‹ Inscriptions romaines de BordeauxChapitre 83 sur 156 · LES COLLECTIONS S PIGEAPHIQ UE S · texte numérisé non relu

LES COLLECTIONS S PIGEAPHIQ UE S

Le milieu du xviii" siècle fut, à tous les égards, une nouvelle Renaissance pour Bordeaux. Grâce à l'activité intelligente de l'Académie, qu'inspirait et qu'animait alors Montesquieu, grâce à l'ardeur soutenue des intendants, une nouvelle période de vie littéraire et artistique commença pour notre cité. Il y eut un véritable renouveau de l'amour du passé, amour qui sut se manifester de mille manières. Tandis que Jaubert traduit Ausone, que Baurein publie ses Variétés et que dom Devienne nous donne la première histoire générale de Bordeaux, la ville se développe, se débarrasse de ses entraves, g-randit de toutes parts, et, de nouveau libre et dégagée comme dans les trois premiers siècles de son histoire, elle voit s'élever enfin des édifices dignes d'elle, et qui sont de savantes et luxueuses imitations de l'art monumental romain : la Douane et la Bourse de Gabriel, et le Grand-Théâtre de Louis. L'antiquité renaît ici de toutes parts. Et comme tout se tient et s'unit dans la vie des cités, de nouveau ici, après un siècle et demi d'oubli, l'épigraphie bordelaise est remise en honneur, et son histoire nous permet également de constater cette union, cette communauté d'efforts et de travail de l'Académie et des intendants, qui fut la grande cause de la restauration des études dans notre ville sous Louis XV. D'une part, en effet, l'Académie, sur l'initiative de Montesquieu, songe à nous doter du premier recueil épigraphique que notre ville ait possédé depuis le Discours de de Lurbe, et, pour le faire, accueille Venuti à Bordeaux. D'autre part, les intendants cherchent et parviennent à créer enfin ici un véritable musée épigraphique, brillant successeiir de ceux du xvi* siècle. On le voit, c'est l'œuvre de la Eenaissance qui est alors reprise et complétée. Et elle l'est, espérons-le du moins pour notre ville, elle l'est définitivement. De même que l'impulsion donnée par les intendants au commerce et au développement monumental de Bordeaux dure encore aujourd'hui, de même l'épigraphie et l'archéologie bordelaises sont toujours dans la route qui leur fut ouverte au milieu du xviii" siècle : les grandes voies d'aujourd'hui, nos grandes constructions, sont celles que l'on créa ou que l'on éleva alors; et notre musée épigraphique s'est formé autour des inscriptions que les intendants song-èrent les premiers à grouper. Et en ce moment même, en mai 1888, il occupe la salle où il fut tout d'abord installé.

De Tourny, rappelle Bernadau {BvM.^ol., t. II, p. 201), « avoit conçu » le projet d'obliger quiconque trouveroit dans la généralité quelques

» ruines notables d'anciens monuments, des médailles, des vases anti- » ques, à inviter à en faire l'examen, les hommes connus pour s'occuper » essentiellement de l'étude de l'histoire du pays. Il ne vouloit pas que » rien de ce qui portoit le cachet de l'antiquité pût être démoli, ou » enlevé par le propriétaire avant cet examen préalable. Nous connais- » sons de cet intendant une carte (') sur laquelle il avoit noté les lieux •> où il avoit été fait des fouilles qui avoient offert quelque fragment » d'antiquité. »

Quand, en 1756, la construction du nouvel hôtel de l'Intendance amena la découverte de plus de trente inscriptions (t. II, p. 313), elles furent soigneusement conservées dans la cour de l'édifice, grâce sans doute à M. de Tourny, alors intendant (1743-1757). En 1781, le plus célèbre et le plus intelligent de ses successeurs, Dupré de Saint-Maur (intendant de 1776 à 1787), eut l'idée d'en former un musée, eu les réunissant aux quelques monuments découverts au xvi« siècle que le temps avait épargnés. Ce musée, dans son esprit, devait être placé sous le patronage de l'Académie. Et Dupré de Saint-Maur, qui connaissait bien son archéologie bordelaise, pensait qu'il devait avoir comme « première pierre » le célèbre autel du génie, toujours abandonné dans la cour de l'Hôtel-de-Ville, mais encore conservé là comme par miracle (t. I, p. 8). Dans ce but, il écrivit aux jurats de Bordeaux, en qualité non pas d'intendant de Guyenne, mais de président de l'Académie, une lettre destinée à leur expliquer ses intentions et à leur demander le don du vieil autel biturige. Voici cette lettre, telle que l'a publiée M. Gaullieur {Soc arch., t. V, p. 119); elle est un modèle de fine raison et d'érudition élégante: on voit que l'intendant du xviii* siècle appartient à la même école que de Lurbe et que ces savants du xvi" siècle, dont il reprend à Bordeaux la tradition si longtemps interrompue :

Cordeaux, ce 28 janvier 1781.

Vous avez eu sans doute, Messieurs, connaissance d'uu pi-ix proposé en 1774 par l'Académie des Sciences, à l'effet de déterminer et d'établir par des preuves solides une épo lue qui a dû être longtemps célèbre dans les fastes de la ville de EorJeaux, le moment où cette capitale de la Guienne tomba au pouvoir des Romains.

Étonné d'apprendre que, mal^'ré les invitations de l'Académie, réitérées en 1777, les savants n'ont pas paru s'occuper de cette question intéressante et ayant voulu recher-

(•) J'ai vaineinenl clierché celte carie.

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cher la cause de leur silence, il ne m'a pas été difficile de la découvrir ; les seuls ouvrages qui nous restent des auteurs anciens qui ont écrit dans les temps les plus rapprochés de cette époque ne s'expliquant en aucune manière sur ce point d'histoire, on ne peut, pour parvenir à le fixer, trouver de secours que dans les inscriptions, les bronzes, les médailles, les tombes et les autres monuments divers qui aj'ant échappé a la barbarie des siècles postérieurs pourroient donner quelque lumière à cet égard; mais, Messieurs, je crois m'appercevoir que malheureusement on a connu bien tard dans cette province la valeur de ces précieux restes de l'antiquité, et qu'on n'a pris nul soin pour les conserver ni pour les rassembler; il me semble que le projet d'une collection de cette espèce honoreroit votre administration, ainsi que la mienne et que ce dépôt ne pourroit être confié en meilleures mains que dans celles de l'Académie des sciences et belleslettres, qui se chargeroit de l'établir dans un local convenable, d'y mettre l'ordre nécessaire, de veiller sur sa conservation et de procurer aux savants et aux étrangers la facilité de le consulter au besoin ; j'offre avec plaisir de poser pour ainsi dire la première pierre de cet édifice en disposant en faveur de cette collection d'une quantité assés considérable de morceaux antiques qui se sont trouvés dans mon hôtel; mais vous enrichiriez bien autrement le nouveau muséum qu'il s'agit de former, en donnant à l'Académie cet autel de marbre que l'on croit avoir été tiré des fondations des Piliers de ïutèle et qui porte pour inscription en lettres romaines ces mots ; Augusto sacrum et Genio clvitatis BU. VIV, exposé depuis si longtemps a toutes sortes d'insultes dans la cour de vôtre hôtel de ville; c'est encore un singulier bonnheur que ce monument se soit conservé dans l'état où il est, il y en a sûrement si peu qui puissent intéresser plus particulièrement l'histoire de la ville de Bordeaux, qu'on ne sauroit prendre des mesures trop promptes pour le soustraire aux injures des temps. Ou pourroit il être mieux que dans le saetuaire fsic) ou je vous propose de le placer, et sous les yeux d'une compagnie consacrée tant par état que par les vues dont elle est animée a maintenir le lustre de la capitale de la Guienne et même a l'accroître autant qu'il sera possUjle ? je vous prie de me faire part de la délibération que vous aurez prise à cet effet.

J'ai l'honneur d'être très parfaitement, Messieurs, vôtre très humble et très obéissant serviteur.

Signé : Dupré de Saint-Maur (').

Cette lettre est la charte de fondation de notre musée épigraphique.

Le lendemain même, le 29 janvier 1781, la Jurade décida, presque sans délibération, de faire don à l'Académie de l'autel du génie, « pour être » placé dans le nouveau muséum qu'on se propose de former » (t.I, p. 8).

Encouragée par ce premier succès. l'Académie, en envoyant des députés, le 26 février, pour remercier les jurats, leur fit demander les deux statues des Césars, toujours oubliées dans la cour de l'Hôtelde-Ville (t. I, p. 94), et cette démarche ayant obtenu le même succès que la précédente, les deux statues vinrent rejoindre l'autel dans la demeure léguée à l'Académie par Jean-Jacques Bel en 1739.

