‹ Inscriptions romaines de BordeauxChapitre 84 sur 156 · INSCRIPTION ES ANTIQVJS ROMAND · texte numérisé non relu

INSCRIPTION ES ANTIQVJS ROMAND

qtias losephiis Scaliger coUeijit, descripsitqv.e sua mamijfevé exLazio, Apiano. Manutio, Sarayna, Strada, Paradino, Mazochio etc.

addendas operi illi Inscriplionum quod Smetius con/ecit ediditque cum auctario I. Lipsiiis.

Écrit tout entier de la main de Scaliger, il renferme, à la page 52, après des inscriptions d'Ans'eterre ol avant des Hispaniensia Epigrammata, sept inscriptions de Bordeaux ou de la région (n<" 9, 18, 20 bis, 122, 183, 296, 301). Mais il est visible que Scaliger en a copié le teste sur .\pianus (cf. t. II, p. 360) : d'abord il lu dit pour ta première d'entre elles (a» 18, ex Appiano. Hodie non extat) : puis il ne donne que celles d'Apianus et avec les renseignements et le texte imprimés par ce dernier (Scalii;er ajoute scalement des points a la fin de presque tous les mots, et omet FIL. NEPIACVS à la fiu de l'inscription n» 301); enfin il n'a pas retranscrit deux inscriptions (n" 1 et 270) qu'il avait publiées dans les Lectiones suivant ses copies. Toutefois en recopiant Apianus, Scaliger s'est souvenu de ses rechercbes épigraphiques à Bordeaux; il sait uous dire do l'inscription n" 18 qu'elle n'existe plus, il rectifie la description du monument de Tarquinia (a' 185); seulement ses souvenirs le trompent parfois ; car il nous dit de ce dernier, qui était encore à l'Hôtel-de-Ville au xviii» siècle ; Burdigalae in palatio decurionum olim erat.

(3) Mort en 1013; c'était un avocat, procureur-syndic de la Ville de Bordeaux depuis 1.572. Voyez sur lui, Comme sur tous les Bordelais dont il sera ici question, les excellentes notices biographiques et bibliographiques données dans la III' partie de la Statistique générale de la Gironde, par Ko. I'"ehet, et celles qu'a réuaies Ljlboubée, Bibliothèque historique de la Ouj/enne (ms. de la Bibiiutliâqaa do la 'Ville, u" 7t2i.

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de son éruditiou uu peu inexpérimentée; il nous donne de précieux renseignements sur les fouilles de la fin du xvi^ siècle et sur huit inscriptions que nous ne connaîtrions pas sans lui (n"^ 24, 107, 123, 145, 259, 281, 310 et 325); enfin, c'est un document précieux et qui nous renseig-ne d'une façon vivante et sincère sur l'état d'esprit et la ferveur érudite des Bordelais de ce temps. On voit que si de Lurbe tient à faire part des découvertes épigraphiques, c'est moins par amour-propre personnel que par une sorte de devoir scientifique et de conscience d'érudit : « Je serois très marrj avant clore ce Discours, » feire ce tort aux amateurs de l'antiquité, de leur celer les escritures » Latines, et sépulcrales, qui furent trouvées en l'an 1564. » Tout le monde connaît ses belles paroles sur le devoir qui incombe à la Ville de Bordeaux de garder elle-même ses antiquités et de les défendre contre le zèle égoïste des particuliers (cf. t. I, p. 92); il ne faut pas oublier qu'il était membre de ce Conseil de Ville qui, en 1590 et en 1594, essaya si vaillamment de constituer un musée municipal (t. Il, p. 338), et nous ne nous sommes pas trop avancé en disant que le mérite de cette œuvre doit être attribué surtout à de Lurbe. Ce n'est pas à dire qu'il ne faille user d'aucune précaution à son égard. Comme épigraphiste, il est, sans contredit, inférieur à Vinet et on s'aperçoit vite qu'il n'est pas un érudit de profession: il a accepté le cachet de Néron comme authentique (t. II, p. 250) ; il publie sans étonnement le texte au moins étrange de l'inscription d'Hadrien (n° 28); parfois même il se trompe assez grossièrement, lisant m au lieu de an dans une inscription facile à comprendre (n° 123); il va peut-être un peu trop vite, puisqu'il donne comme « effacées » des lig'nes dont, quelques années plus tard, on put prendre une copie suffisante (n° 122); enfin, il semble qu'il ait volontiers complété lui-même le texte de certaines inscriptions, imprimant par exemple ivliae, quand le monument portait ivL. simplement (no 122). Ce sont toutefois d'assez légères peccadilles, qu'on pardonnera volontiers à de Lurbe plus qu'à tout autre, en songeant qu'il est, en somme, le premier Bordelais qui ait donné accès à l'érudition dans notre Hôtel-de- Ville.

Peu de livres ont été aussi populaires et aussi pillés ici et ailleurs que sa Chroniq^ue et que son Discours. Les épig-raphistes surtout ont largement profité des renseignements que de Lurbe leur a fournis, et ils l'ont fait souvent avec une trop mince reconnaissance. Jusqu'au

luilieu du xviii^ siècle, le Discours de de Lurbe a été la source principale à laquelle ont puisé ceux qui ont voulu connaître nos antiquités, et c'est surtout par sou intermédiaire que les inscriptions de Bordeaux ont pénétré dans le monde de l'érudition.

En 1602, nous les trouvons dans le recueil de Gruter, le plus célèbre et le plus utile des Corjpus épigraphiques qu'on ait donnés avant celui de Berlin. Il est à peu près complet en ce qui concerne Bordeaux : il lui manque seuleme:.t quelques-unes des inscriptions d'Apianus. Bien que ce recueil ait été, en très grande partie, composé d'après les notes de Scaliger, je ne crois pas que ce dernier ait fourni aucun renseignement ni aucune copie sur les inscriptions de Bordeaux, si ce n'est le texte de l'épitaphe de Lnpus (ri° 133, cf. p. 363) : les monuments que donne Gruter ont une autre origine. Presque tous, semble-t-il, proviennent de livres imprimés. Il n'y a pas de doute à ce sujet, quand Gruter dit expressément qu'il publie l'inscription ex Vineto (n°^ 1, 88 [?], 185, 270), ex Apiano (n°^ 9, 20 bis), e lihello Gallico de A'/iiiquitt. BiirdegalL, — c'est le Discours de de Lurbe, — {tx^' 16, 22, 51, 67, 145, 259, 310, 325), ou d'après Boissard (t. II, p. 248). Il en est de même, je pense, des inscriptions (et c'est le cas du plus grand nombre) que Gruter dit tenir e Verdcrii schedis, des notes de du "Verdier. Il s'agit d'Antoine du Verdier, seigneur de Vauprivas ('), un des plus généreux amateurs de lettres et d'érudition qu'ait eus le XVI* siècle, et dont la riche bibliothèque rendit de grands services aux savants de ce temps. Lui-même fut à ses heures excellent bibliophile; il connaissait bien ses livres et savait en extraire les renseignements et les notes qu'on lui demandait de toutes parts. C'est ainsi qu'il a fourni à Gruter un très grand nombre de copies d'inscriptions, et notamment d'inscriptions de Bordeaux. Étant donné que du Verdier n'était pas un épigraphiste, qu'il ne semble pas être venu à Bordeaux, notre conviction est que ces notes sont simplement des copies prises sur le Discours de de Lurbe. D'abord, Gruter ne donne aucun renseignement de plus que ceux qui se trouvent dans ce volume, si ce n'est

(«iNO à Monibrisonlell novembre 15M, mon près de Lvoii le 25 Ecplcmbre 1600. Vorez son livre Za BitliollHçue d'Antoint du Verdier, Lyon, 1583, in-f» ; cf. Nicéron, I. XXIV (1733, in-8'), p. 276 et s.

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qu'il indique comme trouvées en 1594 ou 1595 des inscriptions découvertes, d'après de Lurbe, en 1564 ou à une date inconnue (n°^ 50-51, 88, etc.); mais c'est là une simple inadvertance ou de l'imprimeur, ou du copiste dont a pu se servir du Verdier, ou de du Verdier lui-même : l'erreur a été déterminée par les dates de 1591 et de 1595, mises en vedette sur le titre ou le frontispice du Discours de de Lurbe sui' les antiqtiités trouvées en iSDi. Puis, il n'y a aucune différence appréciable de lecture entre les testes de Gruter et de de Lurbe. Des points ajoutés par celui-là (n°^ 3, 6, etc. : c'est du reste sa trop fréquente habitude), des lignes coupées différemment (n°^ 50-51); L chez Gruter au lieu de LL chez de Lurbe (n° 51) : voilà les seules divergences qu'on puisse constater. Enfin, Gruter ne nous dit-il pas (n° 88), d'après du Verdier, qu'une inscription découverte, dit-il, en 1594, se trouvait chez de la Chassaigne, lequel est mort en 1572 (p. 334)? Erreur qui ne s'expliquerait g-uère si du Verdier avait copié l'inscription à Bordeaux, mais qui s'explique aisément par une lecture trop rapide du Discours de de Lurbe.

Les détails que nous avons donnés montrent que du Verdier et Gruter ont dépouillé le Discours de de Lurbe avec assez de négligence, ne se conformant pas scrupuleusement à ses lectures, et dénaturant presque toujours les renseignements qu'il renferme.

Ajoutons qu'un certain nombre d'inscriptions (n°^ 22, 51, 310) sont données deux fois par Gruter, et d'après de Lurbe, et d'après du Verdier, ce qui semble prouver que Gruter a eu connaissance du Discours après avoir utilisé les fiches de son correspondant, et qu'il n'a pas su faire avec soin le triage de ces différentes notes.

Deux inscriptions (n"' 50 et 122) ont été communiquées par le savant jésuite bordelais Fronton du Duc(') à Velser(2), et par ce dernier à Gruter. Il est étonnant que Gruter n'ait eu, par cette voie, que deux textes, alors que du Duc a dû, selon toute vraisemblance, copier toutes celles qui se trouvaient alors à Bordeaux. Nous avons retrouvé plus tard le nom de du Duc à propos de l'inscription de Mommoïenus (n" 862), et la finesse de critique qu'il a montrée à propos de ce dernier

(•) Né à Bordeaux en loSS, mort à Paris le 25 septjiabre 1G21; l'f. Commission des monuments Iiisioriques, -183i-5, p. SO.

(-) Oq sait que le Thesawns de Gruter parut auspiciis Jos. Sc.\.ligeri et M. Velseri; cf. Nicéron, t. XXIV p. 362 et s.

texte (cf. t. II, p. 42) nous fait regretter qu'il ne se soit pas occupé davantage de nos inscriptions ou que ses notes épigraphiques aient disparu.

A partir de latin du xvi* siècle, et jusqu'au milieu du siècle suivant, les inscriptions de Bordeaux ne donnent lieu à aucun travail scientifique : il ne s'en découvre plus de nouvelles, et celles qui subsistent cessent d'être étudiées par les Bordelais, désormais rebelles aux recherches épigraphiques : je ne parle que pour mémoire des deux Darnal('), qui se sont occupés de l'épitaphe de Mommolenus (u" 862), et du jurisconsulte d'Arrerac (^), qui a profité, dans son Traicté des antiguitez et dans son livre Des (lignite:, des inscriptions de notre Hôtel-de-Ville : les deux premiers n'ont guère de mérite et ont mutilé à plaisir, allant même jusqu'à la fraude, l'épitaphe du prétendu saint; l'autre, homme d'esprit, de goût et de science, s'est servi de l'épigraphie avec bonheur et sûreté.

