LES DESTINEES DES MONUMENTS ÉPIGRAPHIQUES
Répartition chronologique et topographique des inscriptions de la ville de Bordeaux.
Sur les 972 textes épig-raphiques donnés jusqu'ici dans ce recueil (nous espérons que notre Supplément nous permettra de dépasser ce chiffre), 939 proviennent de la ville même de Bordeaux : nous avons à nous occuper tout d'abord et surtout de ceux-ci.
De ces 939, plus d'un tiers, 369, sont des inscriptions sur pierre ou sur marbre, c'est-à-dire des textes lapidaires proprement dits ; les autres sont ou des légendes de monnaies ou des graffiti ou surtout des marques de fabrique : nous avons déjà longuement étudié cette classe de textes et de monuments (t. I, p. 417 et s.), la manière dont ils sont venus jusqu'à nous et les renseignements qu'ils nous fournissent sur notre histoire locale, ce qui nous dispense d'en reparler maintenant.
Restent les 369 inscriptions sur pierre et sur marbre : de celles-là, il n'y en a que seize (n°^ 847-862) qui soient postérieures au iii^ siècle : d'une inscription datée au plus tard de 308 (n" 22), nous sautons brusquement, en suivant l'ordre chronologique, à une inscription datée de 451 à 453 (n° 860).
Cette bizarre répartition des monuments épigraphiques dans les huit siècles qu'embrasse ce recueil, ne peut être le fait du hasard.
On dira, c'est que l'on a gravé beaucoup moins d'inscriptions à Bordeaux sous le bas empire ou sous les rois barbares qu'avant Dioclétien. Qu'en savons-nous?
Sans doute la procluction épigraphiqiie a singulièrement diminué sous les derniers Mérovingiens pour devenir presque nulle sous les trois premiers Carolingiens et ne recommencer qu'au xi^ siècle (t. II, p. 3) : mais elle est demeurée fort intense sous le bas empire et sous les Wisigotlis. Sans doute encore, au vi% au va' siècle^ les sarcophages ne portaient généralement pas d'épitaphes; l'épigraphie cède dès lors le pas à la sculpture dans l'archéologie funéraire : aussi, possédons-nous onze tombeaux bordelais de cette époque (n"" 851-859), tous anépigraphes, et, à côté d'eux, une seule inscription sépulcrale (u° 862). Mais il n'en va pas de même pour le v^ siècle et pour le IV* siècle : ou a, l'histoire et l'épigraphie des autres régions sont là pour l'attester, on a gravé presque autant d'inscriptions alors qu'à n'importe quel moment du haut empire. A Bordeaux môme, nous n'avons aucun sarcophage qui paraisse du v^ siècle, et, en revanche, nous avons trois inscriptions de cette époque (n"* 850, 860 et 861). Le i\' siècle a été sans contredit un siècle épigraphique presque autant que le iii^ : c'est peut-être le plus glorieux de notre ville, c'est le siècle de ses écoles, d'Ausone et de Paulin; Ausone donne dans ses •fiuvres une place aux inscriptions, dédicaces de statues ou épitaphes de défunts, l'épigraphie joue un rôle dans la littérature bordelaise de ce siècle : pourquoi n'a-t-il rien, absolument rien laissé ici de gravé, à la différence de celui qui l'a précédé"? Il faut chercher ailleurs que dans l'histoire générale de l'épigraphie romaine le motif de ce singulier groupement chronologique de nos inscriptions.
Ce motif, nous le trouverons dans la manière dont ces inscriptions sont arrivées jusqu'à nous, j'entends par là dans les causes archéologiques qui nous les ont conservées.
