CHAPITRE IL
590. — Quoique les nations forment autant de personnes morales indépendantes, comme le seraient des familles vivant isolées et sans gouvernement commun, il existe néanmoins entre elles une société naturelle décrite plus haut (327), dont Dieu, qui gouverne tout le genre humain par sa Providence, est le supérieur, et dont la loi naturelle est le droit fondamental. De là dé-
coulent entre les peuples, et entre les hommes appartenant à des nations diverses, les droits et les devoirs d'hu* manité, qui trouvent leur application aussitôt que ces personnes morales ou physiques entrent en contact. Cette société universelle, fondée sur la communauté d'origine et de nature, établit dans le genre humain une certaine unité qui ne détruit point celle de chaque peuple ni son autonomie; et elle est la source des droits et des devoirs internationaux, application plus ample des principes que nous avons exposés sur les droits et les devoirs privés (i).
Cette société, telle qu'elle sort des mains de la nature, est dirigée par le pur droit naturel des gens. Mais des pactes entre certains peuples, ou des mœurs communes à la plupart d'entre eux, peuvent y ajouter de nouvelles règles qui forment le droit des gens positif ou mixte, expliqué plus haut (584) : droit dont l'obligation a pour raison dernière l'autorité de Dieu, chef unique de toute cette société, qui n'est soumise à aucune autorité humaine ; puisque chaque nation est indépendante. Telle est la notion vraie et essentielle de la société interna- ' tionale.
Cette société du genre humain, sans perdre sa nature, s'est singulièrement perfectionnée chez les chré-
y^ ( 1 ) Ceat oett« société que Saint Angnstm décrit en cas tennes :
« Post oiv^it€ttem- veî nrhem itequitur orbiê terrœ, in qtic tertivm
'^ ' graduviponunt societatU humanœ, incipienteê à dcmo, atq}te indè
ad nrbem, deindè ad orhem progrediendo venientes : qui utiqM gicut aqvarvm congeries, quanto major etty tanto pericnlif plenwr, 9 — De civit. Dei, XIX, 7.
tiens, par l'influence de la religion et de l'Eglise, qui développe la loi de justice et de bienveillance sur laquelle reposent les droits et les devoirs d'une telle société. La foi catholique, en effet, non seulement confirme la communauté d'origine et la fraternité des hommes ; mais encore elle l'exalte, et leur donne un nouveau motif d'amour mutuel en leur rappelant l'adoption divine qui leur eçt communiquée par la grâce ; et en corrigeant leurs mœurs, elle rend tous leurs rapports plus doux et plus bienveillants. C'est ainsi que le droit des gens intérieur, et surtout le droit intemationali ont acquis chez les chrétiens une perfection et une douceur toiyours inconnues aux nations infidèles» Tant il .est vrai que, par une admirable disposition de la Providence^ l'ordre surnaturel perfectionne dans sa propre sphère l'ordre de la nature; qui, dans sa corruption présente, ne saurait atteindre qu'à grand' peine et fort imparfaitement les fins mêmes qui lui sont propres.
Nous exposerons, dans le chapitre suivant, le droit qui résulte pour chaque nation de la société que nous venons de décrire. Mais ici se présente une question qu'il faut d'abord examiner. Outre cette société naturelle, existe-tril entre les peuples une association positive purement humaine, fondée sur un pacte ou un fait humain, et exigeant une oi^anisation et une autorité concrète constituée par l'homme ? La question peut èlre posée, ou par rapport à un petit nombre de peuples unis par un lien spécial, ou par rapport à tout le genre humain, que quelques-uns représentent comme
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formant une société universelle et positive qu'ils appellent Ethnarchie, et qui serait dirigée par une autorite suprême et de Tordre humain.
