‹ Inscriptions romaines de BordeauxChapitre 82 sur 156 · PL IX · texte numérisé non relu

PL IX

ImpT'ùmtipiwfâ'ùfor-i

la nturtu//e rornamti e/t rotuff .

romain : on trouva, au milieu des déblais, une nouvelle dédicace à la Tutelle (cf. au Siipplêment du t. II).

Telles sont les différentes dates auxquelles on a pu pénétrer jusqu'au mur de l'enceinte romaine. On voit qu'aucune de ces fouilles n'a été stérile : à certains endroits, le mur a été exploré plusieurs fois, et jamais on ne l'a sondé vainement. C'est ainsi que dans la rue Guillaume- Brochon, sur le même emplacement, on a, à trois reprises différentes, trouvé des richesses épigraphiques, en 1804, en 1831, en 1860, et qu'aujourd'hui encore, à cette même place, une portion du mur demeure visible dans les caves d'un particulier. Les fouilles des rues de Grassi et du Temple, toujours renouvelées, sont toujours fructueuses. « Par- » tout oîi cette muraille n'a pas été complètement détruite, on est » presque sûr de ne pas la fouiller en vain (') ». C'est ainsi encore que sur cette ligne méridionale, si souvent atteinte par les démolisseurs, on a de nouveau reconnu, en 1880, de notables portions du mur romain, par exemple à la hauteur des n°^ 81 et 83 du cours d'Alsace-et- Lorraine (-) : elles y sont toujours. En 1842, on laissa une inscription et des monuments engagés dans les fondations du Palais de l'Ombrière (cf. p. 321) : on les y retrouvera. Il est donc probable que, même aux endroits où le rempart a été démoli, il reste, enfouis sous le sol, de nombreux monuments gallo-romains. A plus forte raison, est -on en droit d'attendre de merveilleux résultats des fouilles faites sur les portions de l'enceinte demeurées intactes, à l'abri de la pioche des démolisseurs. — Pour montrer les points delà muraille oii, semble-t-il, doivent se porter désormais l'attention et l'espérance des archéologues, nous avons donné ici le tracé du rempart gallo - romain, en indiquant les portions qui ont été explorées jusqu'ici, et les dates correspondantes de ces différentes explorations [pi. IX].

Comme on le voit, c'est à peine la moitié de l'enceinte romaine qui a été détruite ou entamée. Presque toute la partie occidentale, de la place Rohan à la rue de la Vieille-Tour, presque toute la ligne orientale, le mur tout entier qui enserrait le port, la moitié de la ligne

|i) JoL'ANNF.T, Académie, 1835, p. ISS.

P) De ilENtiGNAC, Soc. arch., t. VI, p. 9i.

septentrioaale, le loug de la rue Saige et de la rue du Pout-de-la- Mousque demeurent inexplorées. Eu 1833, en 1835, on reconnut près de la Bourse, à la rue du Pont-de-la-Mousque, les assises des murs antiques, mais on n'y toucha pas : elles attendent toujours les arcliéoloo-ues (cf. p. 320). Que de richesses nous sont encore réservées dans cette précieuse muraille ! Il y a là des centaines d'inscriptions ; le recueil que nous donnons ici n'est qu'un commencement, un point de départ du trésor épigraphique de la cité de Bordeaux.

Nous ne voudrions pas inspirer trop de confiance dans l'avenir. Cependant, les prévisions qui ont été souvent faites ont toujours été dépassées par la réalité. Baurein annonçait, au milieu du xviu- siècle, les découvertes que l'on devait faire de nos jours (i), mais il était loin de les supposer aussi brillantes qu'elles le furent. L'attente de Sansas, lorsqu'on attaqua le- mur de la voie du Peugue, fut réalisée bien au delà de ce qu'il eût pu jamais croire. Sansas écrivait le 16 janvier 1867 (*) : « Le mur de ville se continue encore rue des Trois-Cauards et rue du » Mû; peut-être, en le démolissant, trouvera-t-on des monuments do » nature à compléter les découvertes déjà faites » ; or, les découvertes faites dans la rue des Trois-Canards, en 1867 et 1868, donnèrent bien plus que celles de 1865 et de 1866. Qu'il nous soit permis d'espérer encore, comme le firent Baurein et Sansas, et comme le fait aujourd'hui M. Allmer. qui a dit, en parlant de la muraille romaine : « On ne saurait » se former une idée exacte de la richesse possible d'une pareille mine, » et le jour où la municipalité songera à fouiller ce dépôt, la ville de » Bordeaux pourra extraire de là les matériaux du plus considérable » musée épigraphique qu'il y ait peut-être en France » (^).

