LIVRE III, CIIAPITUE XX
gnez par foy de cognoistre que tout le bien qui nous est nécessaire et nous défaut en nous-niesmes, est en Dieu et en son Fils noslre Seigneur Jésus-Christ, auquel le Père a constitué toute |)lénilude de ses bénédictions et largesses, afin que de là, comme d'une fontaine trèsplene, nous en puisions tous, il reste que nous cherchions en luy, et par prières et oraisons demandions de luy ce que nous avons apprins y estre. Car autrement, coi^noistre Dieu pour niaislre, autheur et distributeur de tous biens, qui nous convie ù les requérir de luy, et ne s'addresser point à luy, ne rien luy demander, tellement ne nous proutiteroit de rien, que mesmesceseroit comme si quelqu'un niesprisoit et laissoit estre enseveli et caché sous terre un thrésor qui luy auroit esté enseigné. Pourtant l'Âpostre voulant monstrer que la vraye foy ne peut estre que l'invocation ne s'ensuyve d'icelle, met cest ordre , que comme la foy procède de l'Evangile, aussi que par icelle nous sommes instruits à prier Dieu^ Et c'est ce qu'il avoit dit un peu au paravant, que l'Esprit d'adoption, lequel scelle le tesmoignage de l'Evangile en nos cœurs, nousdonne courage et hardiesse d'exposer nos désirs à Dieu, esmouvant en nous gémissemens inénarrables, et criant Abba, Père^. Il nous faut doncques maintenant plus amplement traitter ce point, duquel nous n'avions par ci-devant parlé, sinon incidemment et comme en passant.
2 C'est doncques*par le moyen d'oraison que nous avons entrée aux richesses lesquelles nous avons en Dieu. Car elle est comme une communication des hommes avec Dieu, par laquelle estans introduits en son vray Temple, qui est le ciel , ils l'admonestent et quasi le somment présentement de ses promesses :
afin que par expérience il leur monstre quand la nécessité le requiert, que ce qu'ils ont creu à sa simple parole estre vray, n'a pas esté mensonge ne chose vaine. Pourtant nous ne voyons point que Dieu nous propose aucune chose à espérer de soy, que pareillement il ne
1) Rom. X, 14.
S) Rom. Yin,
nous commande de la demander par prières. Tellement est véritable ce que nous avons dit, que par oraison nous cherchons et trouvons les thrésors , lestjuels sont monsirez et enseignez à nostre foy en l'Evangile. Or combien l'exercice de prier est nécessaire, et en combien de manières il nous est utile, on ne le pourroit assez expliquer par paroles. Ce n'est pas certes sans cause que le Père (téleste tesmoigne que toute l'asseurance de nostre salut consiste en l'invocation de son nom ' : veu que par icelle nous requérons et obtenons la présence : tant de sa providence, par laquelle il se monstre vigilant à penser de nous : que de sa vertu, par laquelle il nous défende, et soulage nostre imbécillité et défaut: qu'aussi de sa bonté, par laquelle il nous reçoyve en grâce, nonobstant que nous soyons chargez de péchez et pour brief parler, veu que par icelle nous l'appelons, afin qu'il se déclaire entièrement nous estre présent. De là revient un singulier repos à nos consciences. Car après avoir exposé au Seigneur la nécessité qui nous serroit de près nous avons suffisamment où nous reposer : entant que nous entendons que rien n'est caché de nostre misère, à celuy duquel la bonne volonté envers nous nous est certaine, et le pouvoir de nous aider, indubitable.
3 Toutesfois quelqu'un pourra objecter, asçavoir s'il ne cognoist point assez sans advertissement, et en quel endroict nous sommes pressez, et ce qui nous est expédient. Dont il sembleroit que ce fust chose superflue de le soliciter par prières : veu que nous avons accoustumé de soliciter ceux qui ne pensent point à nostre affaire, et qui sont endormis. Mais ceux qui arguent en ceste manière, ne voyimt point à quelle lin nostre Seigneur a institué les siens à prier. Car il n'a pas ordoimé cela à cause de soy, mais au regard de nous. Il veut bien que son droict luy soit rendu, comme aussi il est équitable, quand les hommes recognoissent que tout ce qui leur est proufitable et qu'ils peuvent désirer, vient de luy, et qu'ils protestent cela par prières : mais l'utilité
1) Joël II, 32.
