CIMETIÈRE DE SAINT-SEURIN
Le cimetière qui entourait l'église de Saint-Seurin doit être aussi 850 its. ancien que l'église même, c'est-à-dire qu'il existait sans doute déjà à la fin du v« siècle ('). L'épitaphe d'Aucilia Pascasia (u° 850) semble contemporaine de la fondation de ce cimetière; les sarcophages à monogrammes du Christ (n°^ 851 et s.) lui sont postérieurs, mais appartiennent encore à la première période de son histoire, soit au vi®, soit au vii« siècle, plutôt encore au sixième qu'au septième. Si l'on songe au nombre relativement considérable de sarcophages chrétiens de l'époque mérovingienne qu'a fourni le cimetière de Saint-Seurin, on est autorisé à croire que, dès l'origine, il a été le plus vénéré de Bordeaux et un des plus célèbres de toute la Gaule. Ce renom, cette vogue du cimetière de Saint-Seurin ne firent que croître durant tout le moyen âge, surtout après l'an mil (-). Au xi® siècle, le Chapitre de l'église revendiquait pour elle le monopole du droit de sépulture à Bordeaux. Le xiii° siècle marque l'apogée de la gloire du cimetière. On le comparait à celui des Aliscamps d'Arles; on supposait qu'il avait été consacré par Jésus-Christ en personne. On voulait qu'il eût reçu la
i') Grégoire de Tours nous parle de la tiasilinne de Saiul-Seurin snlurlano mwonim (In gloria confessoitim, ii). Sainl Seurin peut être mort vers 440.
P) Au xvii" siècle on lisait « sur une muraille de celte Eg;Use» « une inscription ancienne», aujourd'hui disparue et dont LoPES(éd.del66S, p. 120; éd. Callen,!, p. 333) etLouvET, p. 122, nous ont conservé le texte:
IK MVNDO DVO SViNT CEMETERIA CELEBERIUMA PRAECIPVA SACROSAÎ<CTA VNViM APVD ARELA- TIM IN ELISIIS CAMPIS ET ALTEUVM APVD SANCTVM SEVERIJNV.M BVRDIGALAE QVAE DOMINVS POSTER lESVS CIIRISTVS IN SPECIE CVIVSDAM AUCHIEPISCOPI APPAREKS CVM SEPTEM EPISCOPIS I?;i'RA NOJIINATIS CONSECRAVIT IPSIS NON AVSIS IMEUROGARE ÏV (JVIS ES SCIENTIBYS QVOO DOMINVS EST DONEC QVOD EX OCVLIS EORVM EYANVIT CONSECRAVIT ETIAM ECCLESIAS INIBI FVNDATAS NOMINA QVOQVE SEPTEM EPISCOPORVJI SVNT HAEC MAXIMINVS AQVENSIS TROPHIMVS ARELATENSIS PAVLVS NARBONESIS SATVRNINVS TOLOSANVS FRONTO PETRAGORVM MARTIALIS LEMOVICENSIS EVTROPIVS SANTONENSIS IN QVIBVS CEMETERllS JIAXIJIA PARS EORVM QVI IN ELISIIS CAMPIS ET MARIAE MONTIS GARSVTI GLADIIS INTERFECTl PRO NOMINE CHRISTI OBIE- RVNT AROMATIBVS PERVNCTI SEPVLTI SVNT.
Cette inscription a été faite sans doute au xii" ou au xiii« siècle à l'aide du chapitre 28 de la Tita KaroH Magni et Rotholandi connue sous lu nom de Turpin: elle en est, quelques variantes àpart, la reproii action intégrale. — Les premières ligues se retrouvent telles quelles chez Vincent de Beauvais {Spéculum historiale, 1. 24, ch. 21, t. IV, p. 970 do lod. da Douai), qui les a sans doute empruntées au faux Turpin.
20 IXSCUIPTIONS ROMAINES DE liORDEAUX.
850 et s. sépulture des preux de Charlemagne et des héros cliautés par les trouvères.