Au premier point de vue, l'histoire atteste qu'il intervient souvent entre plusieurs peuples des pactes et des alliances qui produisent entre eux des associations spéciales de forme arbitraire, ainsi que des droits et des devoirs purement positifs. Mais ces traités sont pour l'ordinaire restreints à quelque objet particulier, et n'établissent point une société complète, gouvernée par une autorité commune aux nations ainsi associées, qui demeurent juridiquement égales et indépendantes. Telles sont les alliances que forment deux ou trois Etats, unissant leurs forces pour la défense commune ou pour le commerce, etc., sans que la forme propre de chacun et l'autonomie de son régime politique soient altérées. Gela peut être considéré comme le moindre degré d'association internationale ; et le droit qui lui es.t propre est purement conventionnel.
591. — L'expérience montre encore que plusieurs cités peuvent s'unir en une confédération stable, présidée par une autorité commune, comme un conseil formé de députés de chaque Etat, qui dirige leurs rapports mutuels , termine leurs différends , et -quelquefois même intervient jusqu'à un certain point dans le régime intérieur ; quoique dans ce dernier cas, on puisse à peine reconnaître dans chaque société confédérée le caractère distinctif d'un Etat souverain, l'autonomie intérieure. L'Amérique et l'Allemagne en offrent des exemples. Il en était de même de la Suisse, où depuis
quelques années la souveraineté cantonale a presque disparu pour faire place k un régime unitaire. Il est difficile de fixer, au point de vue du droit public, le caractère de ces confédérations, que les circonstances rendent si diverses. Dans les exemples que nous venons de citer, il est certain que Tidée d'un. État politique indépendant n'est pas pleinement réalisée dans chaque cité, comme elle l'est en FVaace, par exemple. On ne saurait cependant les considérer comme de amples pro* vinces. Elles tiennent un milieu assez Vague entre ces deux extrêmes. Du reste, ces sortes de confédérations répondent as^ez bien dans leurs limites à l'idée d'une société ethnarchique, telle que certains auteurs la conçoivent pour le monde entier* Elles n'en diffèrent que par l'étendue ; mais cette différence est immense quand on les considère dans Tordre concret. Renf^^mées dans ces limites, des sodétés etbnarchiques ont toujours existé dans le monde ; mais la philosophie n'a rien à dire de leurs droits propres, qui reposent tout entiers sur des règles arbitraires. U sufQt de remarquer que ceux qui écrivent sur le droit public et les diplomates, faisant plus d'attention à l'autorité commune qu'à la portion de souveraineté qui reste propre à chaque État, ont coutume de regarder ces ccftilëdérations comme un seul peuple.
Au contraire, un État tributaire seulement, ou soumis au patronage d'un autre, n'est point censé pour cela perdre son autonomie et sa personnalité. Il en est de même de celui qui est soumis par une union personnelle au souverain d'un autre État, sans être incorporé
à celui-ci ; mais en conservant, sous un chef conmiin. son existence et sa constitution propre. Enlia, dans k régime féodal , l'hommage rendu pour un fief ne dérogeait point à la souveraineté dont jouissait le vassal sur un autre territoire. C'est ainsi que le roi d^Angieterre, vassal du roi de France pour la Normandie et h Gmenne, n'était pas moins regardé comme sonvenixi indépendant de la Grande-foetagne ; réanissaoten luimême comme deux personnes politiques.
Il y a donc deux sortes de sociétés intarnalionales : l'une naturelle et universelle, l'autre positive et pirticnlière ; quoique la première ne semble pas trouver sur la terre le complément rigoureux du caractère social, puisqu'elle n'est pas régie par une autorité bamaine^ ce qui semble renfermé dans l'idée complète de toute société terrestre. On peut néanmoins lui donner ce nom; tant à cause de la loi naturelle, quiesl en elle comme une autorité abstraite, qu'à cause de Dieu, auteur de cette loi, qui gouverne, comme supérieur invisible, tout le genre bumain par sa Providence.