Et les espérances qu'on est en droit de concevoir grandissent encore quand on songe à la nature des monuments que nous conserve le mur romain. L'inscription la plus ancienne de Bordeaux a été retrouvée sur la ligne orientale de l'enceinte, presque entièrement intacte aujourd'hui. La partie du mur qui borde les rues Saige et du Pont-de-la-Mousquc n'a jamais été explorée ; or, c'est là que se trouvent les inscriptions les plus importantes. Ce côté, en effet, longeait ou traversait le forum

(') Variétés bordelaises, t. II, p. 38i, Ja.lion Méran.

(«t n.ins le D' 3,622 ilf la Oironâe (cf. Soc. arch.. t. IV, p. ISS).

(3/ Berne épigraphique du Midi de la France, 1. 1, p. 182.

du Bordeaux des trois premiers siècles, qui se trouvait, je pense, oii est aujourd'hui la place de la Comédie ; c'est dans cette portion, sans aucun doute, qu'ont été employés les monuments qui ornaient le forum, autels votifs du temple de la Tutelle, statues élevées aux empereurs et aux gouverneurs, dédicaces des basiliques municipales. Plus on s'est approché, dans les fouilles, de la place de la Comédie, plus souvent on s'est trouvé en présence de débris d'édifices religieux ou publics. C'est le long de la rue Chaumet qu'on a trouvé la dédicace à Gordien, les autels de la Tutelle, de Sirona, d'Ouuava, les bas-reliefs dédiés à Mercure : qu'on descende plus à l'est sur cette ligne et les grandes inscriptions publiques apparaîtront.

On a pu se demander, en parcourant ce recueil, pourquoi les textes concernant des personnages officiels sont en nombre étrangement limité. Un préteur, un questeur, un magister pagi , un prêtre et une prêtresse du culte impérial, des esclaves de la cité, voilà pour les fonctionnaires municipaux. Des magistrats publics, nous chercherions vainement la moindre trace ; un licteur et deux soldats sont tous les personnages qui, dans l'épigraphie bordelaise , représentent l'État romain; les gouverneurs n'y ont aucun nom, car nous ne pouvons trop croire à l'existence de ce Lucius Sabinus, propréteur ou procurateur, que nous insinue une inscription trouvée dans un état lamentable et dont les fragments mêmes sont perdus (n° 2S). Des monuments élevés aux familles impériales, cinq seulement sont parvenus jusqu'à nous. Un neuvième seulement de nos inscriptions lapidaires sont des dédicaces : les épitaphes forment tout le reste. La proportion des premières aux secondes est donc extrêmement faible ; en revanche , Bordeaux possède un nombre considérable d'épitaphes, infiniment plus que des cités de la Gaule tout aussi célèbres et tout aussi riches.

On s'explique aisément ces circonstances en examinant les destinées de nos inscriptions depuis l'époque romaine, destinées qui ont été celles de la muraille et que nous venons de retracer ici. Nous ne pouvions rencontrer que très peu de dédicaces, puisque la portion de la muraille qui les renferme n'a pas été touchée de nos jours. Et il fallait que Bordeaux fournît plus d'inscriptions que tant d'autres villes illustres; car, admirablement conservés jusqu'à la fin du siècle passé, les fondements de ses murs gallo-romains n'ont été explorés qu'à des moments où il y avait des hommes capables de surveiller les fouilles