Ce cimetière occupait l'emplacement qui est devenu depuis les allées Damour. et s'étendait même jusqu'à la rue Judaïque. Malgré son étendue, il était encombré de tombes et ne pouvait suffire aux besoins. « En 1650 », dit M. Cirot de La Ville (p. 201), « l'église même était » toute dépavée par suite du grand nombre de corps qu'elle avait reçus. » En 1756. le Chapitre donna « au chanoine-ouvrier la permission de faire «tirer du cimetière toutes les tombes qui s'y trouveront». En 1770, il » était devenu impossible d'ensevelir à plus de trois pieds à cause des » tombeaux. Eu 1774, le Chapitre autorisa la vente d'un certain nombre » de tombeaux en marbre. » En 1804 , dit Millin dans son Voyage (IV, p. 625), « on arrive à la Collégiale de Saint-Seurin par un petit cours » dont les bancs sont formés avec des sarcophages oii reposaient les » restes des premiers chrétiens. Le monogramme du Christ, les colonnes » torses qui décorent les angles de ces tombes, et les divers symboles » dont elles sont accompagnées les font aisément reconnaître ». Aujourd'hui encore le sous -sol des allées Damour est rempli de débris de sarcophages, la plupart remontant à l'époque mérovingienne : on eu retrouve sans cesse des fragments, dès que l'on creuse à six mètres de profondeur.
Le soin respectueux avec lequel les Chrétiens du moyen âge conservaient les plus anciennes sépultures à la vénération des fidèles i}) nous permet de croire que les restes les plus précieux sont aujourd'hui ensevelis sous la terre et réservés pour de nouvelles et plus brillantes découvertes: il est probable que de ce côté de Bordeaux, l'archéologie locale a de beaux jours à attendre et peut-être même n'est encore que dans l'enfance.
Tous les textes relatifs au cimetière de Saiut-Seurin se trouvent réunis dans le livre de ]\L Cirot de La Ville, p. 185 et s., et dans la réimpression de Lopes par M. Callen, t. I,p. 320 et s. Pour le rôle joué par ce cimetière dans la poésie du moyen âge, voyez l'Histoire littéraire de la France, t. XXII, p. 637.
(') Lorsque les églises étaient conililes. on enfouissait les lomlies sous le sol, on c instruisait un pavé .iu-dussiis et on avait ainsi un nouvel emiilacomcnt sans iloinmage pour les sépultures primitives: Corpora qnae antiquitus in ecclesiis sepulta sunt, nequaquam projicianlur, std tumuli qui apparent profondius in terram mitlantur, et. parimento desuper facto, nullo tvmulomni resligio apparente, ecclesiae rererentia eonserrelur (TuÉoDuLFE D'OnLÉANS, Capitula ad presbytères, § 9, flans la Patrologie latine du Migne, I. CV, col. l'M).
Réduction photographique du dessin donné par l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres.
Descr. — Le dessin n'étant sans doute pas d'une scrupuleuse exactitude, nous ne pouvons rien eu conclure pour la paléographie et l'âge des caractères. Remarquons seulement, avec Le Bl\xt, la forme nettement marquée des A, « peu répandue sur les
850;' monuments de l'époque chrétienne». Je ne la retrouve que sur uue inscription de
Bordeaux (notre n" 860), qui est du milieu du V siècle. Celle-ci est probablement contemporaine.
Le dessin de l'Académie a été reproduit assez imparfaitement par Vkni'ti; le dessin de Veauti a inspiré toutes les autres reproductions, sauf celle de Le Bla.nt, qui émane directement de celui-ci, le seul qui ait été fait sur l'original.
Hist. — « En 1715. — JL de CounsûN, Intendant de Bordeaux, ayant envoyé a M. Vabbé niGNON une inscription, trouvée dans le cimetière de Saint Surin ou Severin, iL Baudelot cjitreprit de l'expliquer, quoyqu'elle fût extrêmement mutilée. » — Ve.nuti dit en 1754 : V II ne m'a pas été possible d'eu recouvrer l'origin U. »
Bibl. — Baudelot de Derval, Histoire de l'Acad. des Inscr., t. III, p. 2 10 (avec dessin) ; cf. Bairein, t. IV, éd. Méran, p. 304. — De lui proviennent toutes les autres copies: EooiliER [ms. 20317], u° LXVI; — Noiweau traité de diplomatique, t. 11, pi. XXIX, et p. 623; — Venuti, p. 47 et planche III: — iSÉGUlEU. Index ahsolutissinmx, t. II iras. 1G93.")], f» 976; cf. Repertorium, t. II [ms. 16930], f» 138S:) — Le Bl.\nt, Inscriptions, t. II, p. 372, n" 583 A et planches, n» 468. — D'après Venuti: Cirot de La Villi:: 1' Notice, p. 117; 2° Histoire de Saint-Scurin, p. 212 (avec planche); Nolieois, L'Aquitaine^ t. II, p. 92; Callen, réimpression de Lopes, t. I, p, 321 (avec planclie).
[H\i}c pauis]a( [i]n pa[ce] Aucilia Pascasia. Aititit Si)lr{ijtus S(anctusJ!
Remarquez les formes populaires aiutit pour adjutet et spirtus pour spiritns.
