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CHAPITRE IX

551. — Les devoirs des citoyens de chaque Etat se partagent en- trois classes. Les uns se rapportent à leurs concitoyens pris individuellement ; les autres à la société, considérée dans son ensemble^ et les troisièmes enfin à Tautorité qui la gouverne.

I. — Les devoirs que la nature a établis entre tous les hommes nous obligent à un nouveau titre envers nos concitoyens, auxquels nous s(»nmes liés par une association spéciale. Nous devons en outre respecter en eux les droits que leur donnent les lois civiles, et remf^ fidèlement les devoirs corrélatifs à ces droits. Enfin Famour dû à tous les hommes doit régulièrement, et toutes choses égales d'ailleurs, se porter encore plus sur nos concitoyens, qui sont membres du même corps social. Aussi voit-on que la nature nous inspire communément cette préférence instinctive pour nos compatriotes.

562. — n. — L'homme contracte envers la société dont il est membre, surtout lorsqu'il est né dans son sein, des obligations nombreuses, et il lui doit un amour tout particulier. On peut en effet dire en qudque manière

qu'il tient tout d'elle, car c'est par sa protection et son secours que ses parents ont pu Télever, l'instruire dans les arts et l'^ariehip. De là Taffection filiale que l'on dé* signe sous le nom d'amour de la patrie : amor patrle, mot qui exprime bien le rôle quasi-paternel que la société remplit envers ses membreô. Quoique ce sentiment se porte aussi sur le lieu même de la naissance, c'est surtout vers la société des personnes qu'il doit se diriger (1). Si quelqu'un abandonne pour une juste cause sa patrie d'origine pour s'attacber à une autre, il contracte à peu près les mêmes obligations envers eellen^i.

L'amour de la patrie, de celle d'origine surtout, est tin des sentiments les plus vifs du cœur bumahi. C'est aussi un de ceux qui ont été le plus exalté chez tous les peuples, et non sans raison, pourvu qu'il soit renfermé dans de justes bornes. Cette modération n'a pas été gardée par les anciens, surtout dans les républiques comme étaient Rome et la Grèce. Ils ont poussé l'amour de la patrie jusqu'à un fanatisme qui étoufiait même les affections domestiques, et q\n excitait le plus souvent contre les autres peuples une hostilité féroce. On vit ainsi toutes les lois de l'humanité et de la justice foulées aux yneds sans pudeur à l'égard des étrangers, et dans l'enceinte même de la cité les droits les plus sacrés des individus immolés à l'idole de la patrie.

(1) a Patriam, dit Helneccius, neo (igelUis oonstituit ad ortentenir tel ad occidentem svtw, neo ecetue kaminnm quà ftominnm^ qnipluret ineese poseunt latrones, nehilones et stoHdi; sed ipsa tooUtae civilis à oujuê saUsU naetra onnU salue pendet, ^

Mais la religion chrélienne, en recommandant une charité universelle, adoucit ce patriotisme farouche, et le releva en même temps par des inspirations plus généreuses. Toutefois les chrétiens eux-mêmes ont à se garder d'un faux patriotisme, qui consiste moins à se dévouer pour le service de son pays, qu'à Texalter indiscrètement et à relever au-dessus de tout avec une jactance inspirée par Torgueil et Tégolsme. Chacun sans doute doit avoir au cœur une juste préférence pour sa patrie; mais il est ahsurde de la vanter par dessus tout, même contre l'évidence, et de mépriser toutes les autres nations. Ce travers est cependant fort commun, et bien des hommes graves d'ailleurs n'en sont pas exempts. On les voit, sous prétexte à'Iwnneur et d'esprit natich naïf compter pour rien les droits de la vérité et de la justice, et s'exposer à la dérision de tous ceux qui ne partagent pas les préjugés de leur vanité ridicule (1). C'est de ces gens-là que M. de Maistre a dit avec tant de raison : < Contre le préjugé, religieux et national » surtout, le bon sens est inutile. > Il ne pardonne à rien de ce qui le contredit. Pour mettre chaque chose à

(1) M. de Tocquerille nous montre nn cnrienz exemple de oe patriotisme areng^le chez les librei citoyens des États-Unis. « L'Amérique, dit-il, est an pays de liberté où pour ne blener i> personne Tétranger ne doit parler librement ni des parti- » caliers, ni de TÉtat, ni des gouvernés, ni des gouvernants, ni » des entreprises publiques, ni des entreprises privées, de rien :d enfin de ce qu'on j rencontre, sinon peut-être du dimat et du » sol; encore trouve-t-on des Américains prêts à défendre l*au 9 et Tautre, comme s'ils avaient concouru à les former, m Delà JDétnooratu, tome I, chap. 14.