Les inscriptions du bas empire ou de la domination barbare sont presque exclusivement des épitaphes, qui ont été trouvées éparses au milieu de décombres, et, plus particulièrement, au milieu des ruines de cimetières abandonnés ou transformés : c'est le hasard seul qui les a sauvées d'une perte totale. Ceux de ces cimetières qui se trouvaient dans la ville, comme celui de Saint-André (t. II, p. 33), ont subi tant de remaniements dans leur longue histoire qu'il a dû rester bien peu de traces des tombes primitives; ceux qui furent établis hors des murs, comme ceux de Sainte- Croix (t. II, p. 39), de Saint-Michel (t. II, p. 39, note) et notamment la célèbre nécropole de Saint-Seurin
(t. II, p. 19), ont passé par les mêmes \icissitucles, et, en outre, ils ont dû voir plus souvent les ennemis ou les brigands, depuis les Germains du V® siècle jusqu'aux Normands du ix*. Aussi, bien peu d'épitaphes, parmi celles que grava le bas empire, ont-elles pu survivre. — Quant aux dédicaces, aux inscriptions des monuments civils ou religieux, chrétiens ou païens, il n'en est resté que celles dont Fortunat nous a conservé la rédaction dans ses œuvres (n° 847) : c'est que tous ces monuments, toutes ces basiliques, celles des faubourgs comme celles de l'intérieur de la cité, ont été si souvent transformées, utilisées, brûlées ou pillées par l'architecte ou par l'envahisseur, que leurs ruines mômes ont dû périr. Bordeaux a toujours vécu là où on le fit vivre dès l'origine : il s'est agrandi, développé, transformé sur place, il ne s'est point déplacé, ce qui est un grand malheur pour l'archéologie. Le sol sur lequel s'élevait le Bordeaux reconstruit au iii« siècle et décrit par Ausone a été constamment remanié, bouleversé, trituré, si bien qu'il n'a rien gardé du passé, sauf les débris des plus anciennes et des plus profondes constructions, celles du i*' aa m' siècle (t. I, p. 426): la seconde couche historique de ce sol, celle du bas empire, était trop peu basse, trop près de la surface pour demeurer, et chaque nouvelle génération, en la remuant à nouveau, lui a enlevé tout ce qu'elle pouvait renfermer de vestiges. Les monuments anciens ont besoin, pour survivre à leur passé, ou de rester abandonnés à fleur de terre, comme notre Palais-Gallien et les urnes de Terre-Nègre (t. I, p. 425 et 455), ou de se cacher dans les profondeurs les plus reculées du sol, comme les ruines des premières maisons gallo-romaines (t. I, p. 426) : à cet égard, on comprend que la plus fragile poterie du i" siècle ait pu être conservée, et que les sculptures des fontaines monumentales du IV® siècle aient pu disparaître sans retour.
Les inscriptions des trois premiers siècles ont eu, elles, tous les bonheurs : elles ont été enfouies un beau jour dans les entrailles d'une gigantesque construction, et cette construction a bravé les siècles pour n'être détruite que de nos jours et ne révéler que sous nos yeux les richesses épigraphiques recelées dans sa masse. Je veux parler du premier rempart de Bordeaux, le rempart romain.
Presque toutes les inscriptions, en effet, presque toutes les ruines romaines que nous possédons ici, ont été extraites directement des fondations de la première muraille. Les exceptions à cette règle peuvent
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se compter, s'expliquer ou se réduire. Laissons de côté les monuments qui ont été trouvés sur l'emplacement des maisons touchant à l'enceinte, par exemple près de la Porte-Dijeaux (u" 16), dans les fondements de l'hôtel Français (n" 99), dans ceux de Yov.stau de Duras ou de la maison Mateo Petit (') : il est évident que c'est d'elle qu'ils proviennent. Nég-Iigeons aussi, puisqu'on ne peut faire autrement, ceux dont nous ignorons entièrement l'origine et dont on ne signale la présence que lorsqu'ils se trouvent installés déjà dans le Musée de la Ville ou les collections des particuliers. Mais la presque totalité des pierres antiques rencontrées même à quelque distance du rempart peuvent être aisément rattachées à ce dernier.
