‹ Inscriptions romaines de Bordeaux. Tome IChapitre 153 sur 263 · GRAFFITI SUR FRAGMENTS DE STUC · texte numérisé non relu

GRAFFITI SUR FRAGMENTS DE STUC

MARQUES SUR BLOCS DE PIERRE

Sous cette rubrique « CacHEeTs, Marques ET Graffiti», nous rang'erons toutes les inscriptions, — gravées, tracées à la pointe, imprimées en creux ou en relief, — qui se lisent sur des objets d'usage ordinaire et courant, sceaux, vaisselle, figurines, ornements, pierres de construction, briques ou matériaux de bâtisse, tout ce que les éditeurs du Corpus des inscriptions latines ont l'habitude d'appeler «zns{rumentum domesticum ». Toutes ces inscriptions pourraient se nommer, pour ainsi parler, « inscriptions industrielles »; elles correspondent, en effet, soit à nos « marques de fabrique », soit aux « chiffres » où aux « cachets » dont les propriétaires se servent pour marquer les objets, soit encore aux « étiquettes » ou aux < chiffres connus ou conventionnels » usités dans le commerce. Dans le premier cas, elles désignent le fabricant de l'objet; dans le second, son possesseur; dans le troisième, la nature de l'objet lui-même, sa contenance, son poids, son origine ou son prix.

Qu'on veuille bien nous excuser d'avoir accordé à ces menus objets et à ces inscriptions minuscules une grande importance. « En » matière d'épigraphie », a dit un des grands maîtres de l'archéologie en France, Jules Quicherat, «les choses les plus insignifiantes peu- » vent devenir utiles à un moment donné » (1). Dans un travail d'in-

térêt strictement local, comme est celui-ci, la moindre donnée a, j'en’

suis intimement convaincu, sa valeur intrinsèque. À certains égards même, la recherche des marques de fabriques nous apprendra plus de choses sur le Bordeaux romain que l'étude des simples épitaphes ne pourrait le faire : l'épitaphe ne révèle qu'un nom; la marque de fabrique donne un nom et un produit, et révèle un fait de l'histoire industrielle. N'est-ce rien que de retrouver à Bordeaux des objets sortis des mêmes manufactures qui ont approvisionné Pompéi? que de rencontrer dans le Médoc des marques aux noms de potiers d'Arezzo? N'est-on pas en (!) Bulletin de la Société des Antiquaires de France, 1872, page 162.

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droit d'en conclure, et sans courir le moindre risque, à d’incessantes relations commerciales entre les Bituriges et l'Italie? Nos dédicaces et nos épitaphes, ne l'oublions pas, ont été déplacées au troisième siècle, lorsqu on construisit avec elles la première muraille: or un monument ancien perd la moitié de sa valeur historique, quand on ne le retrouve pas à l'endroit même où il s'est élevé. Nos poteries, malgré l'apparence, ont subi beaucoup moins de vicissitudes que nos plus grosses pierres : elles ont été englouties dans le sol sous les débris des maisons qui les ont enfermées : elles sont demeurées dans le cimetière où on les a employées. Or, la présence de poteries romaines ne nous révèle-t-elle pas celle d’un centre de population au temps des Romains? N'est-ce pas simplement en dressant l'aride catalogue des points où l'on a trouvé des débris de vaisselle, qu'on a pu reconstituer récemment, — et, je le crois, à coup sûr, — l'étendue du Bordeaux allo-romain avant la construction de la muraille? Si l'on rencontre, sur un même point du sol, un certain nombre de pots marqués au nom d'un seul propriétaire, ne peut-on croire que là habitait le personnage portant ce nom? et retrouver ainsi la maison d’un Florus ou d’un Niger, et parfois aussi, avec le nom du propriétaire, sa profession et sa condition? Ne pourrons-nous pas ainsi, peu à peu, reconstituer le Bordeaux d'autrefois ?

Il importe donc, en toute circonstance, d'abord, de recueillir et de publier, — l’un et l'autre sont également un devoir, — les moindres fragments d'antiquités trouvés sur notre sol; puis, d'indiquer avec la dernière précision, même pour de simples tessons, la date, le lieu et les circonstances de la découverte. Dieu merci! notre Société archcologique est là pour accueillir les communications, je ne dirai pas les moindres, car toutes se valent en archéologie. C'est pour avoir négligé d'accomplir ces deux devoirs, que l'épigraphie de Bordeaux est, somme toute, peu riche du côté de l'instrumentum domesticum.

