LIVRE III, CHAPITRE II
façons de parler il y a quelque convenance, qui se monstre de prime face. Au reste, quand le nom de foy se transfère improprement à une fausse profession ou tillre emprunté, ou desguisement, cela ne doit point estre trouvé ne plus rude ne plus estrange, que quand la crainte de Dieu se prend pour un service confus et vicieux qu'on luy fera. Or il est dit en l'histoire saincte, que les peuples qui avoyent esté transportez en Samarie et en la région prochaine, ont craint les dieux controuvez et le Dieu d'Israël. Ce qui est comme niesler le ciel avec la terre. Mais nous demandons maintenant que c'est que la foy, laquelle distingue les enfans de Dieu d'avec les incrédules : par laquelle nous invoquons Dieu comme nostre Père, laquelle nous fait passer de mort à vie, et par laquelle le Seigneur Jésus nostre salut éternel et vie habite en nous. Or il me semble que j'ay briefvement et clairement expliqué sa propriété et nature.
H Maintenant il reste d'esplucher derechef toutes les parties de la définition que j'en ay donnée. Quant nous l'appelons Cognoissance, nous n'entendons pas une appréhension telle qu'ont les hommes des choses qui sont submises à leur sens : car elle surmonte tellement tout sens humain, qu'il faut que l'esprit monte pardessus soy, pour atteindre à icelle. Et mesmes y estant parvenu, il ne comprend pas ce qu'il entend : mais ayant pour certain et tout persuadé ce qu'il ne peut comprendre, il entend plus par la certitude de cesle persuasion, que s'il comprenoit quelque chose humaine selon sa capacité. Pourtant sainct Paul parle trèsbien, disant qu'il nous faut comprendre quelle est la longueur, largeur, profondité et hautesse de cognoistre la dilection de Christ, laquelle surmonte toute cognoissance ^ Car il a voulu ensemble signifier l'un et l'autre : c'est asçavoir, que ce que nostre entendement comprend de Dieu par foy, est totalement intini : et que ceste manière de cognoistre outrepasse toute intelligence. Néantmoins pource que nostre Seigneur a manifesté
1) Ephés.IH, 18, 19.
à ses serviteurs le secret de sa volonté, qui estoit caché à tous siècles et générations, que pour ceste cause la foy est justement nommée Cognoissance ^ Sainct Jehan aussi l'appelle Science, quand il dit que les fidèles sçavent qu'ils sont enfans de Dieu ^. Et de faict, ils le sçavent pour certain : mais eslans confermez en persuasion de la vérité de Dieu, plus qu'enseignez par démonstrance ou argument humain. Ce que signifient aussi les paroles de sainct Paul : c'est qu'habitans en ce corps nous sommes comme en pèlerinage loing de Dieu: pource que nous cheminons par foy et non par regard ^ En quoy il démonstre que les choses que nous entendons par foy, nous sont absentes, et cachées <à nostre veue. Dont nous concluons que l'intelligence de la foy consiste plus en certitude qu'en appréhension.
4 5 Nous adjoustons que ceste cognoissance est certaine et ferme, afin d'exprimer combien la constance en est solide.
Car comme la foy ne se contente point d'une opinion douteuse et volage , aussi ne fait-elle d'une cogitation obscure et perplexe : mais requiert une certitude plene et arrestée, telle qu'on a coustume d'avoir des choses bien esprouvées et entendues. Car l'incrédulité est si haut enracinée et si fort attachée aux cœurs des hommes , et nous y sommes si fort enclins, qu'après que chacun a confessé que Dieu est fidèle, nul n'en peut estre bien persuadé sans grand combat et difficile. Principalement quand les tentations nous pressent , les doutes et esbranlemens descouvrent le vice qui estoit caché. Ainsi non sans cause le sainct Esprit, pour magnifier l'aulhorité de la Parole de Dieu, luy attribue des tiltres d'excellence : c'est pour remédier à la maladie dont je parle. Et afin que nous adjoustions plene foy à Dieu en ses promesses, voylà pourquoy David prononce, que les paroles de Dieu sont paroles pures, argent bien refondu par sept fois en vaisseau exquis. Item, la Parole de Dieu est bien espurée, et bouclier à ceux qui s'y fient *. Salomon confermant le mesme
1) Col. II, i.
3) 2 Cor. V, 7
5) ) Jean III, 5.
