reims, Paris, 1527, in-i"^). — Enfin ils ont été publiés très exactement dans la Zeiischrift fur romanische Philolofjie, t. I (1877), p. 259-356. C'est à cette publication, p. 290, que j'emprunte le texte cité plus haut. — C'est d'après l'édition de 1527 que dom Devienne, Histoire de Bordeaux, 2« édit., t. II, p. 357, a parlé de l'inscription de Saint-Seurin.