Ce n'est que dans ce siècle, en effet, que l'on s'est préoccupé de ces menus objets, et encore ne l'a-t-on fait que d’une façon intermittente. À ma connaissance, c'est Bernadau qui a le premier signalé, en 1803, des découvertes de poteries romaines faites à Bordeaux : cette année, dans ses Annales (page 234), il rappelle que le 20 octobre 1778, < en fouillant les fondemens de la porte Médoc, tout auprès des tourel- » les du côté occidental, on trouva beaucoup de poteries et de petites

» statues »; la même année, le même Bernadau publia les deux premières marques qu'on ait signalées, dans la première année et le numéro du XV messidor an XI (4 juillet 1803) du Bulletin poly mathique, sous le titre de Voice archéographique sur divers vases antiques trouvés a Bordeaux. Ces vases avaient été acquis par le #/useum en 1801 ou 1802. La seconde année du Zulletin polymathique publia, du même Bernadau. des Observations sur les ruines de la Porte-Basse de Bordeaux, qu'on venait de démolir, observations auxquelles 1l joignit les marques gravées sur les blocs de la porte. Nous le voyons la même année tenir les lecteurs du Zulletin au courant de découvertes d'objets faites à Pauillac (p. 201). Bernadau peut mériter souvent des reproches : :1l n'en a pas moins rendu, en cela et en beaucoup d'autres choses, de grands services à nos antiquités locales. N'oublions pas non plus Caila qui enregistra, dans son catalogue demeuré manuscrit, l'entrée au Musée de briques extraites du Palais-Gallien. Nous allons d’ailleurs bientôt retrouver Caila.

Les vases acquis vers 1801 ou 1802 par le J/useun provenaient du cimetière de Terre-Nègre, entrevu alors, et exploité ensuite scientifiquement pendant tout un quart de siècle, de 1803 à 1830. C’est ce cimetière qui a fourni la moitié des poteries estampillées et la presque totalité des vases, urnes, figurines et menus objets gallo-romains que possède à l'heure actuelle notre collection municipale. Voici comment Jouannet a fait l'historique succinct de ces fouilles (Soc. arch. de Bord., IX, p. 43):

« En 1801, un cultivateur de l’endroit retira de son jardin deux » patères, une urne, une coupe et un préféricule dont le Museum de » Bordeaux fit l'acquisition. Cependant Terre-Nègre demeura encore » presque ignoré jusqu'en 1803, époque à laquelle j'entrepris. avec - » mon jeune neveu Mazois, des fouilles sur ce terrain que le hasard » nous avait fait reconnaître dans une de nos promenades.

» Nos travaux ne furent pas infructueux, et nous recueillimes une » assez grande quantité de vases funéraires. Dans un rapport lu à la » Société des Sciences et des Arts de Bordeaux, mon jeune ami fit » connaître nos découvertes, éveilla la curiosité des antiquaires et » répandit quelques lumières sur ce point de l'histoire des antiquités de » Bordeaux.

» J'ai continué depuis, et à des époques différentes, les fouilles que » nous avions commencées. Enfin, l’année dernière [1830], MM. Queyla,

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» Petit, Geraut, Goethal et moi nous nous réunîmes pour achever de » sonder l’ancien cimetière des Bituriges Vivisques. De ces différents » travaux, il est résulté de nouvelles découvertes et une quantité consi- » dérable de vases antiques dont je réunis en ce moment tous les des- » sins, me proposant de les insérer dans mon ouvrage sur les cimetières » antiques et en particulier sur celui de Terre-Nègre.

dos L'antique cimetière de Terre-Nègre, à l'exception de parties » du sol occupées par trois ou quatre maisonnettes, a été entièrement » exploré : les fouilles ont cessé dès l'an dernier (1830); l'endroit ne » fournit plus que du sable. Cependant on y rencontre encore parfois, » et l'on rencontrera longtemps encore, dans les terres remuées, des » médailles, peut-être même des objets plus volumineux, échappés à » nos investigations et à l'œil des ouvriers ».

Ces sablières étaient situées entre les rues Belair (rue Naujac prolongée), Paulin, Mondenard et Terre-Nègre. Le cimetière gallo-romain était situé à l'angle sud-est de cet îlot, dans la partie traversée aujourd'hui par la petite rue de la Franchise. Il occupait, d'après Jouannet, «un parallélogramme de 50 toises sur 65 toises, 3250 toises de super- »ficie, à peu près la dixième partie du cimetière public actuel » (Acad., 1826, p. 75).