et de protéger les débris. Sans de Tourny et Devienne, sans Jouannet et Sausas, qui sauvèrent toutes les antiquités trouvées eu 1756, de 1826 à 1843, de 1863 à 1871, que seraient devenues les inscriptions alors mises au jour ? Ils ont fait en sorte que l'exploitation de la muraille tournât au profit de la science, et ces inscriptions forment les neuf dixièmes de notre patrimoine. Si le mur avait été détruit cent cinquante ans plus tôt, elles auraient été certainement perdues pour nous. Il est impossible de croire, en eflfet, que de 1600 à 1740 on n'ait point retiré quelque inscription du sous-sol de Bordeaux ; et, cependant, ces cent cinquante années n'ont rien donné à l'épigraphie : c'est que cette époque a été étonnamment pauvre, ici du moins, en archéologues et en amis de l'antiquité. — Je ne m'en plains pas trop ; car je ne crois pas qu'on ait mis à découvert, durant ces cent cinquante années, autre chose que quelques inscriptions isolées : la masse du mur ne fut pas atteinte, sauf à la tour de Gassies (cf. p. 312). — Les pierres anciennes qui ont été alors trouvées, ont dû être la proie des entrepreneurs, ce qui se passe aujourd'hui sous nos yeux en Afrique, et ce qui s'est passé de tout temps en France et ailleurs, dans les villes qui ne possédaient point d'érudit zélé et scrupuleux. En 1784, ou retira des murs de Périgueux quatre-vingts charretées de débris de monuments et d'inscriptions, qui furent vendues à la toise aux entrepreneurs. Que de richesses périrent alors sans retour ! un épigraphiste vit bien ces fragments et copia quelques inscriptions, mais le malheur voulut que cet épigraphiste fût de Beaumesnil, qui avait une sainte horreur des inscriptions authentiques et qui ne s'attardait guère devant celles qu'il avait la bonne fortune de pouvoir copier sur l'original (*). Pareil désastre ne semble pas être jamais arrivé à Bordeaux depuis la Renaissance : les inscriptions y ont afdué ici au bon moment, et il me paraît certain qu'il en sera désormais ainsi, si l'amour de la vraie science ne se perd pas dans notre cité.

') Wlorin de Tmllefer, Antiquités de Vésone, I, p. 2Sl).

3» LES COLLECTIONS ÉPIGRÂPHIQUES

Les plus anciens renseignements que nous possédions sur nos inscriptions datent du premier quart du xvi® siècle (t. II, p. 310). A ce moment, il n'y avait pas à Bordeaux, semble-t-il, de collection proprement dite. Toutefois, la Renaissance y avait déjà fait sentir sou influence sur l'érudition comme sur l'architecture, et on avait dès lors assez le goût de l'antiquité pour garder pieusement quelques débris de l'ancien Bordeaux : deux inscriptions se trouvaient conservées chez un particulier, dans une maison de la rue qui est aujourd'hui la rue Saige (n"^ 122 et 296) ; deux à l'Archevêché ou au Doyenné, une dans la Cathédrale, une à Sainte-Eulalie, une enfin à l'Hôtel- de- Ville (cf. p. 310). Cette dernière semble avoir été placée à dessein, «en mémoire » du nom ancien des Bourdelois », dit de Lurbe (t. I, p. 295), par les jurats du temps de Louis XII. Quant à l'inscription de Mommolenus (n" 862), l'amour de l'antiquité demeura étranger à la vénération, toute religieuse, dont on l'entourait : c'était, disait la tradition, l'épitaphe d'un saint abbé.

Les inscriptions trouvées en 1563 et 1564 (ici, p. 310) sont perdues. Mais ce fut un malheur isolé : car, dès le milieu de ce siècle, — grâce, j'imagine, à la bienfaisante influence de Vinet, qui fut en 1552 le sauveur de l'autel du génie (t. I, p. 5). — toute inscription découverte est conservée avec un pieux respect, presque disputée entre les particuliers et les jurats, et il se forme à Bordeaux trois collections importantes, celle de Joseph de la Chassaigne, celle de Florimond de Raymond, et celle de la Ville.

De la Chassaigne et FI. de Raymond appartenaient tous deux à cette classe de parlementaires qui a fourni à la Renaissance ses plus illustres représentants, surtout dans le domaine de la science et de l'érudition : « Les cours du Parlement de France », a dit avec raison M. Dezeimeris ('), « étaient, à cette époque, composées d'hommes remarquables,

(1) Œuvres poétiiues de Pierre de Brach, t. II, p. XKivni.