Cette inscription est la seule épitaphe de la Gaule, d'après M. Le Blant, qui renferme l'invocation au Saint-Esprit. Dans son article sur le Sdint-Esjji'it, Martiguy a donné une liste des difierentes formes que ravêt sur les inscriptions chrétiennes la mention de l'Esprit saint : celle que nous rencontrons ici semble particulièrement rare, car d'ordinaire l'expression de Spiritus Sanctus désigne dans l'épigvaphie chrétienne, non pas, comme sur notre marbre, l'esprit de Dieu, mais bien l'àme même du défunt.
M. Le Blant semble regarder ce texte comme une des plus anciennes inscriptions de la Gaule (peut-être du iv« siècle : cf. la carte et p. xxviii), à cause de la simplicité de l'épitaphe, de l'acclamation finale, de la forme de l'A, et de l'absence d'une mention relative au jour de la mort. Mais il est fort possible que l'inscription ne soit pas complète, la copie que nous en possédons est trop informe pour juger de la forme des lettres, et l'acclamation ne se trouve nulle part ailleurs : le monogramme est d'aspect relativement moderne, et la forme de l'A se ren- (;ontre à Bordeaux sur une inscription du milieu du v^ siècle. Notre épitaphe ne paraît pas plus récente que cette dernière.
Sarcophages.
Du cimetière de l'église Saint-Seurin on a, à différentes époques, ssiois. retiré une douzaine de sarcophages en marbre, accompagnés presque tous du monogramme du Christ sculpté sur le caisson ou le couvercle, et ornés de rinceaux, de pampres ou de strigiles. Ils remontent tous, semble-t-il, au vi" ou au vu'' siècle. Ils ne portent aucune épitaphe (*), aucune indication gravée ou sculptée. La plupart, tous peut-être, ont été extraits du sous-sol de l'église actuelle, au-dessous même de la crypte actuelle de saint Fort. Il en reste encore un assez grand nombre, qui sont demeurés engagés dans le sol de la crypte ("^), comme nous l'apprend M. Cirot de La Ville dans sa Notice sur Saint-Seurin (p. 91), et comme nous le confirme un fragment de lettre de M. Drouyn publié récemment par M. Le Blant {Sarcophage!, p. 88) : « Avant la » crypte », dit M. Drouyn, «existait un sanctuaire dont le sol est à » 1 mètre ou I"50 plus bas que le sol de cette crypte, et qui doit être le » sol primitif; là, il y a quinze ou vingt ans, on a fait des fouilles, et » j'ai vu en place des tombes semblables à celles qui sont déposées dans » la crypte. On a dû, lorsqu'on l'a construite, laisser en place d'autres » tombes. »
Tous ces tombeaux ont le même caractère : ce sont des sarcopliagcs à ornements ; aucun ne présente des scènes ou des figures. Ils appartiennent au type consacré dans le Sud-Ouest durant toute la période mérovingienne pour la sépulture des chrétiens. Voici ce que dit M. Le Blant à ce sujet dans son admirable livre sur les Sarcopliagcs chrétiens de la Gavie (p. xi) : « Le type adopté dans le bassin du Rhône procède » des modèles romains; des rapports faciles et fréquents par la voie de » la mer et du fleuve ont effacé presque toute différence ; à peine en 9 reconnaît-on quelqu'une entre les marbres chrétiens d'Arles et ceux » de Rome. Il en est autrement pour le style des tombeaux apparte-
(*) Nous trouverous à Taliauac un sareophage portant un carlouclis (lesliuB à recevoir une épigraphe, laquelle n'a jamais él6 gravée.
(-) Voyez, page 20, uole 1, le texte doThôoduife qui explique que des églises ou des cimelièrcs aient pu être établis au-dessus d'antiques nécropoles.