;) Ps. XII, 7 ; XVIU, 31.
propos quasi par mesmes paroles, dit, La Parole de Dieu est comme argent bien recuit M\Iais pourcequelePseaume CXIX, est presque tout de cest argument il seroit superflu d'en réciter d'avantage. Au reste , touiesfois et quantes que Dieu prise ainsi sa Parole , il rédargue obliquement nostre incrédulité' pource qu'il ne tend à aulre iin qu'à oster et arracher de nos cœurs toutes destiances , doutes et disputes perverses. Il y en a plusieurs qui conçoyvent tellement la miséricorde de Dieu, qu'ils en reçoyvent bien peu de consolation. Car ce pendant ils sont esireints en angoisse misérable, d'autant qu'ils doutent s'il leur sera miséricordieux : pource qu'ils limitent trop estroitement ^a clémence , laquelle ils pensent bien cognoislre. Voycy comment ils la considèrent : c'est qu'ils la réputent bien estre grande et large, espandue sur plusieurs , appareillée à tous : mais d'autre part ils doutent si elle parviendra jusques à eux, ou plustost s'ils pourront parvenir à elle. Geste cogitation, d'autant qu'elle demeure au milieu du chemin , n'est que demie : parquoy elle ne conferme point tant l'esprit en tranquillité et asseurance, qu'elle l'inquiète de doute et solicilude. Il y a bien un autre sentiment en la certitude, laquelle est tousjours en l'Escriture conjoincte avec la foy, asçavoir pour mettre hors de doute la bonté de Dieu comme elle nous est proposée. Or cela ne se peut faire que nous n'en sentions vrayement la douceur, et l'expérimentions en nousmesmes. A ceste cause l'Apostre déduit de la foy confiance, et de confiance hardiesse : en disant que par Christ nous avons hardiesse et entrée en confiance , qui est par la foy en Jésus-Christ ^ Par lesquelles paroles il dénote qu'il n'y a point de droicle foy en l'homme , sinon quand il ose franchement et d'un cœur asseuré se présenter devant Dieu : laquelle hardiesse ne peut estre sinon qu'il y ait certaine fiance de la bénévolence de Dieu. Ce qui est tellement vray, que le nom de Foy est souvent prins pour Confiance.
1) Proï. XXX, b.
S) Ephés. Ht, 12.
16 Yci gist le principal point de la foy : que nous ne pensions point les promesses de miséricorde, qui nous sont offertes du Seigneur , estre seulement vrayes hors de nous, et non pas en nous : mais plustost qu'en les recevant en nostre cœur, nous les faclons nostres.
D'une telle réception procède la confiance que sainct Paul appelle en autre lieu, Paix ^ : sinon que quelqu'un aimast mieux déduire icelle paix de confiance, comme une chose conséquente. Or ceste paix est une seureté, laquelle donne repos et liesse à la conscience devant le jugement de Dieu : laquelle conscience sans icelle nécessairement est troublée merveilleusement, et à peu près deschirée, si ce n'est qu'en oubliant Dieu et soymesme, elle s'endorme pour un peu de temps. Je parle bien en disant, Pour un peu de temps : car elle ne jouit point longuement de ceste misérable oubliance, qu'incontinent elle ne soit poincte et picquée au vif du jugement de Dieu, dont la mémoire d'heure en heure vient audevant. En somme, il n'y a nul vrayement fidèle, sinon celuy qui estant asseuré de certaine persuasion que Dieu luy est Père propice et bien vueillant , attend toutes choses de sa bénignité : sinon celuy qui estant appuyé sur les promesses de la bonne volonté de Dieu, conçoit une attente indubitable de son salut : comme l'Apostre démonstre par ces paroles, Si nous tenons jusques à la fin la fiance et le glorifiement de nostre espérance^. Car en disant cela, il tesmoigne que nul n'espère droictement en Dieu, sinon qu'il s'ose hardiment glorifier d'estre héritier du royaume céleste. Il n'y a, dy-je derechef, nul fidèle, sinon celuy qui estant appuyé sur l'asseurance de son salut, ose insulter sans doute au diable et à la mort : comme l'Apostre enseigne en la conclusion qu'il en fait aux Fiomains : Je suis asseuré, dit-il, que ne la mort, ne la vie, ne les Anges, ne les principautez, ne les puissances, ne les choses présentes, ne les choses futures ne nous pourront retirer de la dilection que nous porte Dieu enJésus-ChrisL^ Acestecauseluy-mesme
1) nom. V, ].
3) Roiu. VUI, 38.
2) Héb. III, U.