‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 117 sur 346 · P>. CXXX · texte numérisé non relu

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plus nous faut-il travailler à ceci, quand nous expérimentons combien il est difficile de nous retenir. Car nul n'est si bien adonné à prier, qu'il ne luy surviene quelques fantasies à la traverse, les- (|uelles ronipent le cours de la prière, ou bien le retardent en esgarant l'esprit. Or yci nous avons à penser combien c'est une chose vilene et inexcusable, quand Dieu nous appelle et re(,^o*lt à parler familièrement à luy, que nous abusions d'une si grande humanité, en meslant le ciel avec la terre : en sorte qu'il ne peut tenir nos esprits liez à soy, mais comme si nous avions à faire à quelque homme de néant, nous luy rompons propos en le priant, et voltigeons çà et là. Sçachons doncques que nul n'est jamais deuement appresié et disposé comme il convient à prier, sinon qu'il soit touché de la majesté de Dieu, pour se présenter à icelle estant despestré de toutes pensées'ei affections terrestres. A quoy tend la cérémonie d'eslever les mains en haut : afin que les hommes pensent qu'ils sont fort eslongnez de Dieu, s'ils n'esièvent leurs sens au ciel pour approcher de luy.

Comme aussi il est dit au Pseaume, J'ay eslevé mon âme à toy. El l'Escriture use souvent de ceste façon de parler, d'Eslever l'oraison * ; afin (|ue ceux qui désirent d'estre exaucez de Dieu, ne croupissent point en leurs lies. La somme est, d'autant plus que Dieu se monstre libéral envers nous, et nous convie gracieusement à ce que nous deschargions nos fascheries en son giron : que tant moins som mes-nous à excuser, si un bénéfice si digne et incomparable ne surmonte toutes autres choses en nos cœurs, pour nous ravir du tout à soy, à ce que nous appliquions à bon escient nos estudes et nos sens à prier. Ce qui ne se peut faire, si l'entendement ne résiste fort et ferme à tous les empeschemens qui le retienent, jusques à ce qu'il soit venu au-dessus. L'autre point que nous avons touché est, que nous ne demandions non plus que Dieu nous permet : car combien qu'il nous commande d'espandre nos cœurs devant luy ^ , si ne lasche-il point ia

1) Ps. XXV, 1 ; Is. XXXVII, 4.

I î) Ps. LXXU,9; CXLV. 18.

INSTITUTION CHRESTIENiNE.

bride indifféremment à nos affections folles et inconsidérées, voire perverses. Quand aussi il promet de faire selon le désir des fidèles, il n'estend pas tant son indulgence et humanité, qu'il s'assujetisse à leur appétit. En quoy on pèche communément bien fort : car plusieurs non-seulement osent importuner Dieu de toutes leurs folies, sans aucune révérence ny honte, et produire devant son throne tout ce qu'en songeant ils auront trouvé bon. Mais ils sont occupez d'une telle outrecuidance ou stupidité, qu'ils ne font nul scrupule de requérir à Dieu qu'il complaise à leurs cupiditez, desquelles ils n'oseroyent faire les hommes tesnioins.

Les escrivains profanes se sont mocquez d'une telle audace, mesmes l'ont détestée : mais le vice a régné de tout temps. Et de là est gdvenu qu'entre les Payens les ambitieux ont esleu Jupiter pour leur patron : les avaricieux, Mercure : les gens convoiteux de sçavoir, Apollon et Minerve : les gens de guerre ont eu Mars : et les paillards, Vénus, comme aujourd'huy encores les hommes se donnent plus de licence en leurs souhaits extravagans et énormes, quand il est question de prier Dieu, que s'ils estoyent avec leurs pareils et compagnons pour plaisanter à la volée. Or Dieu ne peut souffrir que sa douceur et débonnaireté soit exposée à mocquerie : mais en retenant son droict de supériorité , il assujetit nos souhaits à son vouloir : pour les réprimer comme d'une bride. Parquoy il nous convient garder ceste reigle de sainct Jehan : Nostre fiance est, qu'en tout ce que nous luy demanderons selon sa volonté, il nous orra'. Au reste, pource que toutes nos facullez sont trop débiles pour venir à telle perfection, il nous convient chercher remède convenable pour y subvenir. Comme l'entendement doit regarder attentivement à Dieu, aussi est-il requis que l'affection du cœur suyve. Or tous les deux croupissent ici-bas, ou pour mieux dire défaillent, ou sont destournez au rebours. Parquoy Dieu pour subvenir à telle débilité, nous donne son Esprit pour maislre : lequel nous enseigne et

1) 1 JeanV, 14.

dicte ce qui nous est licite de demander, et lequel aussi gouverne nos affections. Car pource que nous ne sçavons comment , il faut prier ne quoy, il vient au secours et intercède pour nous par gémissemens inénarrables^ Non pas que luy, h parler proprement, prie ne gémisse, mais entant qu'il nous eslève en fiance, et nous pousse à toutes bonnes et sainctes requestes, et esmeut en nous les souspirs qui font valoir l'oraison : à quoy toutes les forces de nostre nature ne suffiroyent point. Et non sans cause sainct Paul appelle les gémissemens que les fidèles apportent devant Dieu par la conduite du sainct Esprit, Inénarrables. Car ceux qui sont vrayement exercez en prières, n'ignorent pas qu'ils se trouvent souvent estreinis en telles perplexitez et angoisses, qu'ils ne sçavent par quel bout commencer. Mesmes quand ils s'efforcent de bégayer, encores sont-ils si confus et enveloppez, qu'ils ne peuvent passer outre; dont il s'ensuyt que le don de prier est singulier. Ces choses ne doyvent estre prinses ù ce que nous résignions l'office de prierau sainct Esprit, et nous flattions en nostre paresse , à laquelle nous ne sommes que trop enclins : comme beaucoup de gaudisseurs diront, qu'il faut attendre que Dieu attire à soy nos esprits, puis qu'il les voit ainsi extravagans : mais c'est afin qu'en nous desplaisant en nostre nonchalance et stupidité, nous désirions d'estre secourus. Et de fai«;t, quand sainct Paul nous commande de prier en esprit, il ne laisse point de nous exhorter à soin et vigilance^ : signifiant que le sainct Esprit exerce tellement sa vigueur en nous duisant à prier, qu'il n'empesche point ou retarde les efforts que nous avons à faire de nostre costé : pource que Dieu veut expérimenter combien la foy incite vertueusement nos cœurs.

6 La seconde loy doit estre, qu'en priant nous sentions tousjours nostre indigence et défaut, et qu'estans persuadez à bon escient que nous avons besoin de tout ce que nous demandons , nous conjoignions une ardente affection à nos

1) Rom. VIII, 26, 27.

2) I Cor. XIV, J5; Ephés. VI, 18.

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