LIVRE m, CHAPITRE XIX
Pourtiint elle est mal prinse de ceux ou qui en veulent colorer leurs cupiditez charnelles pour abuser des dons de Dieu à leur volupté, ou qui pensent ne l'avoir point, s'ils ne l'usurpent devant les hommes» et pourlant en l'usage d'icelle ils n'ont nul esgard à leurs frères inlirmes. En la première manière il se commet aujourd'liuy de grandes fautes : car il y a peu de gens lesquels ayent de quoy esire somptueux, qui ne se délectent en banquets, en habillemens, et en édilice de grand appareil, et de pompe désordonnée, qui ne soyeni bien aises, quant h ces choses, estre vcus entre tous les autres, et qui ne se plaisent à merveilles en leur magnillcence. El tout cela se souslient et excuse sous couleur de la liberté chreslieime. Ils disent que ce sont choses indifférentes, ce que je confesse, qui en useroit indifféremment : mais quand elles sont appelées avec cupidité, quand elles sont desployées à pompe et orgueil, quand elles sont désordonnément abandonnées, elles sont maculées par tels vices. Ce mot de sainct Paul discerne trèsbien les choses indifférentes : c'est asçavoir, que toutes choses sont pures à ceux qui sont purs : mais qu'aux souillez etintidèles il n'y a rien de pur, puis que leurs consciences et pensées sont souillées*. Car pourquoy sont maudits ceux qui sont riches, qui ont maintenant leur consolation, qui sont saoulez, qui rient, qui dorment dedans licts d'yvoire, qui conjoingnent possession avec possession, desquels les banquets ont harpes, luts, tabuurins et vin^ Certes, et l'yvoire, et l'or, et les richesses sont bonnes créatures de Dieu, permises, et mesmes destinées à l'usage des hommes, et n"est en aucun lieu défendu, ou de rire, ou de se saouler, ou d'acquérir nouvelles possessions, ou de se délecter avec instrumens de musique, ou de boire vin. Cela est bien vray : mais quand quelqu'un est en abondance de biens, s'il s'ensevelit en délices, s'il enyvre son âme et son cœur aux voluptez présentes, et en cherche tousjours de nouvelles, il se recule bien loing de l'usage sainct et légitime des dons
i) Tile I. 15.
2) Luc VI, 2i ; Amos VI. 1-B ; Is. V, 3.
de Dieu. Qu'ils ostent doncques leur mauvaise cupidité, leur superlluité outragcuse, leur vaine pompe et arrogance :
pour user des dons de Dieu avec pure (;onscience. Quand ils aiiront réduit leurs cœurs à ceste sobriété, ils auront la reigle de bon usage. Que ceste tempérance défaille, les délices mesmes vulgaires et de petit pris passeront mesure. Car ceste parole est trèsvraye. (jue sous du gris ou du bureau habite bien souvent un courage de pourpre : et d'autre part, que sous soye et veloux quelque fois est caché un humble cœur. Parquoy que chacun en son estât vive ou povrement, ou médiocrement, ou richement, tellement néantmoins que tous cognoissent qu'ils sont nourris de Dieu pour vivre, non pour se remplir de délices : et qu'ils entendent que ceste est la loy de la liberté chrestienne, s'ils sont apprins avec sainct Paul, de se contenter de ce qui leur est présenté : s'ils s^îavent bien porter abjection et honneur, faim et abondance, povreté et opulence*.
10 La seconde faute aussi, de laquelle nous avons parlé, est grande en plusieurs : lesquels comme si leur liberté ne leur estoit point sauve ny entière, si elle n'avoit les hommes pour tesmoins, usent d'icelle imprudemment et sans discrétion. Par le(iuel usage inconsidéré, souventesfois ils offensent leurs frères intirmes. On en peutveoiraujourd'huy d'aucuns, lesquels ne pensent pas bien garder leurs libertez s'ils n'en sont entrez en possession par manger chair le jour du vendredi. Je ne les repren point de ce qu'ils mangent de la chair : mais il faut rejelter de nos esprits ceste fausse opinion , qu'on n'ait point de liberté si on ne la monstre à tous propos. Car il faut estimer que par nostre liberté nous n'acquérons rien devant les hommes, mais envers Dieu : et qu'elle est autant située en abstinence qu'en usage. Si quelqu'un a ceste vraye intelligence, que ce luy soit tout un envers Dieu de manger de la chair ou des œufs : d'estre vestu de rouge ou de noir, ce luy est assez. Desjà la conscience est délivrée : à laquelle estoit deu le fruit de ceste li-
1) Pliil.lV, (2.
