‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 112 sur 346 · LIVRE 111, CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

LIVRE 111, CHAPITRE XIX

Irine : il respoiid qu'il les faut inospriscr, et ne se soucier point de leur offense.

12 Toutesfois la chose est ericores douteuse, si nous n'entendons les(iuelsil nous faut avoir pour inlirmes, et lescjuels pour Pharisiens : sans latjuelle discrétion, je ne voy point conmient nous puissions user de nostre liberté entre les scandales, veu que l'usage en seroit tousjours fort dangereux : nuis il m'est advis (juesainct Paul détermine clairement tant par doctrine que par exemples, combien il nous faut modérer nostre liberté, ou quand nous la devons prendre avec scandale. Prenant TimoThée en sa compagnie, il le circoncit : et il ne voulut jamais accorder de circoncir Tite'. Les faits sont divers, néanlmoins il n'y eut nulle mutation de conseil ne de vouloir. Car en la circoncision de Timothée, combien qu'il fust libre de toutes choses, il s'est fait serf de tous : et a esté fait aux Juifs comme Juif, pour gaigner les Juifs : à ceux qui esioyent sous la Loy, comme estant sous la Loy, pour gaigner ceux qui estoyent sous la Loy : aux infirmes, comme infirme, pour gaigner les infirmes : tout à tous, pour sauver plusieurs^, comme luy-mesme a escrit. Nous avons une bonne modération yci de nostre liberté : c'est asçavoir quand indifféremment nous nous en pouvons abstenir avec quelque fruit. Au contraire, il testifie à quelle fin il tendoit, quand il refusa constamment de circoncir Tite, en escrivant en ceste manière : Mesmes Tite qui estoit avec moy, combien qu'il fust Grec, ne fut contraint d'esire circoncis, pour aucuns faux frères qui estoyent entrez pour espier nostre liberté, lacjuelle nous avons en Jésus-Christ, afin de nous rédiger en servitude^. Ausquels nous n'avons point succombé une seule minute de temps en nous assujetissant àeux,afinque la vérité de l'Evangile nous demeurast^. Nous avons yci pareillement une nécessité de garder nostre liberté, si elle vient à estre esbranlée aux consciences infirmes par les commandemens des faux Apostres.

Par tout il nous faut servir à charité, et avoir esgard à l'édification de nos pro-

i) Act. XVI, 3; Gai. Il, 3.

3) Gai. II, 3-5.

1 Cor. IX, 19-22.

chains. Toutes choses mo sont licites (dit saiiict Paul en un autre passage) mais toutes ne sont pas expédientes. Toutes choses me sont licites, mais elles n'édifient pas toutes. Que nul ne cherche ce qui est sien, mais le biui de son prochain*. Il n'y a rien plus clair ne plus certain que ceste reigle : c'est asçavoir que nous avons à user de nostre liberté, si cela tourne à l'édification de nostre prochain : et s'il n'est expédient à nostre prochain, qu'il nous en faut abstenir. 11 y en a aucuns qui font semblant d'ensuyvre la prudence de salnct Paul en abstinence de liberté, ne cherchans rien moins en icelle que servir à charité. Car pour pourvoir à leur repos et tranquillité, ils désirent que toute mention de liberté fust ensevelie. Combien qu'il ne soit aucunesfois moins loisible et nécessaire à l'édification de nos prochains, d'en user, (jue de la restreindre pour leur bien. Or l'homme chrestien doit penser que Dieu luy a assujeti toutes choses externes, afin qu'il soit d'autant plus à délivre à faire tout ce qui appartient à la charité de son prochain.

1 3 Tout ce que j'ay enseigné d'éviter les scandales, se doit rapporter aux choses indifférentes : lesquelles ne sont de soy ne bonnes ne mauvaises. Car celles qui sont nécessaires, ne doyvent estre omises par crainte de quelque scandale.

