‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 10 sur 346 · LIVRE III, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE II

n'eslime pas que les yoiix de nostre entendement soyenl bien illuminez, si ce n'est que nous coniemplions quelle est l'espérance de l'héritage éternel, auquel nous sommes appelez*. Et telle est sa doctrine par tout, que nous ne comprenons pas bien la bonté de Dieu, sinon qu'en icelle nous ayons une grande asseurance.

17 Mais quelqu'un objectera, que les fidèles ont bien autre expérience, veu que non-seulement en recognoissant la grâce de Dieu envers eux ils sont inquiétez et agitez de doutes (ce qui leur advient ordinairement ) : mais aussi aucunesfois sont grandement estonnez et espovantez.

Telle et si forte est la véhémence des tentations qu'ils endurent pour les esbranler. Laquelle chose semble n'estre guères convenante avec une telle certitude de foy dont nous avons parlé. Pourtant il faut que ceste difficulté soit solue de nous, si nous voulons que la doctrine ci-dessus baillée demeure en son entier. Quand nous enseignons que la foy doit estre certaine et asseurée, nous n'imaginons poinl une certitude qui ne soit touchée de nulle doute, ni une telle sécurité qui ne soit assaillie de nulle solicilude : mais plustosl au contraire nous disons que les fidèles ont une bataille perpétuelle à rencontre de leur propre desfiance : tant s'en faut que nous colloquions leur conscience en quelque paisible repos qui ne soit agité d'aucune tempeste.

Néantmoins comment que ce soit qu'ils soyenl assaillis, nous nions que jamais ils tombent ou décheyent de la flance qu'ils ont une fois conceue certaine de la miséricorde de Dieu. L'Escrilure ne propose exemple de foy plus mémorable ne plus singulier qu'en la personne de David, principalement si on considère tout le cours de sa vie : toutesfois luy-mesme déclaire par beaucoup de complaintes combien il s'en faut qu'il ait esté tousjours paisible en san esprit, et que sa foy luy ait donné repos. Quand il reproche à son âme qu'elle se trouble outre mesure, à quoy tend-il qu'à se courroucer contre son incrédulité? Mon âme,

1) Ephcs.I, 18.

dit-il, pourquoy t'ostonncs-tu ? pourquoy t'escarmouches-tu en mo.y ? Espère en Dieu'. Et de faict, tel espovantemenl estoit un signe manifeste de desliance, comme s'il eust pensé estre abandonné de Dieu. Il fait ailleurs une confession en- (tores plus ample : J'ay dit en mon esbranlement, Je suis rejette du regard de tes yeux ^. Item en un autre lieu, il se débat en soy avec telle perplexité et angoisse, que mesmes il entre en dispute louchant la nature de Dieu. Or a-il oublié, dit-il, de faire miséricorde? rejettera-il à jamais^? Il adjouste encores une sentence plus dure : J'ay dit. Il me faut mourir. Voyci un changement de la main de Dieu : car comme un homme désespéré, il prononce que c'en est fait. Et non -seulement il confesse qu'il est agité de doutes, mais comme estant opprimé et vaincu, il ne se réserve nul espoir : pource que Dieu l'a délaissé, et qu'il a converti sa main à le ruiner, de laquelle il avoit accoustumé de le secourir. Parquoy non sans cause il exhorte son âme de retourner à son repos*, d'autant qu'il avoit expérimenté qu'elle flottoil çà et là entre les vagues de tentation. Et toutesfois c'est une chose merveilleuse, que la foy soustient les cœurs des fidèles au milieu de. telles concussions et si rudes : et est vrayement comme la palme qui se rejette contre tous fardeaux, et ne laisse pas de se relever en haut quand elle est chargée. Voylà comme David, combien qu'il semblast estre accablé, en se reprenant et tançant contre sa débilité, n'a pas laissé de monter à Dieu. Or celuy qui en bataillant contre son infirmité s'efforce en ses destresses de persister en la foy, et de s'y advancer, est desjà victorieux pour la plus grande partie. Ce que nous pouvons veoir de l'autre passage de David, Atten le Seigneur : fortifie-toy, il te donnera courage. Atten doncques le Seigneur'^. Il s'argue de timidité : et réitérant cela deux fois, il confesse qu'il a esté sujet à beaucoup d'esbranlemens. Ce pendant non-seulement il se desplaist en ses vices, mais il s'esvertue et s'efforce à

1) Ps. XLH, 6 ; XLIU, 5.

3) Ps. LXXVII, 10.

