LIVRE m, CHAPITRE XX
requcstes. Car plusieurs barbotent leurs prières par aequil, ou les lisent de leurs livres comme s'ils l'aisoyent corvées à Dieu ; et combien qu'ils confessent que la façon de prier doit provenir d'un désir cordial, pource que ce leur seroit un grand malheur d'estre destituez de l'aide de Dieu, laquelle ils implorent , toulesfois il appert qu'ils s'en acquittent comme par coustume,veu que cependant ils sont froids en leur cœur comme glace, et ne pensent point à ce qu'ils demandent. Vray est qu'ils sont poussez à prier par un sentiment général et confus lie leur nécessité, mais il ne les solicite point jusques-là, qu'ils soyenl arrestez à chercher allégement de leur povreté. Or à grand'peine pourra-on trouver chose plus détestable à Dieu, que ceste feinlise, quand celuy qui demande pardon de ses péchez, pense ce pendant n'estre point pécheur, on bien ne pense pas qu'il est pécheur : car Dieu par ce moyen est plenement mocqué. Or tout le monde, comme j'ay dit n'aguères , est rempli de ceste perversité , que chacun demande à Dieu par acquit ce qu'il pense avoir d'ailleurs que de luy, ou qu'il pense desjà tenir en sa main. 11 semble que la faute que je diray tantost soit plus légère:
mais elle n'est pas non plus tolérable; c'est que plusieurs sans estre touchez d'une vive méditation, barbotent aussi leurs prières, pource qu'ils ne sont point enseignez plus avant, que de sacrifier à Dieu par tel moyen. Or il faut que les lidèles se gardent bien de jamais se présenter devant la face de Dieu pour rien demander, sinon qu'ils le désirent ardemment, voire et qu'ils désirent l'obtenir de luy. Qui plus est, combien qu'il ne semble pas de prime face que les choses concernantes la gloire de Dieu nous servent pour pourvoir à nos nécessitez, si ne faut-il pas que nous les demandions d'une moindre ardeur et véhémence.
Comme quand nous supplions que le nom de Dieu soit sanctifié*, nous devons par manière de dire avoir faim et soif de ceste sanctification.
7 Si quelqu'un objecte que nous ne sommes pas tousjours pressez et con-
1) Mallli. Vl,9; Luc XI, 2.
traintsde nécessité égale, je le confesse. Et ceste distinction a esté trèsbien notée par sainct .laques, quand il dit, Y a-il quelqu'un triste entre vous ? qu'il prie. Que celuy qui est joyeux, chante louange à Dieu ^ Parquoy le sens humain nous monstre, d'autant que nous sommes par trop lasches, (|ue Dieu nous esguillonne à prier selon qu'il en est besoin et que la chose le requiert. Et c'est le temps opportun dont parle David ^. Car comme il enseigne en plusieurs autres lieux, d'autant plus que les fascheries, incommoditez, craintes et autres espèces de tentations nous molestent, l'^iccès nous est plus libre à Dieu, comme s'il nous y appeloit nommément. Toutesfois ce que dit sainct Paul ne laisse point ce pendant d'estre aussi vray, qu'il nous faut prier en tout temps *. Car encores que nous ayons toute prospérité à souhait, et que nous soyons comme environnez çà et là de matière de joye, toutesfois il ne se passe point une minute de temps que nostre povreté ne nous incite à prier. Si quelqu'un a grande provision de blé et de vin, puis qu'il ne peut jouir d'un morceau de pain que la bénédiction de Dieu ne continue envers luy, ses greniers et ses caves n'empescheront point qu'il ne prie pour son pain quotidien. Et si nous considérons bien le nombre infini des dangers qui nous sont sur la teste, et sans lin et sans cesse nous menacent, la crainte etl'estonnementnenous souffrira point d'estre nonchalans, mais nous enseignera qu'il y a occasion de prier à chacune heure. Combien que cela se peut mieux cognoistre par les povretez spirituelles. Car quand sera-ce que tant de péchez, desquels chacun se sent coulpable, nous laisseront à repos, que nous ne priions pour en obtenir pardon? Quelles trêves les tentations nous donnerontelles, que nous n'ayons tousjours mestier de courir à l'aide? D'avantage, l'affection de veoirle Royaume de Dieu advancé, et son nom glorifié, nous doit tellement ravir en foy, non pas par intervalles, mais assiduellement, que l'opportunité nous soit tousjours présente d'en faire prières
\) J,icq. V, 13. 2) Ps. XXXd, 6 ; XCIV, 19.