Par exemple, les travaux faits, de 1840 à 1843, sur l'emplacement du château du Hà, pour la construction du Palais de Justice, amenèrent la découverte d'une vingtaine d'inscriptions. Mais il était visible, a dit très nettement Jouaunet, qu'elles provenaient de la démolition de l'ancien rempart: lorsqu'on éleva, en 1454, le fort du Hà, on alla chercher des matériaux dans la muraille voisine, devenue depuis longtemps inutile : les « manœuvres ignorants » qui durent élever le château à la hâte, arrachèrent de l'antique enceinte les pierres destinées aux fondations du nouvel édifice : « ce fut là leur carrière », dit Jouannet. Darnal avait fait en 1604 une observation analogue (-).
D'autres inscriptions ont été trouvées isolément sur les points les plus opposés de la ville : un petit nombre au midi de la ligne des anciennes murailles, à Bègles (n'' 37), dans la rue Saubat (n" 66), près de Saint-Éloi (n" 185), à Sainte-Eulalie (n"301); — moins encore au nord de cette ligne, dans le quartier des Grands-Hommes (30 c), sur l'emplacement du Château-Trompette (n°^ 1, 50 et 51), près du chemin de Grattequina (n" 331); — trois proviennent du Mont-Judaïque, au couchant de la vieille ville (n"' 25-27) ; — dans le périmètre tracé par la première muraille, on a rencontré des monuments romains en plus grand nombre, mais assez peu d'inscriptions : à la place Saint-Projet (il" 11), près du Rectorat (n" 3), en face des Folies-Bordelaises (n" 182), près de l'église Saint-Pierre (n' 342).
Mais rien ne prouve qu'elles n'ont pas été enlevées jadis du mur
I<| Voyez |>lu3 bas l'Hi3lorii|uc dos déc^i'jverles, aux ana6e.; ISGi cl ISS). (») Ac'tdfnUe, 1810, p. 897; Suppléimnl des C»' onifues, 1666, p. lïO.
d'enceinte par quelque entrepreneur désireux de ménager ses matériaux. Les Romains n'enterraient pas leurs morts dans l'intérieur des villes ; on n'habitait certainement pas dans les marais du bas iieuve ; tous les témoignages auxquels nous venons de nous référer pour l'origine de ces inscriptions ne méritent pas une confiance absolue. Aussi, jusqu'à nouvel ordi-e. ne regardons -nous, je ne dis pas comme découverts, mais comme conservés en dehors de la muraille qu'un très petit nombre de monuments : les trois dédicaces trouvées sur le Mont- Judaïque, l'autel de Mercure de la place Saint-Projet, l'épitaphe de la rue Saubat, et enfin l'autel du génie des Bituriges. La nature de ces monuments explique pourquoi ils n'ont pas été employés dans la construction de la muraille : les cinq premiers sont des plaques ou des pièces de marbre, trop frêles, trop fragiles pour servir de matériaux; on les a laissés là où ils avaient été installés tout d'abord, l'épitaphe de la rue Saubat près de son tombeau, le cippe à Mercure sur l'emplacement du temple, et les dédicaces aux Césars près des statues qui ornaient les thermes (t. I, p. 92) : ces inscriptions, le même hasard qui nous a conservé celles dû v^ siècle (t. II, p. 280) nous les a gardées. L'autel du génie a dû sa conservation à un autre motif. C'était sans contredit le monument le plus sacré de l'antique Bordeaux : c'était le centre du culte rendu à l'empereur et au génie de la Ville. « De même », a dit M. Fustel de Coulanges, « de même qu'un autel domestique tenait groupés autour » de lui les membres d'une famille, de même la cité était la réunion de » ceux qui avaient les mêmes dieux protecteurs et qui accomplissaient » l'acte religieux au même autel» {Cité antique, 3, 6): la cité des Bituriges Vivisques se groupait autour de cet autel; il était le foyer de la religion nationale, j'allais presque dire la première pierre de l'édifice municipal. Il fut respecté: quand la muraille s'éleva, malg-ré la disette de matériaux, il n'y fut point touché. Aussi, est-il demeui»é hors du sol; et il n'a jamais été découvert: c'est le premier monument du Bordeaux romain dont il soit question dans les temps modernes (^). Tout le reste vient de la première enceinte. Il importe donc de rechercher comment et quand ce rempart s'est élevé.