Tous ceux qui, durant cette période, se sont occupés de nos inscriptions et en ont laissé des copies dans leurs livres ou dans leurs manuscrits, sont étrangers à notre ville : ce sont, pour la plupart, des voyageurs érudits qui, se trouvant de passage à Bordeaux, n'ont point voulu négliger de prendre note de nos antiquités, et nous en ont conservé des souvenirs soit dans leurs lettres, soit dans le récit de leurs voyages. Somme toute, d'ailleurs, les renseignements qu'ils ajoutent à ceux qui nous viennent de Vinet ou de de Lurbe se réduisent à peu de chose.

Le premier en date ne nous est guère connu que par son nom et par les notes assez concises qu'il a laissées. Le manuscrit qui les renferme, ayant appartenu au président Bouhier et conservé aujourd'hui à la Bibliothèque Nationale (latin 17,575), nous fait connaître les noms de ce voyageur : comme le porte l'inscription qu'il a eu soin de placer lui-même en tête du recueil de ses notes épigraphiques, il se nommait L. Sanloutius (L. de Saint-Luc?), et était jurisconsulte et noble bourguignon, j. c. atqv.e nolilis lurgiindus, sans doute conseiller au Parlement; il se donne à lui-même le sobriquet de Clevalier, dicttis

(') Jfan Darnal, avocat au Parlemeul el jurai, est l'auleur de la Chronigve; le défenseur de saint Momniolin clail, croil-ou, Sun frère : il fut prêtre religieux de Sainte-Croix. (') Joan d'Arrerac était conseiller au l'ai loment de Bordeaux.

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Clevalerius (^). C'est tout ce que nous savons sur ce personnage, que nous avons longtemps hésité à appeler autrement que « l'anonyme de Bouhier». Aucun des recueils bibliographiques de l'histoire politique ou littéraire de la Bourgogne ne donne le moindre détail sur cette personnalité. Sanloutius a, dans ce manuscrit, réuni des notes et surtout des inscriptions prises et copiées au cours de différents voyages, ou empruntées à des volumes imprimés. Le recueil, commencé, comme le porte la date inscrite en tête, en 1593, a dû être fini beaucoup plus tard.

C'est à la fin du volume, en deux pages, que se trouvent les inscriptions copiées à Bordeaux, jointes à d'autres de Lectoure et de la région pyrénéenne. La date précise du voyage de Sanloutius à Bordeaux est difficile à indiquer : il vint ici, sans aucun doute, après 1594, puisqu'il connut toutes les inscriptions découvertes cette année, et fort probablement avant 1601, date oii mourut FI. de Raymond, qu'il appelle Dominus de Raymond et dont il dit, refert Dominus, ce qui semble bien indiquer que de Raymond vivait encore quand Sanloutius visita sa collection (cf. p. 336). C'est donc vers 1600 que nous placerons son voyage, date qui correspond bien d'ailleurs à l'âge du manuscrit et aux difi'érentes indications chronologiques qu'il renferme.

Les inscriptions de Bordeaux sont celles qu'il vit à l'Hôtel-de-Ville et au musée de Florimond de Raymond : quatre d'entre celles qu'il a copiées rue du Temple étaient inconnues jusque-là (cf. p. 312). Les copies de Sanloutius paraissent prises très rapidement (ai pour m par exemple, n° 50; hostio pour hostilio, n° 67; cf. n" 122, etc.); il est assez difficile de se servir des textes des inscriptions qui ne sont connues que par lui (n°^ 205, 242, 267) ; mais il est évident qu'il n'a rien ajouté ni retranché aux notes succinctes prises dans son voyage, et que nous sommes en présence du travail d'un homme de parfaite bonne foi. Aussi, avons-nous cru devoir accepter de lui quelques détails de lecture qui ne se retrouvent pas chez ses prédécesseurs, par exemple en ce qui

(') Voici le lilro exact du manuscrit (latin 17373, ancien fonds Bouhier n° 161):

Immorialitaii studeo «orraZù. 1593. — SANLOVTIVS NOB.BVEGVNDVS[ceci de la main de Sanloutius, puis d'une main moderne] ; Inscriptiones veteres coUectae a L. Sanlmitio, dicto ClevalerioJ. c. noiili iurgundo, am ejusdem oliervationilus. — Au f° 6 ro : Z. SANLOUTII DICTI CLBVALERIJ J. C. ATQUENOB. BUS0. AD LECTOREU EPISTOLIVM [de la main de ce dernier). — Intercalé dans ce ms., nous trouvons, au f» 198, un petit cahier intitulé : Inscriptiones aniiqiiae eollectae â Stephano BOUHIER, in svpremâ Divionensi Curiâ Senaiore in Itinere Ilalico ann. 1602-1603. — Voyez, sur ce manuscrit, Corpus, I. XII, p. 385, I. VI. p. Lv, etc.

concerne certaines lettres liées ou allongées (cf. n"'^ G7, 88, 122), notées avec assez de soin par Sanloutius. Enfin, il nous a fortement aidé à reconstituer le catalog-ue de la collection de de Eaymond (p. 336).

Le Danois Isaac Pontanus (*), connu surtout comme historien d'Amsterdam et du Danemark et comme critique de textes, a, dans un petit livre fort intéressant, raconté le voyage qu'il fit en 1602- 1603 {annus jam agitur tertius, dit-il dans sa préface de 1606) dans le midi de la Gaule : il l'intitule Itinerarhim. Ce titre et ces récits de voyage étaient fort à la mode parmi les savants des derniers temps de la Renaissance. Pontanus, non content de raconter son voyage en prose, le célèbre en même temps dans un poème en vers latins de fort médiocre allure. Parti de Bàle, il visita Genève, Lyon, descendit le Rhône, étudia les villes du Midi, gagna Bordeaux par la vallée de la Garonne et de là se rendit à Paris. C'était l'itinéraire classique des érudits de la Renaissance, le long de ce qu'on pourrait appeler la voie des monuments romains de la France. Pontanus arriva ici d'Agen en descendant le fleuve. — Il admira beaucoup Bordeaux et son activité scientifique : Hic, jiraeter ea quae siiperius in versilus meminimus, haui silentio p'aetcreundum, esse ibidem studiorum frcqiœrdiâ Academiam, dictamq^ue eam fer excellentiam Gymnasium Aquitanicum, quod in nullâ aliâ Aquitanià omne artium genus publiée tradatur (p. 92). Il loue Bordeaux en prose et en vers dans son Itinéraire : mais ce qui l'intéresse par-dessus tout, ce sont ses antiquités et ses inscriptions, et la relation de son voyage est moins un récit ou une description qu'une dissertation d'érudit. Encore même, se souvenant de son métier de critique, ne s'occupe-t-il guère de nos inscriptions que pour commenter des textes d'auteurs anciens. On en jugera par le titre qu'il donne à son chapitre sur Bordeaux : Burdigala, uln occasione veteris Inscriptionis de Dniso obscurus et inobservatus aliis Suetonii locus discutiendus profonitur, additâ de Drusi insuper etymo observatiunculâ non protritâ, item de Sedato Rlietore, et Antimo obitcr nonnihil. Ce titre nous indique quelles inscriptions ont été copiées par Pontanus : les trois de l'Hôtel-de-Ville, et celles d'Antinoiis et de Sedatus. Les copies sont soignées. — L'ouvrage de Pontanus n'a pas, on le voit, grande importance pour l'épigraphie de notre ville ; il n'en

(•) Né à Elseneur le îl jaavier 1S7I, mort le 6 octobre 1639.

est pas moins curieux eu ce qu'il nous montre comment, au xvi* et au XVII® siècle, Bordeaux, grâce à ses ruines et à ses inscriptions, était aussi cher que Nîmes, Arles ou Orange aux voyageurs amis de l'antiquité.

La même impression ressort de la lecture d'un Itinéraire contemporain paru en 1612, œuvre d'ailleurs d'un homme d'infiniment moins d'esprit et de science que Pontanus, l'allemand Hentzner (i). Hentzner fit le voyage de France en qualité de compagnon et de guide d'un jeune noble silésien, Christophe de Eehdiger de Strisa. Partis de Breslau le 5 mai 1596, ils vinrent à Bordeaux par Genève, Lyon, Avignon, Nîmes et la Garonne : ils séjournèrent dans notre ville du 8 au 11 juillet 1597. Les notes prises par Hentzner durant son séjour ici paraissent avoir été réimprimées telles quelles dans son Itinéraire, sans grand souci de rédaction. Comme Pontanus, c'est un admirateur de Bordeaux, oppidum veùistnm et egregium; il vante son Collège de Guyenne, ses églises et ses ruines. Il ajoute à sa description quelques détails bizarres. Enfin, épigraphiste à ses moments perdus, il a copié plusieurs inscriptions : ce sont uniquement celles de l'Hôtel-de-Ville. Il les donne du reste en caractères cursifs et sans aucune critique, puisqu'il entremêle les lignes des deux dédicaces des Césars (n" 25), comme si elles ne formaient qu'une seule inscription (-). Le volume de Hentzner ne saurait donc avoir pour nous qu'un intérêt de curiosité, et, de fait, il est assez instructif pour juger de la vive impression que faisait sur les étrangers le Bordeaux du xvi^ siècle.

Nous dirons de même de l'Itinéraire, infiniment plus connu, plus développé, et à tous les égards plus instructif et plus intéressant, qui porte le nom de Jodocus Sincerus.

Le Thuringien Jodocus Sincerus, dont le vrai nom était Just Zinzerling (^), avait fait de la France comme une seconde patrie : c'était un philologue de mérite, qui eût laissé un nom célèbre entre tous, s'il n'était mort, à l'âge de trente ans, avant d'avoir pu donner la mesure

(1) Jurisconsulte, né le 29 janvier )3o8, mort le 1" janvier 1623; on ae connaît de lui que son Itinéraire; cf. Ersch et Grlber. Encyiloptedie, II« secl., V« p., p. 333.

(') Hentzner est fort mal jugé comme épigraphiste par Ségdieb, qui parait bien avoir raison : Varias inscriptiones exseripsit, guanim maxima pars jam tum nota erat. Omnes fere minuio charactere exaratae sunt, incuriose pleraeque, ita ut medicas manns fréquenter requirant [Repertorium, 1. 1, f» 93). On reconnaît bien dans cette appréciation la netteté et la précision des jugements de Sé^uier.