(') Archives municipales de Bordeaux, série AA, carloa 15, Lettres des Intendants de Guienne.

Autour de ces statues et de l'autel du génie, on groupa les inscriptions trouvées en 1756 dans les fondements de l'hôtel de l'Intendance : suivant sa promesse, Dupré de Saint-Maur en fit don à l'Académie (').

C'est ainsi qu'en 1781 se fonda notre musée; et cet autel du génie et d'Auguste, qui fat, il y a dix-huit siècles, comme la première pierre de notre édifice municipal (t. II, p. 283), devint le centre et le noyau de notre grande collection épigraphique, jouant ainsi dans l'histoire de nos antiquités le même rôle que dans l'histoire de notre passé.

Il semble qu'au début on n'ait pas installé ces divers monuments dans une même salle de l'hôtel Jean-Jacques-Bel, la propriété de l'Académie. L'autel d'Auguste demeura longtemps au haut de l'escalier (t. I. p. 9), et changea, sembîe-t-il, souvent de place. Quand Millin vint à Bordeaux, en octobre 1804, la plupart des inscriptions étaient conservées à l'étage supérieur, dans le vestibule ou dans la salle de la Bibliothèque. Ce fut peu après, eu 1810, je crois, que les monuments dispersés dans l'hôtel furent groupés dans cette salle humide et obscure qui forme une sorte d'entresol dans l'hôtel Jean-Jacques-Bel, et 011 ils sont entassés encore à l'heure présente.

Vers le même temps, les destinées légales de notre collection étaient fixées. Propriété de l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux depuis 1781 jusqu'en 1793, elle passa, à cette date, aux mains de l'État, lorsque, sur la proposition de l'abbé Grégoire, la Convention décréta, le 8 août 1793, la suppression de toutes les académies et la « nationalisation » de leurs propriétés {-). Il en alla de même des livres de la bibliothèque ainsi que de l'hôtel que Jean-Jacques Bel avait, en 1739, légué à l'Académie {^); mais, quelques années plus tard, le 28janvier 1803, l'État rétrocéda à la Ville la jouissance des antiquités, en même temps que de la bibliothèque, dont les antiques ont si longtemps

(') M. Gal'lueur veut bien me communiquer !a noie siùvaute :

• Le ÎS mars 1781. — La Ville ayant donné a l'Acatlémic dts Sciences dii Bordeaux plusieurs monuments antiques et entre autres un autel et une statue, l'Académie députe trois de ses membre^, pour en faire ses remcrciments en jurade et pour remettre une notice explicative succincle sur ces monuments. Le Cousiil de Vi!:c décide que cette doualiou sera inscrite sur les reijislres ot que la notice explicative et la copie <lo3 reinorciemeuts seront annexées au procès- verbal (Arcliites municipales, série BB, Regiitre de la

Jurade, nss-ns,";, f» 36) ».

Ce sont les monuments de la rue des Glacières, cf. ici, p. 814.

(>) Cf. Lamotiie, Note sur l'ancien hôtel de l Académie, dans les Actes de l'Académie de 1848.

(S) Cf. Lamothe, Académie, 1848, p. 54C; Jocaxnet, Statistique, I. II, ii' p.. p. 30 et s.

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dépendu ('). Le 10 octobre 1810, par arrêté municipal, pris par Lynch, maire de la Ville, il fut créé à Bordeaux un Dé;pôt d'antiq^ues {^). C'est peu de temps après, en 1813, qu'on en rédigea le catalogue, demeuré d'ailleurs manuscrit.

Pendant longtemps l'administration du Dépôt d'antiques fut laissée aux mains du conservateur de la Bibliothèque, qui fut, de 1795 à 1829, le docteur Monbalon, médecin, membre du premier conseil général du département de la Gironde. Lorsque, vers 1829, Jouannet voulut doter le Dépôt d'antiques de ce qui lui avait manqué jusque-là, d'une collection complète de poteries, de bronzes et de menus objets gallo-romains, ce fut à Monbalon qu'il écrivit (t. I, p. 422) (3).

Malheureusement, le conservateur de la Bibliothèque, trop absorbé par d'autres devoirs, trop étranger peut-être à l'archéologie, n'apporta pas tout le soin désirable à l'entretien et à l'accroissement du Dépôt d'antiques. De 1801 à 1818 (cf. p. 316-317), les choses marchèrent encore assez bien, et la presque totalité des objets trouvés alors à Bordeaux furent immédiatement transportés à l'hôtel Jean-Jacques Bel ("*) : sans doute, il faut en faire un mérite surtout à l'influence de Caila, qui s'occupa toujours du Dépôt et qui en connaissait les richesses infiniment mieux que Monbalon (S). Mais, après 1818, les particuliers firent au Musée une redoutable concurrence. L'amour des collections se développa singulièrement chez nous sous la Eestauration; le zèle pour les choses antiques, légèrement ralenti dans notre ville au milieu des orages de la Révolution et du premier Empire, prit alors une étonnante vigueur. Le brillant essor scientifique et littéraire qui caractérise l'histoire de notre cité dans cette période, devait aussi se faire sentir dans la connaissance et l'amour de l'antiquité. C'est le moment où l'Académie publie les premières dissertations sur le passé romain de

(i| Geegerês, JSiitoire et description de la, BiHiotluque de Bordemiœ, 1SC4, in-S", p. 31- Lamothe id p. f47. ' '

(5) L'arrêlé portail qu'il serait créé un Musée de la Ville, comprenant : 1° la Biiliotliégve; 2= Le Cabinet d'Histoire natmelle; S- Le Df^ôt des Antiques; i' L'Oise; tttfoire;S'La Galerie de Tahleatix; (s'L'École de dessin et depeinU'.re (voyez les anciens Annuaires de Bordtaiix et l'article de Lajiothe, L c.).

(3) La focioté ccnnue sous le nom de îlitsevm et fondée en l'an IX par Rodrigues et Goetlial possédait une petite collection d'anliquilcs (cf. u- 30 c: 1. 1, p. .il9; n°'5S4 et 659), qui fît de très bonne lieure (vers 1804?) retour su DéjCt ibunicipal; Toyez le BvUetin polymalluçive, 1. 1, p. 3 et s., p. 35; t. II, p. 201; adde t II p. 33, I. III, p. 68; t. VI, p. 153; t. VII, p. 144 et 172. ('*) On peut reçrillcr cependant la perle peur noire collection des deux sarcophages de Saint-Médardd EYraus (cf. p. 221); Bulletin polyni., t. III, p. 36 etc6; Lacoub, Tomieavx anligues trouvés âSaint-Mcdard, IS06, in-f».

(5j Cf., sur Monbalon, Dutrouilh, Éloge de il. J.-B.-H. Uonialon, Académie, 1837, p. Iii7 et s.

notre ville qui soient dig-nes d'être relues après celles de Vinet, je veux dire les travaux de Jouannet, le grand nom de l'épigraphic bordelaise de ce temps; c'est alors que la Ruche d'Aq^uitaine, que le Musce d'Aquitaine mettent leurs lecteurs girondins au courant des moindres découvertes faites dans le département (t. I, p. 421). On vit même, ce qui eat peut-être un fait unique dans l'histoire de l'archéologie à Bordeaux, cinq habitants de notre ville se réunir d'eux-mêmes pour fouiller et explorer à leurs propres frais le cimetière gallo-romain de Terre-Nègre (I, p. 419) : ce furent Caila, Jouannet, le littérateur Gérant, le bijoutier Petit et l'antiquaire Goethal. Il se forma ainsi une série de collections particulières, riches surtout en poteries, dont une seule, celle de Jouannet, passa aux mains de la Ville (t. I, p. 422); et, en même temps, le hasard — nous avons vu de semblables hasards au XVI* et au xviii' siècle — voulut que ce fût précisément à cette époque de passion pour les choses antiques, que l'on mît au jour la plus belle et la plus nombreuse série d'inscriptions qui eût été encore extraite de la muraille romaine : celles qu'on découvrit de 1826 à 1843 (t. II, p. 317 et s.). Il put se trouver à la fois un érudit, Jouannet, pour les expliquer et les faire connaître, et de riches particuliers pour les acquérir et les conserver.