Kj5î«;j- » liant au sud-ouest do la Gaule. A la réserve d'un trait dont je vais » parler, l'influence de la métropole ne s'y fait que rarement sentir, et » l'on pourrait se demander si le petit nombre de ceux qui en portent » l'empreinte n'y sont pas venus des bords du Rhône. L'âge aussi bien » que la distance ont amené la dissemblance si nettement marquée » entre les monuments des deux parties de notre sol. La plupart de ceux » du Sud-Ouest, œuvre d'un travail barbare, sont à coup siir les der- » niers en date, comme le démontre évidemment le style des person- » nages qui s'y rencontrent. Ce qui distingue tout d'abord les œuvres » de cette contrée, c'est la forme particulière des cuves sépulcrales, » étroites par la base, s'évasant par le haut; uu système de décoration » composée de simples ornements ou les associant aux figures, l'absence » d'un grand nombre de sujets adoptés en Provence et parmi lesquels » il faut compter certains traits de l'histoire biblique : le frappement du » rocher, le passage de la mer Rouge, les tables de la loi, la chute des » cailles dans le désert, David et Goliath; puis la Nativité, le baptême ■> du Christ ; saint Pierre recevant les clefs célestes, le Seigneur lui » lavant les pieds, lui prédisant la renonciation; la montagne aux » quatre fleuves, avec le Christ qui la domine, les cerfs qui s'y abreu- » vent; le martyre de saint Paul, la résurrection symboUsée par la croix » s'élevaut triomphante au-dessus des soldats endormis. Indépendante » par tant de côtés du type romain, la décoration de ces sarcophages » s'y rattache d'ailleurs, comme je viens de le dire, par uu trait assez » inattendu : c'est l'emploi répété de motifs très antiques et dont les » derniers même appartiennent en propre à l'imagerie païenne : les » génies vendangeaut et foulant le raisin, ceux qui tiennent en signe » de deuil une torche renversée et l'image des Dioscures. Rien ne sau- » rait attester mieux la vitalité de ces traditions d'atelier dont j'ai tenté » de faire ressortir les marques. »
Les ornements sont généralement disposés par panneaux rectangulaires, séparés les uns des autres par des colonnes ou des pilastres et subdivisés souvent en deux compartiments par des frises horizontales. Le monogramme du Christ occupe le panneau central. Un type particulier est offert par le sarcophage n° VI, avec ses sept arcades cintrées reposant sur des colonnes. Un autre type isolé, peut-être ancien, est celui du sarcophage de Pujols (notre V" partie) dont la face antérieure, sans compartiment d'aucune sorte, est occupée uniformément par des strigiles.
Les mêmes ornements apparaissent sur tous les tombeaux. Les seules 851 ei « différences proviennent de la manière dont ils sont groupés sur les quatre faces du caisson et du couvercle. Le plus fréquent est le monogramme du Christ, X , formé des deux lettres initiales de son nom, XP, avec I'a et l'w traditionnels : il est tantôt répété sur le couvercle et sur la caisse, tantôt sculpté sur une seule portion du tombeau. Il occupe i^ow/oMrs le centre du monument. Tous les autres ornements, quelle que soit leur nature, sont, non pas seulement décoratifs, mais aussi essentiellement symboliques, et rappellent la foi du défunt : la main sortant des draperies et tenant la couronne qui entoure le monogramme, c'est Dieu le Père couronnant son fils bien-aimé; les pampres becquetés par les colombes, c'est l'image de l'Eglise, « la plantation de Dieu et sa vigne choisie », nourrissant de la foi les fidèles; le vase à anses d'où sortent les pampres, signifie peut-être le Christ, l'âme et le nourricier de l'Église (cf. p. 28 et p. 29). Les feuilles du lierre, l'arbuste éternel, paraissent indiquer l'immortalité promise au chrétien. Les plantes ornementales qui les accompagnent jouent sans doute le même rôle ou tiennent lieu peut-être des palmes primitives. La lance est le souvenir du fer qui perça le flanc de Jésus (cf. p. 29); les étoiles placées près du monogramme sont le signe de son éternelle splendeur. Les cannelures sinueuses ou strigiles, comme les cannelures en ligne brisée ou en forme de bâtons rompus, sont peut-être les seuls motifs auxquels on ne puisse trouver un sens symbolique. Mais il est fort possible qu'ils en eussent un, car précisément les strigiles et les bâtons rompus sont extrêmement fréquents sur les sarcophages chrétiens. On connaît la tombe du sculpteur chrétien Eutrope qui est représenté venant de terminer sou propre sarcophage : ce sarcophage est strigilé (Fabretti, Inscr. antigu. exjilicatio, p. 587, n° en; cf. Martigny, au mot strigilé).
Les ornements cai'actéristiques sont moins nombreux sur les faces latérales des caisses ou des couvercles, ornées presque uniquement de feuilles de lierre ou de palmes décoratives. La face postérieure du couvercle est recouverte d'imbrications qui rappellent peut-être les écailles du poisson symbolique : ce genre d'ornement apparaît parfois sur les côtés, et même sur la face principale de la caisse (notre n° VII). La face postérieure de la caisse est entièrement lisse.