P) Né en 1390, mort en 1620; à la tin de sa vie, il s'était établi comme prote à Lyon.

de son talent. Son Itinéraire de la Gaule est le récit du voyage qu'il fit à 1 ao-e de vingt-deux ans dans notre pays (il arriva à Bordeaux le 16 octobre 1612, App., p. 55) : c'est à la fois un recueil de conseils pratiques à l'usage de ceux qui voudront entreprendre ce voyage après lui, et une description de la contrée, très complète, très exacte, pleine d'utiles renseignements et de fines observations; le livre est écrit en un latin élégant et avec une grâce enjouée, une sorte de bonne humeur qui donne la meilleure idée du caractère de Sincerus. Il n'oublie pas qu'il est philologue, et les antiquités et les inscriptions tiennent dans ce volume, comme dans celui de Pontanus, une très large place. Il se trouve que de toutes les villes de France, ce fut Bordeaux qui, après Lyon où il s'établit, le séduisit le plus, si bien qu'il lui réserva non pas un paragraphe de son Itinéraire, mais un petit livre à part, faisant suite à son ouvrage sous le titre de Appendix de Burdigala. Dans la préface de ce supplément, il rappelle au lecteur l'affection toute particulière que lui inspira Bordeaux, soit à cause de ses vénérables antiquités, soit, il ne sait comment le dire, parce que ille terrarum mihi praeter omnes angulus ridet. Cet opuscule est surtout consacré à Bordeaux antique et à la discussion des questions relatives à son origine et à son passé : toutefois, le présent n'est pas oublié, et Sincerus parle assez longuement de ses églises, de son organisation politique, de ses institutions littéraires. Mais il est bien visible que ce qui l'intéresse avant toutes choses, c'est le Bordeaux d'autrefois, celui des inscriptions et celui d'Ausone. Il disserte longuement sur le nom desVivisques et sur l'étymologie de Burdigala, refaisant à sa manière le Discours de Vinet. On comprend qu'il a fait une très belle part dans ces pages aux inscriptions : il a donné avec grand soin celles de l'Hôtel-de- Ville, et les minutieux détails dans lesquels il entre à propos de cette description nous ont été fort utiles pour reconstituer notre première collection municipale (p. 339) : on peut regretter seulement qu'il suive de trop près, en étudiant ces monuments, l'opinion de de Lurbe, dont il se borne souvent à traduire simplement le texte. De Lurbe et Vinet ont fourni d'ailleurs presque toute la matière scientifique de cet Appendice, qui est une sorte de résumé fait à l'aide des Discours de ces deux savants. La description du musée de Florimond de Raymond nous a fourni de précieux renseignements (p. 336), — beaucoup moins cependant qu'on ne le croit, car Sincerus ne publie que quatre des inscriptions

de ce musée, se bornant à nous renvoyer au travail de de Lurbe (inscriptiones omnes, unâ excepta, edidit Lurleus) .- il ne complète ce dernier que par l'addition d'une seule inscription (n° 72). Aussi, bien que Yltinéraii'e de Sincerus soit fort intéressant, presque amusant à lire, il ne rend pas à la science des antiquités bordelaises les services qu'on lui attribue d'ordinaire : car ce qu'il nous apprend est presque toujours emprunté à Vinet ou à de Lurbe, et il eut surtout le mérite de transformer en une description vivante et enjouée les dissertations graves et érudites de ses prédécesseurs.

Il faut faire une place à part, parmi tous ces visiteurs, au Provençal Nicolas Fabri de Peîresc. Peiresc est, avec Scalig-er, « le fondateur de l'épigraphie française » (*). Bien qu'il n'appartienne au XVI* siècle que par les premières années de sa vie, l'infatigable Provençal est véritablement un homme de la Renaissance : il consacra la moitié de son existence aux livres de cette époque, analysant, copiant, critiquant les travaux archéologiques qu'elle a laissés ; l'autre partie de sa vie, il la vécut à la manière d'un Scaliger ou d'un Erasme, ne s'occupant que de recherches, étonnamment actif et remuant quand il s'agissait de science, n'épargnant ni son corps ni sa tête, écrivant et répondant aux savants du monde entier, et fatiguant une légion de secrétaires sous l'incessante agitation de son cerveau. Sans doute, l'épigraphie n'absorbait qu'une partie de son intarissable curiosité, mais elle l'intéressa passionnément et autrement qu'à ses minutes perdues : on le vit un jour (il le raconte dans une de ses lettres) s'efforçant de déchiffrer le moulage d'une inscription, tout en étant ballotté sur une barque par les eaux de la Garonne (t. II, p. 252). La lettre est adressée au peintre Rubens, qui aimait lui aussi l'épigraphie, et qui, à certains égards, ressemble étrangement à Peiresc. Cette correspondance épigraphique, rédigée en italien, entre un érudit célèbre et un peintre de premier ordre, nous ramène aux plus beaux jours de la Renaissance. — Peiresc, comme Scaliger, a dû copier ou faire copier toutes les inscriptions de la Gaule, bien que ce qui reste de ses notes épigraphiques tienne dans deux manuscrits de la Bibliothèque nationale (lat. 8957-8). Ces cahiers bizarres, amalgame

(') HiBsCHFELD, Coi-ptis, t. XII, p. XXIII. Cf. Sur lu', outre Gassendi, Vita, etc., 3" éd., La Haye, 16fi5, le récent travail de Delisle, Renie méridionale, n° 1. Il est né le l" décembre 1380 et mort le 24 juin 1637.

incohérent de fiches et de feuilles de toute écriture et de tout format, ont été souvent pillés jusqu'à nos jours, et malgré tout, ils renferment tant de choses qu'on y glane à chaque instant. Nous n'y avons rien trouvé sur Bordeaux. — Les recherches que Peiresc fit dans notre ville nous sont connues par sa Correspondance .- on sait que cette correspondance est un monde inextricable de notes et de choses, et qu'il faudrait, pour la déchiffrer, la recopier et l'imprimer toute, près d'un âge d'homme. Mais, grâce à l'aide qu'ont bien voulu nous prêter M. Ruelens, le conservateur des manuscrits de Bruxelles, et M. Barrés, le directeur de la Bibliothèque de Carpentras, nous avons pu y retrouver ce qui concerne notre ville. C'est peu de chose, sans doute, mais ce peu de chose a son intérêt pour l'histoire littéraire.

Il ne fit que s'arrêter ici quelques jours : en juillet peut-être d'abord, je pense (cf. p. 251); puis du 15 au 26 septembre 1623. On sait à quelle occasion : Peiresc était abbé de Guîtres depuis 1618 (') : il vint visiter assez tardivement son abbaye, dans le courant d'août et de septembre 1623; de Guîtres, il gagna la Provence par Bordeaux, Cadillac et la vallée de la Garonne. Pressé d'arriver à Aix pour assister à l'ouverture du Parlement, eu octobre (cf. la lettre du t. I, p. 610), il n'eut donc pas beaucoup de temps à lui, lors de son séjour à Bordeaux, pour s'occuper d'épigraphie : d'ailleurs, les ennuis que lui donnait son abbaye le détournaient en ce moment des devoirs scientifiques. Il ne put copier que les deux inscriptions des Césars et faire l'emplette de deux gemmes; il céda à Rubens l'une, « le cachet de Messaline », qui se trouva fausse. Peiresc copia si rapidement les inscriptions, que Eubens lui ayant demandé des renseignements à ce sujet, il fut obligé d'en faire prendre de nouvelles copies par les soins de de la Houssaye et du prieur du Val, son grand-vicaire (t. I, p. 610; cf. t. I, p. 97; t. II, p. 55 et 251). Nous ne connaissons ces deux gemmes, assez insignifiantes, que par la correspondance de Peiresc. Tout cela n'est pas bien considérable, mais il importait de constater que cet homme prodigieux, qui est, après Scaliger, le plus grand des maîtres anciens de l'épigraphie française, n'a pas laissé nos antiquités bordelaises en dehors du champ déjà si vaste de ses investigations.

ii) Cr. A. DE Lantenay llabbé Bebiband], Pcirisr, alU de GvUres, 18E8, iD-S», p. 38 et 39 ; CùDiN, Histoire de ta ville et du <:ant<m de Guîtres, 1888, iD-8°, p. lUl.

Enfin," rappelons que l'architecte Perrault vint dessiner le temple de Tutelle vers 1673 et qu'il copia soigneusement les deux inscriptions des Césars (n°' 24-25), pour les donner, en 1684, dans sa seconde édition de V ArcJiitectwe de Vitruve, et que Spon ('), quelques années plus tard, \'int à Bordeaux : il en étudia les ruines, mais je n'ai pu trouver une trace ni dans ses li-vres ni dans ses manuscrits, des notes prises durant ce séjour. — Ajoutons que le bénédictin Liabeuî s'occupa en 1648 (cf. n° 862), de l'épitaphe de MommoUnns, et que les publications de l'Académie des Inscriptions et Belles -Lettres renfermèrent, de temps à autre, quelques notes succinctes des membres de la Compagnie sur nos antiquités (en 1715, note de Baudelot de Derval C^) sur l'épitaphe d'Aucilia, n° 850; en 1737, article de Biniard de la Bastie (^) sur l'amphithéâtre; en 1754, note de Lebeuf (^) sur le mur et la situation de Bordeaux).

On le voit, depuis l'an 1600, l'érudition néglige de plus en plus nos antiquités bordelaises ; les visites qu'on leur fait sont de plus en plus espacées et de moins en moins fructueuses, et à Bordeaux même personne ne s'y intéresse et personne plus n'en parle. Cet affaiblissement, on peut presque dire cet évanouissement des études scientifiques dans notre Aille, nous le constatons dans l'histoire des recherches épigraphiques plus fortement encore que nous ne l'avons remarqué dans l'histoire de nos collections et de nos découvertes (cf. p. 340). II faut attendre exactement un siècle et demi, depuis l'apparition du Discours de de Lurbe, pour voir à Bordeaux une publication épigraphique vraiment dig-ne de ce nom, et encore n'est-elle due ni à un homme de ce pays, ni même à un compatriote, mais à l'Italien Venuti.

(1) Je ne connais le voyage de Spon à Bordeaux que par la curieuse note parue dans le Mercure galant de mars 1702 (Toulouse, in-16, p. 59-61) et intitulée : Lettre écrite sur trois Antijuiteî de Bordeaux. « A soa retour de Grèce et d'Italie ,où ilestoit allé faire des recherches rares, il vint à Bordeaux. Xeus d'abord l'avantage de le voir chez moy, et il me priade lemenar sans perdre de'.temps aux endroits de la Ville où il y avoit quelque Antique à observer. Nous n'estions pas loin d'une vieille Porte, que l'on nomme vulgairement la Porte iasse, qu'il s'arresta pour la contempler. Ca fut pour luy un grand objet auquel il donna toute l'atteutiou de ses yeux et de son esprit, et après l'avoir aJmiré avec un élonuement surprenant. Quelle porte, dit-il. bâtie de Rochers? Cest ainsi qu'au siècle d'Auguste on bâtissait pour T éternité'. — Spon est né à LyoQ en 1647, et mort eu 16SS.

(2; Né en 1648, mort en 1722; Boze, Histoire de l'Académie des Inscriptions, t. V, p. 403.

;3) Né en 1708, mort en 1742.

(«) Né en 1687, mort en 1760. Il avait fait le voyage de Bordeaux en 174? et trouvé « dans les altentions obligeantes de l'Intendant (M. de Tourny) tous les secours et toutes les lumières dont il avoit besoin pour reconnoitre l'ancienne situation de cette ville » {Hist. de l'Acad., t. XXVII, p. 106).

L'abbé Philippe Venuti {^) appartenait à une famille de Cortoue qui a fourni à 1 érudition italienne du xviii^ siècle ses plus célèbres représentants. Moins illustre, moins actif, moins zélé pour la science que ses deux frères aînés, Ridolfino et Nicolas-Marcel, qui furent de grands savants et des archéologues passionnés, Philippe Venuti fut trop mêlé peut-être aux intrigues et aux préoccupations matérielles pour donner à la science autre chose que ses moments perdus, et son principal ouvrage, qui est celui que lui suggéra Bordeaux, ne vaut certainement pas la réputation qu'il a laissée. L'histoire de ce volume et des travaux de Venuti à Bordeaux est un épisode assez curieux de notre histoire locale. Le chapitre de Saint-Jean de Latran de Rome possédait eu Agenais l'abbaye de Clairac, qui lui avait été jadis conférée par Henri IV lors de son absolution. En 1739 ou 1738, il nomma l'abbé Venuti vicaire - général de cette abbaye. C'était le temps où, sous la haute direction de Montesquieu, l'Académie de Bordeaux, toute jeune encore (elle était née le 5 septembre 1712), essayait de ranimer dans notre ville le goût des lettres et de la science, à peu près perdu depuis la Renaissance. Venuti s'était déjà occupé d'archéologie; il portait, grâce à ses deux frères, un nom célèbre dans le monde érudit. Montesquieu s'était lié avec l'un d'eux, le chevalier Nicolas-Marcel Venuti, lors de son voyage à Florence. Aussi l'abbé fut-il sur-le-champ accueilli à Bordeaux presque avec enthousiasme : il n'eut qu'à écrire à Montesquieu pour recevoir de lui une lettre fort aimable, des offres de service et l'invitation d'entrer dans l'Académie comme associé (-). Depuis, une correspondance ininterrompue s'engagea entre Venuti et Montesquieu, qui ne se plaignait que d'une chose, c'est que Venuti, un peu capricieux, laissât trop longtemps une lettre sans réponse. Venuti vint souvent à Bordeaux, y étudia avec soin les quelques antiquités qui avaient survécu à la négligence du xvii^ siècle, et en fit le sujet d'une demi-douzaine de dissertations qu'il lut à l'Académie, toutes, je crois, dans le courant de l'année 1744. Ces dissertations étaient prêtes pour l'impression, et, sans aucun doute, Venuti espérait que l'Académie se chargerait au plus vite

('j Né a Coitonc en 1709, mori en 17C9.