C'est qu'eu effet, comme nous venons de le dire, le conservateur de la Bibliothèque ne fut pas ou plutôt ne put être alors à la hauteur de sa tâche et que, faute de ressources ou d'influence, il ne sut pas toujours faire concurrence aux particuHers. La plupart des monuments trouvés en 1826 (t. II, p. 318) «furent réclamés», dit Jouannet {Acad., 1827, p. 131), « par M. Brown, propriétaire du terrain; il les a soigneusement » placés dans son musée. C'est assez vous dire qu'ils sont entre les » mains d'un ami des sciences et des arts... J'ai regretté », ajoute Jouannet, « que ces restes de l'antique Bordeaux ne soient pas venus » enrichir le Musée de la ville ; mais du moins cette fois le droit de » propriété n'aura été invoqué que pour conserver. »

Lors des fouilles de cette même année, quelques cippes furent donnés à Coudert. Il commença ainsi, en 1826, cette collection qui, chaque jour agrandie, devait être la plus importante des collections particulières de notre temps et ne devait disparaître que de nos jours. « Le » prix», disait alors justement Jouannet, « que M. Couderc [sic] attache » à ces petits monuments nous est un sûr garant qu'ils seront religieu-

» sèment respectés. » Coudert, né en 1772, est mort en 1855, à quatrevingt-trois ans, doyen des journalistes de France et des imprimeurs de Bordeaux. Il fut longtemps connu à Bordeaux, non pas seulement par sa fidélité aux idées napoléoniennes, par sa longue carrière de journaliste et d'imprimeur, par la fondation et la direction du célèbre journal quotidien l'Indicateur, mais encore par son amour pour les monuments anciens, surtout pour les monuments de notre passé galloromain; il les collectionnait avec un soin jaloux, il en sauva beaucoup de la destruction, il en connaissait aussi la valeur et l'importance historique. Toujours à l'affût des découvertes, il sut, à chaque fouille nouvelle, accroître sa collection ; lui-même enregistrait ces fouilles avec assez de soin dans son journal V Indicateur (t. I, p. 60).

Cette année 1826 il acquit 5 inscriptions (n""^ 82^ 194, 285, et peut-être n°=197 et 338). En 1828, il obtint quatre nouveaux monuments seulement (n°^ 52, 105 et 186, et le serpent enroulé) {Acad., 1829, p. 169) ; la direction du Musée, avertie, stimulée par Jouannet, veillait alors davantage et put lutter. C'est ainsi que Coudert avait obtenu cette année l'autel de la Tutelle (t. I, p. 60), mais il voulut bien, sur l'invitation du baron d'Haussez, préfet de la Gironde, l'abandonner au Musée de la Ville. De 1831 à 1847, il ne put rien acquérir en fait de monuments lapidaires. C'est qu'en ce temps-là le Dépôt était sous la haute direction de Jouannet. Mais en 1848, par suite de je ne sais quel hasard, il tripla l'importance de sa collection par l'acquisition des monuments de Mercure du quartier Puy-Paulin, et des inscriptions de la rue du Temple (nû^ 12, 14, 71, 110, 192, 199, 255, 302, 314). Sansas se plaignit bien dans une lettre écrite le 4 août 1849 au maire de Bordeaux (t. I, p. 189), mais il était trop tard. Tout cela fut transporté dans la propriété de Coudert, rue Ségalier. Quand il mourut, le 13 septembre 1855, sa collection renfermait ainsi un total de 17 inscriptions, deux bas-reliefs de Mercure (t. I, p. 47), le serpent, sans parler d'un grand nombre de menus objets. Les objets découverts de 1826 à 1828 étaient disposés dans le vestibule de la maison; ils formaient des sortes de groupes arrangés avec assez d'art, mais dont les différentes pièces étaient malheureusement réunies à l'aide de mortier, ce qui rendait souvent les inscriptions difficiles à lire. Les monuments acquis en 1848 avaient été disposés dans le jardin, le long" d'une allée et dans deux pavillons qui en ornaient les extrémités ; la pluie et la mousse leur firent un terrible

dommage, et ceux qui ont déchiffré les inscriptious se rappellent quels soins pénibles il fallait leur donner avant de pouvoir reconnaître la moindre lettre. — Dubois, fils de la femme de Coudert, hérita de sa collection et de ses propriétés. Elles tombèrent en de bonnes mains : nous nous souvenons tous encore du plaisir qu'il avait à nous les montrer. Quand Dubois mourut, en janvier 1885, il avait légué tous les monuments à la Ville, qui ne put en prendre livraison qu'en décembre 1887; ils furent transportés au Dépôt de la rue du Colisée, où ils se trouvent aujourd'hui (*).

Vers le même temps, l'architecte Durand {^) formait une collection assez importante, mais riche surtout en menus objets (t. I, p. 42i), dont quelques-uns d'origine locale, mais beaucoup aussi d'origine étrangère (t. II, p. 272 et 273). Cette collection ne renfermait qu'une seule inscription bordelaise (n» 100), trouvée en 1848. Lorsque, en 1859, la Ville en fit l'acquisition (t. I, p. 424, note 1), l'inscription bordelaise, exceptée de la vente, demeura chez M. Durand fils, qui la conserve encore aujourd'hui pieusement.

Pendant ce temps et depuis 1830, sous la direction mémorable de Jouanuet (^), le Dépôt d'antiques reprenait définitivement l'avantage sur les particuliers. Rien ou presque rien de ce qui fut trouvé à cette époque, de 1830 à 1845, ne fut abandonné par la Ville. Les objets provenant des fouilles faites en 1831 et de 1840 à 1843 (t. II, p. 319 et s.), pour ne parler que des principales, vinrent doubler l'importance de notre collection municipale. Sauf quelques rares pierres qu'on ne put sauver à temps des mains des manœuvres, rien ne fut perdu pour le Musée. En même temps, Brown, sur la prière de Jouannet, donnait à la Ville toutes les inscriptions trouvées en 1826 (t. II, p. 317 et 346) (*), et Jouannet recueillait dans l'hôtel Jean-Jacques Bel les quelques monuments épars dans Bordeaux, comme les débris de la collection de la

(') Voyez, sur Coudert, les arli.-les el les ilisiours, d'ailleurs incomplets, publiés par sanjourual VIndicateur, les 13 et Useplemlire 1835, n- loi» et 15530.

(') Mori à Bor.leauK en novembre 18oS.

(5) Monbilou, démissionnaire, avait été rempla^-é, en S'3plenabrc ISi i, par Chahi, dont l'adminislratioa ne dura pas un an. Jouannet fut nommé bibliothécaire la 18 Oftobre 1S3'>, cl, le 1 J mai 1831, directeur du Musée de la Ville, comprejaut le Gabinci dtiistiiro niturelle et le Dépôt d'antiques.

(») Jouannet, Inscriptions gatlo romaines de Bu.digala (ms.), au n" 39 : • .\ ma prière, il douiia tontes ces antiquités à la Ville •• .

Cliassaigne (n° 139, t. IL p. 334). Aussi, vers 1840 (i), la salle de l'hôtel Jean-Jacques Bel était devenue trop petite pour renfermer de nouvelles pièces; et quand les fouilles du château du Hà amenèrent, peu après, d'importantes découvertes (t. II, p. 320 et s.), ou dut déposer provisoirement les plus g*ros blocs dans une cour de l'hôtel (celle où se trouve aujourd'hui le commissariat de police). Malheureusement, ce provisoire devait durer quarante ans. Si l'on ajoute à cela que toute découverte était immédiatement annoncée par Jouaunet, toute inscription publiée et bien commentée, et qu'il fit de l'épigraphie, comme le témoignent ses manuscrits, jusqu'à la veille de sa mort, on ne s'étonnera pas si nous le regardons, après Dupré de Saint-Maur, comme le second fondateur de notre musée épigraphique.

Quand Jouannet mourut, en 1845, le Dépôt d'antiques était devenu trop considérable pour être confié aux mêmes mains que la Bibliothèque. On lui donna un directeur spécial : on prit Rabanis, alors professeiTr d'histoire et doyen de la Faculté des Lettres, qu'un arrêté du 24 avril nomma directeur du Jllitsée d'antiques et du Caiiiiet des médailles. Malheureusement, — je me permets d'exprimer mon opinion en toute franchise et telle qu'elle résulte de l'histoire de nos antiquités à cette époque, — malheureusement, la direction de Eabanis ne ressembla pas à celle de Jouannet. Quelque estime que l'on professe pour les travaux de notre prédécesseur à la Faculté, on doit avouer qu'il ne déploya pas toute l'activité désirable et pour acquérir les nouvelles découvertes et pour les faire connaître au public. On découvrit beaucoup de monuments en 1848 : tous, à peu près, passèrent aux mains des particuliers, surtout de Coudert et de Durand. D'autres, il est vrai, furent acquis ou obtenus, de 1845 à 1850, par la Ville; mais ils ne furent point publiés, on ne donna aucune indication sur la date et le lieu de leur découverte (t. II, p. 322), et les quelques notes que Rabanis publia alors dans la Commission des monuments Mstoriqxies sont vagues et incomplètes, bien inférieures aux dissertations de Jouannet.