6) Ps. XXyU, 14.

2) Ps. XXXI, 23.

*) Ps. CXVl, 7.

les corriger. Si on le veut comparer avec un bon examen au Roy Achaz, on y trouvera grande diversité. Isaie est envoyé à cest hypocrite-1'i , pour remédier à la frayeur laquelle l'avoit saisi. 11 luy porte ce message, Sois sur tes gardes, et te repose : ne crain point*. Là-dessus ce misérable estantdesjà saisi d'estonnement (comme il avoit esté dit un peu au paravant, qu'il estoit esmeu comme la fueille en l'arbre) ayant receu la promesse, ne laisse pas de trembler. C'est doncques le juste loyer et punition d'incrédulité, de tellement s'escarmoucher, que celuy qui ne chercbe point ouverture en foy pour venir à Dieu, s'en retire et destourne en la tentation. Au contraire, les fidèles, combien qu'ils soyent courbez sous le fais, voire quasi abysmez, prenent courage et constance à surmonter : combien que ce ne soit pas sans grande difficulté et fascherie. Et pource qu'ils sont convaincus de leur imbécillité, ils prient avec le Prophète, Seigneur ne m'oste pas à tousjours la parole de vérité de la bouche^. Car il entend par ces mots que les fidèles quelquesfois devienent muets, comme si leur foy estoit abatue : toutesfois ils ne défaillent point et ne tournent point le dos comme gens descontlts, mais poursuyvent leur combat, et resveillent leur paresse : pour le moins afin de ne tomber en stupidité en se flattant.

18 Pour mieux entendre ceci, il est nécessaire de recourir à la division de l'esprit et de la chair, dont nous avons tenu propos ailleurs : laquelle se démonstre clairement en cest endroict. Pourtant doncques le cœur du fidèle sent en soy ceste division, qu'en partie il est rempli de liesse pour la cognolssance qu'il a de la bonté de Dieu , en partie, il est picqué d'amertume pour le sentiment de sa calamité : en partie il se repose sur la promesse de l'Evangile, en partie il tremble du sentiment de son iniquité : en partie il appréhende la vie avec joye, en partie 11 a horreur de la mort. Laquelle diversité advient d'imperfection de la foy; d'autant que jamais durant la vie présente nous ne parvenons à ceste félicité,

1) li. vu, 4.

Ps. CXIX, 43.

qu'estans purgez de toute desfiance nous ayons plénitude de foy en nous. De là procède ceste bataille, quand la desfiance qui reste encores en la chair, se dresse pour impugner et renverser la foy. Mais yci on me dira, Si une telle doute est mesiée avec certitude au cœur du fidèle, ne revenons-nous point fousjours à cela, que la foy n'a pas certaine et claire cognolssance de la volonté de Dieu, mais seulement obscure et perplexe? A cela je respon que non. Car combien que nous soyons distraits de cogitations diverses, il ne s'ensuyt pas pourtant que nous soyons séparez de la foy. Si nous sommes agitez çà et là par les assauts d'incrédulité, il ne s'ensuyt pas que nous soyons jettez en l'abysme d'icelle. Si nous som mes esbranlez, ce n'est pas à dire que nous trébuschions : car la tin de ceste bataille est tousjours telle, que la foy vient au-dessus de ces difficultez, desquelles estant assiégée il semble advis qu'elle soit en péril.

19 En somme, dés que la moindre goutte de foy qui se puisse imaginer, est mise en nostre âme, incontinent nous commençons à contempler la face de Dieu bénigne et propice envers nous. Bien est vray que c'est de loing : mais c'est d'un regard si indubitable que nous sçiavons bien qu'il n'y a nulle tromperie. Après, d'autant que nous proufitons (comme il convient que nous proufitions assiduellement) comme en nous advançant, nous en approchons de plus près pour en avoir la veue plus certaine. D'avantage, la continuation fait que la cognolssance en est plus familière. Par ainsi nous voyons que l'entendement estant illuminé de la cognolssance de Dieu , est du commencement enveloppé de grande ignorance, laquelle petit à petit est ostée. Néantmoins pour son ignorance, ou pour veoir plus obscurément ce qu'il voyoit, il n'est pas empesché qu'il ne jouisse d'une cognolssance évidente de la volonté de Dieu : ce qui est le premier point et principal en la foy : asçavoir, comme si quelqu'un estant enclos en basse prison n'avoit la clairté du soleil qu'obliquement et à demi par une fenestre haute et esiroite, il n'auroit pas la veue du soleil plene n'a

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