sa place, on doit faire passer avant tout, et surtout avant les susceptibilités de Torgueil national, les droits sacrés de la vérité et de la justice, et faire consister son patriotisme à se dévouer au bien du pays avec une généreuse abnégation dans les nécessités publiques, au lieu de s'épuiser en déclamations pleines de jactance. C'est un point digne de remarque, que l'orgueil national se développe cbez les peuples à mesure que l'égoîsme y étouffe davantage l'esprit de sacrifice et de dévouement au bien commun.

653. — L'bomme a, selon les circonstances, beaucoup de devoirs à remplir envers sa patrie. Il doit, lorsque cela devient nécessaire, lui immoler son repos dans les fonctions publiques, partager ses biens avec elle, et quelquefois même lui faire de sa vie un sacrifice qui a toujours été compté parmi les actions les plus nobles et les plus glorieuses. Nos ancêtres ont rempli tous ces devoirs avec un zèle plus pur et une générosité non moins grande que celle de ces païens qu'on propose presque seuls à notre admiration avec tant d'imprudence et d'injustice; et les annales des nations chrétiennes, trop peu connues de la jeunesse, sont pleines des plus beaux traits de ce genre.

L'exercice des fonctions publiques n'est pas le seul moyen de servir son pays ; trop souvent même on les recherché moins par zèle pour le bien public que par un sentiment d'ambition ou de cupidité. Ainsi les hommes qui donnent un exemple trop rare de modération, en s'abstenant d'y prétendre lorsque leurs serrices ne sont pas nécessaires, sont plus dignes d'éloges

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que de blâme. Se renfermer dans les soins de la famille, qui est la pépinière de l'Etat, (aire de ses enfants des citoyens utiles et vertueux, administrer sagement sa fortune et la partager charitablement avec les malheureux, c^est rendre au pays plus de services qu'il n'en pourra jamais attendre des brouillons qui, ayant toujours le bien public à la bouche, ne cessent de troubler l'Etat sous ce prétexte, par leur inquiétude, leurs intrigues et leurs discordes (1).

554. — in. — Le premier devoir des sujets envers l'autorité qui dirige la société est l'obéissance à ses lois et à ses préceptes ; car, bien qu'il y ait certaines lois purement pénales, comme nous l'avons expliqué ailleurs, régulièrement parlant, la loi atteint la conscience même du sujet. Les citoyens doivent encore le respect et l'amour aux magistrats, et surtout au souverain, parce qu'il est l'image vivante de la divinité dont il

(1) BoBsnet résume par^tement en quelques mots nos devoirs envers la patrie : a Si Ton est obligé, dit^il, d*aimer tous les hommesi et qu'à vrai dire il n'y ait point d'étranger pour le chrétien, à plus forte raison doit-il aimer ses concitoyens. Tout Tamonr qu'on a pour soi-même, pour sa famille et pour ses amis, se réduit dans Tamour que Ton a pour sa patrie ; notre bonheur, celui de nos familles et de nos amis y est renfermé. Cest pour* quoi les séditieux, qui n'aiment pas leur pays et y pestent la division, sont l'exécration du genre humain. . . On ne doit point épargner ses biens quand il s'agit de servir sa patrie. . . Qui sert le public sert chaque particulier. Il faut même sans hésiter sacrifier sa vie pour son pays. . . Quiconque donc n'aime pas la société civile dont il fait partie, c'est-à-dire l'État où il est né, est ennemi de lui-môme et de tout le genre humain, i» I\fUtiq«€ sacrée^ liv. I, art, VI.

