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CHAPITRE m

DE l'origine de LA SOCIÉTÉ CIVILE.

ARTICLE I

OIUGINB mSTORIQXJE DE ' LA SOCIÉTÉ GTVILE.

387. — On peut envisager de deux manières la formation de la cité : ou historiquement d'après les tradi^ tions qui nous restent, principalement dans la Bible,

(1) Voyez BUT ce point Bensa, JnrU natvr, tt*mtna, 1. 1, § 441.

sur la manière dont s'est formé ce genre d'association dès le commencement du monde; ou philosophiqpiementy en recherchant comment une multitude a pu se constituer en corps social sous une autorité légitime, tout en sauvegardant (dans les limites où il peut être admis) le droit d'indépendance de chacun. Nous traiterons d'abord brièvement la question historique : les erreurs si répandues dans ce siècle nous obligeront de donner à l'autre plus de développement.

La Genèse, en nommant une ville bâtie par Gain, nous apprend que la société civile a existé longtemps avant le déluge. Mais elle se borne à indiquer ce fait; et il sufût de remarquer id que les choses ont dû se passer alors à peu près de la même manière qu'après le déluge, puisque les raisons étaient les mêmes. Depuis ce cataclysme, nous ne trouvons le nom d'aucune ville avant la dispersion de Babel. Gependant la multitude des hommes, déjà si nombreux, doit faire supposer qu'un autre lien était venu s'ajouter à celui de la société purement domestique, qui n'aurait pu suffire à la maintenir dans la concorde. Déjà, à cette époque, on parle de Nemrod, petit-fils de Cham, qui commença à être puissant sur la terre, ce que l'on entend ordinairement d'une puissance militaire (Genèse, G. X). — Nous voyons au même livre que les nations primitives dans lesquelles s'établirent des États descendaient chacune d'un auteur commun dont elles retinrent le pom pendant plusieurs siècles, comme les Assyriens d'Assur, les Sabéens de Saba, etc.

Mais, quoi qu'il en soit de ce qui a précédé la confusion des langues, il est certain du moins que dans ce

moment les nations se dispersèrent par familles, dont chacune donna ensuite naissance à une cité. Tant que Fauteur commun vivait et que ses descendants dressaient leurs tentes ou bâtissaient leurs maisons autour de la sienne^ il demeurait leur chef et dirigeait les afiisdres commîmes, laissant au maître de chaque maison le soin de celles qui regardaient sa propre famille (1). Ainsi, quoique Ton pût en la présence du père commun conserver à une telle société le nom de famille^ cependant elle commençait à participer, en quelque chose, aux conditions et à la fin de la cité. C'est ce qui eut lieu surtout lorsqu'un grand nombre de serviteurs vinrent avec leur propre famille s^unir à la multitude des enfants qui, vu la longévité des hommes à cette

(1) Yoici oomznent Bollin expose ce déyeloppement primitif de la famiUe se changeant en cité : « Dans ces premiers temps, » cfaaqne père était le chef et le souverain de sa famille, Tar-

> bitre et le jnge des différends, le législateur-né de la petite

• société qui lui était soumise. A mesure que chaque famille

• croissait, par la naissance des enfants et la multiplicité des ) alHaiices, leur petit domaine s'étendait, et eUes Tinrent peu » à peu à foirmer des bourgs et des yilles. Ces sociétés étant » devenues fort nombreuses par la succession des temps, les » famUles se partagèrent en diverses branches qui avaient

> chacune leur chef, n Sïit. anci^nne^ t, L »

c A cette époque, dit Pope, chaque père de famiUe, couronné

> par la nature, devenait roi, prêtre et père de son état nais- V sant; ses sujets mettaient en lui tout leur espoir, comme en

> une seconde providence; son regard était leur loi, sa langue

> leur oracle. :» — Voyes Fénélon, Essai sur le gawoemement ehU,p, 354, édU. Lehôî, — Saint ThomaS) de son côté, expose en ces termes comment le pouvoir civil est dérivé de la pater-

époque, pouvait se grouper autour de Fauteur commun (1). L'histoire d'Abraham nous offre un exemple remarquable de cet état de choses, qui différait beaucoup de la famille telle qu'on la voit maintenant dans nos sociétés civiles, où réunissant à peine trois généra* tions dans une même maison, elle n'atteint guère le nombre de trente à quarante personnes.

