‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 113 sur 346 · LIVRE ÏII, CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

LIVRE ÏII, CHAPITRE XIX

les uns avec les autres. Car la première a son siège en l'âme intérieure : cestc seconde seulement forme et instruit les mœurs extérieures. Que les lecteurs doncques me permettent d'en appeler l'une Hoyaiime spirituel, et l'autre civil ou politique. Or comme nous les avons distinguez, il nous les faut considérer chacun à part, et ne les confondre ensemble. Car il y a comme deux mondes en l'homme, lesquels se peuvent gouverner et par divers Rois, et par diverses loix. Geste distinction sera pour nous advertir que ce que l'Evangile enseigne de la liberté spirituelle , nous ne le tirions point contre droict et raison à la police terrienne, comme si les Chrestiens ne devoyent point eslre sujets aux loix humaines, d'autant que leurs consciences sont libres devant Dieu : ou comme s'ils estoyent exempts de toute servitude selon la chair, pource qu'ils sont affranchis selon l'esprit. D'avantage , comme ainsi soit qu'en jugeant des constitutions, qui semblent advis concerner le régime spirituel , on se puisse abuser, il est mestier de discerner mesmes entre icelles, pour sçavoir lesquelles doyvent estre tenues pour légitimes, comme conformes à la Parole de Dieu, et lesquelles doyvent estre rejettées. Touchant de la police terrienne , nous réservons d'en trailter en un autre lieu. Je me déporte aussi à présent de parler des loix ecclésiastiques, pource que la déduction conviendra mieux au quatrième livre où il sera parlé de la puissance de l'Eglise. Que ce soit doncques yci la conclusion de ceste matière. Il n'y aurolt nulle difficulté (comme j'ay dit) sinon que plusieurs s'enveloppent, ne discernons pas bien entre la police et la conscience: entre lajurisdiction externe et civile, et jugement spirituel, qui a son siège en la conscience. Aussi il y a un passage de sainct Paul qui fait la difficulté plus grande: asçavoir quand il dit qu'il faut obéir aux Magistrats, non pas seulement pour crainte de punition, mais aussi à cause de la conscience ^ Car de là il s'ensuyt que la conscience est sujette aux loix politi-

0 Rom. XIII, 1, 0.

ques. Or si ainsi estoit, tout ce que nous avons dit ci-dessus, et avons encore à dire du régime spirituel , tomberoil bas. Pour soudre ce scrupule, il est expédient de sçavoir en premier lieu que c'est de Conscience, et le mot en soy nous en peut donner quelque déclaration. Car comme nous disons que les hommes sçavent ce que leur esprit a con)prins, dont vient le mot de Science : aussi quand ils ont un sentiment du jugement de Dieu, qui leur est coumie un second tesmoin, lequel ne souffre point d'ensevelir leurs fautes, mais les adjourne devant le siège du grand Juge, et les lient comme enferrez : un tel sentiment est appelé Conscience. Car c'est comme une chose moyenne entre Dieu et les hommes :

d'autant que les hommes ayans une telle impression en leur cœur, ne peuvent pas effacer par oubly la cognoissance qu'ils ont du bien et du mal : mais sont poursuyvis jusques à ce qu'ils se rendent coulpables quand ils ont offensé. Et c'est ce qu'entend sainct Paul , en disant que la conscience testifie avec les hommes, quand leurs pensées les accusent ou absolvent au jugement de Dieu*. Une simple cognoissance pourroit estre en un homme comme estoufîée : parquoy ce sentiment qui attire l'homme au siège judicial de Dieu, est comme une garde qui luy est donnée pour le veiller et espier, et pour descouvrir tout ce qu'il seroit bien aise de cacher s'il pouvoit.Et voyià dont est venu le proverbe ancien, Que la conscience est comme mille tesmoins.

Par une mesme raison, sainct Pierre met la response de bonne conscience pour un repos et tranquillité d'esprit, quand l'homme fidèle s'appuyant en la grâce de Christ, se présente hardiment devant la face de Dieu ^. Et l'Apostre en l'Epistre aux Hèbrieux, disant que les fidèles n'ont plus de conscience de péché, signifie qu'ils en sont délivrez et absous, pour n'avoir plus de remors qui les rédargue '.

16 Parquoy, comme les œuvres ont leur regard aux hommes, aussi la conscience a Dieu pour son but : tellement que bonne conscience n'est sinon une in-

1) Rom. Il, 15.

3). Uéb. X, 2.

2) 1 Pierre UI,

tégrité intérieure du cœur. Et c'est à ce propos que sainct Paul dit, que l'accomplissement de la Loy est charité de conscience pure, et de foy non feinte '. En un autre lieu il monstre en quoy elle diffère du simple sçavoir, disant qu'aucuns sont décheus de la foy, pource qu'ils s'estoyent destournez de bonne conscience. Car par ces mots il signitie que c'est une affection vive d'honorer Dieu, et un droict zèle de vivre purement et sainctement. Quelquesfois le nom de Conscience s'approprie à ce qui concerne les hommes : comme quand sainct Paul dit aux Actes , qu'il a mis peine de cheminer tant envers Dieu qu'envers les hommes en bonne conscience^ : mais cela s'entend, d'autant que les fruits extérieurs qui en procèdent parvienent jusques aux hommes. Mais à parler proprement, la conscience, comme j'ay dit, a son but et addresse à Dieu. Parquoy nous disons qu'une loy lie les consciences, quand elle oblige simplement et du. tout l'homme, sans avoir regard aux prochains, mais comme s'il n'avoit affaire qu'à Dieu. Exemple : Dieu nous commande non-seulement d'avoir le cœur pur de toute impudicité, mais aussi de nous garder de toutes paroles vilenes, et dis-

solutions tendantes à incontinence. Quand il n'y auroit homme vivant sur la terre, je suis tenu en ma conscience de garder telle loy. Parquoy si je me desborde à quelque impudicité, je ne pèche pas seulement en ce que je donne scandale à mes frères, mais je suis coulpable devant Dieu comme ayant trant-gressé ce qu'il m'avoit défendu entre luy et moy. Il y a une autre considération quant aux choses indifférentes : car il nous en faut abstenir entant que nous pourrions offenser nos frères, mais c'est avec conscience franche et libre. Comme sainct Paul le monstre parlant de la chair consacrée aux idoles. Si quelqu'un, dit-il, en fait scrui)ule, n'en mange point à cause de la conscience : non pas de la tiene, mais de celle de ton prochain ^ L'homme lidèle qui seroit adverti, pccheroit scandalisant son prochain par son manger : mais combien que Dieu luy commande de s'abstenir pour l'amour de son prochain de manger de telle viande, et qu'il luy soit nécessaire de s'y assujetir, toutesfois sa conscience ne laisse pas d'estre toujours eu liberté. Nous voyons doncques comme ceste loy n'impose sujétion sinon à l'œuvre extéiieure, et ce pendant laisse la conscience libre.

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