» chez lesquels la science du droit se trouvait alliée à une (tonnaissancc > profonde des lettres anciennes ; elles formaient comme des académies » actives, qui exerçaient une très grande et très heureuse influence en » multipliant les centres intellectuels ».

Joseph de la Chassaigne (le Josephus Cliassaniamis de Gruter, ici, 1. 1, p. 218), le beau-père de Michel ]\Iontaigue, l'ami de Pierre de Brach, avait réuni dans son domaine du Bouscat un certain nombre d'antiquités, extraites, selon toute vraisemblance, des murs de Bordeaux: deux statues de marbre blanc (dont nous donnerons la description plus loin, p. 335) et une ou deux épitaphes (n"^ 88 [?] et 139), ainsi qu'un « tuïau » en terre cuite », provenant de l'aqueduc (t. I, p. 119), et que lui donna Yinet {Discours, 2'" éd., § 62). Il y ajouta un cadran solaire portant la date du « consulat municipal » de son compatriote Ausone, inscription qui n'était que le produit de son érudite imagination (t. II, p. 246). Le bruit se répandit que ce cadran avait été trouvé à cet endroit même, et Scaliger s'en fit l'écho. Puis, sans doute avec la connivence de de la Chassaigne, on n'appela plus sa propriété que « le bien d'Ausone » (cf. ici, t. I, p. 262). Les bons érudits de la Renaissance ont su ainsi créer des légendes. Joseph de la Chassaigne était, dit de Lurbc (cf. 1. 1, p. 218), « personnage d'un exquis et rare sçavoir et fort curieux des » choses antiques » ; Vinet (l. c.) l'appelle un « homme fort studieus, et » grand admirateur d'antiquité ». Il mourut, étant président du Parlement, le 28 juillet 1572. Des objets conservés dans sa propriété du Bouscat, la plupart passèrent dans la collection de Florimond de Raymond ; il y resta toutefois le cadran solaire, un fragment de colonne antique, et une épitaphe (n° 139) que Jouannet retrouva là-bas eu 1829 (t. I, p. 262) (*).

Florimond de Raymond (né à Agen en 1540, mort à Bordeaux le 17 novembre 1601), l'adversaire acharné des protestants, l'écrivain fécond et diffus, rendit plus de services à notre histoire locale par son zèle de collectionneur qu'il n'en rendit au catholicisme par ses livres de polémique (*). Il avait formé mi-partie dans son hôtel {insert a par ieti

('j Cusl lionc à Uirt ([ue Giulor (iuaue 1 inscriplion n" 88 comme trouvée eu 1594 ei, eu même temps, visibli! aiud Josefhvm Chassaniamim. Cf. vp que nous disons à \'hist. rie celle ÏDScriplioD.

(î) Etienne l'ASQLien, iiui lu WuM eu grande estime, a ilil do lui, dans une de ses lettres (éd. do féiS, t. Il, col. 519); « Eussiez-vfius estimé que la Gascongne, qui;esl logée en un arricre-coin de l.i France, uuus » eusl peu produire quatre plumes Frauroiscs telles que celles des Seigneurs de Moulue, Muntaigno, liai- • moud el Bertas?»

LES COLLECTIOXS É PIG RAPHIQ L'ES . 335

domus, dit Sincerus) et mi-partie dans le jardin (rue du Temple, là où est aujourd'hui le jardin du Rectorat, t. I, p. 16) un véritable musée d'antiques, qui était sans contredit en 1600 la plus riche collection d'objets gallo-romains que possédât le Sud-Ouest. Grâce à de Lurbe (1594), à Sanloutius (vers 1600), à Sincerus (1812), nous pouvons enrefaire le catalogue complet tel qu'on l'eiit dressé en 1600, et nous pouvons le vérifier à l'aide d'une longue note rédigée en 1743 par les soins de Barbot, qui visita les dernières ruines de ce musée avant leur disparition totale (nous avons pubHé cette note ici même, t. I, p. 159).

