S. VICTOR
« J'ai d^à montré dans Abraham lai-^méme et dans ses fila^ qiielle était retendue du pouvoir du père dans sa famille. Avant eu)t, et lorsque la vie des bommeb se prolongeait encore pendant plusieurs siècles, ce pouvoir devenait rojal sans cesser d'ôtre paternel, parce que, schis les yeux méoMs du patriarche chargé d^aaaées, les gêné* rations se multipliaient au point de fSormer un peuple, souvent même un grand peuple, que par conséquent, et ainsi que je l'ai dit encore, il devenait roi au môme titre qu*il était déjà père. Lorsque la vie humaine eut été abrégée, cette marche des choses^ si simple, si naturelle, dut nécessairement subir quelques modifications; les femilles qoi sortaient d'un même père devenaient plus indépendantes les unes des autres, après qu'il avait cessé de vivre; et quoique leurs chefs divers reconnussent une véritable prééminence dans celle qui se rapprochait le plus de la souche commune, cependant ils ne lai accordaient pas tou-
jours sur eux-mêmes ud pouvoir aussi absolu que celui qu'ils exerçaient sur leurs propres familles. Et, en effet, dans la simplicité des mœurs d^alors, et lorsque ces agrégations de familles étaient encore peu nombreuses, un tel pouvoir ne semble pas avoir été absolument nécessaire pour maintenir l'ordre dans la communauté. Le chef de la principale famille n'était donc que « le premier entre ses pairs, » c'est-à-dire entre les chefs des autres familles ; et nous retrouverons là le gouvernement de la .7V»6m, qui fut depois la base fondamentale del'ordre social chez les Hébreux en Egypte et dans le désert, sous les juges, sous les Rois mêmes ; gouvernement intermédiaire entre la société domestique et la société civile et politique. Les pères seuls y jouissent de quelque indépendance; et tout le reste est gouverné par le pouvoir absolu, soit qu'il s'exerce dans la famille, soit que les « princes des pères » Texeroentau nom de la communauté.
j> Ainsi se gouvernèrent dès Torigine un grand nombre de peuplades dans Tancienne Arabie ; ainsi se gouvernent encore, de nos jours, les familles nomades répandues dans SCS déserts et dans ceux de l'Afrique. Nous verrons que riode n'a de vie sociale que par cetfe institution des tribus, enracinée en quelque sorte au milieu de ses populations ; et queles Barbares du nord, dont nous sommes la postérité, étaient restés, pour la plupart, stationnaires dans cet état de demi-civilisation, jusqu'au moment où ils envahirent l'empire rpmain. De grandes pages sont réservées dans l'histoire à ces peuplades qui, pendant une longue suite de siècles, vécurent inaperçues hors des limites du monde civilisé qu'elles pressaient de toutes parts, et dont elles devaient un jour changer la face. Conservons-en le souveiiir.
> Dans la guerre, ce chef ou roi, qu'on peut appeler
raÎDé de sa race, avait seul le commandement; dans la paix, il n'était que le président des « princes des pères, » ou chefs des familles les plus distinguées, qui formaient le tribunal où étaient portées les causes, où s'administrait la justice, où se réglaient en un mot toutes les affaires. Oo sait que ce tribunal tenait ses séances aux portes des villes, et cet usage, établi avant Abraham, dura encore bien des siècles après lui
» Partant alors de ce point (le déluge), qu'on peut justement appeler la seconde origine du genre humain, nous avons assisté, pour ainsi parler, à la formation des peuples, des royaumes, des empires; et nous avons vu les rois succéder aux pères, ou pour mieux dire, se confondre ensemble, la royauté et la paternité.
» En effet, soit que nous consultions l'histoire sacrée, soit que, parcourant les traditions profanes, nous saisissons les faibles lueurs qui y apparaissent de temps à autre, cette origine première des nations s'y trouve attestée par un témoignage unanime, et la vérité de ce témoignage y est confirmée par une circonstance qui ne présente presque pas une seule exception : a tous ces royaumes étaient d'une petite étendue. « La plupart ne se composait que d'une ville ou bourgade et de la campagne environnante. On en comptait trente-trois dans la partie de la terre de Ghanaan dont les Hébreux firent d'abord la conquête ; et un passage de l'Ëcriture nous fait entendre que, peu de temps auparavant, il yen avait bien davantage. Au temps d'Abraham, les cinq rois de la Pentapole se partageaient, le long de t la vallée des bois, » un terrain étroit qui ne pouvait guère avoir plus de quinze lieues d'étendue; et la seule vallée de Mambré, située entre Hébron ef Jérusalem, comptait au moins trois princes qui firent alliance avec le père des Israélites. Alors le titre de 1:oi était prodigué.
