‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 100 sur 346 · LIVRE III, CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE XVII

ce qui esi imparfait, est couvert par la perfection de Christ ; tout ce qui y est d'ordures et de taclies, est nettoyé par sa pureté, pour ne venir point en conte. Après que la coulpe des transgressions est ainsi effacée, laquelle empesclioit les hommes de produire chose qui fust agréable à Dieu : après aussi que les vices d'imperfections sont ensevelis, dont toutes bonnes œuvres sont entachées et maculées, lors les bonnes œuvres que font le» fidèles, sont estimées justes : ou bien, qui vaut autant à dire, sont imputées à justice. 9 Si maintenant quelqu'un m'objecte cela, pour m'impugner la justice de la foy : premièrement je l'interrogueray, si un homme doit eslre réputé juste pour deux ou trois bonnes œuvres, estant transgresseur de la Loy en toutes les autres. Cela seroit trop desraisoiinable. Puis après je luy demanderay, si mesmes pour plusieurs bonnes œuvres il est juste quand on le pourra trouver coulpable en aucune chose. Encores n'osera pas mon adversaire alfermer cela, veu que la sentence de Dieu y contredit, laquelle prononce tous ceux qui n'auront accompli tous les jiréceptes, estre maudits ^ Je passeray encores outre, demandant s'il y a une seule bonne œuvre, en laquelle on ne puisse noter aucune impureté ou imperfection. Or comment cela se pourroitil faire devant les yeux de Dieu, ausquels les estoilles ne sont point pures ne claires, ne les Anges justes^? Pourtant il sera contraint de confesser qu'on ne trouvera nulle bonne œ,uvre, laquelle ne soit pollue et corrompue, tant par les transgressions qu'aura commises l'homme en autre endroict, que par sa propre imperfection : tellement qu'elle ne sera pas digue d'avoir le nom de Justice. Or si c'est chose notoire que cela procède de la jusiilication de la foy, que les œuvres qui autrement estoyent impures, corrompues, indignes de comparoistre devant Dieu (tant s'en faut qu'elles luy fussent plaisantes) soyent imputées à justice :

pourquoy alléguerons-nous la justice des œuvres, pour destruire la justice de la foy, de laquelle icelle est produite, et en

1) Deiil.XXVlI,

2) Job IV, 18.

la(|uelle elle consiste ? Voudrions-nous faire une lignée serpentine, que les enfans meurtrissent leur mère? Or le dire de nos adversaires tend là. Ils ne peuvent nier que la justilication de la foy ne soit commencement, fondement, cause, matière, substance de la justice des œuvres. Néantmoins ils concluent que l'homme n'est pas justifié de foy : pource que les bonnes œuvres sont imputées à justice.

Laissons doncques ces fatras : et confessons à la vérité ce qui en est : c'est que si toute la justice qui peut estre en nos œuvres procède et dépend de la justification de foy, non-seulement ceste-ci n'est en rien diminuée par celle-là, mais plustost confermée : d'autant que sa vertu apparoist plus ample. D'avantage, ne pensons pas les œuvres estre tellement prisées après la justification gratuite, qu'elles succèdent au lieu de justifier l'homme, ou bien le justifient à demi avec la foy. Car si la justice de foy ne demeure tousjours en son entier, l'immondicilé des œuvres sera descouverle, tellement qu'elles ne mériteront que condamnation. Or il n'y a nulle absurdité en cela, que l'homme soit tellement justifié par foy, que non-seulement il soit juste en sa personne, mais aussi que ses œuvres soyent réputées justes , sans ce qu'elles l'ayent mérité.

10 Par ce moyen nous concéderons non-seulement qu'il y a portion de justice aux œuvres, (ce que nos adversaires prétendent) mais qu'elles sont approuvées de Dieu, comme si elles estoyent parfaites : moyennant qu'il nous souviene sur quoy la justice d'icelles est fondée : qui est pour soudre toute difficulté. Car l'œuvre commence d'estre agréable à Dieu, quand il la reçoit avec pardon. Or dont est-ce que vient ce pardon, sinon que Dieu regarde et nos personnes, et tout ce qui procède de nous en Jésus-Christ? Tout ainsi doncques que nous apparoissons justes devant Dieu après que nous sommes faits membres de Christ, entant que par son iimocence nos fautes sont cachées : ainsi nos œuvres sont tenues pour justes, entant que ce qu'il y a de vice en icelles estant couvert de la pureté de Christ, ne nous