Voici la liste des objets conservés dans cette importante collection, ainsi que la description qu'en ont faite les différents archéologues :

1 et 2. —Deux statues provenant delà coUeetioa de Joseph de la Chassaigae(cf. p. 331). — «Deux, statues de marbre blanc, lesquelles le feu S'" Président de la Cliassaigrae, personnage d'un exquis et rare sçavoir, et fort curieux dss choses aati-iues, avoit coaservé soigneusement » (de Lurbe, Discours, éd. de 1595, p. 68). — Duae statuae procerae quorum fuerint nescitae (Sixcercs, éd. de 1627, p. 390).

1. — « L'une représente, selon le jugement commun, un grand Capitaine, oa Empereur Romain, ayant la teste entourée d'une Couronne de Laurier » (de Lurbe). — Alteram... Caesarts putabant (Sanloutius, f" 19S [352] v°). — Altéra laurea corona caput rediniita facieni austeranx et magniflcam cum aliquanto terrore prae se forens (Sincerus).

2. — «L'autre statue est en habit de Consul ou Sénateur Romain» (de Lurbe). — Alteram Ausonii putabant (Saxloutius). — Altéra Consularem hahituni xnduta (Sincerus). — « Une grande Statue de marbre blanc représentant un Sénateur Romain, en toge. Belle teste toute nue, cheveux coupes, a son costé avoit un Scrinîun ou plutcus ou contenoist les papiers. C'est la marque du Sénateur » (Barbot).

3. — Une statue de Jupiter trouvée près de la porte Dijeaux (cf. n" 16, t. I, p. 43\ — « Idole et statue de Jupiter, d'environ quatre pieds de haut, ayant à costé l'aigle rompue, dont les pâtes paroissent encores, et le foudre en la main gauche » (de Lurbe). — Jovis fulgeratoris (Sanloutius). — Statua Joins falmaa manu sinistra tencntis, et ad latus aquilam habentis, cujus tamen defractae oix pedes adhuc cognosci possunt (Sincerus). — « Dans la niche du milieu il y a une statue de Jupiter mal faite, dont l'antiquité est fort équivoque » (Barbot).

4. — Colunina marmorea verè antiqua quae ab eo crecta anno CIO CIIXC (Sanloutius). C'est peut-être celle dont il sera question au n" 6. — On voit que Florimond de Raymond mettait des légendes explicatives au-dessous des monuments de son musée.

a. — Un autel conservé aujourd'hui rue Jean-Jacques Bel et que Caila {Explicationlins.], n.° 11), décrit en ces termes : « Autel privé de marbre blanc trouvé dans une des » caves d'un hôtel situé rue du Temple et rue des Treilles, n" 9. 11 avait servi de cuvette, ;> on en remarque encore la gargouille. C'est le seul monument du muséum de Florimond » de RajTuond qui soit parvenu jusqu'à nous ».

6. — Une margelle de puits ornée de bas-reliefs, qui parait avoir été la pièce capitale de la collection. Le président Barbot vit encore la pièce en 1743 (I, p. 159) : l'objet est de

figure entièrement ronde, « de deux pieds de hauteur, tout alentour sculpté en bas relief avec des figures en pied ». — La descriptioa exacte de l'objet est donnée par Sincerus (p. ;?91 , éd. de 1G27) : Medio hortl !apis rotundus in quo in or'ucm tripudiantes DiJ paganorum reteres inscuJpti, et inter alios Phocbus lyrani manu icncns. Sur cet autel, rapporte encore Sincerus, Florimond de Raymond avait placé une colonne de marbre avec l'inscription suivante, qu'il est bon de transcrire, pour montrer quel culte ému les Bordelais de cette génération avaient voué à l'antiquité :

CLEMENTE VIII. REIP. CHRISTIANAE IMMENSAM MOLEM SUSTINENTE, ENRICO IV. CAL. ET NAV. REGE POST SUUM AD AVITA SACRA QUASI POSTLIMINIO REDITUM, lAC. MANTIGXOXO FR. MARESCALLO IN AQUI. PROVIN. VICES REGIS OBTINENTE, FLOR. RAEMUNDUS SEN. BURD. HANC TERETEM PORPHYRETICI MARMORIS COLllMNAM BASI STRIATAE AC lUTU JOCOSO TRIPUDIANTES VETERUM DEOSREFE- RENTI SUPER POSITAM, ET ADJECTO FAMILIAE RAEMUXDEAE GENTILITIO STEM- MATE IN ACUTUM ACUMEN FASTIGIATAM, UT SACRAS VENERANDAE ANTIQUI- ■lATIS RELIQUIAS, E SITU ET PULVERE IN LUCEM REPONI CURAVIT. AN. 1594.