593. — Reste à examiner la question de la possibilité et de l'existence d'une ethnarchie universelle dans l'ordre naturel ; question que nous ne ferons qu'effleurer, parce qu'elle nous semble moins pratique. La société toute morale que la nature a établie entre tous les hommes, et qui relie, ainsi que nous l'avons vu, les nations comme les individus, peut-elle et doit-elle se traduire dans l'ordre matériel des fiaits par une oiiganisation positive, qui soumette les peuples à une autorité commune à toute la terre, et qui établisse entre
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eux des rapports analogues h ceux qui uuîsseikt, sous Tautorité fédérale, les divers membres d'une confédération particulière ? En deux mots : l'ethnarchie restreinte^ dont l'histoire nous offre plusieurs exemples, doit-elle devenir universelle dans Tordre naturel , en vertu du principe de l'analogie et des tendances de l'humanité vers un progrès indé&ni? voilà le problème que des écrivains très-jrecommandables de ce siècle^ frappés du mouvement qui se manifeste vers l'unitéy et de la facilité de communications que les découvertes modernes établissc^nt entre les peuples, résolvent d'une manière affirmative. f
Nous allons exposer le plan de cette ethnarchie tel qu'ils le comprennent et qu'on peut le voir dans les écrits de Liberatore et de Taparelli^
503. — Toute société, diseni*ils, tend naturellement à se développer d'une manière indéfinie, et les mêmes instincts, les mêmes besoins qui poussent l'homme à former diverses associations, et spécialement la société civile, le pressent aussi, quoique d'une manière moins impérieuse, d'organiser sur des bases analogues la société internationale, qui est le couronnement de l'édiûce,.et qui donne la dernière satîsfactioia à ses aspirations progressives vers le bien universel. Une telle institution en effet, procurerait d'une manière plus efficace et plus parfaite que l'état anarchique des nations le bien des peu^des,. et par conséquent celui des individus qui les composent. Car l'autorité ethnarchique, que l'on doit supposer à la tête d'une tell0 association, pourrait et devrait, régler lès relations mutuelles, en promut-)
g^&t fà faisant exécuter un code de droit international, prévenir ou apaiser les querelles, réprimes la tyrannie des princes et la rébellion des sujets/ enfin faire disparaître du monde la violence et la guerre ; ce qui nous ramènerait presque au siècle d'or.
Cette autorité aurait deux fonctions : prot^er Yensr tence et les droits de chaque nation à l'égard des autres, et modérer tellement son opération intérieure qu'elle en bannit les défauts les plus graves, comme sont la tyrannie et la rébellion. Tout cela néanmoins doit, selon les partisans de ce système, s'entendre de telle sorte que l'indépendance politique de chaqpie peuple n'en reçût aucune atteinte; ce qui nous semble difficile à concevoir. Car dans cette organisation, on transporterait à l'autorité ethnarchique des droits qui ont toujours été regardés jusqu'ici comme des attributs propres de la souveraineté, tels que le droit de paix et de guerre. Les États perdraient en liberté tout ce qui serait donné d'autorité à ce nouveau supérieur; et ils seraient à peu près réduits à la condition présente des principautés de la Confédération germanique, auxquelles personne ne s'avisera de reconnaître une pleine indépendance. On dira peut-être que cet état de choses leur est meilleur qu'une liberté sans frein et trop exposée aux abus. C'est ce que nous n'entendons pas nier ici; mais telle n'est pas la question : il s'agit de savoir si leur autonomie serait perdue, et non si cette perte serait avantageusement compensée.
L'autorité ethnarchique est de sa nature poly»rchique, parce que la société & laquelle elle préside e^t
formée de personnes morales égales entre elles et mutuellement indépendantes. Ceci la rapproche de la (léraocralie universelle ima^née par Wolf ; si ce n'est que celle-ci est supposée naturelle et nécessaire ; tandis que Tethnarchie, dont noua analysons ici les principes, serait une institution positive que les nations formeraient peu à peu par le développement progressif de leur civilisation.
Au reste l'autorité ethnarchique aurait, comme l'autorite civile, la quadruple puissance constituante, législative, executive et judiciaire. Elle s'étendrait seulement à moins d'objets, et ceux-ci seraient d'un intérêt plus général : telle serait presque la seule différence entre ces deux pouvoirs. Quoique régulièrement polyarchique, l'autorité suprême pourrait néanmoins être déléguée à une seule personne, par le consentement des nations qui lui seraient soumises ; comme cela s'est fait dans le saint Empire romain, qu'on cite comme un exemple et une application du système ethnarchique chez les peuples chrétiens. On veut encore trouver une esquisse de ce régime danfi le système de l'équilibre européen auquel la diplomatie de nos jours travaille avec tant de sollicitude (1).