» Même forme de gouvernement parmi les nations dont la terre promise était environnée ; resserrés sur les bords de la mer, les Philistins, dont le petit pays avait été soumis d'abord à un seul roi, se divisèrent ensuite entre cinq chefs confédérés, puis on les voit revenir à la monarchie. La Syrie était comme morcelée en petits États gouvernés par des chefs à qui Ton donnait le nom de rois, et trentedeux de ces rois accompagnaient, dans ses guerres, Bena* dab, souverain de Damas, qui paraît avoir été leur suzerain. Les Iduméens, les Moabites, les Ammonites vivaient sous le gouvernement monarchique, et TÉcriture noui donne la liste des premiers qui régnèrent sur les Héréens avant qu'Ésaû eut fait la conquête de leur pays. La Phénicie, la Mésopotamie étaient en quelque sorte peuplées de petits royaumes. Il est impossible de débrouiller la chronologie et les listes dynastiques de l'Egypte, même dans ce qu^elles présentent de moins obscur, sans supposer qu'anciennement cette contrée était partagée en deux royaames, celui de Tbèbes et celui de Memphis; et il est probable qu'il y en avait un plus grand nombre. Selon Pline, rÉthiopié, soumise au gouvernement monarchique, était divisée en quarante-cinq peuples, et nous verrons bientôt que les empires d'Assyrie et de Babylonie qui, peu de siècles après, devaient prendre de si grands et si rapides accroissements , étaient loin alors d'être de grands Etats.
» Qu'on ouvre Homère, que la Grèce considérait à la fois comme son premier poète et l'un de ses premiers historiens, on y verra que de ce petit coin de terre et des lies dont il était environné, sortirent, pour aller à la conquête d'une seule ville, une multitude de rois que commandait Agamemnon, appelé pour cette raison a le roi des rois, » quoiqu'il ne régnât en eflfet que sur l'Argolide, très-petite* province du Péloponèse. De son côté, le monarque troyen
appelle à son secours uoe autre multitude de rois, ses alliés ou ses tributaires, dont les royaumes étaient répandus dans rintérieur et sur les câtes de TÂsie-Mioeure, dans la grande Pbrygie, dans la Mysie, dans la Lydie, dans les îles circoD voisines, etc., etc. Le témoignage du prince des poètes, confirmé par celui des historiens des temps postérieurs, atteste que, dans cette vaâte contrée, il n'y avait que des royaumes et qu'on n'y avait connu d'autre gouvernement que la monarchie. La chute de la ville de Priam fournil à quelques héros grecs Toccasion d'y fonder des royaumes nouveaux. D'autres héros, grecs et troyens, que la tempête ou la nécessité de chercher un refuge avait dispersés sur les cdtes de la Méditerranée, s'y établissent dans le même temps; leurs établissements dans l'Italie sont encore des royaumes; et partout où aborde I3lysse, il trouve des peuples gouvernés par des rois.
» C'était alors, je le répète, la seule forme de gouvernement que connussent les hommes, et sur ce point il y a accord unanime entre tous les écrivains de l'antiquité qui ont recueilli les anciennes traditions. « Cest dans la nature »! môme, dit Aristote, qu'il faut chercher l'origine de la • maison (ou société domestique), de la bourgade, de la » colonie; et c*est pourquoi, dans le principe, les cités » étaient gouvernées par des rois. *» — • Toutes les anciennes » nations furent autrefois soumises à des rois, dit Gicéfon. » » — Au commencement, dit 8alluste, historien grave, et a qui avait fait une étude approfondie des antiquités, il y » eut donc des rois, car tel fut le premier pouvoir établi » sur la terre.» L'abréviateur de Trogue-Pompée dit expressément : « que ces premiers royaumes avaient des limites » trèS'étroitea, oe qui est conforme à la plupart des tra- » ditions; ensuite « que ces rois-patriarches s'occupaient » plutôt de fairct proç^pérer que d'agrandir leur petit do-
» maiae, » ce que ces traditions démenteot. Dans lé tableau que nous a tracé Tacite des mœurs des Germaiiis, nous voyons qu'on comptait chez eux « autant de chefs que de bourgades, » et de même étaient gouvernées par des chefs ou rois ce9 tribus scytiques, qui partagèrent avec ia grande famille celtique, dont les Germains faisaient partie, les immenses déserts de FAsie et de rSui'ope septentrionale..»
De Saint \ictor, ÊIukUs sur Vhistoire univeraeUe^ t. I. cbap. U, p. 227 205.