est point imputé. Parquoy nous pouvons dire à bon droict, que par la seule foy non-seulement l'homme, mais aussi ses œuvres sont justifiées. Or si ceste justice des œuvres telle quelle procède de la foy et de la justification gratuite, il ne faut pas qu'on la prene pour destruire ou obscurcir la grâce dont elle dépend :

mais plustost doit estre enclose en icelle, et se rapporter à icelle, comme le fruit à l'arbre. En ceste manière sainct Paul voulant prouver que nosire béatitude consiste en la miséricorde de Dieu, et non pas en nos œuvres, presse fort ce que dit David , Bienheureux sont ceux ausquels les iniquilez sont remises, desquels les péchez sont cachez. Bienheureux est l'homme auquel le Seigneur n'a point imputé ses fautes^. Si quelqu'un voulo'il alléguer au contraire infinis tesmoignages, lesquels semblent advis constituer là béatitude en nos œuvres :

comme quand il est dit, Bien-heureux est l'homme (|iii craind Dieu ^, qui a pitié du povre affligé ^, qui n'a point cheminé au conseil des meschans\ qui porte tentation ^, qui garde justice et jugement^ : Bienheureux sont les povresd'esprit'', etc., tout cela ne fera pas que ce que dit sainct Paul ne demeure vray. Car veu que ces vertus qui sont là récitées ne sont jamais tellement toutes en l'homme, qu'elles puissent eslre acceptées de Dieu d'ellesmesmes : il s'ensuyl que l'homme est tousjours misérable, jusques à ce qu'il soit délivré de misère par la rémission de ses pécliez. Puis doncques qu'ainsi est, que toutes les espèces de béatitude que récite l'Escriture sont anéanties et péries, tellement que le fruit d'une seule n'en revient point à l'homme, sinon que premièrement il obtiene béatitude, en la rémission de ses péchez, laquelle donne lieu à toutes les autres bénédictions de Dieu : il s'ensuyl que ceste béatitude gratuite non-seulement est principale et souveraine, mais unique: sinon que nous vueillions qu'elle soit destruite et abolie par les bénédictions qui consistent en

1) Rom. IV, 3; Ps XXXU, 1,2. 2) Ps. CXU, t.

3) Pro». XIV, 28. k) Ps. 1. 1.

5)Jacq.1, 12. 6) Ps. CVI, 3 ; CXIX, I. 7) Multh. V, 3.

icelle seule. 11 n'y a pas maintenant grand propos, que cela nous doyve troubler, ou engendrer quelque scrupule, que les fidèles sont souvent nommez justes, en l'Escriture. Je confesse qu'ils ont ce tiltrc pour leur saincte vie. Mais comme ainsi soit qu'ils appliquent plus leur estude à suyvre justice, qu'ils ne l'accomplissent: c'est bien raison que ceste justice des œuvres, telle quelle, soit submise à la juslice de la foy, en laquelle elle est fondée, et de laquelle elle tient tout ce qu'elle est. 11 Mais nos adversaires poursuyvcnt outre, et disent que sainct Jaques nous contrarie si évidemment, qu'il nous est impossible de nous en despescher. Car il enseigne qu'Abraham a esté justifié par les œuvres : et que nous tous aussi sommes justifiez par les œuvres, et non point de la seule foy^ Mais je demande s'ils veulent tirer en combat sainct Jaques avec sainct Paul, S'ils tienent sainct Jaques pour ministre de Christ, il faut tellement prendre sa sentence, qu'elle ne désaccorde point d'avec Christ, lequel a parlé par la bouche de sainct Paul. Le sainct Esprit afferme par la bouche de sainct Paul, qu'Abraham a obtenu justice par foy, et non point par ses œuvres, et qu'il faut aussi que nous soyons tous justifiez sans les œuvres de la Loy. Le mesme Esprit dénonce par sainct Jaques, que nostre justice consiste en œuvres, et non-seulement en foy. Il est certain que l'Esprit n'est point répugnant à soy :

quelle doncques sera la concorde ? 11 suffit à nos adversaires, s'ils peuvent desraciner la justice de foy, laquelle nous voulons estre plantée au profond du cœur.

De donner repos aux consciences, ils ne s'en soucient point beaucoup. Et pourtant on voit comment ils s'efforcent d'esbranler la justice de foy : mais cependant ils ne monstrent nulle certaine reigle de justice, à laquelle les consciences se puissent ranger. Qu'ils triomphent doncques tant qu'ils voudront, moyennant qu'ils ne se puissent vanter d'autre victoire, que d'avoir osté toute certitude de justice. Or ils obtiendront ceste maudite victoire, aux lieux où ayans esteint toute lumière de vérité, ils auront aveuglé le monde de

1) Jacq.n, 21, 22, 24-.

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