En somme, croyons -*qous, malgré la différence très marquée qui sépare nos sarcophages de ceux de la vallée du Rhône, — les nôtres
851 et s. avec leurs motifs d'ornements d'apparence uniquement décorative, les autres avec leurs scènes empruntées à la Bible, — ils ont cependant un caractère commun : ornements et figures sont également symboliques ; tous, dans les moindres détails (i) de leurs sculptures, rappellent la foi, les croyances ou les espérances des défunts.
Mais comment expliquer cette différence entre les sculptures de ce pays et celles de la Provence? C'est une question que l'on ne saurait résoudre encore, et dont la solution dépend peut-être de l'étude approfondie de l'état politique et moral des deux pays. Il est probable que les sujets des Bourguignons, les habitants de la vallée du Ehône, — les anciens provinciaux de cette Narbonnaise qu'on appelait le prolongement de l'Italie, — se sont constamment inspirés des souvenirs, des coutumes et des modes des Romains : les rois affectent une extrême déférence envers les empereui's, les épitaplies sont datées des années consulaires (cf. Le Blant, Manuel, p. 127), les sculptures des tombeaux sont empruntées aux modèles des artistes de Eome. Dans le Sud-Ouest, au contraire, les inscriptions sont datées des années des rois barbares, les Goths et les Francs affirment leur autonomie, les relations avec l'Italie sont difficiles, les artistes locaux ne peuvent se former à l'étude des maîtres d'au delà des Alpes. Livrés à eux-mêmes, ils se bornent à décorer leurs sarcophages à l'aide de motifs ornementaux, ils évitent les figures et les grandes scènes. Et ces motifs ornementaux, ils les tirent précisément des plus anciens symboles de leur foi. La tradition de l'art chrétien primitif se conserve plus longtemps ici. Les écoles de sculpture du .Sud-Ouest vivent uniquement des types de décoration empruntés aux signes mystérieux d'autrefois : palmes, couronnes, pampres, colombes, elles ont conservé tous les motifs qui se rattachaient au premier âge de leur croyance, se bornant à leur faire subir les transformations nécessitées par la sculpture funéraire. Séparées et pour ainsi dire coupées du centre de la civilisation chrétienne, elles se sont développées avec les ressources que leur fournissaient leurs plus anciens souvenirs. C'est ainsi encore que l'on peut expliquer pourquoi les poteries du vi" siècle de notre ère (cf. notre IIP partie, sect. III) sont ornées précisément des symboles primitifs du christianisme.
(•) M. Lo Blant pense, au contraire, que les • sculpteurs n'ont fait qu'utiliser, en toute simplicité et le plus souvent s:ius arriêre-peusée <te syml)olisiiie, les modélos réunis îles longtemps autour d'eux pour leur venir ou aide dans la i-oraposition do leurs bas-reliefs • [Mdixnges de l'École ie Rome, 1883, p. 416).
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En somme, nous retrouYous en Gaule dans la sculpture chrétienne 851 ois. les mêmes différences que dans la sculpture païenne : les tombeaux gallo-romains de notre Musée rappellent aussi peu que possible ceux des musées de Narbonne ou d'Arles, entièrement semblables à ceux de Rome. La même distinction existe pour les tombeaux chrétiens. Seulement, nos sarcophages chrétiens se distinguent des autres par l'absence de figures, nos monuments païens^ au contraire, par la présence de figures, de scènes ou de portraits, choses qui manquent entièrement aux monuments contemporains du Sud-Est et de Rome.
Tous ces tombeaux sont en marbre blanc, gris ou bleu des Pyrénées, et ont à peu près les mêmes dimensions : 2™05 à 2™15 en longueur, 85 centimètres en hauteur, couvercle compris.
Les neuf sarcophages suivants sont ornés du monogramme ; six(n°^ I, III, V, YI, VIII et IX) ont été exti-aits du sol du cimetière de Saint- Seurin; les autres ont été trouvés sur différents points de Bordeaux ou des environs, employés comme auge. Ils proviennent sans doute du même cimetière.
I. — Dans la crypte de Saint-Fort [cf. notre planche I]. = Sur le devant de la caisse, 851
au centre, entre deux pilastres, le monogramme du Christ, A/K.M, entouré d'une couronne, que tient une main sortant de draperies. Au-dessous de la couronne, deux étoiles. — A gauche et à droite, des branches de vigne sortant d'un vase et becquetées par deux colombes. — Aux angles, des colonnettes. = Sur le couvercle, des feuilles de lierre. = Marbre blanc.