tient la place. Cette sorte de consécration de sa personne la rend inviolable et digne de recevoir de la part de tous des hommages qui, par elle, remontent à Dieu, à l'autorité duquel elle participe. D'ailleurs, s'il faut chérir sa patrie , on ne doit pas moins aimer le père de cette patrie (1) , qui en est comme la tète , qui Tadministre avec tant de soins , et dont la conservation importe si fort au salut public. Aussi peut-on dire qu'une nation ne tire pas moins d'avantages que d'honneur de ce noble sentiment d'amour pour ses princes , qui la rend capable de tous les sacrifices pour leur témoigner son affection , son respect et sa fidélité. Ce dévouement au père de la patrie fait de tous les citoyens une même famille par la communauté de leur amour filial. — Malheur, au contraire, à toute société où la personne du prince est comme étrangère, pour ne pas dire odieuse aux citoyens , où ils ne lui rendent qu'une obéissance matérielle par nécessité, ou tout au plus par un principe spéculatif d'ordre, sans aucune affection. Chez un tel peuple , la constitution ne saurait être solide ni l'administration suave, car le cœur seul peut unir la force à la douceur dans la direction de toute société humaine, et les principes abstraits ont peu de prise sur la multitude lorsque les cœurs ne sont pas touchés (2).

(1) Le nom àà patrie, formé de celui de ph'e (pater), indique à la fois et la formation et la nature de la royauté, comme Taporelli le remarque après bien d'antres.

(2) Cette Yérité brille de tout son éclat dans la comparaison de Tantique société française, à célèbre par son amour pour

On voit par là ce qu'il faut penser de nos mœurs constitutionnelles, qui font de tous les citoyens autant de censeurs et de détracteurs des ma^strats et du prince lui-même. Partout où pénètre ce désordre, c*en est fait de la religion de la seconde majesté, romement, l'appui et la sauvegarde de la société politique.

Si le prince vient à faillir dans le gouvernement de l'État par défaut d'habileté ou même de bonne volonté, ce n'est pas une raison pour lui refuser le respect et l'amour qui lui sont dus , ni , à plus forte raison , pour se livrer à des murmures séditieux; car après tout il est bomme et par conséquent sujet à l'erreur et aux

ses princes, avec la société du XTX* siècle, oaractérisée par son mécanisme adzninistratif si sec et si abstrait de tons les sentiments hnmains. — Voyez K. de TEpinois, Vîâ du DavpMn^ p. 29 et 308 ; et Babichon, de VAngUterrey I, p. 284. ~ Bnrke a bien parlé sur ce point, dans ses JRéflexiom tur la BÀvolvtUm fran>çaiêe,

a Le siècle de la cheyalerie est passé 1 s'écrioit-U. Celui des » sophistes , des économistes et des calculateurs loi a sacoédé, » et la gloire de TEarope est à jamais éteinte ; non jamais da-

p vantage nous ne reyerrons plus cette loyauté cette soa-

» mission fière, cette obéissance dignifiée et cette sabordlnation 9 du cœur, qui dans la servitude même conservait tout entier ]» cet esprit animé d*ane liberté exaltée. Oet ornement généreux » de la vie, cette défense gratoite des nations, cette pépinière 2> de tons les sentiments courageux et des entreprises héroïques, » tout est détruit. EUe est perdue cette sensibilité de principes, n cette chasteté de llionneur, pour laquelle une légère tache » était comme une large blessure; qui inspirait le courage en » adoucissant la férocité, qui ennoblissait tout ce qu'elle toa- » chait On airache ayec cruauté toutes les draperies qui

passions. Il serait donc injuste d'exiger de lui plus de perfection que n'en comporte la faiblesse humaine, surtout si l'on tient compte des difficultés, des séductions et des périls de tout genre dont il est environné. D faut avoir compassion de ceux qui gouvernent, et leur savoir gré si ordinairement ils suivent les règles de la justice, celles d'une prudence commune, et s'ils sont dirigés dans l'ensemble des affaires par le désir de procurer la félicité publique.

555. — Enfin il n'est pas permis aux citoyens d'innover dans l'Etat au préjudice de ceux qui y possèdent légitimement l'autorité suprême : conspirer dans ce but, c'est se rendre coupable de crime de trahison. En vain

]> Élisaient Tomement de la vie ; on va rejeter pour jamais, » comme une morale ridicule, absurde et antique, tontes ces p idées que l'imagination nous représente comme le luxe de la » morale : idées que le cœur avoue et que Tentendement ratifie ; 9 parce qu'elles sont nécessaires pour couvrir les défauts, pour » masquer la nudité de notre pauvre nature, et pour l'élever D dans notre propre estime à la hauteur de sa dignité. Dans ce D nouvel ordre de choses, un roi n'est qu'un homme comme un A autre. . . La chose publique est désormais dépouillée de toutes 2> ses ressources pour engager l'affection. D'après les principes B de cette philosophie mécanique, aucxmes de nos institutions ne !> peuvent jamais être personnifiées, si je puis m'exprimer ainsi, » de manière à faire naître en nous l'amour, la vénération, l'ad- D miration ou l'attachement. Mais cette sorte de itLison, qui B bannit ainsi toutes les affections, est incapable de les rem- B placer; les affections publiques, combinées avec les mœurs, i> sont quelquefois nécessaires comme supplément, quelquefois n comme correctif, et toujours comme soutien de la loi. » SéJUanûtu swr la Révolution de France, p. 166, 3* édition.