(»j MosTF.SQLiEL-, leltro (iQ 1" mars 1739 lŒurres, t. VII, Lettres famili&es, éd. de 1775, r- 19)- No"s citons •le préférence l'édition de 1775, c est-a-dire celle où les lettres à Venuti [larurent pour la première fois, parce que l'éditeur, qui est l'abbé comte de Guasco, a dû les tenir de Venuti lui-même ou des membres de Ea lamille, tl qu'il y a ajouté des noies fort curieuses elquionldù lui être directeffieut communiquées par les héritiers ou les correspondants de Montesquieu.

du soin de les faire paraître. Mais il avait compté sans la négligence et l'apathie du secrétaire-perpétuel, le président Barbot, « homme d'un 5> esprit très aimable et d'une vaste littérature », écrit un contemporain (1), « mais très irrésolu lorsqu'il s'agit de travailler et de publier » quelque chose; ce qui fait que les Mémoires de cette Académie sont » fort arriérés, et que nous sommes privés d'excellens morceaux de cet » Ecrivain, qui sont enfouis dans son vaste cabinet »; et encore : « Ce » Secrétaire de l'Académie n'avoit jamais voulu se donner la peine de » rédiger ses Mémoires et en faire part au public». Non seulement Venuti ne vit pas paraître ses dissertations, mais il ne put pendant longtemps en recouvrer les manuscrits : ce fut Montesquieu, semble-t-il, qui prit soin de les soustraire aux oubliettes du cabinet de Barbot. Au commencement de 1750, quand Venuti quitta Clairac pour se rendre à Livourne, où il avait été nommé prévôt, il laissa en dépôt chez Montesquieu toutes ses dissertations, à l'exception d'une seule, dont le manuscrit n'avait pu être retrouvé, et qui fait l'objet des dernières lettres échangées entre les deux écrivains : « Si vous pouvez retirer votre dissertation », écrit Montesquieu le 18 mai 1750, « de chez le président Barbot, qui » la garde comme les livres sibyllins, j'en ferai usage à votre profit » {^). Il semble par là que Montesquieu s'était chargé d'assurer l'impression de ces mémoires. La dissertation ne se trouva pas. Montesquieu écrit, le 30 octobre 1750 : « Le président Barbot deATait bien vous trouver » la dissertation perdue, comme une épingle, dans la botte de foin de » son cabinet » ; il reproche même à son confrère « d'avoir si mal fait les » affaires de l'Académie ». La dissertation n'en demeura pas moins perdue : elle ne put être imprimée dans le recueil de Venuti, et ce n'est que de nos jours que, par un véritable hasard, je l'ai retrouvée dans les papiers de de Lamontaigne, dernier secrétaire-perpétuel de l'Académie (^). Les autres manuscrits demeurèrent aux mains de Montesquieu, qui se chargea du soin de les faire imprimer. Ce fut son fils, le baron de Secondât, qui en fit décider l'impression en 1752, en qualité de secrétaire-perpétuel (*).

(1) Le1U-es familières de AIontesQUiev, p. 1J8, noie 3, et page 149, note 1.

(*) Lettres familières, p. 141.

(3) Je l'ai signalée à M. Braquehaye, qui va la publier dans la Société arcltéologipie. t. XII.

(«) On lit en tête du livre : • Exlrail des Registres de l'Académie de Bordeaux, du 12. mars 1752. — Messieurs de Garât et de Secondât chargés par l'Acadeœie d'examiner six Dissertations de M. l'Abbé Venuti: La première et la deuxième sur les Inscriptions Antiques do la Ville de Bordeaux ; la troisième sur la

378 INSCRIPTIONS ROIÎAINER DE lîOKDEAIIX.

Les deux premières Dissertations de Venuti sont Sur les inscriptions antiques de la ville de Bordeaux. C'est le recueil de tous les textes épigraphiques connus, avec discussion et commentaire : c'est donc le premier Corpus en date qui ait été fait de nos inscriptions. Mais il ne faut pas en conclure que Venuti a rendu à nos antiquités un service de premier ordre, et qu'il est, comme on le croit d'ordinaire, le vrai fondateur de la science de nos inscriptions. Il y a loin, bien loin de Venuti à de Lurbe et à Vinet, et le seul mérite qu'on puisse lui accorder, c'est d'avoir reparlé de nos pierres antiques, oubliées depuis un siècle et demi : la réputation de Venuti a bénéficié des cent cinquante ans de silence et d'oubli oii on avait laissé les œuvres de ses deux prédécesseurs. Et en effet, son œuvre, toute célèbre qu'elle soit devenue et demeurée, n'a pas une très grande importance épigraphique. Elle n'ajouta que peu de documents à ceux que la Eenaissance nous avait légués, ne renfermant que trois épitapbes inédites, sinon nouvelles (n"^ 125, 139 et 147). Comme Corpus, elle n'est même pas complète, car on n'y trouve pas les inscriptions données par Apianus (cf. p. 360), comme celle à'Onuava et l'épitapbe de Solinus, et il semble difficile d'excuser l'omission d'un recueil comme celui d'Ingolstadt, que Vinet aurait pu faire connaître à Venuti. De Lurbc, A^inet et Gruter sont les sources à peu près uniques auxquelles il a puisé; il y ajoute l'article de Baudelot de Derval sur l'épitapbe de Pascasia (cf. p. 375) et les travaux des Bénédictins sur celle de 3Iommolenus (n° 862) : ce qui forme, en somme, une bibliographie très restreinte. Il n'y a pas grand'chose à dire sur l'ordre suivi par l'auteur : inscriptions « regardant les Dieux, les Empereurs de Rome, » les Particuliers, et les Monuments chrétiens »; mais il est au moins étrange qu'il ait classé le distique de Lucilla (n" 270) parmi les inscriptions chrétiennes, sous prétexte qu'il est « en assez bon grec », et qu'il se trouvait dans la Cathédrale. Quant à la manière dont Venuti lisait les inscriptions, on ne peut non plus trop en parler, étant donné le petit nombre de textes qu'il a pu copier sur l'original : on doit cepen-

Uegne des deux Tetrirus, Tyrans dans les Gaules; la quatrième, sur la Viiî do Waifre, dur. d'Aciuilaiiie; la ciuquiiime, sur les Galiets de la Ville de Bordeaux ; la sixième, sur les Munoyes que los Anglais oi-î frappées en Aquitaine el en d'autres provinces de France; ont dil qu'il leur paroissoil que l'orudiliim, l:i solidité dujugemeni, et la Unesse de goût se Irouvoiant réunies dans ces Ouvrages: Sur quoi l'Acadcniio a Jugé que l'impression en seroil également utile et aLçrcable au Public.

» Sabbau, faisant la l'onction de Directeur.

• Secondât, Se'^retairo perpétuel. •

dant avouer qu'il a apporté une certaine négligence à les étudier (cf. n° 125), et, en tout cas, les dessins joints à son volume et dus au graveur Jacques Lavau sont déplorables de mauvais goût, de grossièreté et d'inexactitude (cf. t. I, p. 294). Il reste à dire, en faveur de Venuti, que ses quelques commentaires sont succincts, nets, érudits et judicieux (en particulier son étude sur la Tutelle, p. 12). Cela ne suffit pas pour justifier la vogue dont a joui son livre, l'estime dans laquelle on l'a toujours tenu et le bruit que fit son apparition {^).

La part et l'intérêt que prirent Montesquieu et l'Académie à l'œuvre de Venuti montrent que, dès lors, le goût de l'antiquité était revenu à Bordeaux, et, cette fois, pour ne plus s'y perdre. Dans la seconde moitié du xviiie siècle, les études archéologiques prirent un nouvel essor dans notre cité ; elles participèrent grandement à ce réveil littéraire, scientifique, artistique, qui fait de cette période de notre histoire locale comme l'âge d'une seconde Eenaissance (cf. p. 341). Si le plus connu des archéologues qui écrivirent alors sur Bordeaux est un Italien, nos compatriotes, habitants ou hôtes de cette ville, surent ne point demeurer en arrière. Sans doute, ils furent moins épigraphistes que Venuti, mais leurs recherches ont cependant rendu de grands services à la science de nos inscriptions. Elles redeviennent alors, pour ainsi dire, à la mode. On ne craint pas d'insérer les plus connues d'entre elles dans YAImanacli Mdorique de la ^province de Oiiyenne pour 4160, — excellent recueil, par parenthèses, comme on en a rarement fait depuis. Les intendants, les plus intelligents des administrateurs que Bordeaux ait jamais eus depuis l'époque romaine, s'intéressent vivement à l'épigraphie (cf. p. 341) : Dupré de Saint-Maur et son subordonné Duchesne de Beaumanoir copient et comprennent les inscriptions (cf. p. 342 et p. 385). Le président Barbot recherche les derniers débris du musée de Florimond de Raymond (^). L'abbé Bellet se sert de nos textes avec assez de profit dans ses études sur Bordeaux, demeurées manuscrites <^). Enfin, l'abbé Baureia (■'),

(1) Cf. Journal des Hçavans de février 1755, p. 111.

(2) Cf. t. I, p. 159, et t. II, p. 333.— Barbol, président à la Cour des Aides, naquit à Bordeaux en 1605 et y mourut en 1771. Sur son rôle à lAcadémie, cf. ici, p. 377.

(3) L'abbé Bellel, né à Cadillac, est mort à Bordeaux eu 1771.

(•) Né à Bordeaux le 15juillet 1713, il y mourut le 23 mai 1790. Cf. BERN-iDAU, Bulletin polpmatMgiie, I. III, p. 1C6 et s., p. 328; de Lamothe, L'aiié Baiirein. sa vie et ses écrits, 1S45, Bordeaux : Commission dss monuments historiques, 1851-1852, p. S3; MÉEA^t, réimpression des Validés l/ordelaises, 1. 1, Préface.

le plus érudit et le plus sagace de tous les chercheurs bordelais de ce temps, les utilise avec bonheur dans ses Recherches sur notre ville. Ces Recherches, qui, à peu près toutes, ont formé le sujet de lectures faites par leur auteur à l'Académie, n'ont été réunies et imprimées qu'il y a quelques années. Elles ne renferment malheureusement pas d'inscriptions nouvelles, bien qu'on dût au contraire s'attendre à y en voir; car Baurein fait souvent allusion (cf. n" 349) à des découvertes récentes, et il savait, au besoin, copier les textes inédits : on peut en juger par une note manuscrite écrite de sa main, et qui nous a fourni trois inscriptions nouvelles (n°^ 169-171). Cette réserve ou ce dédain pour les menus détails de l'épigraphie nous a privés d'un certain nombre de monuments nouveaux, et ou a le droit d'en faire un reproche à cet érudit, qui eut d'ailleurs de grands mérites, et dont les études sur la topographie et l'histoire de notre région sont dignes de demeurer longtemps classiques à Bordeaux.