Hist. — CiHOT DE La Ville dit, à la date de 1840, que ce tombeau et le n» III ont été extraits « dernièrement » des fondations de la crypte. Il ajoute que la caisse de celui-ci « en renfermait une seconde de plomb dans laquelle on a trouvé deux corps. Il n'en restait plus que des ossements desséchés, mais conservant parfaitement leur place naturelle... Les ossements des doigts, encore entrelacés, annonçaient que les mains avaient été jointes ; une petite croix latine d'argent massif y tenait encore, noircie par une épaisse couche de terre » :
851 Bibl. — CiROT DE La Ville: 1" Notice, p. 84; 2» Bulletin monumental, t. VIII,
p. 260; 3» Histoire de Saint-Seurin, page 155 et planche V, n» 2 (dessin de de XIar- QaESSAc). = Commission des monuments historiques, 1845-6, p. 10. — Inde, Dictionnaire d'opir/raphie, t. I, c. 151-2. = Le Blant, Sarcophages chrétiens de la Gaule, planche XXXIII, Ug- 1 (héliogravure que nous sommes heureux de pouvoir reproduire ici), et page 88, n» 104.
Comme le fait remarquer M. Cirot de La Ville, ces colombes becquetant la vigne sont un motif assez rare sur les sarcopbag-es. Nous trouvons sur un sarcophage fort simple de la cathédrale de Vienne en Dauphiné un décor analogue, avec la différence que des paons remplacent les colombes de Bordeaux (Le Blant, planche VI, 2); sur uu tombeau d'Augoulême (pi. XXIV, 3), deux paons s'inclinent vers un vase d'oii s'échappent des vignes chargées de raisins. Les rinceaux de vigne parsemés de colombes se trouvent, comme sur notre monument, sur la tombe de Galla Placidia à Ravenue (cf. Martigny, Dictionnaire, au mot vigne, et de Caumont, Abécédaire (architecture religieuse), 3« éd., p. 27). Cf. p. 29 le commentaire du sarcophage n" III.
852 !'• — Au Dkpdt d'antiques Jean-Jacques Bel. = Fragment de l;i face antérieure d'une
caisse sépulcrale. — Monogramme encadré d'une couronne qu'entourent des pampres :
853 '"• — Dans la crjpte de Saint-Fort à Saint-Seurin. = Sur le devant de la
caisse, dans le panneau central, une lance entourée de pampres. — A gauche et à droite, formant deux compartiments horizontaux, des pampres. — Aux angles, des pilastres cannelés. — Sur le couvercle, dans un panneau central, le monogramme, aXw, encadré d'une couronne ([u'entourent des feuilles de lierre. —Dans les panneaux latéraux, des feuilles de lierre. = Marbre bleu.
Hist. — Extrait du sol de la crypte en même temps que le n" I.
Bibl. — Cirot de La Ville : 1° Notice, p. 82; 2° Bulletin monumental, t. VIII, p. 259; 3" Histoire de Saint-Seurin, p. 155, et pi. V, n» 1 (dessin de de Marquessac). = Commission des mon. hist., 1845-6, p. 10. — De là, Dict. d'épigraphie, t. I, c. 151-2.
Le motif central est une lance courte à trois pointes formant l'extrémité d'un tronc de vigne. C'est sans doute une allusion à la lance qui perça le flanc de Jésus-Christ crucifié. Il semble que dans ce sarcophage la lance soit prise pour le Christ lui-même, — auqael se rapporte toujours le motif central de la décoration de nos tombes, — et tienne exactement lieu du monogramme. On aura donné simplement la forme d'une lance à la tige centrale de la vigne, tige qui symbolise bien le Christ : Ego sum xitis, vos jaalmetes, dit-il à ses disciples {Évangile s. s. Jean, 15, 5). Voyez encore ce qui est dit dans le De duplici martyrio faussement attribué à saint Cyprien (§ 9, Migne, t. IV, col. 887) : Hoc latius sparsit suas irroimgines illa leata vitis a Christo stirpe sur gens, et occîijpans orlem iiniversum, giuicumgiie patet ab Oriente ad Occidentem, àb Aquilone vsq^ue ad Atistrum.
IV. — Au Dépôt d'antiques de l'hôtel Jean-Jacques Bel. = La face principale de la caisse est divisée en trois panneaux par des pilastres. — Le panneau central est occupé par le monogramme du Christ (avec le p retourné et les lettres a et u interverties),
entouré d'ane guirlande de feuilles de lierre. — Les panneaux latéraux sont divisés ea deux compartiments horizontaux, renfermant, ceux d'en haut, des pampres sortant d'une souche, ceux d'en bas, des feuilles et des fleurs. = Le couvercle est divisé de la même manière par des pilastres. — Sur le panneau central, le monogramme.
entouré d'une guirlande de lierre. — Les panneaux latéraux sont simplement décorés de feuilles de lierre.