(1) Voici comment Watel décrit cet équilibre : « L'Europe, » dit-il, fait un système politique, un corps où tout est Ué par J) les relations et les divers intérêts des nations qui habitent » cette partie du monde. Ce n'est plus comme autrefois un » amas confus de pièces isolées, dont chacune se croyait peu ft intéressée au sort des autres, et se mettait rarement en peine » de ce qui ne la touchait pas immédiatement. L'attention conti- D nucUe des souverains à tout ce qui se passe, les ministres
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594. — Les partisans de l'ethnarchie avouent que Ton n'en a point encore vu de parfaite, ni surtout d'universelle ; mais ils espèrent que cette lacune sera comblée un jour. Ne voit-on pas en effet la facilité et la rapidité des communications se développer d'une manière prodigieuse, et détruire, en faisant disparaître les distances, les obstacles matériels qui s'opposaient à Tunion des peuples ; pendant que ceux-ci tendent à l'unité sous toutes ses formes, avec une énergie qui ne s'était point encore vue. Ce développement social d'ailleurs est logique et nécessaire à l'évolution complète' de la perfectibilité humaine ; car on ne saurait nier qu'un tel état ne fût beaucoup plus parfait que tout ce
» tonjouTB résidents, les négociations perpétuelles, font de TEu- )) rope moderne tine espèce de république dont les membres » indépendants, mais liés par Tintérèt commun, se réunissent » pour y maintenir Tordre et la liberté. C^est ce qui a donné jf naissance à cette fameuse idée de la balance politique ou de 7> réquilibre du pouvoir. On entend par là une disposition des » choses au moyen de laquelle aucune puissance ne se trouve j> en état de prédominer absolument et de faire la loi aux » autres. » — Le Droit des Gens^ T. II, liv. m, ch. 3, § 47.
n nous semble que l'état des choses décrit par Watel ne ressemble guère* à une société unique dirigée par un pouvoir commun ; c'est plutôt un état de division, de suspicion et de jalousie, dans lequel, faute d'une teUe autorité, on cherche à procurer la sécurité de chaque société, environnée d'états semblables en droits, mais inégaux en puissance, par des négociations, des pactes et des alliances particulières. Cet état est donc plutôt rezclnsion de l'ethnarchie que son image. — Sur les vices du système de l'équilibre, voyee Schmier, Jurup, public., L. IV, § 153.
qui s'est vu jusqu'ici. Tel est en peu de mots l'exposé du système des auteurs que nous avons nommés et des principaux fondements sur lesquels il repose.
595, — Cette hypothèse est fort belle sans doute et ne peut qiie flatter les désirs des amis de l'humanité; mais n'a-t-elle point quelque teinte de cette tendance utopîque à laquelle échappent difficilement ceux qui prêtent une oreille favorable à la doctrine moderne du progrès? Dans la spéculation, elle n'a rien qui répugne à Tordre métaphysique. Le passage de Tethnarchie restreinte à quelques cités voisines, dont l'histoire montre des exemples, à l'ethnarchie universelle, semble plutôt favorisé que contredit par la logique abstraite. Mais si de la théorie familière aux philosophes de profession, on descend à l'ordre des faits, on trouve à cette génération mille difficultés accidentelles, qui croissent avec la multitude des peuples, leur importance, leur diversité de mœurs, d'origine et de langage, etc., difficultés dont les illustres métaphysiciens qui patronnent cette idée n'ont peut-être pas assez tenu compte.