Doni Devienne n'imita pas cette réserve, et n'eut pas à beaucoup près ce talent. Le premier historien de Bordeaux est un bien piètre épigraphiste. Il n'a, dans son Histoire de Bordeaux, d'ailleurs si mal faite et si mal comprise, il n'a tiré aucun profit des renseignements que l'épigraphie lui fournissait ; et s'il y cite quelques inscriptions, on dirait que c'est à son corps défendant (i). Il faut dire, à sa décharge, qu'il nous a conservé le texte des nombreuses inscriptions découvertes en 1756, et qu'il est le seul écrivain qui nous ait renseignés sur les fouilles si fructueuses opérées à cette date. Mais les services qu'il nous a rendus en cela sont bien au-dessous de ceux qu'on eût reçus, en pareille circonstance, d'un savant plus patient ou d'un érudit plus consciencieux. Devienne consacra à ces inscriptions une brochure intitulée : Eclaircissemens sur plusieurs antiquités trouvées dans les fondemens de l'Intendance de la ville de Bordeaux en Vannée 11 HG. Quoique entièrement son œuvre, ce travail ne porte pas le nom de Devienne, et Y Avertissement le donne comme composé « par les Bénédictins de Saint-Maur ». C'est une sorte de préface à l'Histoire de Bordeaux que Devienne songeait dès lors à publier : il examine, à propos

(') Dom Devienne est demeuré, à cet épîard, bien en deçà du programme qu'il s'était tracé dan< le Prospectus de riiistoire générale de Our/enne (1755, Paris, in-4»)," d'après lequel il siimble qu'il dût f lire une plus \.\r^ii part aux anliqnilés. — Cf. le Prospectus de l'histoire ancienne et moderne de la procinre de Guienn'^ (I76S, Bordeaux, iu-l"). par dom Saivt-Jui.ii'n, meilleur ipia le précédent, et le Discours pour sirrir de prospectus à l'histoire générale de Guyenne, par Carrière (1782, Uordcaux, in-1").

de ces antiquités, le nom ancien de Bordeaux, sa situation, sa topographie, l'origine de ses murailles, — qu'il fait élever (cf. t. II, p. 288) au temps de Charles le Simple. Il n'y a aucun profit à tirer de ces recherches, faites sans critique (^). La notice est plus utile à l'épigraphie qu'à l'histoire. Ce fut sur la demande du comte d'Herouville, « commandant » en chef dans la Province de Guienne », que Devienne s'occupa des inscriptions trouvées en 1756 : « Chargés par état de travailler à l'Histoire » de la Ville de Bordeaux, cette question [de l'origine des inscriptions] » nous a été faite plusieurs fois. M. le Comte d'Herouville, Commandant » en chef dans la Province de Guienne, ayant bien voulu nous témoi- » gner qu'il verroit avec plaisir ce que nous pensions à ce sujet, ce » motif nous a déterminé à lui rendre un compte succinct des connais- » sances que nos recherches nous ont procurées sur des découvertes » intéressantes pour l'Histoire de Bordeaux. »

Nous possédons les copies des inscriptions prises directement sur les monuments par dom Devienne : c'est une feuille double in-folio, intitulée : Inscriptions trouvées dans les fondemens de V Intendance de la villa de Bordeaux. Les inscriptions sont écrites à la suite, sans description ni numéro d'ordre (celui que nous indiquons a été donné de nos jours par M. Delpit). Ce manuscrit paraît écrit tout entier de la main de Devienne. — Il fut recopié par les soins d'un copiste, sans aucun doute pour être officiellement remis soit au comte d'Herouville, soit à l'intendant de Tourny : cette copie [c'est le ms. que nous appelons partout ms. D des Archives départementales] forme un cahier de trois feuilles ou douze pages in-folio, soigneusement attachées par un ruban : les inscriptions ont été copiées avec une grande patience, en lettres hautes de 5 ou 10 millimètres, et à l'aide de caractères percés à jour : on sent que ce cahier était destiné à l'honneur d'un hommage officiel. Le copiste s'est le plus souvent conformé au manuscrit de Devienne; s'il s'en écarte, c'est sans doute parce qu'il aura mal lu l'écriture du bénédictin; cependant, il y a parfois des variantes, qui indiqueraient que Devienne a surveiUé lui-même la transcription et amendé sa lecture (cf. n° 103). Ce manuscrit a le même titre que le précédent et ne porte pas non plus de numérotation primitive. — Ni l'un ni l'autre de ces manuscrits

(1) « Il p:irla des anliquUés de Bordeaux avec la môme légèreté que plus tird il écrivit l'histoire de cette ville », dit JouANNET, Académie, 1829, p. lo6.

n'a servi à l'impression des Fclaircissemens. L'ordve suivi dans ce dernier travail est constamment différent de celui qui a été adopté dans les deux autres, et le texte imprimé présente des variantes innombrables avec les textes manuscrits. De ces trois séries de copies, c'est encore la première, celle qui est écrite de la main de Devienne, qui est la moins mauvaise et dont il faut se défier le moins pour les inscriptions disparues : elle n'a pas de ces fautes grossières et de ces étonnantes négligences que nous rencontrons à chaque pas dans la copie officielle et dans la brochure imprimée (cf. notamment n^'llG, 140, 263, 282, etc.). Ajoutons qu'une inscription (no 304) a été omise dans \esEclaircissemeiis. Ce n'est pas à dire que ces écrits de Devienne n'aient aucune valeur épigraphique : ils nous fout connaître l'origine de ces inscriptions et la date de leur découverte; ils nous conservent le texte de bon nombre d'entre elles, qui sont aujourd'hui perdues. Mais c'est tout : même dans son manuscrit, ces textes sont d'ordinaire fautifs; ceux des inscriptions perdues nous arrivent dans un état lamentable (cf. n'"' 73. 74, 144, 263, etc.) ; il n'y a aucune description, aucune explication, aucun commentaire des monuments, si bien que l'on peut dire, sans crainte de se tromper, que de tous ceux qui ont touché aux inscriptions de Bordeaux, Devienne est celui qui les a le plus maltraitées (*).

Cette renaissance de l'érudition et de l'épigraphie dans la seconde moitié du xviii'' siècle n'est point, on le sait, particulière à Bordeaux. Elle est générale pour la France entière. Et, de même qu'à la première époque de sa gloire scientifique, au xvi« siècle, elle avait eu Scaliger, de même, maintenant, elle eut le bonheur de produire le premier épigraphiste de ce temps, — on serait tenté de dire de tous les temps, si on ne songeait à Mommsen, — le Nimois Jean François Séguier (*). Bien que Séguier, à notre connaissance, ne soit jamais venu à Bordeaux et n'ait copié lui-même aucune inscription de notre pays, il importe cependant d'insister ici sur son nom et sur son œuvre, car l'un se rencontre bien souvent dans les pages de ce volume, et celle-ci nous a rendu, pour le faire, d'incomparables services.

('1 nom Devienne est né à Paris en 172f, il esl mcirl en 179J.

(*) Né el niorl à Nîmes (25 novembre 1703 — i" septembre 1784); cf. DaCIEh, Hùtoire de TAcadimiedts Jnseriplions, t. XLVU, p. 3M et s.

Comme ses deux grands prédécesseurs, Scaliger et Peiresc, Séguier n'a guère publié que quelques pages d'épigraphie. seul témoignage connu d'une œuvre considérable. Elle est demeurée tout entière manuscrite; plus que celle de Scaliger et de Peiresc, elle a été dépouillée, exploitée, volée, mutilée; elle a subi tous les outrages, et souvent un archéologue aussi indélicat que peu laborieux a pu se parer des richesses bibliographiques qu'il lui avait dérobées.

Séguier appartient à cette génération du xviii' siècle qui provoqua chez nous un si vif réveil de l'antiquité : les choses du passé furent alors aussi en honneur qu'au temps de François P""; on les rechercha et on les imita, peut-être avec moins de passion folle, mais avec autant de raison et plus de science. Tandis que l'art antique reprenait possession des églises et des palais avec ses dômes, ses pilastres et ses colonnades, des musées archéologiques se fondaient partout en province, les académies locales cherchaient à former des archéologues, et les publications épigraphiques, si rares depuis un siècle et demi, devenaient chaque jour plus nombreuses et plus fournies. Séguier est le type le plus achevé de cette seconde Renaissance, dont nous avons vu les fruits à Bordeaux. Le premier, après les érudits du xvi° siècle, il eut l'idée de faire un recueil général de toutes les inscriptions latines et grecques. Ce qu'une grande et tenace compagnie, savamment organisée et merveilleusement outillée, met un demi -siècle à achever, Séguier rêva de le faire avec l'aide d'un seul homme, l'Italien Malîei; puis même, quand Maffei mourut, il ne désespéra pas d'achever rœu\'Te. Il avait parcouru la France, l'Italie, l'Angleterre, les vallées du Rhin et du Danube : de l'Europe entière, de l'Extrême-Orient, les copies d'inscriptions affluaient à Nîmes, dans cette célèbre maison qui fut pendant trente ans comme le centre du monde érudit. En même temps, il achetait, copiait, dépouillait un nombre infini de manuscrits et de livres, et on est vraiment effrayé en constatant la quantité de pages qu'il a remplies de cette petite écriture nette, serrée, pointue, véritable écriture d'épigraphiste. La destinée fit que Séguier mourut, en 1784, au moment même oii il songeait à commencer l'impression de son œuvre. Ce n'est pas, comme le pense M. Hirschfeld (i), « sa timidité et sa modestie, qui nrivèrent le public de son infatigable

(1) Page 388 du Corpvs, t. XII.

» labeur »; certes, Séguicr possédait au plus haut point ces deux qualités, mais elles ne l'auraient jamais empêché de publier les résultats de ses recherches; seulement, il voulut marcher avec trop de prudence; il fut trop patient, trop scrupuleux, et ne s'aperçut pas que pour mener à bonne fin la tâche entreprise, il fallait plus que les eiforts et que la vie de deux hommes. « Il n'en demeure pas moins vrai », ainsi que le dit fort bien M. Hirschfeld, « que le nom de Séguier, si la volonté des j> grandes choses est un titre suffisant, sera éternellement honoré de » ceux qui aiment l'épigraphie ».

En ce qui concerne les inscriptions de Bordeaux, nous n'avons trouvé dans aucun des innombrables manuscrits ou carnets de Séguier conservés à Nîmes et à Paris, le moindre indice qui puisse faire croire qu'il ait vu lui-même les monuments : on a tout lieu de penser que Bordeaux est toujours demeuré en dehors de l'itinéraire de ses voyages épigraphiques. En revanche, il n'en connaît pas moins admirablement nos antiquités, et on peut voir par les notes de ses manuscrits avec quel soin, quelle conscience jamais en défaut il a dépouillé les moindres écrits concernant notre ville, depuis Apianus jusqu'à Venuti : rien de ce qui avait été imprimé sur l'épigraphie bordelaise jusqu'au milieu du xvni<= siècle n'a échappé à son infatigable activité. — Dans son Ifepertorium, il nous donne une étude critique de tous les auteurs épigraphiques, et, comme on a pu le voir çà et là par quelques citations empruntées à ce manuscrit (p. 358 et 362), il les juge en quelques mots d'une façon parfaite et définitive. — Son Index alsolutissimus renferme la liste, par ordre alphabétique, des mots de la première ligne de toutes les inscriptions connues de Séguier, suivies chacune de leur bibliographie : il va sans dire qu'aucun texte bordelais ne manque à cet Index. Ce sont là deux vrais ouvrages, rédigés, presque achevés. — Les autres manuscrits contiennent surtout les notes prises par Séguier en dépouillant les auteurs ou à lui adressées par ses correspondants. — Enfin, la correspondance de Séguier est et sera longtemps encore une mine précieuse de renseignements épigraphiques : il ne se bornait pas, en effet, à étudier les livres et à copier lui-même les inscriptions; mais, en véritable épigraphiste soucieux de faire une œuvre complète, comme Peiresc autrefois, comme M. Momrasen aujourd'hui, il entretenait une correspondance ininterrompue non seulement avec les savants du monde entier, mais aussi avec les plus humbles chercheurs de clocher, se

faisant adresser de toutes parts des renseignements, des notes et des copies.