Pour distinguer avec plus de précision les différents degrés qui se trouvent dans la société, depuis la iamille dans son sens le plus restreint, jusqu'à la cité la plus développée, on peut appeler celui que nous venons de décrire société patriarchalê» Il est aisé de concevoir comment cette société reste soumise à l'autorité du père commun, que la nature elle-même indique comme

nité. Omnig domus reffitvr ah aliq^o antiig[nisfi'maf tient à pâtre faviiUoft reguntiir filiù Et eitmdè eontingit^ qnod ^tiam tota ricinia, qttœ erat institvta ex ooneanguineis^ regehatur propter cognationem ab aliquo qui erat principalit in eognaiione^ sùmt re-jB in oivitate. Ideo antem hoo reçimem à domihts et vieie 2>rocesHt ad oivitatee^ quia di^erei tnei sunt sieut ciffitae ifw» persa in di^ereat parte*; et ideo aniiqmtù» kahUahant hominee dhperei per vi^os, non avtem eonçreqati in Mnam eimtatem. Sic ergo patet qtiod regimem régie euper oivitate» vel gentem^ proceseit à regimne antiqvMrie in dôme vel viee, (8^ Th^ in îih. If Politi'Cor.y cap, I,)

(1) Aussi BeUamûn dit^il : c Pàtriarohae regiâ pëtmtate pradite* fuieee indicantree geetee ipsemm : Abraham (Oen, 14^ hélium geesit centra quatttor regee^ née legitvr ab ullo eenatu eptimatum pcteetatem aecepiêêe; eed née vUum quidem eenatum eonsuluieee, Judae (Oen. 33 j nvrvm euam qva itupri fuerat accusata igni adjttdioavit; née ipee nlhm eenatvm oonettluU ant regavit. De Rem, Po7it,^ Z. JII^ C\ U,

son chefy quoiqu'elle ne le lui impose pas avec une ri« gœur méfUphysique et absolue (1).

388. — Mais lorsque la motl a enlevé celui-ci, la société passe à un nouvel état, œlui de la trihu^ qui tient le milieu entre la société patriarcfaale et la société politique proprement ditoi dont elle diffère tant par la grandeur que par le caractère différent de l'autorité qui la gouverne ; car celle-ci étant moindre que dans la cité, laisse plus de pouvoir aux pères de famille sur une foule d'objets.

Cette diversité, toutefois, n'est qu'accidentelle, et Ton trouve d^ dans la tribu. la différence spécifique qui distingue la société dont le supérieur tient son autorité de la nature seule, c'est-à-dire de la paternité, de celle où le supérieur est établi soit par élection, soit par tout autre fait humain, comme on l'expliquera bientôt. C'est là, en effet, le trait qui distinpie la famiUe frâe au sens le plus large, ou la société patriarchale, de celle que la présence d'un élément autre que la génération, £sdt considérer comme plus propre-

(1) Cest sans doute Tabsence de cette obligation rigonrense qui a porté certains aatems à limiter la puissance paternelle an tempe de renfance, parce qn^ils ne la supposent fondée que Bor le besoin de l'enfanth Buaxes insinue cette opinion (dà (fer. ê€m JHâr,, JL F, C, VU, % U), Mais celan'est vrai que dans une certaine mesure, et si cette puissance diminuci elle ne cesse pas entièrement, parce que les besoins de Tenfance ne ^ont pas son seul titre, comme nous Tayons vu plus haut (362)* D'ailleurs l*homme adulte a encore besoin de la direction dTîlei et à qui oon:Tient*U mleox qu'au père de la donner dans une société formée de ses deacendanta 2

ment civile, et dont le premier degré est la tribu (i).

389. — Lorsque la tribu se développe et voit ses villages se changer en villes, rautorité qui la dirige doit se développer aussi et acquérir plus de puissance. Gela arrive soit par la multiplication d'une même tribu, soit par l'union de plusieurs tribus d'abord isolées , qui passent sous l'autorité d'un chef commun, et qui échangent la vie nomade, assez ordinaire aux tribus, pour une vie sédentaire et plus policée. Ainsi se forme une société plus grande à laquelle les titres de dté et de royaume sont proprement réservés. Toutefois l'histoire nous apprend que les cités et les royaumes n'étaient pas d'abord fort étendus. Une ville avec son territoire les composait le plus souvent, jusqu'à ce que les alliances ou la conquête eussent formé de plus grands empires» comme fut celui des Assyriens ; mais cette diversité d'étendue est ici purement accidentelle.