D faut remarquer d'abord que les ethnarchies historiques ont toujours été restreintes à quelques nations unies par le voisinage et la communauté de race, d'idiome et de caractère, comme cela a lieu dans les Etats-Unis d'Amérique. Que si quelquefois* une nation étrangère à ces conditions s'y est adjointe, cette association n'a pu durer longtemps. C'est ainsi que l'Italie s'est séparée de bonne heure de l'Empire germanique ; et l'on sait assez quelle animosité est résultée entre
les deux peuples de cette union passagère et antipathique. Que serait-ce donc s'il fallait unir sous une même autorité le Latin , le Yankee, le Tarlare, le Chinois, le Gafre, etc.? Sans doute les routes s'ouvrent, les distances se raccourcissent, le commerce se développe; et cela facilite et multiplie les rapports matériels des peuples. On ira encore plus loin dans cette voie, nous n'en doutons point; mais cela effacera-t-il les diversités de mœurs et de caractères? Espère-t-on revenir à l'unité de langage détruite à Babel ^ et surtout penset-on que l'antagonisme produit par les intérêts et les passions humaines, si difficile à modérer déjà dans le sein d'un empire, pourra être dominé dans une organisation embrassant le genre humain tout entier? Malgré les tendances réelles vers l'unité qui caractérisent notre siècle, et dont le produit le plus net a été jusqu'ici la centralisation socialiste et les annexions violentes opérées au nom du principe des nationalités (principe, pour le dire en passant, assez peu ethnarchique), nous sommes loin de voir se réaliser la sublime combinaison qui doit délivrer les nations de la tyrannie, de la révolte, de la violence et de la guerre ; et Taparelli ne dissimule pas qu'il faudra encore attendre longtemps ce que soixante siècles n'ont pu donner au. monde.
596. — Les nombreuses et puissantes raisons de convenance qui recommandent cette constitution de la société internationale, à cause de son utilité, et l'analogie tirée des motifs qui poussent l'homme vers la société civile, ne nous semblent pas résoudre les difficultés de l'hypothèse. Car d'abord l'analogie n'est pas
toujours un argument péremptoire, surtout lorsque Tun des termes comparés offre des difficultés spéciales qui ne se trouvent pas dans l'autre, comme cela arrive ici. Dans Tordre politique même on remarque qu'en général, et toutes choses égales d'ailleurs, le gouvernement est d'autant plus difficile que l'État est plus étendu, surtout dans la polyarchie, qui est la forme ethnarchique naturelle. Or on peut concevoir un degré dans cette étendue où l'autorité n'ait plus la force suffisante pour surmonter ces difficultes. L'argumentation du moins au plus n'est donc pas légitime ici ; et si dans l'ordre purement logiqub elle paraît concluante, dans l'ordre des faits elle vient se heurter à mille obstacles accidentels et inévitables dont la philosophie sociale et pratique ne saurait faire abstraction.
L'argument tiré des convenances de la chose et des opérations qui poussent l'homme à perfectionner le bien qu'il trouve déjà à un certain degré dans la société civile, ne nous semble pas plus convaincant. Car toute perfection possible en soi, n'est pas pour cela destinée à l'état présent de la nature déchue ; et toute aspiration de l'homme vers la perfection, ne doit pas avoir son plein accomplissement sur la terre. Gela est manifeste pour les individus ; pourquoi en serait-il autrement de la société? Si l'on étudie attentivement dans l'histoire les voies de. la Providence sur le genre humain, on reconnaît évidemment qu'elle a destiné les sociétés comme les individus à un état de luttes, de combats et d'épreuves ; qu'elle veut tirer le bien du mal ; mais
que le bien pur et sans mélange n'entre dans son plan que pour réternité. C'est là seulement que la perfectibilité humaine trouvera son terme ; et ses aspirations vers le bien, leur pleine satisfaction. C'est là que la société sera parfaite dans son unité comme dans tout le reste, et que se vérifiera dans toute l'étendue imaginable cette parole : Fiet unum ovile et unuspastor, que Ton applique assez gratuitement, selon nous, à la question de Tethnarchie, pour laquelle elle n'a point été dite.