berté, Combien doncqiies qu'il s'abstinst de manger chair tout le reste de sa vie, et que jamais il n'usast que d'une couleur en ses vestemens, il n'en est de rien moins libre. Et mesmes en cela il est libre, que d'une conscience libre il s'en abstient. Or telle manière de gens que nous avons dit, t'aillent trèsdangereusement en cela, qu'ils ne lienent conte de l'intirmité de leurs frères, laquelle doit estre tellement soulagée de nous, que nous ne facions rien légèrement dont elle soit scandalisée. Mais quelqu'un dira, qu'aucune fois il est convenable de monslrer nostre liberté devant les hommes. Je confesse aussi ce point : mais il faut avec une grande diligence y tenir moyen, tellement que nous ne contemnions point d'avoir soin des infirmes , lesquels nostre Seigneur nous a singulièrement recommandez.
11 Je diraydoncques yci quelque chose des scandales, comment on les doit discerner, desquels on se doit garder, et lesquels Oii peut mespriser : dont chacun se puisse résoudre quelle liberté il peut avoir entre les hommes. Or il nous faut observer la distinction commune, laquelle dit qu'il y a une manière de scandale qui se donne, l'autre qui se prend : veu qu'icelle distinction a évident tesmoignage de l'Escriture, et exprime assez proprement ce qu'elle veut dire. Si quelqu'un doncques par une légèreté intempérante ou témérité indiscrète, en temps ou en lieu importun fait quelque chose dont les imbécilles et rudes soyent scandalisez, on pourra dire qu'il aura donné scandale, puis qu'il a esté fait par sa faute que tel scandale s'est esnieu. Et du tout on peut dire que scandale est donné en quelque chose, quand la faute provient de l'autheurdela chose. On appelle Scandale prins, quand quelque chose qui n'estoit point intempéramment ni indiscrètement faite, néanlmoins par la mauvaistie et malice des autres est tirée en occasion de scandale. Car yci le scandale n'estoit point donné, mais les iniques sans cause le prenent. Du premier genre de scandale il n'y a que les débiles otîensez : du second, ceux qui par leur rigueur et chagrin ont tousjours à mordre et à re-
prendre, s'en offensent. Pourtant nous en appellerons un. Scandale des infirmes : l'autre, des Pharisiens : et tempérerons et moyennerons tellement l'usage de nostre liberté, qu'il cède et obéisse à l'ignorance de nos frères infirmes, non pas à la rigueur des Pharisiens. Car sainct Paul monstre amplement en plusieurs lieux combien nous devons concéder aux infirmes. Recevez, dit-il, les infirmes en la foy. Item, Ne jugeons plus ci-après l'un l'autre : mais plustost regardons de ne mettre offense à nostre frère, ou occasion de cheute^ : et plusieurs autres paroles tendantes à une mesme fin, lesquelles il vaut mieux reveoir au lieu, que les réciter yci. La somme est, que nous qui sommes robustes, devons supporter la débilité des foibles, et ne nous contenter pas de nous-mesmes : mais qu'un chacun contente son prochain en bien pour édification. Derechef il dit en un autre lieu. Mais gardez-vous que vostre liberté ne soit en oiîense à ceu;^ qui sont infirmes^. x^Iangezde tout ce qui se vend à la boucherie, ne doutans de rien pour faire conscience. Or je le di de vostre conscience, non point de celle d'autruy : brief, soyez tels que vous ne faciez scandale ny aux Grecs, ny aux Juifs, ny à l'Eglise deDieu^. Item en un autre passage, Vous estes appelez en liberté, mes frères : seulement n'abandonnez point vostre liberté à la chair pour sa licence, mais servez l'un à l'autre par charité''. Certainement il est ainsi. Nostre liberté ne nous est point doiniée contre nos prochains qui sont débiles, ausquels charité nous submet et fait serviteurs en tout et par tout : mais elle nous est donnée afin qu'ayans paix avec Dieu en nos consciences, nous vivions paisiblement aussi avec les hommes. Touchant de l'olfense des Pharisiens, les paroles de nostre Seigneur nous monstrent (juel esgard nous y devons prendre : par lesquelles il commande de les laisser, et n'en tenir conte, car ils sont aveugles, et conducteurs des aveugles ■\ Les disciples l'avoyent adverty qu'ils s'estoyent scandalisez de sa doc-
1) Rom. XIV, ), 13.
3) 1 Cor. X, -25, 32.
b) Matth. XY, 14.
2) 1 Cor. VIII, 4) Gai. V, 13.