C'est seulement dans la Correspondance àe Séguier, conservée à la Bibliothèque de Nîmes, que nous trouvons quelques copies d'inscriptions de Bordeaux prises directement sur les originaux. Elles sont l'œuvre de l'archéologue saintongeois Bourignoii ('), qui les envoya à Séguier dans une lettre datée du 7 août, sans doute 1780 {Correspondance, t. I, f° 220 v°). Les inscriptions adressées au savant Nîmois par son correspondant comprennent deux groupes. — 1° Celles, au nombre de treize, que Bourignon copia lui-même à Bordeaux : « Je joins » à cette inscription plusieurs autres copiées par moi dans la cour de » l'Intendance à Bordeaux. » Ce sont des inscriptions déjà publiées par Devienne, plus trois nouvelles (n"^ 232, 193 et 344), qui semblent avoir été découvertes depuis 1756, et sans doute au même endroit (cf. p. 314). Les copies de Bourignon, bien meilleures que celles de Devienne, paraissent cependant un peu rapidement prises (cf. n° 176, sinivcnato pour ciNTVGXATo). — 2° Viennent ensuite cinq inscriptions transcrites par Bourignon, mais communiquées par un de ses correspondants : « D'autres inscriptions de Bordeaux qui m'ont été communiquées par » M. Duchene le jeune »; ce sont deux des inscriptions de 1756, deux nouvelles (n°^ 210 et 320), et, je ne sais pourquoi, une inscription de Bagnères-de-Bigorre (cf. ici 1. 1, n" 16 h's, p. 609). Ces dernières copies sont fort défectueuses ; mais il faut se rappeler que l'auteur n'était ni un épigraphiste ni un érudit, mais à peine un amateur : ce Duchene est sans doute Duchesne de Beaumanoir, subdélégué de l'Intendance générale de Guyenne, plus tard, en 1784, membre de l'Académie. C'était un collectionneur zélé, et qui s'intéressait aux antiquités de notre pays (2) : tout le monde était alors un peu archéologue à l'Intendance de Guyenne.

Eappelons enfin que l'ami et le collaborateur de Séguier, l'Italien Scipion de Maffei (^), s'occupa bien souvent des textes de Bordeaux

(•) On connaît de Bourignon sa Dissertation sm- l'endroit appelé Vieux Poitiers H1S6), ses Reclierclies sur les antiquités de la Saintonge (1789), (jue nous avons utilisées ici (p. 229 et 232). Il est né à Saintes en 17S2 ou ■1753, et est mort en 1793 ou 1796. Cf. sur lui, Musée de la tille de Saintes, par Audiat, 1888. Bourignon, qui était un des correspondants réguliers de Séguier, lui a adressé un très grand nombre d'inscriptions de Saintes {Correspondance, t. I).

(2) Les papiers de de Lamontaigne (ici, p. 387) montrent que Duchesne de Beaumanoir ne cessa de faire des communications à l'Académie sur nos antiquités.

(3) Né en 1675, mort en 1755.

dans sa fameuse critique des iuscriptions, YAi's cHtica lapidaria. Cet ouvrage célèbre, qui vit le jour après la mort de Maiîei, grâce aux soins de Séguier et de Donati, révèle toujours beaucoup d'esprit, une conuaissancc exquise du latin, et souvent une sagacité réelle ; mais il est bien loin de fonder, comme on le dit volontiers, la critique épigraphique. Non seulement elle existait avant Maffei, mais beaucoup de ses contemporains et de ses prédécesseurs ont fait preuve d'infiniment plus de savoir et d'une érudition plus complète et plus sûre. Maffei se montre, dans ce livre, avant tout un destructeur et non pas un critique; il ne se plaît qu'à chercher les motifs de douter des inscriptions les plus simples et à répandre partout le scepticisme et la défiance, cédant peut-être au désir de transporter en épigraphie les tendances des philosophes ses amis. Il n'a respecté à peu près aucune des inscriptions de Bordeaux, rejetant les unes à cause de la nouveauté des noms, a novitate nominum (n° 259), et les autres à cause de l'étrangeté de la formule defunctus annorum {n" 310), alors môme qu'il s'agissait d'une formule commune et de noms ordinaires (cf. encore n°^ 133 et 20 Us, t. I, p. 70).

Nous n'avons pas à reparler ici de de Beaumesnil, ce que nous en avons déjà dit (t. II, p. 254) suffisant pour juger ses misérables inventions.

Les événements politiques de 1789 à 1815 nuisirent ici aux études épigraphiques et ralentirent singulièrement l'impulsion qu'avaient donnée à l'érudition l'Académie et les intendants, deux puissances qui disparurent alors presque en même temps (l'Académie en 1793). Il ne faudrait point croire, toutefois, que ce beau mouvement scientifique fût arrêté. Il se continua lentement, et, grâce à de Lamontaigne, à Caila et à Bernadau, grâce aussi au Bulletin polymathiqiœ, l'épigraphie continua à être représentée ici, quoique sans grand éclat.

De Lamontaigne, le dernier secrétaire perpétuel de l'Académie, est aussi le dernier représentant de cette race de parlementaires à laquelle appartenait Montesquieu et qui avait repris au xviii® siècle les traditions de leurs ancêtres de la Renaissance, de la Chassaigne et de Raymond (cf. p. 333) : ce fut un fin lettré et un sage érudit, comme on peut le voir par la piquante lettre qu'il écrivit sur l'autel de

LES PUBLICATIONS ÉPIG RAPHI Q U ES . 387

Lauznu (t. I, p. 71). Ses papiers nous ont fourni d'utiles notes épigrapMques (*).

Le baron Pierre de Caiîa {^), ancien avocat général à la Cour des Aides, arcliéolog'ue et naturaliste, forme en quelque sorte la transition entre les savants de la fin du xviii" siècle et ceux de laEestauration, entre Devienne et Jouannet. Il se constitua pendant la période révolutionnaire comme le gardien de nos antiquités et des traditions de nos érudits.

Les travaux épigraphiques de Caila sont demeurés manuscrits. La plupart se trouvent réunis en volume à la Bibliothèque de l'Académie (^) : quelques analyses seulement en parurent, à la suite de lectures faites à l'Académie, dans les recueils du temps, le Bulletin folymatMque de Bordeaux et le Magasin encydo'pédiqtie de Paris. Des notes et des esquisses ont été communiquées à Grivaud de La Vincelle, que ce dernier a utilisées dans son Recueil de monumens antiques (■*), et dont quelques-unes intéressent l'épigraphie (^).

(1) Cf. Société archéologique de Bordeaux, t. VIII, p. 193, el ici n» 2S3. De Lamonlaigne préparait une histoire littéraire de la province, cf. Laboubée, volume de la lettre L, f" 124.

(3) Mort à Cadillac en mars 1832; cf. ici, p. 34o, et L[amothe], Retw des écrits relatifs aîtx monuments, de Bordeau!z:(lSi9, Bordeaux, in-8°),p.Hets. Cette notice, nette etsagace, est une des meilleures deLamothe.

(3) Le recueil porte le titre:

«AMIQUITÉ BORDELAISE.— MÉMOIRES DE M. DE CAÏLA -. — In-f° cartonné.

En lète : « Cette Liasse contient les Mémoires ou Rapports présentes à l'Académie par M' le Baron de Caila depuis 1801 jusqu'en ». [26 mémoires].

Les mémoires suivants concernent les antiquités romaines de Bordeaux :

N" 2 : Rapiiortfait à la Société des Sciences, Belles lettres et Arts de cette Ville sur le Mémoire présenté à cette Société par M, Slazois flls, intitulé * Essai historique svr l'Amphithéâtre de Bordeaux' rulgairement appelé le Palais Sallien, le S avril 1803 [à la suite, pièces diverses relatives au Palais Gallien].

N» 4 : Dissertation, sur devx lagenes troutées au mois d'août 1791 dans nn tombeau à 22 pieds de prtfondetm dans U cimetière de St-Seurin, au iS août 1803 [avec planche].

N» o : Rapport fait sur un monument troucé dans le quartier de Fuypaulin dans la direction du mur de la pt'emiére enceinte, du 24 juillet 1804 [avec planche).

K" il : Recherches sur Vernemetis et sur le frontispice de l'Eglise de Ste-Croix, le 14 juin 1803.

N" 10 : Notices sur les temples de Jupiter et de Diane, du 15 juillet 180S [avec planches).

N" Il : Dissertation sur l'Autel antique que l'on voit au Muséum de la Ville, du 22 août 1805 [cf. notre 1. 1, n»!).

N» 13 : Dissertation sur les Piliers du Temple de Tutelle, du 12 juin 1806.

N" 16 : Dissertation sur l'autel de Lauiun, du 26 février IS07 [avec planche) [cf. notre t. I, p. 74].

N" 18 : Oisertations sur la topographie de la ville de Bordeaux, du 15 septembre 1807.

N« 23 : Recherches sur les anciennes limites du territoire des Bituriges Virisques, du 2 mars 1815.

Cf., sur ces mémoires de Caila, les analyses parues dans le Bulletin polymathique de 1806, p. 38 et s.; le Magasin encyclopédique de 1806, t. U, p. 161 ; L'Ami des champs, 1848, XXVI» année, p. 3o3.

(») Grivaud de La Vincelle, t. II, p. 234: « On a découvert à Bordeaux un grand nombre de monuments antiques de toute espèce: on a recueilli et rassemblé dans le Musée de celte ville plusieurs eippes tumulaires, dont ceuy que nous publions dans cette planche font partie; nous eu devons les dessins à M. le baron Caila ». (Eu note) : «M. le baron de Caila, ancien avocat général au parlement de Bordeaux, s'occupe de l'histoire de la Gascogne ; savant instruit el très-zélé, il a illustré plusieurs monuments antiques recueillis dans sa patrie, et notamment les deux beaux sarcophages en marbre grec, ornés de sujets mythologiques, dont la munificence du Roi vient d'enrichir le Musée de France » (c'est le travail de Lacour cité ici p. 345, n. 4 : il renferme des Recherches de Caila).

(5) Les autres travaux de Caila ont paru dans le recueil des Mémoires de l'Académie celtique (qui devint p]us tard, comme on sait, la Société des Antiquaires de France); cf. t. Il, Notice sur une médaille celtibérienne (iSOS); I. IV, Recherches sur les mceurs des habitans des landes de Bordeaux, dans la contrée connue ci-devant soiis le nom du Captalat de Buch ,- t. IV, Notices sur quelques monumens, usages et traditions antiques du département delà Gironde iWm.

388 iNscniPTioNS romaines de bordeaux.