Pour nous borner ici à une application, comment peut-on espérer la cessation totale de la guerre, si Ton comprend le rôle que joue ce fléau expiatoire dans l'ordre providentiel qui régit le monde déchu, et que l'illustre comte de Maistre a développé d'une manière si remarquable et si profonde ? Il est du reste assez singulier que le siècle où cette utopie trouve faveur et qui voit s'assembler des congrès philanthropiques de la paix universelle, soit celui où l'on a vu les guerres les plus sanglantes, et qui a recommencé à jeter les nations entières les unes sur les autres, par l'exagération de ses armées ; comme cela s'était vu chez les nations antiques .
597. — Enfin une grave présomption contre l'existence future d'une telle ethnarchie résulte, ce nous semble, de ce que rien de pareil ne s'est encore vu dans le monde. Nous n'avons pas assez de foi au progrès humanitaire pour espérer de tels changements dans les mœurs et le caractère des hommes, que l'on voie se réaliser des conditions sociales qui avaient paru jusqu'ici chimériques à tous les sages. S'il est déjà si difficile d'accorder sur un point et pour un moment les
nations policées de l'Europe, et si personne n'a pu jusqu'ici faire durer un tel accord pendant quelques années, comment pourrait-on se flatter d'établir entre tous les peuples une organisation et une concorde constantes, malgré tant d'accidents, de passions et d'intérêts qui les battraient sans cesse en brèche.
Les exemples qu'on apporte pour en établir la possibilité pratique ne sont rien moins que concluants. Et d'abord l'antique Empire romain, appelé avec tant d'emphase universel, quoiqu'il n'embrassât que le pourtour de la Méditerranée, n'était nullement une ethnarchie, mais une grande monarchie absorbant toute les nationalités qu'elle s'était incorporées. Elle n'a pu d'ailleurs subsister longtemps dans toute son étendue. Après deux siècles, il a fallu la diviser, et avant le cinquième^ elle avait disparu. Il n'y a donc rien à conclure en faveur du système de Tethnarchie.
Onpeuten dire autant dunouvel Empire fondé par Charlemagne, dont la domination, beaucoup moins grande, embrassait presque toutes les parties alors chrétiennes de l'Occident. On ne trouve encore là aucune trace d'ethnarchie. — - Après le partage de la monarchie carlovingienne, le titre d'empire romain et universel demeura, il est vrai ; et il n'a pas manqué de gens qui, le prenant à la lettre, ont prétendu qu'il renfermait au moins tous les royaumes chrétiens, ce qui se fût rapproché de la forme ethnarchique. Cette hypothèse a souri beaucoup aux Italiens (1) et aux Allemands, chez lesquels cet em-
(1) Parmi les monuments qui nous restent de cette opinion, il faut compter les prétentions de Frédéric I<*', qui voulait que tous
pire ne tarda pas à se fixer. Mais il nous a toujours paru qu'elle renfermait plus de symbolisme et d'aspirations mystiques que de réalité politique. Car en dehors de l'Italie et de l'Allemagne, les Empereurs qui ont succédé à la race de Charlemagne n'ont jamais eu qu'un titre de prééminence purement honorifique entre les princes. La France , l'Espagne , l'Angleterre , la Scandina\'ie et la Moscovie ne reconnaissaient point leur autorité. L'etlinarchie impériale n'a donc jamais guère dépassé les limites étroites qu'elle avait lors àfi sa dissolution au commencement de ce siècle, et elle ne peut fournir un argument bien fort en faveur d'une ethnarchie universelle dont les conditions et les difficultés seraient tout autres.
On n'en peut pas tirer un plus efficace de la tendance actuelle des nations européennes à résoudre par des congrès les questions de droit international ; car ce genre de solution appartient à l'ordre des pactes, et résulte d'un consentement qu'il faut chaque fois procurer à grand'peine. Ce n'est pas le fruit d'une autorité commune reçue de tous, et imposant à tous ses volontés par son droit propre. Bien loin de supposer une ;iutorité ethnarcbique, ces congrès en sont plutôt la négation,
les royaumes lui fussent soumis en quelque manière ; et la consultation des docteurs de Bologne, qui, dans la diète de Roncaplia, en 1158, le reconnurent comme maître et empereur de Rome et du monde (nrhis et orbis)^ ainsi que le rapporte Othon M* * rcna, dans son histoire de Laon, p. 1017-1020. — Bartole (i'^ L. Iwstesff. de eaptivk) assure que c'est un article de foi 1 — Contre ces prétentions ridicules, voyez Suai'cz, De helloy sect^ V, § 4 ; et i>^ h'ijth., L. III, C. 7.
puisqu'on n'y peut rien faire sans le consentement de tous les membres qui les composent.
