LIVRE m, CUAPITUE II
délivre, toutesfois ne laisseroil pas d'avoir !a clairté certaine, et en recevoir l'usage. En ceste manière, combien que nous, estans enfermez en la prison de ce corps terrien, ayons de toutes parts beaucoup d'obscurité, si nous avons la moindre estincelle du monde de la lumière de Dieu qui nous descouvre sa miséricorde, nous en sommes suffisamment illuminez pour avoir ferme asseurance.
20 L'un et l'autre nous est proprement démonstré de l'Apostre en divers lieux.
Car en disant que nous cognoissons en partie, propliélisons en partie, et voyons en énigme comme par un miroir* : il dénote combien petite portion de la sagesse divine nous est distribuée en la vie présente. Car combien que ces mots ne signifient pas simplement que la foy soit imparfaite pendant que nous travaillons sous le fardeau de nostre chair, mais nous adverlissent qu'à cause de nostre imperfection nous avons besoin d'estre continuellement exercez en doctrine : toutesfois ils emportent que nous ne pouvons comprendre en nostre petitesse les choses qui sont infinies. Or sainct Paul prononce cela de toute l'Eglise : mais il n'y a celuy de nous qui ne' sente grand obstacle et retardement en sa rudesse, pour ne se point advancer comme il seroità désirer. Mais luy-mesme démonstre en un autre passage, combien est grande la certitude de la moindre goutte que nous en ayons, en testifiant que par l'Evangile nous contemplons à descouvert la gloire de Dieu, et sans aucun empeschement, pour estre transformez en une mesme image*. 11 est bien nécessaire qu'en telle ignorance il y ait beaucoup de scrupules et de craintes, veu mesmes que nostre cœur de son naturel est enclin à incrédulité. Outreplus, les tentations survienent infinies en quantité, et de diverses espèces, lesquelles d'heure en heure font de merveilleux assauts. Principalement la conscience estant pressée de la charge de ses péchez, maintenant se complaind et gémit en soymesme, maintenant elle s'accuse : aucunesfois tacitement est picquée, aucunesfois est apertement tormentée. Pourtant,
1) 1 Cor. Xin, 9-lî.
2) 2 Cor. lU, 18.
soit que les choses adverses donnent quelque apparence de l'ire de Dieu, soit que la conscience en trouve occasion en soy-mesme, l'incrédulité s'arme de cela pour combatre la foy, dirigeant toutes ses armes à ce but, de nous faire estimer que Dieu nous est adversaire et courroucé, afin que nous n'espérions nul bien de luy, et que nous le craignions comme nostre ennemi mortel.
21 Pour soustenir tels assauts, la foy est garnie de la Parole de Dieu. Quand elle est assaillie de ceste tentation que Dieu est contraire et ennemy, entant qu'il afflige : elle oppose au contraire ceste défense, qu'il est miséricordieux mesmes en affligeant; d'autant que les chastimens qu'il fait procèdent de dilection pluslost que d'ire. Estant batue de ceste cogitation, que Dieu est juste Juge pour punir toute iniquité, elle met au-devant ce bouclier, que la merci est appareillée à toutes fautes, quand le pécheur se retourne par-devers la clémence du Seigneur. En ceste manière l'âme fidèle, comment qu'elle soit tormentée merveilleusement, néantmoins surmonte en la fin toutes difficullez, et n'endure jamais que la fiance qu'elle a à la miséricorde de Dieu luy soit ostée et escousse : plustost au contraire toutes les doutes dont elle est exercée, tournent en plus grande certitude de ceste tiance. Nous avons expérience de cela, en ce que les Saincts quand ils se voyent fort pressez de la vengence de Dieu, ne laissent point toutesfois de luy addresser leurs complaintes : et quand il semble advis qu'ils ne doyvent estre nullement exaucez, encores ils l'invoquent. Car à quel propos se plaindroyent-ils à celuy duquel ils n'attendroyent nul soulagement? et comment seroyent-ils induits à l'invoquer, sinon qu'ils espérassent avoir quelque aide de luy ? En telle manière les dis(;iples , esquels Jésus-Christ reprend l'imbécillité de foy, crioyent bien qu'ils périssoyent : toutesfois ils imploroyent son aide*. Et de faict, en les rédarguant comme débiles en foy, il ne les rejette pas du nombre des siens pour les mettre avec les incré-
1) Mallli. Vm, !b.
