LIVRE III, CHAPITRE XX
parle ainsi nofammenf, Après avoir confessé mes péchez et ceux de mon peuple. David aussi nous donne semblable exemple d'humilité, Seigneur, n'entre point en conte avec ton serviteur : car nul vivant ne sera justifié devant toy ^ De telle forme prie isaie en la personne du peuple, Voyci, tu es courroucé à nous, pource que nous avons péché. Le siècle est fondé sur tes voyes : et nous avons tous esté remplis de souilleure, et toutes nos justices ont esté comme un drap plein de vilenie et de pollution, et sommes desseichez tous comme la fueille de l'arbre, et nos inicpiitez nous ont espars comme lèvent. Et n'y a nul qui invocjue ton Nom, qui s'esveille pour retourner à toy. Car tu as caché la face de nous, et nous as laissez pourrir en la servitude de nos péchez. Maintenant doncques, Seigneur, tu es nostre Père, nous ne sommes que terre : tu es nostre formateur, et nous sommes l'ouvrage de ta main : ne te courrouce point, Seigneur, et qu'il ne te souviene point à tousjours de nostre iniquité : ave esgard plustost que nous sommes ton peu[jle -. Yci |)eut-on appercevoir comment ils ne se reposent sur aucune fiance, sinon en ceste seule, que se pensans estre à Dieu, ils ne désespèrent point qu'il ne les reçoyve en sa garde. .lérémie n'en use pas autrement quand il dit. Si nos iniquitez testifient contre nous, vueille nous faire merci à cause de ton nom ^ Pourtant ce qui est escrit en la prophétie qu'on attribue à Baruch, combien que l'autheur soit incertain, est trèssainctement dit : asçavoir, que l'âme triste et désolée de la grandeur de son mal, l'àme courbée, débile et affamée et les yeux défaillans te donnent gloire. 0 Seigneur, nous ne présentons point nos prières devant tes yeux selon les justices de nos Pères : et ne demandons point pour icelles ta miséricorde : mais d'autant que tu es miséricordieux aye pitié de nous, puis que nous avons péché devant toy *•.
9 En somme, le commencement et la préparation de bien prier est, de requérir merci avec humble et franche confes-
1) Ps. CXLIU, î.
S) Jér. XIV, 7.
2) II. LXIV, b-9.
i) Baruch 11,18-20.
sion de nos fautes. Car il ne faut point espérer que le plus sainct du monde impètre rien de Dieu, jusquesà ce qu'il soit gratuitement réconcilié à luy. Et ne se peut faire que Dieu soit propice, sinon à ceux aus(piels il pardonne leurs offenses. Parquoy ce n'est point merveille si les saincts s'ouvrent la porte ii prier, de ceste clef. Ce qui appert par plusieurs passages des Pseaumes. Car David demandant autre chose que la rémission de ses péchez, dit néantmoins. Oublie les fautes de ma jeunesse : o Dieu qu'il ne te souviene de mes transgressions : aye mémoire de moy selon ta miséricorde, à cause de ta bonté. Item, Regarde mon affliction et mon travail, et me pardonne mes fautes K En quoy aussi nous voyons qu'il ne suffit point de nous appeler à conte chacun jour pour les péchez freschemenl commis, si nous ne réduisons en mémoire ceux qui pourroyent estre mis en oubli par la longue traitte de temps. Car le mesme Prophète en un autre passage ayant confessé un grand forfait, est induit par ceste occasion à venir jusques au ventre de sa mère auquel jà il estoit entaché de la contagion générale ^ -• non pas pour amoindrir sa coulpe sous ombre que tous hommes sont corrompus en Adam, mais pour amasser les péchez de toute sa vie, afin qu'estant sévère à se condamner, il trouve Dieu plus facile à pardonner. Or combien que les Saincts ne (}emandent pas tousjours pardon de leurs fautes par mots exprès, toutesfois si nous poisons diligemment leurs prières que l'Escriture récite, nous appercevrons incontinent ce que je di estre vray, c'est qu'ils ont prins courage de prier, en la seule miséricorde de Dieu : et ainsi qu'ils ont tousjours commencé par ce bout, c'est d'appointer avec luy et appaiser son ire. Car si chacun interrogue sa conscience, tant s'en faut qu'il ose se descharger privément envers Dieu de ses passions et désirs, qu'il aura horreur d'approcher de luy, sinon qu'il se confie d'estre receu à merci de pure miséricorde. 11 y a bien une autre confession spéciale, c'est qu'en
1) Ps, XXV, 6,7,18.