398 DEvoms des sujets.

se retrancherait-on derrière le prétexte d'améliorer r£tat et d'y introduire un régime plus libre et plus parfait. Ce n'est là le plus souvent qu'une ruse hypocrite par laquelle les séditieux cherchent à dissimuler leur ambition. Fussent-ils sincères, il n'appartient pas au premier venu de blesser les droits du supérieur légitime, pour imposer au pays ses utopies. Quand on supposerait à celles-ci autant de sagesse qu'elles en ont peu pour l'ordinaire, leurs avantages ne sauraient compenser le mal que fait à la société la violation des droits du souverain. Il faut donc rejeter le sentiment de certains catholiques modernes qui ne reconnaissent point de délits politiques ; mais qui justifient toutes les entreprises des sujets contre l'autorité, pourvu qu'elles soient inspirées par l'amour du progrès et de la liberté. Cette doctrine, soutenue dans le journal V Avenir, a été condamnée par le Pape Grégoire XVI, ainsi que par Pie IX, dans son allocution consistoriale du 20 avril

Bossuet résume parfaitement les devoirs des sujets envers le prince en quelques paroles que nous citerons pour terminer.

c Le prince, dit-il, voit de plus haut et de plus loin : » on doit croire qu'il voit mieux et il faut obéir sans

> murmure, puisque le murmure est une disposition ]D à la sédition... flatter le peuple pour le séparer des » intérêts de son roi, c'est lui faire la plus cruelle de » toutes les guerres et ajouter la sédition à ses autres

> maux. Que les peuples détestent donc les Rabsacès » et tous ceux qui font semblant de les aimer lorsqu'ils

> attaquent leur roi. On n'attaque jamais tant le corps

> que quand on Tattaque dans la tête, quoiqu'on paraisse

> pour un temps flatter les autres parties. — Le

> prince doit être aimé comme un bien public et sa

> vie est l'objet des vœux de tout le peuple. De là le

> cri de vive le roi qui a passé du peuple de Dieu à

> tous les peuples du monde la vie du prince est

) regardée comme le salut de tout le peuple : c'est

> pourquoi chacun est soigneux de la vie du prince

> comme de la sienne et plus que de la sienne qu'il

> soit permis au peuple oppressé de recourir au prince ) par les magistrats et par les voies légitimes, mais

> que ce soit toujours avec respect. Obéissez à vos » maîtres non seulement quand ils sont bons et mo^

> dérés; mais encore quand ils sont durs et fâcheux, » L'Etat est en péril, et le repos public n'a plus rien

> de ferme, s'il est permis de s'élever pour quelque » cause que ce soit contre les princes. La sainte onction 9 est sur eux, et le haut ministère qu'ils exercent au

> nom de Dieu, les met à couvert de toute insulte. » Nous avons vu David, non seulement refuser d'at-

> tenter à la vie de Saûl, mais trembler pour avoir osé

> couper le bord de sa robe, quoique ce fût à bon des- I sein, (i Reg., C. 24, v. 6. 9.)

> Les paroles de Saint Augustin sur ce passage sont

» remarquables Il reconnaît après l'Ecriture une

I sainteté inhérente au caractère royal qui ne peut être

) effacée par aucun crime Jérémie, après la ruine

1 de Jérusalem et l'entier renversement du trône des 1 rois de Juda, parle encore avec un respect profond

» de son roi Sëdécias {Thren. lY. 20). Les bons sujets

> ne se tenaient pas quittes du respect quUls devaient

> à leur roi, après même que son royaume fut renversé

> et qu*il fut emmené comme un captif avec tout son ) peuple. Us respectaient, jusque dans les fers et après ) la ruine du royaume, le caractère sacré de Tautorité » royale. *- Politique tirée de VEcnture Sainte. » Liv; VI, art. I et II. »

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