‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 12 sur 346 · LIVRE III, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE II

et confiance (éméraire de nostre propre vertu, afin que nous qui sommes Gentils, n'insultions aux Juifs, en la place desquels nous avons esté substituez. Combien qu'il ne parle pas là seulement aux fidèles, mais il s'adilresse aussi bien aux bypocritps qui se glorilioyent en l'apparence extérieure. Car il n'admoneste point un chacun en particulier, mais ayant fait comparaison entre les Juifs et les Gentils, et ayant monstre que la réjection des Juifs estoit une juste punition de leur infidélité et ingratitude, il exhorte semblablement les Gentils de ne se point enorgueillir ny eslever, de peur de perdre la grâce d'adoption laquelle ils avoyent nouvellement receue. Or tout ainsi qu'après la rejecfion générale des Juifs il en restoit néantmoins quelquesuns d'entre eux, lesquels n'estoyent point décheus de l'alliance de Dieu, ainsi il y en pouvoit avoir aucuns des Gentils, lesquels estans desnuez de vraye foy, se fussent enflez d'une vaine outrecuidance de la chair : et ainsi eussent abusé de la bonté de Dieu en leur ruine. Toutesfois encores que le dire de sainct Paul soit prins comme s'il s'addressoit aux fidèles, il n'y a nul inconvénient quant à nostre propos. Car c'est autre chose de réprouver la témérité de laquelle les Saincts sont quelquesfois solicitez selon la chair, afin de leur monstrer qu'ils ne se doyvent esgayer en une folle présomption : et autre chose d'estonner la conscience, tellement qu'elle ne se repose point du tout et avec une plene seureté, en la miséricorde de Dieu.

23 Pareillement quand il enseigne que nous travaillons pour nostre salut avec crainte et tremblement *, il ne demande autre chose, sinon que nous accoustumions de nous arrester à la vertu du Seigneur, en grande déjection de nous-mesmes. Or est-il ainsi, que rien ne nous peut tant esmouvoir à reposer la certitude et fiance de nostre foy en Dieu, que la desfiance de nous-mesmes, et la destresse que nous avons après avoir recognu nostre calamité. Et en ce sens il faut prendre ce qui est dit par le Prophète,

1) Pbil. H, iî.

J'entrcray en ton Templf en la multitude de fa bonlé, et y adoreray en crainte * : où il ronjoinct fort proprement la hardiesse de foy, qui s'appuye sur la miséricorde de Dieu, avec la crainte et saincte trémeur, de laquelle il est nécessaire que nous soyons touchez, quand en comparoissant devant la majesté de Dieu, par la clairté d'icelle nous entendons quelles sont nos ordures. Pourtant Salonion dit bien vray, que bien heureux est l'homme qui assiduellement fait craindre son cœur ^ : d'autant que par endurcissement on tombe en ruine. Mais il entend une crainte laquelle nous rende plus soigneux et prudens : non pas qui nous afflige jusques à désespoir; asçavoir quand nostre courage estant en soy confus, se reconforte en Dieu : estant abatu en soy, se redresse en iceluy : se desfiant de soy, consiste en l'espérance qu'il a en luy. Pourtant il n'y a nul empeschement que les fidèles ne sentent crainte et tremblement, et ensemble jouissent de consolation qui les asseure : entant que d'une part ils considèrent leur vanité, de l'autre ils regardent la vérité de Dieu. Quelqu'un demandera comment frayeur et foy peuvent habiter en une mesme âme : Je respon, Tout ainsi qu'à l'opposite, solicitude et nonchalance se trouveront souvent conjoinctes. Car combien que les meschans se munissent tant qu'ils peuvent de stupidité, pour n'estre solicitez d'aucune crainte de Dieu, toutesfois le jugement de Dieu les persécute, en sorte qu'ils ne peuvent venir à ce qu'ils cherchent. Il n'y a doncques nul inconvénient, que Dieu instruise les siens à humilité, les poignant de beaucoup de craintes, à ce qu'en bataillant vertueusement ils soyent toutesfois retenus en modestie, comme d'une bride. Il appert aussi parle fil du texte, que telle a esté l'intention de l'Apostre : quand il assigne la cause de telle crainte et tremblement, c'est que Dieu nous donne de sa pure grâce et le vouloir et le parfaire. Et à ce sens se rapporte le dire du Prophète, que les enfans d'Israël craindront à cause de Dieu et de sa bonté '. Car non-seulement la piété

OPs. V, 8.