dules, mais les incite à se retirer d'un tel vice. Nous affermons doncques derechef ce qui a esté ci-dessus dit : c'est que la racine de foy n'est jamais du tout arrachée du cœur fidèle qu'elle n'y demeure tousjours lichée, combien qu'estant esbranlée elle semble advis encliner çà et là : que la lumière d'icelle n'est jamais tellement esteinte ou suffoquée, que pour le moins il n'y en demeure tousjours quelque eslincelle : et que par cela on peut juger que la Parole, estant semence incorruptible de vie, produit fruit semblable à soy, duquel le germe ne desseiche ne périt jamais. Ce que démonstre Job, quand il dit qu'il ne laissera point d'espérer en Dieu, encores mesmes qu'il l'occist^ Or est-il ainsi que les Saincts n'ont jamais plus grande matière de désespoir, que quand ils sentent la main de Dieu dressée pour les confondre. Selon qu'ils en peuvent estimer par Testât des choses présentes , il est ainsi pour vray. L'incrédulité ne règne point dedans le cœur des fidèles, mais elle les assaut par dehors : et ne les navre point mortellement, mais elle les moleste seulement, ou bien elle les navre en sorte que la playe est curable. Car comme dit sainct Paul, la foy nous est pour bouclier^.
Icelle doncques estant mise au-devant pour résister au diable, reçoit tellement les coups, qu'elle les repousse, ou pour le moins les rompt en sorte qu'ils ne pénètrent point jusques au cœur. Pourtant quand la foy est esbranlée, c'est tout ainsi comme si un gendarme, estant autrement robuste, estoit contraint d'un coup impétueux de reculer et se retirer en arrière : quand elle est navrée, c'est comme si le bouclier d'un gendarme recevoit quelque casseure de la violerfce d'un coup , seulement jusques à estre faussé .'et^non point percé : car tousjours l'âme fidèle viendra au-dessus pour dire avec David, Si je chemine au milieu de l'ombre de la mort, je ne craindray point de mal , d'autant que tu es avec moy, Seigneur^. C'est bien certes une chose espovantable de cheminer en l'obscurité de la mort : et ne se peut faire
1) Job XUI, IS.
3) Ps. xxni, 4.
2)Ephés. VI, )6.
que les fidèles, quelque fermeté qui soit en eux, n'ayent cela en grand horreur : mais pource que ceste pensée surmonte en leur esprit, qu'ils ont Dieu présent qui a le soin de leur salut, la crainte est vaincue par telle asseurance. Quelques machinations et assauts que face le diable contre nous (dit sainct Augustin) pendant qu'il n'occupe point le lieu du cœur où la foy habite, il est chassé hors. Parquoy si on juge par l'expérience , non-seulement les fidèles eschappent victorieux de tous assauts, tellement qu'ayans recueilli vigueur, ils sont prests de rentrer à combatre mieux que jamais : mais aussi ce que dit sainct Jehan en sa Canonique est accompli en eux , Vostre foy est la victoire qui surmonte le monde^; car il signifie que non-seulement elle sera victorieuse en une bataille ou en dix, mais toutesfois et quantes qu'elle sera assaillie, qu'elle surmontera.
22 II y a une autre espèce de crainte et tremblement, de laquelle tant s'en faut que la certitude de foy soit diminuée, que plustost elle en est confermée : c'est quand les fidèles réputans que les exemples de la vengence de Dieu exécutée sur les iniques leur doyvent estre pour enseignemens, afin de ne provoquer point l'ire de Dieu par mesmes délicts, se donnent plus songneusement garde de mal faire ; ou bien quand recognoissans leur misère ils apprenent de totalement dépendre de Dieu : sans lequel ils se voyent estre plus caduques et incertains qu'une bouffée de vent. Car l'Apostre en ce qu'après avoir proposé les chastimens que Dieu avoit faits sur le peuple d'Israël, il baille une crainte aux Corinthiens de ne tomber point en mesme péché, par cela ne renverse aucunement leur fiance, mais seulement les resveille de leur paresse, laquelle plustost a coustume d'ensevelir la foy que dé l'establir. Pareillement quand de la ruine des Juifs il prend occasion d'exhorter celuy qui est debout, qu'il se garde bien de cheoir ^ : il ne nous commande point de vaciller, comme si nous estions incertains de nostre fermeté :
mais seulement il oste toute arrogance
1) l Jean V, 4.
1 Cor. X, 11, ii; Roin.Sl, SO.