On avait eu alors une idée fort regrettable. Est-ce àRabanisouàSansas qu'il faut adresser ce reproche, ou doit-on faii-e plutôt, comme la chose n'est pas improbable, remonter la faute jusqu'à Jouannetf )? — On song-ea

(1) Sur la situalion du Musée en 1839, cf. Jouannet, Statistique, 11= p. rtu t. II, p. 38.

(2) Les inscriplioDS paiules au lumium ont toutes ùla découvertes avant 1S13.

à peindre au minium les lettres des inscriptions ; il est "vrai qu'on s'arrêta à temps dans cotte besogne, qui n'a sali qu'une assez faible partie de nos monuments. Mais, de quelque manière qu'on s'en acquitte, l'action de peindre au minium est toujours chose fâcheuse, et il est difficile de comprendre pourquoi, aujourd'hui encore, si peu de directeurs de musées renoncent à enluminer leurs inscriptions. Ils ne devraient pas oublier que leur devoir est de nous les présenter non pas telles qu'ils les interprètent, mais telles qu'on les a découvertes. Ils n'ont pas à s'excuser en rappelant que la plupart des épitaphes étaient jadis peintes au minium : nous n'avons pas à restituer les monuments épigraphiques dans leur ancien état. Sans doute, il n'y a qu'un demi-inconvénient quand l'inscription a été bien lue; mais, si on lit mal et qu'on dessine en rouge les lettres qu'on croit avoir déchiffrées, on trompe d'ordinaire tous ceux qui voient ensuite l'inscription et qui l'étudient vite ou la copient de confiance : on contribue à perpétuer de mauvaises lectures. C'est ainsi que sur un de nos monuments (n" 106), où Jouannet et Sansas lisaient corta THRA(a;?) au lieu de corinthia, on a fait dessiner au minium cette invraisemblable lecture : personne, jusqu'au temps où M. Eobert vint à Bordeaux, ne s'avisa de la contrôler et de ne point tenir compte de la peinture, et Creuly et Léon Renier eux-mêmes se laissèrent tromper par le minium.

Dès 1850 ('), le véritable conservateur du Musée d'antiques fut l'avocat Pierre Sansas, dont il suffît de prononcer le nom pour se rappeler le bel essor que prit, sous son impulsion, l'étude de l'archéologie bordelaise. Bien que Eabanis demeurât officiellement chargé de la direction, ce fut Sansas qui, sans mandat d'aucune sorte, s'occupa d'enrichir et de classer le Dépôt. On le voit, en 18-ji9, écrire au maire une lettre indignée pour protester contre l'abandon qu'on faisait aux particuliers des monuments récemment découverts (t. I, p. 189, n° 71). En 1850, il entreprenait de mettre en ordre les inscriptions et les sculptures et d'en dresser un inventaire détaillé {Commission des monuments historiques, 1849-1850, p. 17).

(') M. DE Mensignac me commuuiiiut; que les registres du Musée font tl.iler sou aOmiaistralion du !"■ janvier 1850.

Il ne reste aucune trace de l'inventaire entrepris par Sansas; il en reste une par malheur du classement qu'il fit des objets du Musée. Chacun d'eux reçut un numéro, simplement suivant la place qu'il occupait dans la salle et dans la cour de l'hôtel Jean-Jacques Bel : on suivit l'ordre dans lequel les monuments se trouvaient. Or, comme ils étaient disposés pêle-mêle, sans distinction d'aucune sorte, d'autels, de tombeaux ou de sculptures, les numéros n'avaient de valeur que comme points de repère. Il n'y a rien à dire à ce sujet, et c'est, je crois, la seule utilité qu'on demande aux numéros d'ordre des objets exposés. Mais ce en quoi Sansas eut grandement tort, c'est dans la manière dont il indiqua, sur chaque pierre, le numéro qu'elle devait recevoir: les chiffres furent, à l'aide de caractères à jour, peints en noir sur l'objet même et presque toujours sur la face principale. Cela forme, la plupart du temps, comme une tache qui défigure le monument ou produit en tout cas le plus mauvais effet; on a déjà dû s'en rendre compte au seul aspect des héliogravures qui reproduisent quelques-unes de nos inscriptions (cf., notamment, t. I,pl. II et pi. V). Ce qui, parfois même, entraîne une dégradation du fragment; pour peindre commodément les chiffres, il fallait une surface plane, et pour obtenir cette surface, les manœuvres qui ont fait cette besogne ont dii gratter la pierre, ce qu'ils ont fait quelquefois sans souci des ornements ou des inscriptions qu'ils ont mutilés de la plus sotte manière (cf. t. I, n" 39, var.). On numérota ainsi toutes les pierres conservées rue Jean-Jacques Bel; il n'y eut qu'une numérotation, commençant à la statue du fond de la salle et finissant aux débris entassés dans la cour. Ce sont ces numéros que nous mentionnons pour tous les objets qui se trouvent aujourd'hui, dans la salle, exactement encore à la place qu'ils occupaient en 1850.

Sansas ne put diriger longtemps le Musée : il fut, à la suite du Coup d'Etat du 2 décembre, envoyé en exil. Le 31 mars 1852, un arrêté du maire, M. Gautier, confia à M. Léo Drouyn, — mais à titre purement gracieux, — l'administration et la garde du Dépôt d'antig^iies et de médailles ;\\n des considérants de l'arrêté portait que M. Rabanis n'avait pu jamais, faute de temps, remplir la mission qui lui avait été donnée {Registre des arrêtés du maire, 1852, f° 48 v") (').

M. Drouyn s'occupa avec le zèle et la compétence qu'on connaît

(') G'.'mmuuicalioa écrile de àl. Gaullieub.

à continuer l'œuvre entreprise par Sansas, et notamment le catalogue du Musée ('). M. Brunet, dans un fort bon article qu'il consacra en 1853 (Reçue archéologique, t. YIII) à notre Musée d'antiques, dit que M. Drouyn se proposait de rédiger « un livret qui donnera aux visiteurs du Musée quelques explications »; ce livret, comme tant d'autres, ne fut jamais achevé. — Il en fut de même d'un catalogue très détaillé, très scientifique, dont parle aussi M. Brunet dans ce même article, sans nous en dire l'auteur; on peut supposer Rabauis, à cause de l'érudition qu'en témoignent les extraits conservés par M. Brunet. «Un catalogue ■> raisonné», dit-il, « et fort détaillé avait été entrepris; mais il n'a pas » été achevé et s'est tenu à un petit nombre de monuments. » Dans ce catalogue, la description de chaque objet devait être suivie d'une étude complète du monument, que l'on comparait à tous les monuments semblables. M. Brunet cite, à titre d'échantillons, les chapitres relatifs au bas-relief deLéda et aux figures phalliques. Ce catalogue eût été très scientifique, très utile, mais aussi eût demandé de longues années de recherches; l'examen de chaque monument eût formé une monographie archéologique, embrassant l'étude des fragments semblables, et devenant à elle seule un vrai catalogue. Aussi n'est-il rien resté de ce travail, si ce n'est l'esquisse imprimée par M. Brunet.

En 1856, M. Drouyn abandonna la direction du Musée d'antiques, qui fut laissé sans conservateur ni gardien d'aucune sorte. Cette triste situation semble avoir duré assez longtemps, car eu septembre 1861, lorsque les membres du Congrès .scientifique visitèrent notre Musée lapidaire, ils furent étonnés de ne trouver « ni conservateur ni catalogue » ; « il n'y a pas d'inventaire » (Bulletin monumental, 1861, p. 657). Les monuments déposés dans la cour depuis 1840, auxquels on venait de joindre ceux des fouilles de 1860 (cf. p. 323), et en particulier l'épitaphe de Brcnnos, étaient dans un triste état : « Nous les avons vus ». raconte Arbellot dans le compte -rendu de la Visite du Congres (2t/.,p. 659), « dans une cour, j'allais dire dans une basse-cour, oii les » eaux pluviales et la poussière atmosphérique les couvrait d'une » rouille grisâtre qui ronge les sculptures et altère les inscriptions. » Arbellot ajoutait ces paroles, qui sont malheureusement encore vraies

(•) C'eslen IfcSS que le Musée fui Tisilé par rAllemaml Staiik qui nous en aiionnô une rouric descriplion dans son ÏLlcressanl ouvrage SitcdttUlen, Kvmt md A Iterthvm in Frankreich (Icna, 1855. iu-8»), p. 609.