3) Osée ni, 5.

î) ProT. XXVIII, U.

INSTITUTION CHKESTIENNE.

engendre révérence de Dieu, mais la douceur de sa grâce, quehjue souefve qu'elle soit, apprend les hommes de s'esmerveiller avec crainte, à ce qu'ils dépendent du tout de Dieu , s'abaissans sous sa puissance.

24 Toutesfois par cela je n'enten point d'approuver la folle imagination qu'ont aujourd'huy aucuns demi-Papistes. Car pource qu'ils ne peuvent pas maintenir cest erreur tant lourd qu'on a tenu par ci-(Jevant aux esclioles de Théologie, asçavoir que la foy est seulement une opinion douteuse : ils usent d'un autre subterfuge, mettans en avant une fiance meslée avec incrédulité. Ce pendant que nous regardons en Christ, ils confessent bien que là nous trouvons plene matière d'espérance : mais pource que nous sommes tousjours indignes des biens qui nous sont olïerts en Jésus-Christ, ils veulent qu'au regard de nostre indignité nous chancelions et soyons en bransle. En somme, ils mettent tellement la conscience entre espérance et crainte, que maintenant elle encline à l'un, maintenant à l'autre. D'avantage, ils conjoignent tellement la crainte en l'espérance, que la première esteigne la seconde, quand elle est en son règne : et que la seconde face le semblable à son tour. Voylà comme Satan, quand il voit que par mensonge clair et ouvert il ne peut plus deslruire la certitude de la foy, s'efforce en cachette et comme par-dessous terre la ruiner. Or je vous prie quelle sera ceste fiance, laquelle à chacun coup sera abaïue par désespoir? Leur fantasie est, qu'en regardant Christ nous sommes certains de nostre salut : en retournanfpuis à nous, que nous sommes certains de nostre damnation; de là ils concluent que la fiance et le désespoir doyvent régner en nos cœurs à tous, comme si nous devions concevoir Jésus-Christ estant arrière de nous, et non plustost habitant en nous. Car ce que nous espérons salut de luy, n'est pas pource qu'il nous apparoisse de loing, mais pource que nous ayant unis à son corps, il nous fait participans nonseulement de tous ses biens, mais aussi de soy-mesme. Pourtant du fondement qu'ils prenent je déduiray un argument

tout au rebours, qu'en considérant qui nous sommes, nous voyons nostre damnation comme à l'œil : mais entant que Jésus-Christ nous est tellement communiqué avec tous ses biens, que tout ce qu'il a est fait nostre, que nous sommes faits ses membres, et une mesme substance avec luy. A ceste cause sa justice ensevelit nos péchez, le salut qu'il a en main abolit nostre damnation : il se met au-devant avec sa dignité, pour faire que nostre indignité n'apparoisse point devant Dieu. Et de faict la chose est telle, que nullement nous ne devons séparer Jésus-Christ d'avec nous, mais tenir fort et ferme l'union de laquelle il nous a conjoincts à soy; ce que nous enseigne l'Apostre, quand il dit que nostre corps est bien mort à cause du péché, mais que l'Esprit de Jésus-Christ qui habite en nous, est vie à cause de sa justice ^ Selon la resverie de ces gens il devoit dire ainsi : Jésus-Christ a bien la vie en soy : mais nous, entant que sommes pécheurs, demourons aux liens de damnation et de mort.J\lais il parle bien autrement, car il enseigne que la damnation que nous méritons de nous-mesmes, par le salut qui est en Christ, est engloutie. Et pour prouver cela, il ameine ceste raison, que Jésus-Christ habite en nous, et non pas qu'il est hors de nous : et non-seulement adhère à nous par un lien indissoluble, mais par une conjonction admirable et surmontant nostre entendement, il s'unit journellement de plus en plus à nous en une mesme substance. Toutesfois je ne nie pas (comme j'ay n'aguères touché) qu'il n'y ait quelques interruptions de foy, selon que nostre fragilité fleschit çà et là, estant poussée des impétuositez que luy dresse Satan. Ainsi la clairté de foy est bien eslouffée parles ténèbres de tentation, quand elles sont trop espesses et obscures, si ne laisse-elle pas néantmoins de tendre tousjours à Dieu.

25 Et à cela s'accorde saind Bernard, en traittant ceste question de propos délibéré, en l'Homilie cinquième de la dédication du temple : En pensant, dit-il, quelquesfois de l'âme, il m'est advis que

1) Rom. VUI, 10.

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