Hist. — Le monument a dû être transporté au Dépôt entre 1850 et 1853. « Il a été acheté par moi », m'écrit Drouyn, « il servait d'auge dans une propriété à Bègles ».
854 Bibl.— Dessin de Drocïn dans l'Abécédaire (ère gallo-romaine), de de Caumûnt, éd.
de 1870, p. 551. — Cf. Le Blan't, Sarcophages, p. 89.
855 V. — Au Dépôt d'antiques de l'hôtel Jean-Jacques Bel. = Sur la face antérieure de
la caisse, dans un panneau central qui est formé par des pilastres, le monogramme,
entouré d'une couronne. — A droite et à gauche, on voit deux vases a anses d'où sortent des pampres. — Les deux panneaux latéraux sont divisés en deux compartiments horizontaux, ceux-ci remplis de cannelures en zigzag. = Sur le devant du couvercle, un panneau central renferme, placé sous des draperies, le monogramme:
— Les panneaux latéraux renferment des rameaux de lierre. — Les autres faces du couvercle sont ornées d'imbrications.
Hist. — B.M-REi\, à la date du 25 août l'764, parle d'un « tombeau d'un marbre trèsbien travaillé, actuellement situé dans les cloîtres de l'église collégiale de Saint- Seurin ». C'est le nôtre. C'est également celui que vit Millin en octobre 1801 et auquel il fait allusion dans son Voijayc (t. IV, p. 625; cf. notre page 20, t. II). « Sarcophage de Saint-Seurin. Porté dans cette salle en 1812 », dit C.^ila. Il est demeuré depuis au Dépôt de l'hôtel J.-J. Bel. Le détail suivant, conservé par de Laborde, est relatif à ce tombeau : « En 1812. un de ces tombeaux fut ouvert, et l'on y trouva une couche de branches de laurier qui recouvraient les ossements d'une femme, puis encore une couche de branches de laurier et les ossements d'un homme, et enfin du laurier dans le fond de la tombe ».
Bibl. — B.^.UREiN-, t. IV (éd. SIéran), p. 305. — Caila, Explication [ms.], n° 72. = De Laborde, Les Monumens de la France, t. II, p. 2, pi. CXXI. = De Cacmont: 10 Abécédaire (architecture religieuse), éd. de 1854, p. 45 (dessin de Léo Drouy.n); 2° Congrès archéologique, 1842, p. 56, et Bulletin monumental, t. VIII, p. 256 (même dessin); 3» Congrès ai-chéologique de 1867, p. 27 (même dessin). = Commission des monuments historiques, 1845-6, p. 10. — De là, Dictionnaire d'épigraphic, t. I, c. 151.
— Cf. RcDue de l'art chrétien, t. IV, p. 522 [cité d'après Cirot]. — CinoT : 1" Notice, p. 85 ; 2" Histoire, p. 156.
ÉPITAPHES CHRÉTIENNES. 3l
VI. — Dans la crypte de Saint-Fort à Saint-Seurin. =: La face principale de la caisse est 856
divisée en sept arcades cintrées portées sur des colonnes eng'agées. — Dans l'arcade principale, le monogramme, A Xu (avec le p retourné), encadré d'une couronne que tient une main sortant de draperies [cf. notre n° I]. — Dans les autres arcades, des pampres. = Sur la face principale du couvercle, cinq panneaux. Dans le panneau central, le monogramme, aXw, entouré d'une couronne placée sous des draperies. — Dans les deux panneaux intermédiaires, des plantes ornementales qui représentent peut-être des palmes. — Dans les deux panneaux extrêmes, des feuilles de lierre.
Hist. — Extrait du sol de la crypte après 1840, comme le n" VIII. — « Le squelette renfermé dans ce tombeau n'offrait pas d'autre particularité que la présence et la situation régulière de tous les ossements » (Cirot de La Ville).
Bibl. — Cirot de La Ville, Histoire, p. HO, pi. V, n° 3 (dessin de de Marquessac).
VII. — Dans la rue Mercière, n" 24, ayant servi d'auge. Signalé en 1874 à Braquehaye 857
par Benoist. = Le couvercle manque. := Sur le panneau central de la face antérieure, un moQOgramme, u X a, assez semblable au second du n" IV, et encadré d'une couronne. — Sur les panneaux latéraux, séparées du panneau central par des câbles sculptés sur un tore, six rangées d'imbrications. — Aux angles, des pilastres. = Les côtés sont également couverts d'imbrications. ;= Marbre gris des Pyrénées.