LES COLLECTIOiN'S É P I GRAP HI Q UES. 353

aujourd'hui : « Le Congrès n'a pu comprendre que dans une cité si intel- » ligente, et qui occupe un rang- si distingué dans la France et dans le » monde, on traite avec un pareil dédain, une telle indifférence, une » négligence si coupable, disons le mot, une collection épigraphique et » monumentale de l'époque romaine, l'une des plus riches de France... » Le Congrès n'a pu voir cet état de choses qu'avec un vif regret et un » étonnement profond : il connaît trop les lois de l'hospitalité pour adres- » ser des paroles de blâme ou de reproche, mais il exprime hautement son » désir : c'est que cet état si regrettable cesse le plus tôt possible. » Et de Caumont disait, de son côté (Bull, mon., t. XXVII, p, 188) : « Cet » état de choses est indigne d'une ville comme celle de Bordeaux, et je n'ai » cessé, depuis vingt-cinq ans, de réclamer. » Nous réclamons encore. Ce fut vers cette époque {'■), je pense, que Sansas, revenu d'exil à la suite de l'amnistie de 1859, recommença à s'occuper du Musée et en redevint le directeur effectif, sinon officiel. Pendant dix ans, grâce à son énergique activité, aucun des deux à trois cents monuments qu'on découvrit dans la muraille du Peugue n'alla s'égarer dans les collections particulières. Les fouilles, si nombreuses et si productives, qui eurent lieu de 1863 à 1870, n'enrichirent que le Musée municipal, et firent plus que doubler son importance. C'est, sans contredit, la belle époque de son histoire. Sans doute, au début de cette période, on fut gêné par l'absence d'un local suflSsant. Les inscriptions découvertes en 1863 (p. 323) allèrent s'entasser dans la cour de l'hôtel Jean-Jacques Bel {^). En 1865, il fallut aviser, les découvertes devenant trop nombreuses le long de la voie du Peugue pour qu'on pût continuer à en amonceler les produits dans l'hôtel, devenu un véritable capharnatim. On disposa alors, pour recevoir les nouveaux monuments, la cour de l'hôtel Fieffé (rue des Trois- Conils), qui servit de Dépôl d'antiques de 1865 à 1870, et ne renferma que les objets découverts entre ces deux dates dans la muraille romaine du cours d'Alsace-et-Lorraine (cf. p. 324). Il faut avouer d'ailleurs qu'ils y étaient fort mal installés.

(>) Les registres marquent que son administration recommen(;a en août lfi59, ce qui est en rontradiction avec la note du Bulletin monumental et ce qui paraît bien erroné, comme me le communique M. Drouyn, qui dut lui-même, à titre purement privé, faire les honneurs du Musée au Congrès scientifique.

(S) Il semble qu'on ait essayé pendant quelque temps de disposer un musée épigraphique dans le jardin de la Mairie, car le 7 novembre 1866, le général Creuly y copia 8 inscriptions, 3 des fouilles de 1863 (p. 3-28!, les autres dos fouilles antérieures {Carnet a" 17); toutes se trouvaient, quelques années plus lard, conser- \ées dans la cour Jean-Jacques Bel, où les dernières avaient déjà été vers 1860.

INSCU., T. II. 45

354 INSCRIPTIONS ROMAINES D K liOKDEAUX.

Par suite do ces nouvelles découvertes, notre collection d'antiques devenait une des plus riches et des plus intéressantes qui existât en France. Le Conseil municipal finit sans doute par s'en apercevoir, car il lui donna enfin un nom, un directeur et son autonomie. En 1837, on décida que les deux Dépôts d'antiques prendraient désormais le nom de 3Insce lapidaire, que M. Sansas en serait le directeur, et qu'on affecterait aux monuments antiques un immeuble de la rue des Facultés ('). Ce n'était pas un palais, ni même un hôtel, mais presque un simple liang-ar ; mais enfin les monuments étaient là sinon à l'aise du moins chez eux. Malheureusement, il n'était pas assez vaste pour renfermer toutes nos antiquités : on n'y put transporter que celles de l'hôtel Fieffé. Celles qui étaient dans la cour et dans la salle de l'hôtel de la Bibliothèque y demeurèrent et continuèrent à former, comme par le passé, le Dépôt d'antiques de l'hôtel Jean -Jacques -Bel, bien qu'en droit, ce Dépôt ne fût qu'une succursale du Musée lapidaire de la rue des Facultés. — Ce dernier était complètement installé en 1870 et fut ouvert au public le 27 mars de cette année (-). Les objets furent numérotés suivant le déplorable procédé employé vers 1850 pour ceux de l'hôtel Bel (p. 351). A partir de cette date, l'histoire de notre Musée lapidaire, désormais sûr de vivre sous un directeur à lui, n'offre g-uère plus d'intérêt. A Sansas succéda J.-B. Gassies (arrêté du 11 janvier 1872), sous lequel notre collection ne s'enrichit guère, les fouilles de 1870 à 1882 (p. 327) ayant été trop peu fructueuses. En 1882 (arrêté du 9 février 1882), M. de Mensig-nac remplaça Gassies. Le 24 avril 1883, le Conseil municipal décida que l'on construirait un vaste hangar en planches sur le terrain attenant aux ruiues du Palais Gallien et qu'on y transporterait les antiques de la rue des Facultés. Le nouveau local était ouvert au public au mois de novembre, et c'est aujourd'hui encore le siège officiel du Musée lapidaire. C'est là qu'on transporta aussi les objets de

(') Cf. Sansas, Renie d'Aquitaine, XIV« arniL'.-, p. 598-599.

(«) Voyez la Oiionde du 13 avril 1S70. u» 6735 :

• Nous avons ces jours derniers visiloavcc iatérùt la section du Musée arcliéologitiue do Bordenux,

établie rue des Facultés Eu péuétraul sous le graud abri, ou romirnue deux bas-reliofs paraiss.iiU su

rapporter au culte dos dieux Lari'S. Doux autels consacrés â Jupiter, doux consacrés à Mercure, un a Siroua (Diane gauloise), un autel tauroboliqne, et deux autres autels dont la dédicace a disparu. .. Ou voit le:4 épUaphes de citoyens venus de Trêves, do Grèce, de Ni'-oniédic, d'Amiens, des bords de la S.:iue, de la Goruianie, etc., etc. Ils exer(;aiont les professions les plus diverses, médecins, forgerons, négociants et même unlreiirencurs de représentations théâtrales... Faire beaucoup avec le moins de frais possible, tel est lo problème que s'ét;iit posé M. Sansas, et il l'a très bien résolu. Nous nous associons do grand cœur aux remcrcimenls que lui oui unanimemout adressés à ce sujet ses collègues du Conseil municipal ■.

la cour Jean-Jacques Bel, mis enfin à l'abri des injures de toute nature auxquelles on les avait laissés exposés depuis quarante ans. Les nécessités matérielles empêchèrent de disposer ces deux séries de monuments suivant l'ordre que Sansas leur avait donné dans lexir dépôt respectif, mais ils ont conservé les numéros, qui n'ont pu être eiïacés et qui ne correspondent maintenant à aucun ordre réel, à aucune espèce de classement; il n'y a plus à s'en occuper, et si nous les avons parfois donnés, c'est pour servir de points de repère aux personnes qui ont pu, pour leur compte, dresser le catalogue des dépôts de la cour Bel et do la rue des Facultés. Le Musée lapidaire du Colisée vient de s'enrichir (1887) des pierres léguées par Dubois à la Ville, la plus brillante acquisition faite depuis vingt ans par nos collections.

Ajoutons qu'à côté du Musée lapidaire existent deux autres collections d'objets antiques: — une collection d'armes, de poteries, d'émaux, de bronzes, de meubles, de monnaies et autres objets, connue sous le nom de 3hisée d'armes et d'objets anciens et installée près de la Bibliothèque, à laquelle elle a été longtemps rattachée; elle a une existence distincte depuis 18.53. C'est là que se trouvent en grande partie les nombreux objets romains, lampes, vases arrétins, bronzes, dont nous avons parlé ailleurs et notamment la collection cédée par Jouannet (t. I, p. 422); plus heureuse que le Dépôt d'antiques, elle avait, dès 1861, dit Arbellot, un catalogue et un conservateur (i), elle fut longtemps administrée par M. Labet ; depuis la mort de ce dernier, elle dépend de M. de Mensignac; — le Musée jpréMstoriq^xie, créé le 19 mars 1871 par arrêté du Conseil, installé dans les salles du rez-de-chaussée de l'hôtel du Jardin pubhc et dirigé jusqu'en 1882 par Gassies et depuis par M. de Mensignac. Il renferme aussi quelques débris romains, mais presque tous étrangers à Bordeaux (cf. n" 374 et t. II, p. 268).