, 3) EpUés. VI, 18; 1 Thess, V, 17.
et oraisons. Ce n'est pas doncques sans cause que tant souvent il nous est commandé d'estre assiduels en prières. Je ne parle pas encores de la persévérance, de laquelle il sera tantost fait mention. l^Iais l'Escriture en nous admonestant de prier continuellement, rédargue nostre esiourdissement, en ce que nous ne sentons pas combien un tel soin et diligence nous est nécessaire. Par ceste reigle la porte est fermée à toute hypocrisie, et à toutes les astuces et sopliisieries que les hommes controuvent pour mentir à Dieu :
telles gens, di-je, sont repoussez bien loing du privilège d'invoquer Dieu, lequel promet qu'il sera prochain à tous ceux qui l'invoqueront en vérité : et prononce que ceux qui le chercheront de tout leur cœur, le trouveront K Or ceux qui se plaisent en leurs ordures n'aspirent nullement là.Parquoy l'oraison bien reiglée requiert pénitence; comme c'est une doctrine fort commune en l'Escriture, que Dieu n'exauce point les injustes : mais que leurs prières sont exéi-.rables devant luy, ainsi que leurs sacrifices. Et de faict, c'est bien raison que ceux qui ferment leurs cœurs, trouvent les aureilles de Dieu closes, et que ceux qui provoquent sa rigueur par leur dureté, le sentent inexorable. Il menace par son prophète Isaïe les hypocrites, disant, quoyqu'iis multiplient leurs prières, qu'il ne les exaucera pas : pource que leurs mains sont plenes de sang ^. Ilem en Jérémie, J'ay crié, et ils ont refusé d'ouyr : ils crieront à leur tour, et je ne les orray point '. Car il prend cela à grande injure, que les meschans qui polluent en toute leur vie son sacré nom, en facent couverlure, pour se vanter d'estre des siens. Dont il se complaind par Isaïe, que les Juifs approchent de luy de lèvres, et que leurs cœurs en sont bien eslongnez*. Il ne restreint point cela aux prières seules imais tant y a qu'il monstre que toute fiction, en quelque partie que ce soit de son service, luy est abominable. A quoy revient le dire de sainct Jaques, Vous priez, et n'impétrez rien : pource que vous priez mal, alin de vous desbor-
1) Ps. CXLV, 18 ; JeinlX, 31.
S) Jér. XI, 7, 8, 11.
î) Is. I, 15.
4) Is.XXlX, (3.
der en voluptez ^ Vray est que les prières des saincts ne sont pas fondées ny appuyées sur leur dignité, (comme nous verrons encores tantost) toutesfois l'advertissement de sainct Jehan n'est point superflu, c'est que nous sommes certains de recevoir de luy ce que nous demanderons, pource que nous gardons ses commandemens ^ : voire pource que la mauvaise conscience nous ferme la. porte. Dont il s'ensuyt que nul ne prie Dieu deuement, et ne peut estre exaucé de luy, sinon qu'il le serve en pureté et droicture. Pourtant quiconques se dispose à prier, qu'il se desplaise en ses vices et qu'il prene l'atfection et la personne d'un povre mendiant : ce qui ne se peut faire sans repenlance.
8 Que la troisième reigle soit conjoincte avec ces deux : c'est que tous ceux qui se présentent à Dieu pour faire oraison, se démettent de toute fantasie de leur propre gloire, et se despouillent de toute opinion de leur dignité : brief, qu'ils quittent toute fiance d'eux-mesmes, donnans entière gloire à Dieu en leur humilité, de peur qu'en présumant le moins du monde d'eux-mesmes, ils ne trébuschent devant la face de Dieu avec leur vaine enfleure. Nous avons plusieurs exemples de ceste modestie à s'abbaisser; laquelle abat toute hautesse aux serviteurs de Dieu, entre lesquels celuy qui est le plus sainct, d'autant plus est abbaissé et humilié quand il faut comparoistre devant le Seigneur. En telle manière Daniel, qui a si grand tesmoignage de la bouche de Dieu, prie néantmoins comme il s'ensuyt : Ce n'est point en nos justices que nous présentons nos prières devant toy, mais en tes grandes miséricordes. Exauce-nous , Seigneur : Seigneur, sois-nous propice. Exauce-nous, et fay ce que nous requérons pour l'amour de toy-mesme, entant que ton Nom est invoqué sur ton peuple et sur ton sainct lieu ^ Il ne faut pas dire que selon la coustume vulgaire il se mesle parmi les autres comme membre du peuple : mais plustost il se confesse pécheur à part, et a son refuge à la merci de Dieu. Car il
1) Jacq. IV, 3.
3) Dan. IX, \6, 19.
2) 1 Jean III, 22.