Enfin, c'est sous le nom de Caila que nous avons constamment cité un travail manuscrit intitulé : Explication des statues, autels, cippes, inscriptions rassemblés dans la Salle des monuments du Muséum de la Ville de Bordeaux. Nous connaissons deux exemplaires de ce recueil. L'un de ces exemplaires (cahier in-folio) se trouve conservé à la Bibliothèque de la Ville parmi les papiers de Jouannet; d'un bout jusqu'à l'autre il est, comme me l'indique M. Céleste, de la main du peintre Pierre Lacour : il n'y a pas le moindre doute à avoir à ce sujet. L'autre exemplaire (également in-folio) est la propriété de M. Delpit. Lorsque je pris copie, en 1884. de ce dernier, M. Delpit m'affirma qu'il était l'œuvre de Caila, et c'est à ce savant que je ne cessai de l'attribuer dans le courant de cet ouvrage : j'avais d'autant moins lieu d'en douter que M. Delpit est un maître en fait d'antiquités bordelaises, qu'il a écrit une vie du peintre Lacour, qu'il y parle des travaux projetés ou accomplis par lui, et qu'il n'y fait nulle part mention de cette Explication. — Et cependant, l'auteur de ce dernier mémoire cite quelque part le nom de M. de Caila et pour combattre une de ses assertions (*); nulle part, dans les écrits concernant Caila, il n'est davantage question de ce catalogue, et il renferme certaines erreurs ou incertitudes de date (cf. p. 390 et p. 317), qu'il est surprenant de rencontrer chez un homme qui, comme Caila, a dû surveiller toutes nos fouilles. Devons-nous maintenir notre opinion, qui est celle de M. Delpit, ou placer sur le compte de Lacour la responsabilité du travail dont il a copié au moins un exemplaire? J'avoue franchement que j'hésite encore avant de prendre parti : car, même en admettant que les deux exemplaires soient de la main du peintre, même en considérant qu'il intervient en personne, à propos d'un monument, contre Caila, il demeure toujours étonnant que Lacour ait pu faire un travail de ce genre : c'était sans doute un peintre de valeur, c'est à lui que sont dues les planches des études de Jouannet (cf. plus loin, p. 398), nous aurons à reparler de lui ici; mais il n'était rien moins qu'archéologue, et l'auteur du mémoire en question connaît bien des choses en archéologie et en épigraphie, comme les papiers de Séguier à Nîmes (Expl., n» 8), le musée de Florimoud de Raymond (n° II,

(1) Au no 12 ; t Le colé Raucho de col aulel est orné, non d'une lole du soleil, comme l'a pensé M. do Caila, mais do celle de Méduse. • Cf. BaAQUEHAYE, Soc. arch., I. XI, p. 69.

LES PUBLICATIONS É PIGR APHIQUES . 389

cf. notre p. 335, n° 5), d'Anville (n" 28), Gruter (n"» 48 et 53) et même Apianus (n" 7) ; les inscriptions sont accompagnées de commentaires qui rappellent de très près les opinions et les mémoires de Caila : on peut faire la comparaison à propos de l'autel de Lauzun (cf. notre t. I, p. 73). Au cas même où Lacour serait le dernier rédacteur de cette Explication, comme il en a été le copiste, il ne peut pas, je crois, en être le seul ni même le principal auteur, et il est vraisemblable qu'il faudra toujours y faire une assez large part à Caila, dont Lacour aura, à la rigueur, repris, retranscrit et légèrement remanié le travail. La collaboration de ces deux hommes serait d'autant moins étonnante que nous l'avons déjà constatée dans un autre travail qui porte le nom de Lacour (cf. notre page 387, note 4) (').

Ce recueil n'est autre que le catalogue, très complet, des inscriptions et monuments conservés dans l'hôtel Jean-Jacques Bel : il a dû être rédigé sans doute vers 1813, car il renferme tous les monuments découverts jusqu'à cette date, et pas un de plus. Ce catalogue est précieux, parce qu'il nous montre exactement quel était l'état de notre Dépôt d'antiques au lendemain même de son organisation officielle (cf. p. 345). Mais l'auteur, et c'était en somme le cas de Caila aussi bien que de Lacour, est avant tout un épigraphiste d'occasion. On voit vite qu'il n'a pas l'habitude de copier les inscriptions; ses lectures sont généralement fort mauvaises (cf. notamment, n° 300 : detvetvs pour defvctvs); et il n'a pas, pour justifier ses erreurs, l'excuse qu'on doit alléguer en faveur des érudits étrangers, obligés de copier à la hâte au milieu des ennuis d'une tournée rapide : Caila ou Lacour ont vécu longtemps à côté de ces inscriptions. — Dans ses études, Caila avait fait preuve de finesse et d'esprit autant que de connaissances et d'érudition : dans son catalogue, s'il est de lui, il a eu le tort de mal lire d'abord, et ensuite et surtout, de nous mal renseigner sur leur provenance. On découvrit beaucoup d'inscriptions de 1800 à 1812 (p. 317); elles furent presque toutes transportées au Dépôt, sous les yeux de Lacour et de Caila, et l'auteur du mémoire ne nous dit presque jamais rien de précis sur l'origine de ces monuments. Et même il donne comme trouvées en 1756, dans les fondements de l'Intendance, bon nombre d'inscriptions

(1) Cf. sur Pierre Lacour, Delpit, Eloge de Pien-e Lacour, Académie, 1862, p. 5 el s., et la G-uijennc du 22 juillet 1878. Il est né à Bordeaux le 16 avril 1778 et y est mort le 17 avril 1859.

que nous savons pertinemment avoir une autre provenance (cf. n"^ 97, 114 ('), 115, etc.); si bien que nous avons dû toujours révoquer en doute tout détail qui ne se trouve que dans l'Explication, ce qui restreint singulièrement l'importance qu'a la question de la paternité de l'œuvre.

Tout cela d'ailleurs ne saurait diminuer le mérite que Caila a eu d'être le seul à sauvegarder, dans la tourmente révolutionnaire, l'intérêt de nos monuments anciens.

]\lilliii, le grand maître de l'épigraphie sous le premier empire, vint à Bordeaux en octobre 1804, durant le cours de son voyage dans le midi de la France : ce fut Caila qui lui fit les honneurs de notre musée : « M. Cayla eut la bonté de nous conduire dans l'ancienne salle des » séances publiques de l'Académie » (-). Millin étudia quelques inscriptions et les donna dans la relation de son voyage, si intéressante et si précieuse aujourd'hui encore pour la connaissance et l'histoire de nos antiquités nationales. Il copia sans doute tous nos textes, mais ne choisit, pour les publier, que les plus importants. Ses lectures sont loin d'être parfaites (cf. n"'' 114, 115, 142. etc.). Comme un certain nombre de ces inscriptions étaient inédites, comme celles qui avaient été découvertes en 1756 étaient presque inconnues, le Voyage de Millin, qui fut très répandu, a fait beaucoup pour la divulgation de ces textes, et c'est par son intermédiaire que quelques-uns d'entre eux sont entrés dans le recueil classique d'Orelli.

A Bordeaux, les études archéologiques allaient prendre une nouvelle extension, en dehors de l'influence de Caila, par la création du Bulletin polymathiqiie.

Le Bulletin polymathique fut fondé en l'an XI [1802] par les soins de la Société qui, sous le nom de Mîiscnm d'Instrîtction Ptiblique, devait servir de transition entre l'ancienne Académie de Bordeaux et la nouvelle (^).Ce n'est pas le premier en date des recueilspériodiquesbordelais d'intérêt général : déjà le Hecueil des Annonces et Afficlies avait, dans la seconde moitié du xviii* siècle, songé à s'adresser au grand public, et s'était même ouvert aux articles archéologiques de l'abbé Baureiu.

(*) Remarquez, à propos du n" H4, que, dans une aole envoyéo à Grivaud de La Vincello, Caila donne la vraie dalo do la ciccouverle do linscriplion, qu'ignore lauleur du ins., ce qui est un argument en faveur de I.aronr : il tsl vrai que l'Explication a été rédigée très rapidement.

(») Voyage, t. IV, p. 64;;. Cf. Btdklin foîymathiqiie de 18M. p. 313: « M. Millin, savant antiquaire, auteur des AnlUviKs nationales, réiladeur du Magasin (iKyclofédique, etc., est actuellement dans cette ville. • — ^'é en rsa, mort eu 1818; cf. KnArn, Notice surA.-L. Millin, l'aiis, 1818, in-8«.

(»J Cf. ici, I. Il, page 345, note 3.

Mais le Bulletin ;polymatMq^iie, par la variété de ses articles, par l'intérêt, sinon la valeur, de la plupart d'entre eux, par le zèle de ses collaborateurs de la première heure, est en réalité la première revue bordelaise digne de ce nom. Pendant les vingt années de son existence, il fît une part assez large aux recherches archéologiques ou, comme on disait alors, « archéographiques », et c'est surtout par les notes et les nouvelles insérées chaque mois dans ses feuilles, que nous sommes mis au courant des découvertes épigraphiques du commencement de ce siècle. Tous ceux qui s'occupaient alors d'érudition y écrivirent, sauf Caila , qui semble s'être tenu un peu à l'écart de celte publication. Mais nous y trouvons des notices de Burgade, de Jouannet et surtout de Bernadau. L'infatigable Bernadau (') a, pendant près d'un siècle, occupé, ou peut presque dire tourmenté le monde des érudits bordelais par son activité inquiète, turbulente et souvent maladroite. Vulgarisateur plutôt que savant, dénué souvent de sens critique et parfois d'honnêteté, il eut au moins le mérite de faire connaître notre histoire locale et de la rendre comme populaire. Son Histoire de Bordeaux et son ViograpTie sont aujourd'hui encore les ouvrages les plus couramment lus sur notre passé. Il n'y a là ni beaucoup de faits ni beaucoup d'idées, mais enfin on ne trouve nulle part ailleurs les éléments de notre histoire et de notre topographie. Comme on le pense bien, Bernadau ne s'est pas privé du plaisir de publier des inscriptions, même inutiles à ses livres; il y en a quelques-unes, comme celles du génie (n" 1), qui reviennent presque immanquablement dans chacun de ses ouvrages. Il les donne toujours d'ailleurs au gré de sa fantaisie, imprimant par exemple bitvr. vivisc. au lieu de bit. vrv. (n° 1), dans l'inscription la plus connue de Bordeaux (cf. encore n° 133). Quant à des commentaires sérieux, il faut encore moins lui en demander. Toutefois, il faut ajouter que dans ses notices archéologiques du Bulletin et surtout dans ses notes manuscrites intitulées Tablettes, il fournit bon nombre de renseignements précieux et exacts sur les fouilles du commencement de ce siècle, et qu'il vient heureusement compléter et rectifier les données de l'Explication. Une certaine inscription même, l'épitaphe d'un Parisien (n° 55), n'est connue que par la copie prise par Bernadau. Ce sont ces notes qui forment le seul apport utile de Bernadau à l'épigraphie

(') Ancien avocat au Parlemiiat, né à Bordeaux en 1739, mort à Bordeaux le 2i avril 1832.

392 ixscniPTioNs romaines de bordeaux.

bordelaise; ce n'est pas graud'chose, quand ou songe qu'il a produit sans relâche pendant soixante ans et que ses manuscrits (*) occupent encore tout un rayon de notre Bibliothèque.