Il n'est pas inutile de répéter ici ce que nous avons trop souvent eu l'occasion de dire ailleurs : la Ville de Bordeaux possède de riches collections, elle n'a pas, à proprement parler, un Musée. Dispersées dans quatre locaux, disposées pêle-mêle, sans ordre et sans soin, diffi-

(') Cf. Pvllctin mcrdimenlal, t. XXVII, p. 6S6. Voyez le Catalogue an Mvsie d'armes et d'oljets anciens de i Ville de Bordeavx, par J.-A. Lablt, Bordeaux, 1860, in-S", el ia Notice qui le précède.

ciles à étudier et mal connues, nos antiquités semblent tolérées plutôt que conservées. Pas plus qu'en 1861, on ne trouverait ici un catalog-ue ni un inventaire. Los deux dépôts lapidaires sont aujourd'hui encombrés, on y circule difficilement, et il a fallu toute l'ingéniosité du directeur pour qu'une place fût faite aux pierres léguées par Dubois. Les objets ne portent aucune indication d'origine ou de provenance, aucune note explicative ne les accompagne, on n'a même pas mentionné sur chacun d'eux le nom du donateur. Le public qui les voit en ignore l'importance et ne peut s'y intéresser. L'érudit qui veut les étudier souffre mille maux dans ces locaux sombres, poudreux, humides, mal abrités, qu'on appellera dépôts ou hangars, mais qui ne méritent à aucun titre le nom de musées.

Et cependant quel admirable musée on pourrait faire! Si on réunissait aux six cents monuments antiques de Bordeaux les objets du moyen âge et les débris préhistoriques, si on ajoutait à cela un médaillier provincial (cf. t. II, p. 73), on aurait sans contredit ici un merveilleux musée du Sud-Ouest, le plus beau trésor d'histoire régionale qu'on put trouver en France. Cela se fera-t-il jamais? Nulle part les antiquités d'une ville ne sont plus mal traitées qu'à Bordeaux; à Langres, à Périgueux, à Épinal, à Nancy, à Grenoble, à Marseille, à Vienne, à Poitiers, n'importe où, les inscriptions du pays sont soignées, respectées, cataloguées, pieusement groupées et installées. Marseille, où il y a beaucoup moins de science qu'à Bordeaux, Grenoble, où il y a beaucoup moins de richesses, ont donné à leurs antiquités de splendides palais. Bordeaux, qui a tout pour lui à cet égard, et la science de ses érudits, et l'intelligence de son Conseil, et les richesses de son passé et de sou présent, voudra-t-il demeurer longtemps encore en arrière? Nancy est fier de son Mnsée lorrain. Ne serait-ce pas la réalisation d'un beau rêve que de lire un jour au fronton d'un édifice dû au talent de nos Bordelais et renfermant le trésor varié de nos reliques historiques, depuis les fragments de silex jusqu'aux souvenirs des hommes de la Révolution, que de lire la fière inscription de « Musée Girondin »?

if

Il suSit de jeter un coup d'oeil sur les monuments de nos musées ou sur les pages de ce recueil pour se rendre compte des difficultés que .présente le déchiffrement des inscriptions de Bordeaux; on n'a peut-être point tort de dire que l'étude de celles de Lyon, de Nîmes ou de Narbonne est un jeu, à côté de la lecture de celles-ci. Toutes les circonstances semblent réunies pour g-êner les éditeurs de ces textes : des noms étranges, une orthographe bizarre, des abréviations insolites, des irrégularités de construction; une pierre bâtarde, souvent granuleuse, s'effritant sans cesse et présentant des défauts ou des cassures qui font croire parfois à des caractères; une g-ravure défectueuse ou irrégulièro, des lettres trop petites, trop peu profondes pour la nature de la pierre friable qui les porte, et, en outre, grattées bien plutôt que gravées; des ligatures constantes, variant à l'infini, capricieuses, dont on ne comprend le motif et qui déroutent le lecteur; et, enfin, tous ces monuments entassés dans un hangar poudreux ou dans une salle obscure, exposés à un jour détestable, recouverts de poussière, dénaturés comme à plaisir encore par le minium dont on a trop souvent enduit les inscriptions. Que de difficultés à vaincre avant d'arriver, devant ces épitaphes rebutantes, à quelque résultat appréciable ! Que de minutes insupportables à passer, accroupi devant une ligne énigmatique, en cherchant vainement à surprendre les lettres à l'aide d'un jeu de lumières tremblantes ! Nous avons tâché de n'éviter aucune fatigue et aucune expérience pour déchiffrer le moindre fragment, et nous sommes bien convaincu, cependant, qu'il restera beaucoup à faire après ce volume, avant qu'on puisse arrêter le texte définitif des inscriptions de Bordeaux.

C'est pour cela qu'à côté de nos lectures, nous avons toujours,

(1) Pour l'iadiciitioa détaillée des ouvrages doat 11 sera ici qusslion, voyez ['Index bibliogi-ai>kique à la Un de ce volume.

conformément aux règles adoptées en épigraphie, indiqué celles de nos prédécesseurs. C'est pour cela encore que, maintenant qu'il s'agit de parler de leurs travaux, nous ne voulons faire ici le procès d'aucun d'eux, n'adresser à personne le reproche d'inattention ou d'ignorance. La plupart d'entre eux, sans doute, ont lu ces inscriptions d'une façon étrange : il est probable qu'ils ont lu comme ils ne pouvaient pas ne pas lire. Il n'est guère d'inscription que nous n'ayons dû publier autrement que tous les autres éditeurs : mais si notre lecture est jamais jugée moins fautive que la leur, nous n'en avons pas moins profité de leurs efforts, et, même imparfait, leur texte a été un point de départ pour arriver à un meilleur résultat. Aussi bien l'épigraphie n'était-elle pas au temps de de Lurbe, de Vinet, de Jouannet ou de Sausas, ce qu'elle est devenue de nos jours : ces claerclieurs n'ont pas ou les facilités d'initiation épigraphique que nous procurent maintenant les volumes du Cornus; et, après tout, ils n'ont fait de l'épigraphie ou'aux rares loisirs que leur laissaient leurs charges professionnelles, par amour pour les antiquités de ce pays, par dévouement désintéressé et non par métier scientifique ou nécessité de carrière. Notre devoir absolu est donc d'en parler avec une indulgence infinie et beaucoup de reconnaissance.

De toutes les inscriptions de la Gaule, il y en a peu qui aient été plus anciennement imprimées que celles de Bordeaux. Elles ouvrent presque l'histoire de l'épigraphie en France. Nous les trouvons dans le célèbre recueil d'Apianus et d'Amanlius, paru à Ingolstadt en 1534; c'est le premier eu date des grands recueils épigraphiques ('), et Bordeaux est la seule ville française qui y soit représentée. Les inscriptions de cette ville, intercalées aux pages cccclxxxviii, cccclxxxix et ccccLxxxx, entre celles d'Allemagne (Igel, Trêves, Cologne) et de Hongrie (Bude), sont précédées de la note suivante : Si guis miratur, guod nosirum onJinem in princi])io proposiivm^ non oljservaverimus, is hoc responsum habeat, ncutignam nos mutaturos fuisse, nisi per nomdlos

{i\ Potro iiullus hvttisqve extiterat qui oriis terranon monumcntn omniainunvm ongererc aggressvs csset, Irnilvs contenu Jlnilus pecullarwm ciritatitim iiisciiptiones gcscripsaant, Qiiando VcIi-ms Apiamis .. et Barll.olom. Amaiitivs hanc sil/l piorinciam suscepct-e (Si'criER, Repeitoriiim, 1. 1 [1113. 16529), f» 22).

doctos et antiguitatam studiosos viros posi priora impressa, Jegaia cssent alla. Bas itaque antiriuiiates BurdigaJae civitatis Guasconiae rjuas à secretis Elcctoris Comitis Palatini L%(,dovici nobis misit, nec non ejîis voluntafi oisequeremur liuc ponere liMtum est, ç[uas loni aequoqiic mnsnlas.

Quel est cet a secretis, ce secrétaire de l'électeur palatin Louis qui adressa à Apiauus la copie des inscriptions de Bordeaux?