598. — On voit donc que non seulement il n'a jamais existé d'autorité ethnarchique universelle de Tordre naturel ayant une puissance coactive et matérielle sur chaque nation, mais encore qu'une telle autorité est à peine possible en pratique. Aussi plusieurs ont-ils recours pour l'établir à l'ordre surnaturel, en arguant du pouvoir exercé par l'Eglise sur les nations au moyen-âge. Mais c'est là sortir de la question, qui de soi est posée dans l'ordre de la nature. D'ailleurs, pour que cette ethnarchie fût universelle comme ils Tentendent, il faudrait supposer que toutes les nations embrasseraient, comme telles, la foi catholique, supposition qui manque de fondement. Car, quoique l'Evangile doive être prêché partout, et trouver partout des disciples, il n'est nullement certain que tous les Etats, entant qu'États, le recevront et se soumettront à la direction de l'Eglise, surtout dans les choses temporelles. Ici même, loin de pouvoir invoquer un progrès dans ce sens, on voit au contraire tous les peuples autrefois catholiques tendre à émanciper leur gouvernement de toute influence religieuse, et à remplacer celle-ci par la séparation légale de l'Église et de l'État et par Findifférentisme. Quelque déplorable que soit cette tendance, il faut bien la reconnaître comme un fait; et c'est à notre avis un invincible argument contre les prétentions à un progrès réel, dont se berce notre siècle. Si l'on considère l'ordre des faits, le monde s'éloigne donc de l'établissement d'une ethnarchie chrétienne, plutôt qu'il ne
8*en approche ; et l'ethnarchie dépouillée du caractère chrétien serait plutôt pour la société un système d'oppression qu'un vrai perfectionnement, comme le remarque avec raison Liberatore. {Jur. natur,^ § 241.)
599. — Il faut bien distinguer ici deux sortes d'influences de l'Église sur la société humaine en général. L'une est purement morale ; s'exerçant d'abord directement sur les individus pour les perfectionner, elle rejaillit indirectement sur les nations composées de ces mêmes hommes. Et de même que cette influence améliore les mœurs et les relations des particuliers dans la cité, abstraction faite de l'autorité politique; de même aussi par une conséquence naturelle, en rendant les nations plus douces, plus justes et plus sociables, elle facilite et perfectionne les relations internationales, en faisant pareillement abstraction de toute autorité ethnarchique. C'est ainsi que l'on a vu le droit des gens s*adoucir en Europe par l'action du christianisme. Cette influence est ici hors de question ; nul ne peut la contester, ni fixer les limites qu'elle pourrait atteindre selon le degré de développement plus ou moins grand et connu de Dieu seul, qui est destiné à la religion catholique parmi les peuples.
600. — L'autre sorte d'influence est celle qui résulterait d'une organisation ethnarchique positive, dont la direction serait confiée à l'autorité ecclésiastique. C'est de celle-ci seulement qu'il est question ici. C'est elle dont les partisans de l'ethnarchie veulent trouver un modèle et une ébauche dans le pouvoir que l'Eglise a exercé au moyen-âge sur les nations catholiques. Mais
quelques observations suffiront pour montrer qu'il n'y a point là de fondement solide pour leur système d'ethnarchie universelle, ni pour les résultats qu'ils en attendent.