[NSTITUTION CHRESTIENNE
de ce sacrifice par lequel Dieu est honoré, revient ù nous. Parquoy les saincts Pères, d'autant plus qu'ils se (enoyent asseurez des bénéfices de Dieu tant envers eux que les autres, ont esté (ant plus vivement incitez à le prier. J'amèneray seulement l'exemple d'Elie, lequel estant certain du conseil de Dieu , promet hardiment la pluye au roy Achab : et toutesfois ne laisse pas de prier songneusement et en grande destresse , et d'envoyer par sept fois son serviteur pour contempler si la pluye venoit*, non pas qu'il doute de la promesse dont il avoit esté messager, mais pource qu'il sçait que son devoir est de recourir en toute humilité à Dieu : alin que sa foy ne s'endorme point en paress»^, Parquoy combien qu'il veille et face le t,uel pour nous conserver, mesmes quand nous sommes si estourdis, que nous ne sentons jioint les maux qui sont à l'entour de nous : combien aussi qu'il nous secoure aucuiiesfois devant qu'estre invoqué : néanlmoins il nous est trèsnécessaire de l'implorer assiduellement. Premièrement, alin que nostre cœur soit enflambé d'un véhément et ardent désir de le lousjours chercher, aimer et honorer, en ce que nous nous accoustumons d'avoir en luy nostre refuge en toutes nos nécessitez, comme au port unique de salul.
En après alin que nostre cœur ne soit esmeu d'aucun désir, duquel nous ne l'osions faire incontinent tesmoin : comme nous le faisons en exposant devant ses yeux toute nostre affection : et par manière de dire, desployant tout nostre '.'œur devant luy. D'avantage, alin que nous soyons appreslez à recevoir ses bénéfices avec vraye recognoissance et action de grâces : comme par la prière nous sommes advertis qu'ils nous vienent de sa main. Outreplus, afin qu'ayans obtenu ce que nous demandions, nous répulions qu'il a exaucé nos désirs : -et que par cela soyons plus ardemment incitez à méditer sa bénignité : et afin aussi que nous prenions plus grand plaisir de la jouisance des iDiens qu'il nous fait, entendans que nous les avons impétrez par nos prières. Finaleaient, alin que sa providence soit con-
1) 1 Rois XVm, 41-43.
fermée et approuvée en nos cœurs, par ce que nous expérimentons de faict-selon nostre petite capacité : entant que nous voyons que non-seulement il nous promet de ne nous jamais abandonner, et qu'il nous donne entrée à le chercher et implorer en la nécessité : mais aussi qu'il a la main lousjours estendue pour aider les siens, et qu'il ne les allaite point de vaines paroles, mais les maintient comme il en est besoin. Pour toutes ces raisons le Père plein de clémence, combien que jamais il ne dorme ne cesse , toutesfois monstre souventesfois signe de dormir et cesser : afin que par cela nous soyons incitez à le prier et requérir : comme il est expédient à nostre paresse et oubliance. C'est doncques trop perversemenl argué , pour nous retirer de faire oraison, d'alléguer que c'est chose superflue de soliciter par nos demandes la providence de Dieu : laquelle sans estre solicitée veille à conserver toutes choses : veu au contraire, que le Seigneur ne tesmoigne point en vain qu'il sera prochain à tous ceux qui invoqueront son nom en vérité'. C'est une aussi grande folie, d'alléguer qu'il n'y a nulle raison de demander les choses que le Seigneur volontairement est prest de nous eslargir, veu qu'il veuf que nous réputions les bénéfices qui nous prouvienent de sa libéralité gratuite, avoir esté ottroyezà nos prières. Ce que tesmoigne ceste sentence mémorable du Pseaume, avec plusieurs autres, Les yeux du Seigneur sont sur les justes, et ses aureilles sont attentives à leurs prières ^ Car il est là monsiré que Dieu prouvoit tellement de son bon gré au salut des fidèles, que ce pendant il veut qu'ils exercent leur foy à le requérir, et que par ce moyen ils s'esveillent de toute nonchalance pour n'eslre point comme eslourdis. Ainsi les yeux de Dieu veillent bien pour subvenir à la nécessité des aveugles : mais si veut-il ausni mutuellement nos gémissemens, pour approuver son amour envers nous. Parquoy tous les deux sont vrays, que le gardien d'Israël ne dort et ne sommeille point ^ ■ et toutesfois qu'il se retire comme nous ayant
1) Ps. CSLV, 18.
3) Ps. CXXI, 4.
2) Ps. XXXtV, 16.