(*) Voyez notre Histoiye d'une Imcriptioii, 18S6, iB-8", Cadorcl, et Société m-cMologigue, t. XI.
La première muraille de Bordeaux : son mode de construction (').
[Pliii(-Me VIII. I
Nous n'avons jamais vu mettre à nu ni démolir une portion complète de cette muraille. On peut apercevoir un fragment du soubassement dans les caves de la maison Motelay, rue Guillaume-Brochon, n° 7 : mais ce fragment ne saurait donner une idée de l'ensemble de la construction. Aussi, pour dire comment et à l'aide de quels matériaux elle a été bâtie, devons-nous recourir aux témoignages de nos prédécesseurs et de nos ancêtres. Par bonheur, ils se trouvent tous en accord parfait.
Voici d'abord comment Vinet, —notre premier prédécesseur et notre maître a tous, — décrivait, au milieu du xvi» siècle, le mode de construction du rempart : « La matière de ces murs la, et la façon, sont diuerses » des murailles, qu'on fait a présent, et qu'on a fait, en mon aduis, depuis » mille ans en ça- Les fondemens sont de pierre de taille, la plus part: » la ou il s'en trouue de si longs et gros quartiers, qu'on s'estonne, » comment on les a pu la amener de loing. Le reste est de petite pierre » dure, fort iustement esquarrée et assemblée : et entre plusieurs » couches de tele pierre, aucuns rancs de brique mont bêle, de deus » ou trois dois d'espesseur, et fort longue et large : le tout si iustement » compassé, et niuelé, que n'i sauriés que reprendre, ains trouueriés » prou d'occasion de vous esmerueiller du sauoir, esprit, grand soin, » et trauail de nos anciens.... Aus fondemens de ces vieux murs, se » trouue grand'quantité de pierres ouurées, qui ont iadis scrui à temples » et autres édifices : des pièces de colomnes canelées, et d'autre sorte, » médailles en pierre, images, epitaphes, et inscriptions de letre et » langage Latin, et non d'autre » (*). Ailleurs, Vinet donne quelques
(') Voyez, on parliculiar, s:r le ramparl île Bordeaux : Vinet, L'antiqviH de Boiirdeaus, ôdiliou ilc lô7i, 512-53; Commoitarii in Ausoniutn, 5 20S Q; — Sincebus, Appenilix a Vltinerariuin. éd. de 1C16, p. 2i; — LEiiEur, dans VHintoire de VAcadimii des Inscriptions et Belles-Lelires, l. XXVII, p. 117; — |Devii:nne), Sclairrissemens, p. 25 el s.; — Bamrein, Variétés Bordelaises, éd. Méran, I. II, p. 379; lV,]i. 310 el s.; — Jouan- NET, Académie. 1827, p lir, ol s.; lSi9, p. 155 el s , el planche; Statistique, I, p 410; —M. P. M., Le mur rotnain de la voie du /"«ii^KedSes, Ilorduiux.in-S*, brochure); — Sas3\s, Le Proçi-is.jmsiini el notnnimenl ISV>, p. 'i54; — DiiiiuYN, Archives historiques. I. 1. p. 425 ; — db (Iaumont, Abécédaire, pd. de 1870, pi inehe île la p. 445; — Drouyn, Bordeaux vers I4M, |i. 31. el plan; — de iiExsu.n.'iO, Société ai chéoloffiqu:. I. VII, p. C4, ele.
(») VivKT, Discourt, êdili.jn de 157i, S 42 ol 52.
iscr. de Bordeaux Tome II.
PI. Vin.