390. — La difficulté qu'on trouve à expliquer dans la tribu la formation du lien social et l'établissement de l'autorité qui lui est nécessaire, vient de ce que, à ne considérer que la nature seule, aucun des pères de

famille que la mort de l'auteur commun a rendus arbitres d'eux-mêmes et pleinement suijuns, ne semble avoir le droit de commander aux autres. Voilà pourquoi beaucoup de publicistes pensent que l'on ne peut sortir de cet état, qu'ils appellent anarchiquey que par une élection libre et convenue à priori entre ces pères de famille. Sans doute, les choses ont pu se passer ainsi à l'origine, de même que nous voyons aujourd'hui (1) Voyez à Vappendioe la note XIV.

des élections de ce genre se faire en diverses sociétés. Mais, bien loin que ce soit là lo seul mode de constituer la souveraineté, il ne parait pas même qu'il ait été commun dans le principe, si l'on en juge par le peu de rapports qu'il a avec les mœurs antiques et les circonstances propres à ces premières sociétés. L'autorité s'y trouvait presque naturellement attribuée à quelqu'un, le plus souvent par le droit de primogéniture.

Bien que ce droit ne suffise peut-être pas par lui-même pour conférer cette autorité sans le secours de quelques institutions positives, il était néanmoins générale* ment regardé dans ces premiers temps comme quelque chose de sacré, qui assurait une haute prééminence et qui appartenait au droit des gens intérieur; ce qui suffisait pour compléter l'efficacité qu'il n'aurait pas eue par lui-même. C'était comme une institution coutumière qui pouvait bien étendre son influence sans aucun pacte formel jusque sur la souveraineté. — Dans d'autres occasions, celle-ci pouvait être le résultat de la volonté et d'un testament de l'auteur commun, auquel le respect singulier pour l'autorité paternelle, qui distingue ces premiers âges, donnait une grande force. On voit des exemples de cela dans les bénédictions d'Isaac et de Jacob données à leurs enfants, et qui assignent pour chacun un ordre perpétuel de supériorité ou de dépendance, non sans faire allusion au droit d'aînesse, qu'elles transfèrent de l'un à l'autre des enfants pour des raisons spéciales. — Genèse^ ch. XXY, XXYII et

Enfin une supériorité de génie, de force et de richesse

pouvait désigner quelqu'un des frères aux autres comiae le plus capable de les diriger et de les aider ; de sorte que sans élection formelle de leur part, et sansYÎolence de la sienne, son autorité se trouvât comme natureUement établie à titre de convenance et d'utilité communey tacitement reconnue par les autres. C'est ainsi que la plupart du temps les hommes qui l'emportent sur les autres par certaines qualités, établissent insensible^ ment leur autorité sur eux, sekoi cet axiome» dont la vérité expérimentale met à néant bien des théories soidisant pUlosophiques : l'autorité ae prend et ne ae donne pas. C'est ce qu'il serait aisé de démontrer par les exemples mêmes où Télection populaire semble da~ miner avec le plus d'éclat.

391. — Ce que nous venons de dire de l'établissement d'un supérieur dans la tribu primitive s'ap*^ plique facilement aux degrés supérieurs d'adsociatioa qui changèrent la tribu en cité, soit par la multiplication de la même peuplade, soit par l'union de plusieurs. Car dans le premier cas la multiplicatito des inférieurs n'apportait aucun obstacle à ce que le supérieur, une fois établi, transmit naturellement son droit à ses fils dans l'ordre de primogéniiure, selon ce que nous voyons pratiquer plus tard dams de plus grands empires.-

Lorsque TEtat se formait, au contraire, par l'asacH dation de plusieurs tribus indépendantes, le bhef qui obtenait l'autorité sur elles, soit par l'^ection, soit d' titre d'excellence ou de conquête, transmettait rêgu^ lièrement ensuite ce pouvoir à son fils. Tel est, en

effet, l'ordre naturel, dont les peuples primitifs trouvaient le type dans ]a fiBmaiUe et auquel on voit, par ce qui nous reste de Thistoire des premiers sièdes, qu'ils se conformaient assez fidèlement (1).