Ce que Jouannet ne dit pas, dans sa trop grande modestie, c'est qu'à lui seul ou à peu près. revient tout le mérite de ces fouilles patientes et de ces utiles découvertes. Il a été le véritable promoteur des recherches, et c'est grâce à lui, d’abord, qu'elles n'ont été abandonnées qu'en dernière analyse, puis, que les objets ont été soigneusement et sérieusement conservés, et, enfin, que les résultats des explorations ont été publiés et étudiés avec autant de soin que de science. Pour ne point revenir sur la petite notice de Bernadau, c'est à Jouannet que l’on doit tous les travaux importants sur Terre-Nègre. Le rapport lu vers 1806 (?) à l’Académie de Bordeaux par Mazois le jeune fut, je n’en doute pas, sinon rédigé. du moins inspiré et dicté par son oncle Jouannet, qui avait entrepris les fouilles de 1803 de concert avec lui : je n’ai d’ailleurs pu retrouver ce rapport. On sent l'influence du même savant dans l’article signé E., c'est-à-dire Edmond Géraud, et paru dans la Æuche d'Aquitaine de 1818, sous le titre de Quelques fouilles Jaites dans un cimetière près de Bordeaux (t. IT, p. 246).

Les fouilles antérieures à 1818 sont mentionnées par Jouannet dans

la Ruche d'Aquitaine (t. II, p. 324); celles de 1824-1825, annoncées par lui dans le Ausce d'Aquitaine (tome III, p. 217: Urne découverte à T'erre-Nègre), furent étudiées dans un mémoire lu à l’Académie le 25 mai 1826 (Wofice sur les Sablières de Terre- Nègre, Acad., 1826, p. 67). Les fouilles suivantes et l'ensemble des explorations et découvertes, de 1803 à 1830, furent l'objet d'un travail très nèt et fort bien fait, lu à l’Académie le 20 mai 1831 et intitulé Wofice sur les antiques sépultures populaires du département de la (rironde (Acad., 1831, p. 123); Jouannet réunissait dans ce mémoire, à l'étude de Terre-Nègre, ses observations sur les tumulus de Biganos, de Lamothe et autres.

C’est dans ces deux derniers articles et dans sa Voice sur l'antiquité:

de Bordeaux, parue en 1818 (Kuche d'Aquitaine, t. II, p. 324), que Jouannet a publié les marques de potiers trouvées à Terre-Nègre. Voyez encore, au sujet de ce cimetière, sa note de la Sfatistique (t. I, p. 246). En même temps il dressait le Cataloque des objets antiques sortis du cimetière des Bituriges- Vivisques, catalogue demeuré manuscrit et publié cette année (1886) par M. de Mensignac, avec le plan de Terre-Nègre dressé soigneusement par Jouannet (Soc. arch., t. IX).

Entre temps encore le même Jouannet tenait au courant des petits objets trouvés à Bordeaux et dans le pays les lecteurs du Bulletin polymathique (1819, t. XVII, p. 367), de la Ruche d'Aquitaine (1818, t. II, p. 110; 1819, t. III, p. 124), du Musee d'Aquitaine (1823, t. 11: Antiquités découvertes dans la commune de Vertheuil; Fiqurines découvertes à Bordeaux), et du recueil de l'Académie (1835, p. 183 et p. 195; 1836 : Rapport sur les antiquités données à l'Académie par MM. Laporte frères).

Notons comme contemporain des premiers de ces articles, celui de Bourgade sur les cuillers d'argent de Monbadon(ZBull. pol., t. XIII, 1815, p. 49).

Il y avait vers 1831, à Bordeaux, un grand nombre de particuliers possédant des objets provenant de Terre-Nègre. Jouannet cite les noms de « Queyla, membre de la Société des Sciences et Arts de Bor- » deaux; Chambon, payeur général, à Périgueux; Petit, marchand » bijoutier, rue du Loup, à Bordeaux; Geraut, homme de lettres, rue » du Chapeau-Rouge, à Bordeaux; Mazois jeune, architecte à Paris; » Goethal, antiquaire à Bordeaux ». « La collection la plus importante » après celle dont nous venons de parler [c'est la sienne] est celle de

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» M. Petit ». La collection de Jouannet appartient aujourd’hui à la Ville. M. de Mensignac en a publié (Soc. arch., t. IX, p. 19) le catalogue fait par Jouannet, et la lettre par laquelle ce dernier en proposait l’acquisition à Monbalon, « directeur du Museum de Bordeaux», au modeste prix de 400 francs, c'est-à-dire ce que les objets lui avaient coûté à acquérir et à conserver. La lettre de Jouannet est à la fois trop curieuse et trop honorable pour que nous ne la donnions pas ici de nouveau :

Lettre adressée par M. Jouanxer & M. MonBALoN, directeur du Museum de Bordeaux (!).

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