C'est enfin dans les derniers volumes du Bulletin folymatMgue que parurent les articles de Jouanuet, l'homme qui, tout bien pesé, a rendu à l'épigraphie et aux antiquités bordelaises les plus grands et les plus durables services. Jean- François -Vatar de Jouannet C^) est, autant qu'on peut le juger par ses écrits, un des érudits les plus sympathiques qui aient vécu à Bordeaux. Toujours actif, toujours consciencieux, sûr et sincère, il sut, au milieu de toutes les difficultés d'une vie souvent périlleuse, ne jamais négliger une occasion de s'instruire ni un motif de travailler. Tour à tour prote d'imprimerie, journaliste, ardent propagateur des idées républicaines, et, ce qui était plus rare alors, écrivain d'opposition sous le Consulat, professeur aux collèges de Périgueux et de Sarlat, il mourut directeur de la Bibliothèque de la Ville et conservateur de ce Musée d'antiques auquel il avait consacré les meilleurs instants de sa vie (p. 348). Il s'occupa de toutes choses, d'enseignement et de politique, de lettres et de sciences; il fut archéologue, numismate, géologue, naturaliste, poète même, — comme une sorte de Delille provincial et archaïque. Par ses connaissances multiples, il était bien l'homme le plus propre à mener à bonne fin une Sfatistig^ue de la Gironde : le travail de Jouannet, malgré bien des imperfections, est demeuré un des plus exacts et des mieux compris de ces sortes d'ouvrages, si fort à la mode dans la première moitié de ce siècle. Mais ce |qui intéressait et passionnait Jouannet pardessus tout, ce qui lui valut le titre de correspondant de l'Institut, c'étaient ses recherches archéologiques et épigraphiques : après les Muses, c'étaient les inscriptions qu'il aimait le plus. Dès 1803 (t. I, p. 419), il s'occupa de relever avec soin toutes celles que les fouilles mettaient au jour et de les consigner dans ses notes : il nous a parfois

(') Cf. 3ur ses manuscrils, Delpit, Catalogue des manuscrits de la Biiliothéque municipale (iSSO, in-1»), p. 281 cl s., el R. Céleste, Catalogue des manuscrits de l'Académie (1879), p. 881. Sur la valeur deBernadau, cf. L*.- MOTiiE, Remèdes écrits, p. 9 et s.

(«iNé à Reunes lo 31 dôcembro 1765, mort à Bordeaux le 18 avril 1845. — .Lamothe, Jîfrtw des écrits, |>. 13 et !i:.; Lapouyade, Essai d'une rie de F.-V. Jouannet, 1849, in-8». Voyez YÉloge de Jean-Franyis-Vatar de Jouannet, par Gautier aiué, Actes de l'Académie, 1843, p. 511 el s.

LES PUBLICATIONS ÉPIG R APHIQUES . 393

permis, pour cette période, de rectifier ou de compléter les renseignements fournis par Caila et par Bernadau. A partir de 1818 (n° 86) jusqu'à sa mort, il fit connaître au public, par ses articles ou ses notes, toutes les inscriptions nouTelles, et ne faillit jamais un instant au devoir de les publier, car la mort le surprit au moment même oii il rédig-eait le bulletin des dernières découvertes. Ces articles parurent d'abord dans le Bulletin folymatJiiq^ie ; puis Jouannet s'adressa tour à tour à la Rv.clie d'Ag^uitaine, recueil qui, dans sa courte existence (1817-1819), fît concurrence au Bidletin polymatMque, — ils succombèrent presque en même temps, — et au Mîtsée d'Aquitaine, qui en fut une sorte de continuation et qui eut une vie aussi triste qu'éphémère (1823-1824) (*). Enfin, ses articles fournirent le meilleur de l'apport scientifique des Actes de l'Académie de Bordeaux, à laquelle il appartint depuis le 2 juillet 1818 : ce dernier recueil, commencé en 1819, devait continuer jusqu'à nos jours l'œuvre du Bidletin et du Musée, et rendre souvent, en dépit d'étranges articles et une infinie variété de matières, d'assez grands services aux sciences historiques. Les articles de Jouannet, surtout ceux qui y parurent en 1827, 1829 et 1832, sont parmi les plus utiles que les Actes aient donnés. Non seulement Jouannet nous rend un compte exact et minutieux des découvertes, n'omettant ni inscription ni fragment, enregistrant toutes les circonstances qui les ont accompagnées, mais encore il explique et commente chaque texte et cherche à en montrer l'intérêt historique. Le premier à Bordeaux après Vinet, — dont Jouannet est, en somme, le meilleur continuateur, — il nous donne une bonne et pénétrante étude sur la muraille romaine, pleine d'utiles remarques et de fines réflexions (notre t. II, p. 302). Dans sa Statistique (t. I, p. 185), il a dressé un bon tableau d'ensemble du Bordeaux romain, le premier essai de ce g'enre qui ait quelque valeur; ses études sur le cimetière de Terre-Nègre (notre 1. 1, p. 421) ont un vrai mérite scientifique, et les conclusions en sont sûres et sagement amenées. Enfin, Jouannet a le premier tenté, après Yenuti, et avec tout autrement de zèle et de bonheur, sinon de savoir, de faire le Corpus épigraphique de Bordeaux.

Ce Corpus, on peut le dire, fut la préoccupation constante de la fin

(1) Les directeurs Jouannet el Lacouh annonceiil avec douleur qu'ils en arrêtent hi publication, faute d'abonnés, et cependant ils n'un demandaient que 300 (t. III, p. 290).

INSCU., T. II. 50

de sa vie (*), et personne avant lui et après lui n'a été jamais plus convaincu de la nécessité d'un recueil général de nos inscriptions. Les notes, les estampages et les manuscrits qu'il a laissés et qui se trouvent conservés aujourd'hui à la Bibliothèque de la Ville ou aux Archives départementales, témoignent de son travail incessant pour mener ce recueil à bonne fin. — Il en donna une première esquisse dans les Actes de l'Académie de 1829, esquisse bien imparfaite, oij les inscriptions étaient classées suivant l'ordre chronologique de leur découverte. — Il refit le recueil en vue de sa Statistique ; mais je ne sais pour quel motif il n'a donné dans cet ouvrage que les inscriptions religieuses ou politiques; le chapitre qu'il voulait y consacrer au catalogue des épitaphes est demeuré manuscrit : c'est sans doute le cahier intitulé Monuments funéraires a^xtiqims de Bordeaux (cf. la note p. 395), achevé vers 1843. — Ce travail ne le satisfit pas encore, car, la même année, il le recommença sous le titre de : Inscriptions gallo-romaines de Burdigala. Ce dernier manuscrit, conservé aujourd'hui wis. Architcs départementales, est le plus important de ceux qu'a laissés Jouannet. Il renferme cent cinquante-cinq inscriptions numérotées, toutes funéraires ou jugées telles par Jouannet. A la fin est ajouté une table des noms propres. Les inscriptions sont assez mal classées, et, la plupart du temps, comme dans l'article de 1829, suivant la date de leur découverte. Elles sont accompagnées de leur lecture, de notes bibliographiques et de quelques lignes de commentaires. Jouannet connaît généralement ses auteurs épigraphiques, quoiqu'il ne les lise pas toujours avec le soin désirable. Bien que ce travail ne soit guère qu'un brouillon, souvent incomplet, écrit d'une main tremblante, révélant constamment l'extrême vieillesse de son auteur, il nous a fourni plus d'un renseignement utile sur la provenance des inscriptions; il nous a montré que Jouannet est maintes fois revenu sur ses anciennes lectures (cf. n"' 128, 130) ou ses premiers jugements, et toujours pour se corriger et s'amender, ce qui prouve qu'à la différence de tant d'autres, il ne cessait d'interroger les monuments et ne pensait jamais avoir dit sur eux le dernier mot. Enfin, ce manuscrit nous donne une preuve du zèle infa-

(«) • Il s'oc-cii|iiiili., (lil Gautier t\:\ns son Éloge âe Jouannet [Acad ., 1815, p. 519), • a prcparor un i-.ilalo.^iie aiiiilyliquc cldiîsi-riptiliJes mouumeuts de nuire bibliuUieque, et a inollre eu ordre, pour les pul>lier, les nombreuses iusi^riptions qu'il avuil découverles, lorsque la mort est venue le saisir au milieu de ses travaux, qu'il a seulomeat ubanduaués trois jours araut àa deruiére heure. »

LES PUBLICATIONS É P I GRAPH IQUES. 395

tigable de Jouannet : la dernière inscription (n" 44) qu'il renferme, a été copiée par lui en mars ou avrill845, au lendemain du jour de la découverte et presque à la veille de sa mort, et nous en possédons un estampage, dû également à Jouannet (i).

(•) Les papiers de Jouannet comprennent deux séries :

A. - A la Bibliothèque de la Ville, dans deux cartons non classés et non catalogués une séria dP chi»,.^ complets ou déchires, de notes, de brouillons, de dessins, d'épreuves, sans aucun ordre et s^l^s,^^^^^ iSous avons, pour notre usage personnel, donné l'ordre suivant à ceux de ces papiers miT ont nour n , ?^ quelque importance et c'est cet ordre que nous citons couramment dans noir. BTZgraphe

I. - Cahier inlilu e I«scrmo»s découvertes anciennement dans le mur d'enceinte de Bordeaux • il v pu -, ^; en commençant par epitapl.e de Yervicia (w 310), en finissant par celle de Julia AveTlTin) H e,t f-^tlJ ^MeT ""' ' '" '" ''"'"°° "' '""'="' """"^ ^° '''' "^''^ ' ^^'"^'^''"•^- Noufn'avons'donc^;maîs eu; c:

la copTe?et"s°L«on""rt 3i"!'' '" °'^'^^^ '""^^"''^ ^° '''' "^"^^ ^^ ^^^'^ ^-^-'' ^ --P- !v' ~^T f°' I'""" ™°fe™''°' le texte de trois inscriptions, trouvées sans doute en sentembre issfi IV. Note du même genre renfermant sept inscriptions trouvées toutes en aoûU828 '"P""'''" '^2«-

ao^-t m8'c'c\ratÏ:ntrn^ourreSeru"lr='" '""^^ '"^"^"«""^ '^^~'- ^^■■'--^' -

. J„"' 7 "," ^"Sment de cahier commençant au f" 24 el contenant une élude sur quelques insorinlion, p1 en particulier sur . ce qui reste encore des monuments anciens érieés nar Ih-î R^mirni „• ?i J^ ,^^ ' il-un chapitre de la Statistique (t. I, p. 246, etc.). ^ ^ Komains . : c est le brouillon

t'v"' ~r.^^/ °''"' renfermant la dédicace à la Tutelle et datée du 24 août 1828 (n» 20)

IX. - Différents estampages et copies de marques de briques. Je les ai fait col er sur une même f,.nillp

da^n-s7erSrtrre'Xbtr4!:rn':rJ!:v'^^^

;^^;;ss:^«f par ii^rs:r-^^ 77%'"' ^''"'■^^ "'"''"'' -"^-^ ^^-^ ■« '■ ^^ ^-^ .a

riSri^'Spr^:S:^Si^a^':^-S.:?r^^ '^ ^«'^o«..«. ^<..^«. <. ...<.«„. XIII. — Un manuscrit intitulé Monuments funéraires antiques' de Bordeaux r ps in«Ppî>,M«„= „„„.

pour quelques inscriptions transcrites à la fin et dont il nous révèîe la provenance tel M ? SQif

/u=;'s:^Sv'a;l^°:ii\r"''^"^' '• '• ' '"' ■ - ^°^-^^ ^ '^ «^ '- voCe^rtnerm^cr^^tLi

SIV. — Une note renfermant l'inscriplion suivante :

- Musée d'Orléans. . D • M • T • M

MARCO-JVRSILLI

^V. — Une note avec l'inscriplion suivante :

DEAE

. Trouvé aux environs de Bréda CAlVnPAA/nT/-a7

lelS noT. 1812 par M. Brière de ^AJN DR A VDI G^

Mondétour. . CVLTORES

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