392. — Enfin, à un degré plus avancé du développement de la société primitive, on trouve le droit de conquête qui a si souvent soumis à Tautorité d'un seul plusieurs tribus et plusieurs États. Je dis à un degré supérieur, car celui-ci ne saurait évidemment être le premier, puisque la conquête demande une armée, et par conséquent suppose déjà une autorité (dus grande que ne Test la puissance paternelle pr<^ement dite. Elle exige au moins une famille trè»4éveloppée, telle qu'était celle d'Abraham, dans laquelle, quelque nom qu*on lui donne, on trouve un pouvoir presque royal.

(1) H. de Samt-VictoT nous montre chez les Hébreux on exemple de cette f oimatioii ori^boAlre de la société et de son développement, a D'Abraham et de son fils Isaao, dit-il, sort ime postérité peu nombieiise d*abord et qne régissent longtemps les lois de la société domestique. EUe s'accroît, les pères et les familles s'y mnltiptieBt ; atora nous y voyons naître le goa- Temement de la tribu, et un certain droit d'ainesse s'y établir entre les familles diverses qui la composent, c<»nme U existait déjà dans rintérienr de la famiUe de leur père commun. H y a ensaite agrégation de tribus, conmie il y a eu agrégation de familles, et il s'en forme un peuple. I>ès qu'elles sont entrées par cette modification nouyelle dans la société civile, il leur faut un chef qui les c<mduise dans leurs guerres et qui rè|^ tout au milieu d'elles pendant la paix. Ce chef est institué, et se montre à l'instant même entouré des chefs de fainilli^ aSnées, dont il fait ses auxiliaires et ses ministres ; et de cette extensioa du droit d'ainesse, Ton des traits les plus Tenuu>

On voit, comme nous Tavons déjà fait remarquer (150), que ce n^est ni la guerre, ni une violence tyranniquej ou Vinstigatum du diable, qui ont pu être la première et Tunique manière d'établir rauiorité politique parmi les hommes, comme quelques-uns n'ont pas craint de le dire dans des accès de mauvaise humeur contre les princes (1).

Comment concilier d'ailleurs ces déclamations avec cet oracle du S. -Esprit : Non est potestas nist à Dec ; quœ autem sunty à Deo ordinatœsuni (Rom. XIU, 1). En vain objecterait-on l'exemple de Nemrod ; car l'Ecriture ne dit point qu'il fut un conquérant injuste ni un violent opfHreisseur ; mais seulement un vaillant chasseur devant le Seigneur. Or cette qualité était alors fort utile, pour délivrer des tribus pastorales des maux que leur causaient les incursions des bètes fé-

qnables de ce premier déyeloppement social, nous Toyons sortir natnrellemeiifc la noblesse, qui se perpétue, et naturellement encore par lliérédité. Sons Moïse, Josué et les Jnges, ce peuple est régi par on gonyemement exceptionnel, qui serait la perfection de la monarchie s'il ponrait être offert comme modèle et 8*il n*eût pas été snper-natarellement établi ; car encore que ces hommes choisis n'eussent pas le caractère royal, ils exerçaient sur le peuple entier un pouvoir absolu qui n'arait de limites que dans les décrets de Dieu mdme, monarque suprême dont ils n'étaient que les interprètes et les lieutenants. Par un effat de Tinoonstance et de la penrersité de ce peuple, de yéritables rois succédèrent à ce gouyemement théocratique, et alors, comme il le dit lui-même, <( il devint semblable aux autres nations. > Saint-Victor, Mndet êur Vhittûirê ^miver' Mlle, T.II,p,9Bl, (1) Bellarmin (^^ Laieis, L. III, 0. m, IV, VII) réfute oec

roces, et très-propre par conséquent à concUier leur fa?eur à celui qui la possédait, et à le faire reconnaître pour chef. Le peu que TÉcriture nous dit de Nemrod s'explique donc au moins aussi bien d'une protection utile que d'une oppression injuste.

393. — On peut déduire de ce qui précède ces conclusions historiques, dont la vérité est incontestable.