7. — Tête romaine que Sanloutius (f" 196 [352] v°) regarde comme celie du Drusus conservé alors à l'Hôtel-de-Ville (ici, t. I, p. 92): Caput mco judicio Drusi cujiis triineus extat in aedibus publicis.

S. — Une tête de femme, supposée de Pompeia : In aedibus ejusdem Raymiindi statuae caput quant POMPEIAE conjicit (S aulovtius, ibid.). — Ces deux têtes sont mentionnées par le président Bardot en 1743 : « Autour du mur du jardin dans la face opposée, on voit plusieurs testes de marbre enchâssées, dont il y en a de fort jolies et sans doute antiques ».

9 et 10. — Effigies aniiquae nescio ut refert Dion. [DnusT] an reliquiae suni eoruni

qui missi sunt ad^ersus Bun , imjicratorum aul dncuni qui in cladc sua ad Nitio-

briges confugerunt, ut additur illis NITIOBRIGVM PVLVERE ERVTA (Sanlou- TiCP, f 196 [352]). — «Dans deux autres niches, il y a deux statues de figures aussy habillées a la romaine en toge, mais sans jambes ny bras et avec des testes rapportées » (Barbot).

11-20. — Les inscriptions a°^ IG, 28, 6, 22, 3, 50, 51, 122, 88, 67, copiées par de Lcrbe en 1595. Le n" 122 était déjà connu au commencement du xvi« siècle.

21-23. — Les inscriptions n°* 205, 242, 267, copiées vers 1600 par Sanloutius (cf. ici, t. Il, p. 312).

24. — L'inscription n" 72, copiée par ce dernier, puis en 1612, par conséquent après la mort de Florimond de Raymond, par Sincerus, et qui est la seule qui subsiste aujourd'hui des 14 inscriptions que possédait son musée.

Nous avous tenu à réimprimev l'inscriptiou faite par ou pour de Raymond et jointe à un de ces monuments (n" 6) : elle montre dans quel esprit les hommes de ce temps formaient ainsi ces collections, unissant à un orgueil na'if le culte sincère de l'antiquité, ne s'oubliant jamais eux-mêmes dans leurs préoccupations érudites. On retrouve ce môme

esprit daus l'inscription presque identique, que les jurats placèrent en 1590 et en 1594, c'est-à-dire au même moment, à côté de l'autel des Bituriges (n° 1) et des statues impériales (t. I, p. 92-93) : on voit qu'à cette curieuse et vivante époque les grands seigneurs et les conseils municipaux s'exprimaient avec la même respectueuse affection quand il s'agissait de nos vieux monuments bordelais.

Bien que quelques-uns des monuments conservés par de Raymond puissent éveiller de très légers soupçons (ici, t. II, p. 241), bien que cet intrépide collectionneur aimât à faire graver des inscriptions pour son propre compte (Bernadau, Viograplie, p. 166), comme nous venons de le voir et comme nous l'avons vu ailleurs (t. I, p. 101), je crois qu'on pouvait sans défiance se promener dans ce jardin « cher aux Muses », suivant l'expression de Sincerus : les vrais archéologues n'avaient pas à y souffrir daus leur amour de l'authenticité, comme il devait leur arriver en visitant « le bien d'Ausone » du Bouscat, ou même l'Hôtelde- Ville de Bordeaux.