Je ne crois pas qu'on puisse avoir le moindre doute au sujet de la personne qui envoya ces notes aux éditeurs d'Iug-olstadt : il s'ag-it de riiistorien Hubert - Thomas, de Liège, plus connu sous le nom de Hubert-Thomas Leodius, qui fut secrétaire de Frédéric, d'abord comte, puis électeur palatin (1544-1556) sous le nom de Frédéric II : Thomas le servit depuis 1522 jusqu'à sa mort, et il a raconté l'histoire de son maître dans un livre fort curieux et fort utile. Cette hypothèse, dont je dois l'initiative au savant professeur et bibliothécaire de Heidelberg-, M. Charles Zang-emeister (lettre du 21 août 1884), me parait confirmée presque jusqu'à l'évidence par les faits suivants. « De toutes » les personnalités qui habitaient alors la cour palatine, Thomas Leodius » était », comme me l'écrit fort justement M. Zangemeister, « celle qui » s'intéressait le plus aux antiquités » ; dans ses Annales de xita et relus gestis ilhistrissinii principis Friderici II, Electoris Palatini ('), il publie des inscriptions de l'Eifel et de Heidelberg (Francfort, 1624, in-â", p. 14 et p. 295); il consacre deux chapitres aux antiquités de ce pays (Bg Palatinorum origine; de HeideTbergaeantigiiitatiius); enfin et surtout il raconte avec assez de détails les voyages que son maître fit par doux fois à Bordeaux, en 1501 {id., p. 25) et en 1526 (p. 99). Lui-même accompagna Frédéric dans notre ville lors de son second voyage : il admira beaucoup la capitale de la Guyenne, Burdigalam maximum et s;plendi\diJ\ssimam Âqidtaniae tirliem (id.):ce: qui semble l'avoir intéressé de préférence, ce sont les débris de ses antiquités, le Palais Gallien et les Piliers de Tutelle : Burdegalain amœnissimam urlem delatus est, dit-il à propos de Frédéric (p. 25); et admiratus magnifia illius Theatri aUjue alterius mirandi ojperis vetustissimi, guod Tutelam appellant, ruinas. Leodius, épigraphiste et curieux avant toutes choses des antiquités d'une ville, ne pouvait négliger de copier les inscriptions qu'il rencontrait au

(1) Je cite l'esemplaire que j'ai consuUé à lu bioliolliàf[ue de l'Université de Liège.

cours de ses promeiiades. Il est difficile, semWe-t-il, de trouver uu

concours de circonstances plus favorables et d'hésiter à faire de lui le

premier eu date des épigraphistes qui se sont occupés de Bordeaux. —

Sans doute, la note transcrite plus haut l'appelle à secrctis Electoris

Comitis Palatini Ludovid, c'est-à-dire secrétaire de l'électeur palatin

Louis V (1508-1544), frère et prédécesseur de Frédéric : ce qui est

inexact. Mais on peut croire qu'il y a là simplement une négligence

d'expression ou une confusion de la part d'Apianus, ce qu'on s'explique

d'ailleurs aisément : en 1534, au temps où fut imprimé le recueil d'In-

g'olstadt, Leodius était secrétaire du comte Frédéric, mais sous le

gouvernement de l'électeur Louis. — Voyez d'ailleurs, sur l'histoire de

ce pays et de ces princes, le livre classique de Hausser, Geschichte der

rlieinischen P/ah, Heidelberg, 2 in-8°, 1845, t. I, p. 563-575.

C'est donc en 1526, lors du voyage de Thomas Leodius à Bordeaux, que commence véritablement l'histoire de l'épigraphie bordelaise.

Leodius, on le sait, est un des bons historiens de l'Allemagne ('), et ses ouvrages sur la guerre des Paysans, sur les luttes de Franz de Sickingen et sur la vie de Frédéric II ont une importance de premier ordre pour la connaissance de l'époque. Ses travaux archéologiques sur 1(! Palatiuat, que nous avons mentionnés, son De Tungris et Ehuronilus (1641, Strasbourg, in-4°), témoignent de beaucoup de conscience et d'un réel sens critique. Les copies des neuf inscriptions bordelaises (en y comprenant celle de Tonneins, u" 20 Ms), méritent assez de confiance (cf. ïi°^ 18, 122 et 185) : Leodius n'a pas été embarrassé pour démêler les lettres liées, ce qui n'est pas un mérite fréquent à cette époque; il a accompagné les textes de renseignements très précis, très nets, très utiles sur l'origine, la nature et les destinées du monument; il nous fait connaître trois inscriptions (n"'' 9, 18 et 301) dont personne autre n'a parlé, et dont une, celle d'Omiava, est peut-être la plus curieuse de toutes celles de ce recueil. Enfin, Leodius ne paraît avoir omis aucune de celles qui existaient alors à Bordeaux. On peut donc dire que ses notes sont l'œuvre d'un épigraphiste sûr et consciencieux.

(') Nii eu urs ou U;n. raorl cm loSS ou 1S56. Voyez sur lui, ouiro le livre déjà cilé de II.EUssnn, l'arliole do IlAiiTFEi.iii n, De,- IlutonUer Hvlerhts Thomas Leoiivs.iaDi les Forsehvngen sur Deutselien OeschichU, 1886, 1. XXV, p. 2:3 cl p.; cf. cncoïc S^uii^riEii, Bas Virlicltniiz tter drci Ge>chicMschrtiler des Bauernhicgs, Leipzi;;, 1876, p. 40-42.

LES PUBLICATIONS ÉPIGE A PHIQ UE S . 361

L'œuvre de Leodius semble avoir été isolée; elle n'eut, je crois, aucune influence sur l'érudition bordelaise; et, bien que le recueil d'Apianus ait été connu à Bordeaux au xvi" siècle, notamment par Vinet (t. I, n° 122) ('), notre petite école épigraphique a dû se former d'elle-même, sous la seule impulsion du mouvement de la Eenaissance : à Bordeaux comme partout, en épigraphie comme dans toutes les branches de l'érudition, c'est eu effet du xvi" siècle que date vraiment le réveil des études scientifiques.

Avant tout autre il faut, on le pense bien, parler d'Élie Vinet : par la date de ses débuts en épigraphie, par celle de ses publications, par son influence et par ses mérites, c'est le premier et le plus grand nom que nous trouvions dans l'histoire de l'épigraphie bordelaise. Sans doute Vinet, originaire de la Saintonge, n'appartient pas à notre région par sa naissance, mais il est bien des nôtres par ses années d'enseignement et d'activité scientifique {^), et son nom semble s'identifier chez nous avec le souvenir de ce collège de Guyenne, dont il fut le maître le plus aimé et le plus zélé directeur.

On connaît la valeur de Vinet comme humaniste, l'immensité de ses connaissances, la bonne foi de sa science, la fine pénétration de son esprit. Toutes les qualités qui feront l'éternel mérite de ses éditions, surtout de celle d'Ausone, on les remarque dans ses travaux épigraphiques. On sait comme il aimait les inscriptions, et qu'il devina le rôle que l'épigraphie devait jouer dans la science de l'antiquité. Dès son arrivée à Bordeaux en 1539, il dut se mettre à la recherche des fragments lapidaires. Il avait déjà copié en 1545 l'épitaphe de Lucille (n°270). Il ne se bornait pas à rechercher les textes par intérêt scientifique ; il voulut que « par amour de la ville de Bourdeaus » au moins autant que par « reverance de l'antiquité », on mît les pierres en lieu sûr et honoré, et c'est ainsi que vers 1552, grâce à ses efforts, il sauva de la ruine

(') Ilest élonnanl qu'au mx' siècle on ait ici assez peu profilé d'Apianus, comme on peut le voir à la Biiliographie des inscriptions qu'il a publiées: la Bibliothèque de la Ville possède cependant un bel exemplaire de l'ouvrage. — Les inscriptions de Bordeaux que donne Pigliius ont été copiées chez Apianus (u" 1 et 9) (Pighius, Collectanea Inscriptiontim, de 1647 [ms. de Berlin A 61 a]): sur ce recueil factice, fait après la mort de Pigghe (mort en 1C04), cf. Corpus inscript. latin., t. VI, p. l. — L'exemplaire d'ApiANus annoté par Accurse qui se trouve à la Bibliothèque Ambroisienne de Milan {ms. M V 11) ne renferme aucune note pour Bordeaux.

(,2j Cf. Vita Eliae Vineti, à la fin de l'Ausone de 1590; Éloge d'Élie Vinet par J[ouanne]t, 1816, Périgueux, in-S°; RiBADiEu, Notice sur Élie Vinet, 1S60, in-4° (comme préface à la réimpression de l'Antiquité âe Bourdeaus); Gaullieur, Histoire du collige de Guyenne, p. 137-339. Vinet, né en 15C9, au bourg des Vinets près de Bai-bezieux, est mort à Bordeaux le 14 mai 1586.