«Ce monument», dit Bhaqueiiaye, «présente une particularité remarquable. On a gravé dans l'intérieur du coffre des traits fortement prononcés semblant rappeler la
forme d'une ancre. Peut-être cependant les traits de cette ancre ne sont'que de simples anneaux de dégagement pour vider complètement cette cuve en marbre lorsqu'on la destina à servir d'auge. Quoi qu'il en soit, cette ancre porte sur le jas, presque perpendiculairement, deux lignes qui simulent, soit l'anneau, soit deux cordages. Des trous percés aux points d'intersection et à la partie inférieure semblent indiquer des scellements : cette supposition expliquerait pourquoi la gravure est grossièrement faite, car, dans ce cas, l'ancre apparente aurait été exécutée en métal ». Braquehaye, Société archéologique de Bordeaux, t. I, p. 91 et s., et planche IX.
Il est difficile de croire que les traits gravés au fond du tombeau puissent représenter ce symbole de l'ancre cher aux vieux chrétiens : d'abord la forme n'est pas celle qui était consacrée chez les fidèles; puis ce signe était laissé apparent, et ne pouvait être caché au fond du sarcophag-e; enfin il caractérise le premier âge de la foi, et notre tombeau est d'une assez basse époque. Le seul sarcophage de la Gaule sur lequel apparaît l'ancre, — et au milieu des bas-reliefs de la face antérieure, — est celui de la GayoUe en Provence, le plus ancien tombeau chrétien du monde entier (Le Blant, p. 158).
858 VII! Dans la crjpte de Saint-Fort ;i Saint-Seuriu. = Sur la face principale de lu,
caisse, au centre, entre deux pilastres, le monogramme, m Xv (avec w et A, intervertis et renversés), entouré d'une couronne se détachant entre deux, draperies. Au-dessous, une croix pattée entre deux étoiles. — Les panneaux latéraux, divisés en quatre par deux diagonales, sont ornés de cannelures en zigzag ou eu forme de bâtons rompus. = La face antérieure et les deux faces latérales du couvercle sont formées d'écaillés imbriquées, usées par le frottement des pieds des visiteurs de la crypte, quand le tombeau était au ras du sol. = Marbre blanc.
Hist. — Extrait du sol de la crypte en même temps que le n" VL — Il contenait un corps auquel il manquait le bras gauche. « On en a retiré le fonds convexe d'une fiole brisée. Dans le détritus blanchâtre adhérent au verre et marqué d'une ligne noirâtre, l'analyse n'a pu constater autre chose que de la terre ».
Bibl. — CiROT DE La 'S'iLLE, Histoire, p. 139, et pi. V, n° 4 (dessin de de Marquessac).
859 IX De L.vborde, dans le dessin (peut-être un peu fantaisiste) qu'il donne du cloître
Saint-Seurin (vu vers 1812), place à côté du sarcophage n" V un autre tombeau présentant : — sur la face antérieure de la caisse, trois panneaux séparés par des pilastres, le panneau central avec le monogramme, a ^K w, les panneaux latéraux avec des cannelures en zigzag; — sur la face antérieure du couvercle, trois panneaux renfermant des pampres ou des feuilles de lierre. Je ne sais ce qu'est devenu ce sarcophage. — De Laborde, Les Moniimcns de la France, t. Il, pi. CXXI; cf. Cirot, Histoire, p. 203.
Les sarcophages suivants sont dépourvus du monogramme du Christ :
X. — Dans la chapelle Saint-Étienue (côté sud de la basilique), la caisse d'un sarcophage dépourvu de son couvercle : elle sert de cuve baptismale. — La face principale est ornée de pampres et de feuilles de lierre. — Marbre bleu.
CiROT : Histoire, p. 156; Notice, p. 85 et p. 94; — Commission, 1845-46, p. 10.
XI. — Dans le cloître Saint-Sem-in eu 1812, d'après le dessin de de Laborde, t. Il, pi. CXXI; cf. Cirot, Histoir; p. 203. — Sarcophage : on ne distingue rien sur la caisse. Le couvercle est orné d'imbrications. —C'est peut-être un tombeau imaginé à plaisir.
Nous retrouverous d'autres sarcophages ornés dans le département, notamment à Tabauac, à Pujols et à Bazas. Nous laissons de côté les grandes tombes en marbre uni ou en pierre qu'on a rencontrées en même temps dans le sous-sol de Saint-Seurin ou dans la Gironde et qui semblent bien contemporaines des sarcophages chrétiens à ornements; cf. Cirot de La Ville, Notice, p. 82 et 84; Histoire, p. 140; Braquehaye, Société archéologiq^uc, I, p. 98.