Ce musée ne fut pas dispersé à la mort de Florimond de Raymond, puisqu'en 1612 Sincerus le décrit comme l'avait déjà fait Sanloutius, in mridiltis Remondi, loco Musis amato. Plus d'un siècle plus tard, en 1743, le président Barbot put encore voir le jardin de Florimond de Raymond et y retrouver bon nombre d'objets : il nous a conservé la relation de cette visite (t. I, p. 159). De ce qui restait alors, une pièce est venue à notre Musée; une autre existe encore près de l'endroit où elle avait été placée jadis, encastrée dans le mur du jardin du Rectorat (rue du Temple, n° 28) : c'est une épitaphe sur marbre (n° 72). Et je n'hésite pas à dire que, soit dans ce mur, soit dans le sous-sol des maisons voisines, il serait possible de retrouver, un à un, les monuments qui avaient jadis formé le musée de Florimond de Raymond, la première collection d'antiques que notre ville ait possédée. — Cf., sur ce personnage, Bernadau, Viograplie, p. 166 et Bulletin ^olymathiqiie de l'an XII, p. 340; Tamizey de Larroque, Essai sur la vie et les oiivrages de Florimond de Raymond, 1867, in-8°; Andrieu, BiMiograpMe générale de VAgenais, t. II, Paris, 1887, p. 231 ; sur son hôtel, notre t. I, p. 16.

A cette heureuse époque, la Ville rivalisait avec les particuliers de pieux amour pour l'antiquité. Elle voulut se donner une collection

iNSCH., T. ir. 43

338 INSCRIPTIONS ROMAINES DE BOilDEAUX.

épigraphique ; elle «estima» cela «de sou devoir», ainsi que le dit éloquemment de Lurbe, et non pas seulement de son devoir de respect envers « la vénérable antiquité », mais aussi de son patriotique devoir envers la ville de Bordeaux. On peut lire (t. I, p. 8 et p. 92) les inscriptions dédicatoires que les jurats faisaient g-raver devant les statues et les autels antiques dont ils ornèrent leur Hôtel-de- Ville : on y voit toujours apparaître les deux expressions qui caractérisent admirablement l'état d'esprit des municipalités de ce temps, cet amour presque superstitieux du passé uni au plus ardent des patriotismes locaux : in memomoriam antiq^uitatis et ad 'pcr'petuam Burdigalae gloriam.

Déjà au commencement du xvi" siècle, comme nous l'avons dit (p. 333), les jurats avaient fait dresser à l'entrée de la Maison de Ville l'épitaphe de Targuinia (n° 185). C'était, dit de Lurbe, « en mémoire » du nom ancien des Bourdelois, appelez Vivisces » ; il y avait, en effet, sur l'inscription, viv., qui signifie vivus : les jurats, plus zélés qu'érudits, interprétaient Vixùcus. On ne saurait trop leur en vouloir.

En 1590 l'autel du génie (n" 1) fut installé solennellement dans la grande cour de l'Hôtel-de-Ville, près de la grande salle, devant l'entrée de la chapelle. L'influence de de Lurbe, qui faisait alors partie de l'administration municipale, a dvi être pour beaucoup, je pense, dans cet événement, car le fait occupe une grande place à la tin de sa Clironùixœ de Bordeaux. Naturellement une belle inscription (t. 1, p. 8) jointe à l'autel, fut destinée à perpétuer le souvenir de l'érudite générosité des jurats.

En 1594 les statues et les inscriptions des Césars, provenant des thermes du Mont-Judaïque (t. I, p. 92) vinrent joindre dans la cour de l'Hôtel-de-Ville « le pillier de l'enticquité d'Auguste». D'autres jurats mirent leur nom sur l'inscription qu'on grava, selon l'habitude, près des nouveaux monuments : mais de Lurbe était toujours procureur de la Ville et sou nom put encore accompagner le leur. La possession de ces découvertes dut être disputée entre les jurats et les particuliers, et de Lurbe semble faire allusion à un conflit en rappelant fermement que « la garde de telles pièces » appartient aux jurats plutôt qu'à un particulier. Avec quel soin on les installa, c'est ce que montre le contrat conclu entre la Ville et les entrepreneurs engagés pour faire ce travail, qui coûta 350 « escus sol » (ici, t. I. p. 93). En même temps, la plaquette où l'on croyait voir le « cachet de Néron » (t. IL p. 250) et qu'on

LES COLLECTIONS EPIGRAP HIQ UES .

disait provenir des mêmes ruines que les statues et les inscriptions des Césars, fut, on le pense bien, religieusement conservée dans les archives de l'Hôtel-de- Ville. Les jurats de 1594 se montrèrent en cela, comme ceux qui sauvèrent l'épitaphe de l'arquinia, plus dévots du passé que connaisseurs de ses monuments. Leurs successeurs, plus avisés ou peut-être moins zélés, ne se trompèrent cependant pas quand, un ou deux ans plus tard, on fit circuler ici, aprèsle soi-disant cachet de Néron, « le cachet de Messaline », et ils le laissèrent aux mains des particuliers ou des marchands, ce qui permit à Peiresc de l'acquérir un beau jour pour l'envoyer à Eubens (t. II, p. 251). Ce fut une assez fâcheuse acquisition.