INSCB., T. II. 46

l'autel du génie, comme il le raconte lui-même naïvement (t. I, p. 7 et 8). Vinet n'a pas publié de recueil épigraphique, et on peut assurément regretter qu'il ne joigne pas un Corpus à son merveilleux Discours sur nos antiquités, ce chef-d'œuvre de science, de goût et de finesse : il lui arrive même (cf. n" 122) de parler des inscriptions déjà connues sans en donner le texte, s'il ne juge pas utile de le réimprimer. Il ne s'est, en effet, occupé d'épigraphie qu'à propos de corrections de textes ou de problèmes d'histoire locale. L'iuscription du génie (n° 1), il ne la public que pour établir la véritable orthographe du nom des Vivisques, et pour corriger le vivijlca des copistes d'Ausone {Moseïla, 438; cf. t. II, p. 123) :

Eaec ego, Vivisca duccns ab origine geniem (').

S'il a donné les épitaphes deZujaus et de Tar^uinia (n''''133 et 185), c'est pour retrouver sur la première « le nom des anciens Bourdelois », et pour l'enlever de la seconde, oh les jurats avaient cru le lire (cf. t. I, p. 295). Ces inscriptions et les autres apparaissent presque incidemment et comme arguments de discussions ou preuves d'hypothèses, dans le Discours sur Vantifiuité de Bourdeaiis(^) et les Commentaires stir Ausono. On peut bien dire, toutefois, que Vinet était véritablement un épigraphiste de premier ordre, et qu'il a, sur plus d'un point, par la finesse de ses observations et la justesse de son coup d'œil, devancé la science de son temps et deviné celle du siècle actuel. Voyez par exemple sa conjecture sur la seconde ligne de l'épitaphe de Lwpus (t. I, p. 257, n" 133), lorsqu'il transformait la mauvaise lecture \R, qu'on lui avait donnée, en ^5, Vihiscus pour Viviscus : il possédait comme l'intelligence des procédés de la gravure antique. Enfin, Vinet a compris qu'une inscription ne va pas sans des détails sur l'origine et l'histoire du monument, et il a raconté à ce sujet (t. I, p. 7 et p. 257) des anecdotes qui ont dû paraître insignifiantes de son temps et qui ont aujourd'hui une

(>) Je crois avec de Laville de Mibmont rjue la correction est due à Vinet et uon pas à Scaliger, Annales de laFantltl des Lettres de Boi'deaiix, 1887. p. 21.

(«) La première édition du livre, parue en 1563, a été écrite en 15G4 : c'est cette date qui sert do base à nos cilculssur la chronologie des travaux de Vinci et des découvertes qu'il relate: «Mais ces elioses s'éloignent un peu de mon propos, qui n'ai ici entrepris de faire un Livre de toute l'Histoire do Bordeaux, ains seulement, chercher ee qui se pourroit véritablement dire et assurer de l'antiquité première d'ic;'lui, et do ses Fondateurs, et des vieux monumcns et antiques restes qui s'y voyenl aujourd'hui, que comptons l'an mille cinq cens soixante et quatre ».

Cf., sur ses œuvres épigraphiques, Séolier. Repertorhim, 1. 1 [ms. 16929], f" 52 (Séguier l'.appolie Aniiquitatis persivdiosvs t»dagator\\ MwsstEn et Bellefouest, La Cosmoijraphie unirerselle |1573), t. I, p. ii, c. 379 : • Vinet, la mémoire duquel i'honore, comme celuy qui est des mieux versez hommes de nostrc a.ngc, en ce qui concerne l'histoire de telles recerches. • Cf. encore Bulletin polt/mathique, t. V, p. 217 et s.

réelle valeur. Il a reconnu et sévèrement traité le pastiche de l'inscription de Soulac (t. II, p. 248). Ses lectures sont sûres, et il a évité toute chance d'erreur typographique en faisant graver les textes ou, tout au moins, les lettres liées : précaution que nous ne trouverons guère plus à Bordeaux que rarement.

L'émule de Vinet et son rival en science d'Ausone, l'Agenais Just Joseph Scaliger (i), a laissé un nom tout autrement célèbre non seulement dans l'histoire de la Renaissance, mais aussi dans celle de l'épigraphie, et à tous les égards il mérite sa gloire. C'est peut-être le vrai fondateur de l'épigraphie, c'en est en tout cas le grand maître au xvi^ siècle, en France comme dans le monde entier. Il est bien digne de ce titre par la sûreté de ses copies, par la finesse de son érudition, par l'immensité de ses recherches, et jusque par la hardiesse de ses conjectures. Il lui est par malheur arrivé la même mauvaise chance qu'à Peiresc et qu'à Séguier : son œuvre épigraphique n'a point paru ; elle demeure presque tout entière dans ses manuscrits, où Gruter est allé la dépouiller à loisir, pour en recueillir le bénéfice et la gloire.

Mais il a fait beaucoup moins que "Vinet pour les inscriptions de Bordeaux; s'il les a, comme je suppose, copiées toutes dans le temps, il n'en a publié, lui aussi, qu'un nombre limité, et encore seulement à propos de ses Leçons sur Ausone, et ill'a fait sans grand commentaire et sans remarque. Il ne paraît pas avoir aimé et protégé les monuments de Bordeaux avec la pieuse tendresse de Vinet; et, de plus, il a malheureusement valu à l'épigraphie de notre ville la première de ses inscriptions fausses (t. II, p. 246) : il est vrai qu'il reconnut plus tard son erreur.

On sait que le mérite principal du grand recueil de Gruter doit revenir à Scaliger, dont les notes et les manuscrits ont servi de base à l'ouvrage (-) ; mais Scaliger semble lui avoir fourni fort peu de chose sur Bordeaux. Gruter n'indique qu'une seule inscription (n° 133) provenant des fiches de Scaliger (e Scaïigeranis, dit-il) : encore ce dernier paraît bien l'avoir copiée dans les œuvres de Vinet. Quant aux fiches

(1) Né eu 1340, mort à LeyJe le 21 janvier 1609; cf. sur ses œuvres Bebnays, J.-J. Scaliger, Berlin, 1855; Andrieu, Bith'ograpMe générale de l'Agenais, t. II, p. 283 et s. ; Lebègue, Épigrapliie de Narlonne (1S87, Toulouse, in-l°), p. 'H.

Voyez, sur le rôle épigraphique de Scaliger, Hirschfeld, Corpus, t. XII, p. xxiv.

(2) Cf. HiKSCHFELD, Corpus, t. XII, p. XXIV ; Lebègue, p. 72 el p. 04.

auxquelles Gruter fait allusion, elles ont peut-être disparu (') : eu tout cas je n'ai pu trouver trace de ce texte dans les différents manuscrits de .Scaliger (-).

Après Vinet, l'homme qui a rendu le plus de services à nos antiquités jusqu'à la fin du xviii" siècle, est le Bordelais Gabriel de Lurbe (^). De Lurbe s'est occupé des antiquités de Bordeaux, d'abord incidemment, dans sa Chronique, aux années 1590 et 1594, à propos de l'installation dans l'Hôtel-de-Ville de l'autel impérial et des statues et inscriptions du Mont-Judaïque (cf. p. 338); puis dans un traité spécial, mais constamment imprimé à la suite du précédent ouvrage, sous le titre de Discours sur les antiquité: trouvées "pres Icprieuré saint Martin les Bourdcaus en juillet i 39i. Dans ce dernier travail, le texte et l'étude des antiquités du Mont-Judaïque sont suivis d'une relation étendue de toutes les fouilles faites à Bordeaux depuis 1564 (cf. p. 310), et d'un catalogue sommaire du musée de Florimond de Raymond (cf. p. 335) ; quatre planches, à la fin, représentent les trois statues trouvées en 1594 et le cachet de Néron. Ce Discours, bien inférieur en étendue et en valeur scientifique à celui de Vinet, et composé un peu à bâtons rompus, n'en est pas moins remarquable par la simplicité du style, la bonne foi presque naïve de l'auteur, les singuliers efforts

(•) Comme celles qui renfermaieni les inscriptions d'Arles et auxquelles Gruter renvoie égnlemeat. Corpus, t, Xll, p. XXIV; cf. encore notre 1. 1, p. 355, où Gruter renvoie iieut-ètre à dos liclies de Scaliger.

(S) Le seul manuscrit de Scaliger qui contienne, à ma connaissance, des inscriptions bordelaises est celui de U Bibliotliuque de lUniversitè de Leyde (du fonds Papenbrœck, u" 5, grand in-4° de lit feuilles; nous l'avons collationné nous-mème) qui porte pour titre :

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