D'abord cet arbitrage manquait de cette universalité qui est le caractère propre du système, et qui en fait aussi la plus grande difficulté. En second lieu, malgré ses bons résultats incontestables, il ne put le plus souvent empêcher les discordes et les guerres que le système prétend faire disparaître ; car l'époque où il exista a été fort tourmentée. Troisièmement, il n'a pu se perpétuer. Sa chute, il est vrai, doit être attribuée à des causes accidentelles et à des passions humaines. Mais on verrait inévitablement ces causes se reproduire avec plus de force encore dans l'universalité des peuples, et les passions ne sont pas éteintes. Enfin, ce pouvoir arbitral ne fut point proprement une autorité née de la nature de la société internationale, ni de cette évolution naturelle de la sociabilité humaine qui fait la base du système : il n'appartenait donc pas de soi à l'ordre imturel et ne s'imposait pas à chaque nation, en vertu d'une tendance innée à une organisation ethnarchique. C'était un pouvoir d'un ordre tout différent, destiné par lui-même à diriger les hommes dans le culte de Dieu et l'honnêteté des mœurs ; ce qui donna lieu à le consulter dans les questions de droit politique ou international comme un interprète fidèle du droit et de la justice. Cette sorte d'autorité, moitié morale, moitié juridique, se développa par diverses causes parmi lesquelles il faut compter au premier rang le besoin que
sentaient ces nations encore incultes d'une tutelle ferme et prudente. C'est ainsi que s'explique, dans le système historique de Fénélon, l'influence politique que TÉglisc exerça sur les sociétés du moyen-âge comme docteur, conseiller et arbitre. Mais les qualités qui lui firent déférer cet arbitrage lui étaient propres et tout-à-fait indépendantes de l'association naturelle des peuples. Ce pouvoir est donc étranger à la question de l'universalité naturelle de la société ethnarchique, que Ton prétend déduire de principes métaphysiques sur la nature de l'homme et de la société.
601. — Que si, rejetant cette explication historique, on veut recourir au système théologique d'une autorité divinement conférée à l'Église sur les États dans Tordre temporel, c'est sortir encore plus évidemment de la question posée. Aussi nous n'avons nullement à entrer dans l'examen de ce sentiment, qui est étranger à l'objet de ce traité. Nous nous bornerons à une simple observation. C'est que dans cette hypothèse, il ne faudrait plus parler d'ethnarchie, d'associations volontaires des peuples, ni d'exigences naturelles de la perfectibilité humaine, qui sont cependant les bases du système ethnarchique. Mais il s'agirait alors d'une théocratie surnaturelle, divinement établie au-dessus de l'ensemble des sociétés humaines ; ce qui transporte la question sur un terrain tout difl*érent et étranger au droit des gens y que nous avons entrepris d'exposer.
Ainsi, de quelque manière que l'on explique l'influence de l'Église, elle reste en dehors de la question présente; qui roule sur la perfectibilité naturelle delà
sociabilité humaine ; et elle ne peut être la base d'une organisation à la fois naturelle et volontaire de tous les peuples on une seule société, gouvernée par une autorité de leur création, telle que l'entendent les partisans de Topinion que nous venons d'examiner. On ne voit donc aucun moyen d'établir une ethnarchie de ce genre.
602. — Du reste, ce qui se passe maintenant dans le monde nous semble plus propre à rendre cette théorie suspecte qu'à la recommander. On s'est efforcé, en effet, de soumettre tous les Etats européens à l'autorité collective des grandes puissances qui, quoi qu'on fasse, exerceront toujours de fait en toute association ethnarchique une forte pression. Ainsi, on a essayé de ramener toutes les questions qui se sont élevées en Europe dans ces derniers temps à la décision des congrès, où ces puissances dominent, comme s'il appartenait à ces assemblées de bouleverser tous les droits par leurs protocoles, de supprimer, sous prétexte d'unité, des Etats indépendants, et de changer même la notion de l'injustice ; car à chacune des iniquités qui se sont accomplies dans l'or-dre politique en ces derniers temps, nous avons vu en appeler aux congrès pour consacrer la violence et justifier les faits accomplis. L'usage que la révolution a fait ainsi de cet essai de gouvernement international indique le danger caché sous cette théorie, qui tend à enlever à chaque Etat son indépendance et doit nous tenir en garde contre ce qu'elle offre de séduisant dans l'ordre dos abstractions'.