D'après les différents documents que nous avons publiés, on peut se rendre compte de la place qu'on donna à ces monuments (cf., sur l'ancien Hôtel-de-Ville de Bordeaux, le plan donné par la Commission des

Chapelle.

Grande Eallc.

Fafifiage conduù'aiit i!k 1& porte Saint-Éloi.

Conr ils l'Htld-^c-TlUe.

Echelle de 0,001 par mèlre.

monuments de la Gironde, 1848-9, p. 14): ils furent disposés dans des niches le long' du mur de droite de la grande cour, entre l'entrée de la grande salle et la chapelle, et, grâce à la description très soignée de Sincerus (éd. de 1627, p. 28), nous pouvons retrouver exactement et marquer sur le plan la place occupée par chacun de ces monuments.

Le culte de l'antiquité ne devait pas se conserver à l'Hôtel-de-Ville de Bordeaux au delà de la génération de de Lurbe. Le xvii'' siècle fut

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fatal à nos vieux mouuiueuts bordelais. Eu 1(512, Sincerus put encore constater que les héritiers de Florimond de Raymond entretenaient avec soin le musée créé par l'écrivain, et que les inscriptions et les statues de l'Hôtel-de- Ville étaient toujours respectées et honorées, à la place de choix qu'on leur avait donnée. Mais dix ans plus tard, faute de soins, elles étaient dégradées, victimes des injures du temps et des hommes. « La pluie a abîmé tous ces monuments, et a presque entière- » ment effacé les inscriptions», écrivait en 1623 Peiresc à Rubens (t. I. p. 610) : Peiresc, qui était venu en ce temps à Bordeaux lors de son voyage à son abbaye de Guîtres, ne put que déplorer l'abandon dans lequel les jurats d'alors laissèrent ces monuments chers à leurs prédécesseurs de la Renaissance.

Le mal ne fit qu'empirer au xvii^ siècle et pendant la première moitié du xviii" siècle. A partir de 1673, nous perdons la trace des inscriptions des Césars qui, gravées sur des plaques de marbre, ont dû disparaître plus aisément. Eu 1686, la statue de Messaline, cédée parles jurats à Louis XIV et destinée à l'ornement des jardins du roi, se perdit en rivière avec le vaisseau qui la transportait (t. I, p. 94). Les deux autres statues et l'autel d'Auguste demeurèrent dans la grande cour de l'Hôtel-de-Ville, mais méprisées et se délabrant chaque jour davantage. D'un autre côté, le musée de Florimond de Raymond était oublié, abandonné, dévasté. On cesse en même temps de surveiller les fouilles qui peuvent amener quelque découverte : ce que le hasard fait connaître de nouveau à Bordeaux passe en des mains étrangères, comme, en 1623, la gemme chrétienne acquise par Peiresc (n" 867), ou se perd presque aussitôt, comme l'épitaphe de Saiut-Seuriu en 1715 (n" 850). Enfin, ce qui achève de caractériser l'histoire de Bordeaux à cette époque et l'espèce de profond mépris qui pesa alors pendant plus d'un siècle sur les choses antiques, on démolit un des plus beaux monuments de l'architecture romaine en Gaule, le temple de la déesse tutélaire de Bordeaux, en février 1677. De ces Piliers-de-Tutelle que les touristes de l'Europe entière vinrent sans cesse admirer à Bordeaux pendant la Renaissance, il ne resta plus rien ici. que le nom d'une rue (t. I, p. 79) : les débris eux-mêmes de l'édifice furent ensevelis dans le sol nivelé, et on peut dire que l'antiquité mourut alors à Bordeaux comme une seconde fois.

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