I. — Tout gouvernement politique tire sa première origine de la société domestique, dont il est une imitation et un développement ; et il présuppose l'existence de la famille, source du genre humain, et de toute la société. En effet, dans ces premiers temps, les fils de famille devenus adultes, ou demeuraient dans la maison de leur père, soumis à son autorité domestique ; ou se bâtissaient de nouvelles maisons dans les terres déjà occupées par lui, et lui devenaient ainsi soumis à un

dédamatîoiifl, et montre combien il est faux de supposer qne la plupart des princes ont été manTaîs. Ihlmm ett^ dit-il, prineipeg vt plwriwkm eâse violas : Mo enim no% agimuê de regno particuiari, sed depolitieo prinoipatu in génère^ qualiS PBoroBPS FUIT Abbahah bt aui. Sioutfuerunt maliprinoPpe» (M%j eto, . ., ità è eofUrario fuerunt honi principe* Adam, Noë, Abraham, Iêaae,Jàcohf Joseph, Moyses, Josue,omnesferèjudices et plwrimi reges Judo. » — ' On peut lemarqner en passant qnH attribne isâ, en rerta du titre de paternité, la souveraineté poHtiqne aox patriarches, quoi qull en soit da nom sons lequel elle est désignée. « iVtf^ori nonpotest, dit-il, qvin Adamo sub. jeeHfuerUUfilii et nepotos^us (0. Vil). Il suppose donc que 1* première cité a été purement naturelle et non conventionnéDe, et que ce n'est point une élection préalable, faite par la multitude, qui Ta constituée.

nouveau titre, celui de sou domaixie territorial ; ou enfm émigraient dans des régions encore inoccupées, et donnaient ainsi naissance à une société nouvelle.

II. — Le domaine territorial du père a été Torigine naturelle du gouvernement monarchique. Car les concessions faites par le père dans un territoire qu'il possédait déjà, lui donnaient sur les donataires ime supériorité formellement distincte du pouvoir paternel et du droit même de propriété, quoiqu'elle tirât son origine de celui-ci. Ce pouvoir spécial, fondé sur le domaine personnel et sur Tobligation générale de faire le bien des autres hommes lorsqu'on le peut (comme le permettait ici la suprématie du grand propriétaire), est proprement la jurisdiction, qui lorsqu'elle réside sur une seule tête indépendante, constitue la monarchie. Ce n'est plus ni la paternité pure, ni le simple domaine, lequel tombe directement sur les choses, et non sur les personnes^

m. — Le pouvoir monarchique provenant ainsi du domaine territorial a pu devenir héréditaire. Car ce domaine lui-môme, qui en était le fondement, était transmissîble par l'hérédité, par . exemple, à l'aîné des fils. Celui-ci pouvait donc succéder aussi à l'autorité de son père, ayant pour cela les mêmes titres que lui, sauf la qualité de père, et ce qui en dépend immédiatement. Ainsi, quoique le lien du sang s'efiBaiçât pea à peu par la multiplicité des générations, et que le domaine lui-même se trouvât insensiblement aliéné, la supériorité politique originairement fondée sur eux a pu leur survivre.

lY- -^ Une société de frères ou de. parents émir grant du territoire paternel, a été rorigine naturelle du gouvernement polyarehique. Car ces frères, éman-» cipés et respectivement indépendants, durent nécessairement se choisir un chef entre eux; ou plus souvent accepter celui qui .sHmposait. par quelque prééminence personnelle y ou bien, enfin retenir l'autorité pour Vexercer d'un commun ^ccord^ comj(aq cela peut se faire dans les républiques. Or U a'est pas impossible qu'ils aient pris quelquefois ce dernier parti» quoi qu'il ne soit pas. facile d'en montrer- de^ exemples dans l'histoire ; parce que les difficultés d'un premier établissement, demandi^nt pour l'ordinaire plus d'unité dans l'action que u'en oi&e généra^ lement le gouvernement collectif. Les grandes et diffi-» ciles entreprises sont plutôt Vœuvre d'un homme que celle d'une assemblée*

ARTICLE n,

EXPLICATION PHILOSOPHIQUE DE LA FORMATION DE LA SOCIÉTÉ CrVlLE.

394. — Après avoir montré historiquement comment la société humaine a passé par divers degrés de développements, de la maison, son berceau, jusqu'à la cité parfaite, il faut chercher TexpUcation de ce fait, et montrer de quelle manière le lien social qui soumet les hommes à l'autorité a pu se concilier avec leur indépendance naturelle. Comme nous l'avons déjà indiqué, beaucoup de publicistes exagérant cette in*