2) Ps. LI, 7.
demandant que Dieu retire sa main pour ne les point punir, ils recognoissent le chastiment qu'ils ont mérité : pource que ce seroit renverser tout ordre, de vouloir que l'efFect fust osté en laissant la cause. Car il nous faut garder d'ensuyvre les fols malades, lesquels ne pensans point à la racine de leur maladie, se soucient seulement de guairir les accidens qui les faschent. Ils voudront qu'on leur oste le mal de teste et des reins, et seront contens qu'on ne touche point à la fièvre. Plnstost il nous faut mettre peine que Dieu nous soit propice, que de requérir qu'il déclaire sa faveur par signes externes : pource que luy veut tenir cest ordre. Et aussi il nous proufileroit bien peu de sentir sa libéralité, si nostre conscience ne la senloit appaisé et favorable envers nous, pour le nous rendre amiable. Ce qui nous est démonstré par la sentence de Jésus-Christ; car en voulant guairir le paralytique il dit. Tes péchez te sont remis '. En parlant ainsi il eslève les cœurs à désirer ce qui est le principal, c'est que Dieu nous reçoyve en grâce : et puis qu'il déclaire le fruit de telle réconciliation, en nous aidant. Au reste, outre la confession spé claie que font les fidèles des vices dont ils se sentent présentement coulpables, pour en obtenir pardon, la préface générale en laquelle ils se recognoissent eslre pécheurs, et laquelle rend l'oraison favorable, ne doit jamais estre omise : pource que jamais les prières ne seront exaucées, si elles n'ont leur fondement en la miséricorde gratuite de Dieu. A quoy se peut rapporter le dire de sainct Jehan, Si nous confessons nos péchez, il est tidèle et juste pour les nous remettre, et nous purger de toute iniquité ^ Et voylà pourquoy en la Loy les prières ont esté consacrées par effusion de sang pour estre agréables, alin que le peuple fust adverty qu'il n'estoil pas digne d'un privilège tant honorable que d'invoquer Dieu, jusques à ce qu'il fust purgé de ses souilleures, pour mettre toute sa fiance en la bonté et merci de Dieu.
4 0 II est bien vray qu'il semble advis
1) Mdllh. IX, 2.
2) 1 Jean I, 9.
qu'aucunesfois les Saincts allèguent leurs justices en aide, alin d'obtenir plus facilement de Dieu ce qu'ils requièrent; comme quand David dit. Garde mon âme, d'autant que je suis bon ^ Item Ezéchias, Qu'il te souviene, ô Seigneur, que j'ay cheminé devant toy en vérité, et ay fait ce qui estoit bon devant tes yeux ^.
Néantmoins par telle manière de parler ils ne veulent autre chose entendre, que de testifier par la régénération qu'ils sont enfans de Dieu, ausquels il a promis d'estre propice. 11 enseigne par son Prophète, comme nous avons veu , que ses yeux sont sur les justes, et ses aureilles attentives à leurs requesles*. Pareillement par l'Apostre sainct Jehan, que nous obtiendrons ce que nous demanderons, en observant ses commandemens *. Par lesquelles sentences il ne signifie pas que les oraisons seront prisées selon le mérite des œuvres : mais en ceste manière il veut establir la confiance de ceux qui sentent leurs consciences pures et entières et sans hypocrisie : ce qui doit estre universellement en tous fidèles. Car ce que dit en sainct Jehan, l'aveugle auquel la veue avoit esté rendue, est prins de la pure vérité : c'est que Dieu n'exauce point les pécheurs^ : moyennant que par les pécheurs nous entendions ceux qui sans aucun désir de bien faire sont du tout endormis en leurs péchez; veu que jamais le courage ne se pourra adonner à vrayement invoquer Dieu, que quant et quant il n'aspire et tende à l'honorer et servir. Ces protestations doncques que font les Saincts, ausquelles ils réduisent en mémoire leur pureté ou innocence, respondent à telles promesses, afin que les choses que doyvent attendre tous serviteurs de Dieu, leur soyenl otlroyées.
Outreplus on trouvera qu'ils ont quasi usé de ceste façon de prier, quand ils faisoyent comparaison d'eux avec leurs ennemis, prians à Dieu qu'il les délivrast de leur malice. Or ce n'est point de merveilles si en ceste comparaison ils ont allégué leurs justices et la sincérité de leur cœur, pour esmouvoir Dieu d'avan-
1) Ps. LXXXYI, 2.
3) Ps.XXXlV, 16.
5) Jean IX, 31.
2) Is. XXXVUI, 3 ; 2 Rois XX, 3.
4) 1 Jean III, 22.