Car comme nostre liberté doit estre compassée et submise à la charité de nos prochains, aussi la charité doit estre assiijetie à la pureté de la foy. Il est vray qu'il faut yci aussi bien avoir esgard ù charité : mais c'est tellement, que pour l'amour de nostre prochain Dieu ne soit point offensé. Je n'approuve point l'intempérance de ceux qui ne font rien que par tumultes, et aiment mieux violentement rompre tout, que descoudre : mais aussi d'autre part je n'accepte point lu raison de ceux qui induisans les autres par leur exemple en mille blasphèmes, feignent qu'il leur est nécessaire de faire ainsi , afin de n'estre en scandale à leurs prochains. Comme si ce pendant ils n'édifioyent point les consciences de leurs pro-

1) 1 Cor. X,23, 2V.

chains en mal : principalement quand ils s'arrestent tousjours en iinemesme boue, sans espérance d'en sortir. Et s'il est question d'instruire leur prochain par doctrine, ou par exemple de vie, ils disent (lu'il le faut nourrir de laid : et pour ce faire, ils l'entretienent en mauvaises et pernicieuses opinions. Sainct Paul récite bien qu'il a nourri les Corinlbiens de laicl^ : mais si la 3!esse eust esté de ce temps-là, eust-il sacrilié pour leur donner à boire du laict? Non : car le laict n'est pas venin. Ils mentent doncques, faisans semblant de nourrir ceux lesquels cruellement ils meurtrissent sous espèce de telle douceur. Et encores que nous leur accordissions que ceste dissimulation fust bonne pour quelque temps, toutesfois jusqucs à quand abruveront-ils leurs enfansd'un mesmelaict? Car s'ils ne grandissent jamais jusques à porter quelque légère viande, il est certain que jamais ils n'ont esté nourrrisde bon laict. Il y a deux raisons qui m'empeschent maintenant que.je ne combate contre telles gens plus à bon escient. L'une est, que leurs inepties ne sont pas dignes d'eslre rembarrées, n'ayans ne goust ne saveur : la seconde, pour éviter redite, d'autant que j'ay traiité cest argument en livres axprès. Seulement que les lecteurs ayent ce point pour résolu : c'est par quelques scandales que le diable et le monde s'efforcent ou machinent de iiousdeslourner de ce que Dieu commande, ou nous retarder à ce que nous ne suyvions point la reigle de sa Parole, qu'il nous faut despiter le tout, alin de poursuyvre alaigrement noslre cours. D'avantage, quelque péril qui nous menace, qu'il ne nous est point libre de lious divertir tant peu que ce soit de l'auihorité de Dieu : et qu'il ne nous est licite non plus d'attenter rien sans son congé, quelque couverture que nous prenions.

U Or puis qu'il est ainsi que les consciences des fidèles , par le privilège de leur liberté qu'elles ont de Jésus-CÏirist, sont délivrées des liens et nécessaires observations des choses lesquelles le Seigneur leur a voulu estre indifférentes,

1) 1 Cor. m, 5.

nous concluons qu'elles sont franches et exemptées de la puissance de tons hommes. Car il n'est pas convenable ou que la louange que Jésus-Christ doit recevoir d'un tel bénéfice soit obscurcie, ou que le fruit en soit perdu pour les consciences. Et ne doit estre estimée une chose de légère importance, laquelle nous voyons avoir tant cousié à Jésus-Christ : c'est asçavoir laquelle il n'a point achetée par or ni argent, mais par son propre sang. Tellement que sainct Paul ne doute point de dire que la mort de Christ nous est faite vaine, si nous nous mettons en la sujétion des hommes. Car il nS trailte autre chose par quelques chapitres de l'Epistre aux Galates, sinon que Christ nous est enseveli, ou pluslost du tout esteint, si nos consciences ne se tieneni fermes en leur liberté: de laquelle certes elles décherroyent, si elles se pouvoyent au plaisir des hommes, lier de loix et constitutions ^ Mais comme c'est une chose trèsdigne d'estre cognue, aussi d'autre part elle a mestier d'estre plus clairement exposée. Car incontinent qu'on dit aujourd'huy quelque mot d'oster les constitutions humaines il s'esmeut de grandes noises: en partie par gens séditieux, en partie par des calomniateurs:

comme si toute obéissance des hommes estoit rejettée et renversée.

15 Afin doncques d'obvier à cest inconvénient, nous avons ù noter qu'il y a double régime en l'homme. L'un est spirituel, par lequel la conscience est instruite et enseignée des choses de Dieu et de ce qui appartient à piété. L'autre est politique ou civil, par lequel l'homme est apprins dts offices d'humanité et civilité qu'il faut garder entre les hommes. Vulgairement on a de coustume de les appeler Jurisdiction spirituelle et lemporeile : qui sont noms assez propres, par lesquels il est s-ignifié que la première espèce de régime appartient à la vie de l'âme, et que la seconde sert à ceste présente vie : non pas pour nourrir ou vestir les hommes, mais pour constituer certaines loix, selon lesquelles les hommes puissent vivre honnestement et justement

1) Cal.V, 1, V.

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