dépendance qui appartient plus à l'ordre purement idéal qu'à celui des faits, posent en principe que nul homme ne peut sans son libre consentement être soumis à un autre ; assertion déjà démentie dans la société domestique, mais sur laquelle repose néanmoins le système plus ou moins développé du contrat social. — Les partisans les plus rigides de ce système, comme Rousseau, établissent nettement ce principe, au moins pour tout homme ayant l'usage de la raison (1). — D'autres, et même des catholiques comme Schwartz et Zallinger, restreignent cette nécessité du consentement aux pères de famille que l'émancipation ou la mort de l'auteur commun a rendus sui juris et constitués dans l'état d'anarchte. Mais ils accordent à ceux-ci la faculté d'engager leurs descendants présents et futurs, qui naîtront ainsi soumis à l'autorité préexistante. Quant à eux, ils doivent tous concourir à un double pacte; celui d'ossodatton, qui requiert l'unanimité; et celui de soumission y dans lequel la majorité suffit selon ces auteurs ; sans doute parce que cette prééminence de la majorité est censée acceptée dans le premier pacte, selon cette parole de Rousseau : c La loi

(1) a L'ordre social, dit Ronsseaa, est nn droit sacré qni sert de » base à tous les autres ; cependant ce droit ne vient pas de la » natore ; il est donc fondé snr des conventions ((b9Urat soeial^

> Lit. I, C. T)^^ Poisqn'ancan homme n'a une autorité n&ta-

> lelle snr son semblable, et puisque la force ne produit aucun D droit, reste donc les conrentions pour base de toute autorité » légitime parmi les bommes (t<?., C. IV). j> Nous laissons À Konsseau le soin de faire concorder ces paroles avec ce quMl dit, Liv. m, 0. XVI, du même ouvrage.

) de la pluralité des suffrages est elle-même un éta- 1 blissement de convention et suppose au moins une > fois l'unanimité. » — Contrat social^ Liv, I, C, V,

Cette doctrine, pleine de difficultés et de contradictions^ est défendue par Puffendorf et admise par quelques catholiques modernes, comme Spedaliéri, que Taparelli réfute victorieusement ( Essai de droit naturel, § 565).

Plusieurs scolastiques, en supposant que la soumission politique ne saurait naître d'une autre source qu'un pacte ou du moins un quasi-contrat (i), semblent ne pas s'élrâgner assez de ce système quant à la spéculation. D est vrai (ju'ils y mettent des restrictions pratiques qui ne permettent pas de les confondre avec les fauteurs de la théorie moderne de la souveraineté du peuple. Cependant leurs opinions, quelque adoucies qu'elles soient, renferment encore une contradiction manifeste, puisque d'une part elles supposent que le devoir de soumission politique ne peut naître que d'un consente* ment, et que de Tautre elles donnent à la volonté des parents le pouvoir de lier toute leur postérité (2).

395. — Le système du contrat social tel que l'entend Rousseau est absurde, impossible et pernicieux, comme

(1) Voyez Suarei, Defens, fidei, L. m, O. Il, §§ 17 et 19.

(2) Cette contradiction n*a pas échappé À Rousseau : « Quand ) chacun, dit-il, pourrait B^aliéner hri-même, il ne peut aliéner I ses enfants ; ils naissent hommes et libres ; leur liberté leur i appartient; nul n*a le droit d*en disposer qu'eux. Avant qu'ils

> soient en fige de raison, le père peut en leur nom stipuler des » oondltions pour leur conservation, pour leur bien-être, mais

> non les donner irrévocablement et sans condition ; car un tel

90 EXPUCATION PHILOSOPHIQUE •

nous le démontrerons bientôt. Malgré les restrictiiHis que les autres mettent à Thypothëse d'un pacte primitif, elle nous semble encore inadmissible à double titre : lo en tant qu'on la propose comme le seul moyen de constituer la dté et d'y établir un souverain; 2<> entant qu'elle suppose que la souveraineté réside d'abord dans la multitude et est délé|piée par elle au sapérieur élu. Cette seconde question, plus difficile que l'autre^ sera examinée plus loin, lorsque nous traiterons de l'autorité en elle-même. Nous ne toucherons ici que la première, savoir la formation de la cité et la détermination de la personne du supérieur, points sur lesquels il est aisé de réfuter les partisans du contrat social.

Il est certain que .cette formation et oette détermination peuvent provenir d'un pacte et d'un choix fait par un petit nombre de pères de faimjlle indépendants, comme cela a lieu tous les jours dans des sociétés particulières formées pour l'industrie, le commerce, etc... Mais nous disons que ce moyen n'est pas le seul) et qu'il n'a pas été le premier, ni le plus ordinaire. C'est ce qui ressortira clairement des notions que nous allons développer,

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