‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 13 sur 346 · LIVRE Jll, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE Jll, CHAPITRE II

je trouve en icelle deux choses contraires. Si je la regarde telle qu'elle est en soy, et de soy, je n'en puis mieux parler qu'en disant qu'elle est réduite à néant. Qu'est- 11 mestier de raconter à présent toutes ses misères? combien elle est chargée de péchez, environnée de ténèbres, enveloppée d'allèchemens, bouillante en concupiscences, sujette à passions, remplie d'illusions, encline tousjours à mal, tendant à tout vice, finalement plene d'ignominie et de confusion? Si mesmes toutes les justices de l'homme, estans présentes devant Dieu, sont comme pollution et ordure, que sera-ce des injustices au pris ^ ? S'il n'y a que ténèbres en la clairté, que sera-ce des ténèbres mesmes, Qu'est-il donc de dire? Pour certain riiomme n'est que vanité, l'homme est réduit à néant, l'homme n'est rien. Mais comment n'est-il du tout rien, veu que Dieu le magnilie? comment n'est-il rien, veu que Dieu a son cœur à luy? Prenons courage mes frères : combien que nous ne soyons rien en nos cœurs, nous trouverons possible au cœur de Dieu quelque chose cachée de nous. 0 Père de miséricorde! ô Père des misérables ! comment est-ce que tu mets ton cœur à nous? car ton thrésor est là où est ton cœur '^. Or comment sommes -nous ton thrésor si nous ne sommes rien ? Toutes gens sont devant toy comme si elles n'estoyent point : et sont réputées pour rien; voire bien devant toy, mais non pas dedans toy. Quant au jugement de ta vérité elles ne sont rien, mais non pas quant à l'affection de ta pilié et bonté : car tu appelles les choses qui ne sont point, comme si elles estoyent. Pourtant les choses que tu appelles ne sont rien, et ont néantmoins estre, entant que tu les appelles. Car combien qu'elles ne soyent rien quant à soy, elles ne laissent point d'estre en toy, selon cesle sentence de sainct Paul, Non point par les œuvres de justice, mais de Dieu qui appelle *. Après que sainct Bernard a ainsi parlé, il conjoinctces deux considérations en la sorte qu'il s'ensuyt. Certes tes choses qui sont liées ensemble ne se destruisent point l'une l'autre.

1) Is. LXIV, 6.

3) Rom. IX, 12.

2) Mallh. VI, 21.

Puis il en fait encores une plus facile déclaration, en concluant ainsi, Si en ayant ces deux considérai ions nous regardons diligemment que c'est que nous sommes, ou plustost en l'une nous regardons comment nous ne sommes rien : en l'autre, combien nous sommes magnifiez, nostre gloire sera tempérée en bonne mesure, et possible qu'elle sera augmentée. Certes elle sera establie, mais afin de nous faire glorifier en Dieu, et non pas en nous. Si nous pensons ainsi, que si Dieu nous veut sauver, nous serons délivrez, cela sera pour nous faire respirer aucunement : mais il faut monter plus haut, et chercher la cité de Dieu, chercher son temple, chercher sa maison, chercher le secret du mariage qu'il a avec nous. En ce faisant nous n'oublierons point l'un pour l'autre : mais avec crainte et révérence nous dirons que nous sommes "quelque chose, voire bien au cœur de Dieu : que nous sommes quelque chose, non point par nostre dignité, mais entant qu'il nous en estime dignes par sa grâce.

26 Or la crainte de Dieu, laquelle est attribuée aux fidèles en toute l'Escriture, et laquelle est maintenant appelée Commencement de sagesse, maintenant La sagesse mesme ^ : combien qu'elle soit une, toutesfois elle procède de double affection. Car Dieu a en soy la révérence tant d'un père que d'un maistre. Pourtant quiconques le voudra droictement honorer, s'esludiera de se rendre envers luy fils obéissant, et serviteur prompt à faire son devoir. L'obéissance qui luy est rendue comme à nostre père, il l'appelle par son Prophète, Honneur. Le service qui luy est fait comme à nostre maistre, il l'appelle Crainte. Le fils, dit-il, honore son Père, et le serviteur son maistre. Si je suis vostre Père, où est l'honneur que vous me devez? Si je suis vostre Maistre, où est la crainte ^? Toutesfois, combien qu'il lés distingue, il les confond au commencement, comprenant l'un et l'autre sous le mot d'Honorer. Parquoy que la crainte de Dieu nous soit une révérence meslée de tel honneur et crainte. Et n'est

1) ProT.I,7;Ps. CXI, 10; Pror. II, 10; Job XXVIII, Î8-

2J Mal. 1, 7.

point de merveille si un mesme cœur reçoit ensemble ces deux affeclions. Il est bien vray que celuy qui répute quel Père nous est Dieu, a suffisante raison, voire encores qu'il n'y eust nul enfer, d'avoir plus grand horreur de l'offenser que de mourir : mais aussi d'autre part, selon que nostre chair est encline à se lascher la bride à mal faire, il est nécessaire pour la restreindre d'avoir ceste cogitation en l'esprit, que le Seigneur, sous la puissance duquel nous sommes, a toute iniquité en abomination : duquel ceux qui auront provoqué l'ire en vivant meschamraent, n'éviteront point la vengence.

27 Ce que sainct Jehan dit, que la crainte n'est point avec charité, mais que charité parfaite jette hors la crainte * : ne répugne rien à cela: veu qu'il parle du tremblement d'incrédulité, duquel est bien loing ceste crainte des fidèles. Car les iniques ne craignent point Dieu, pource qu'ils ayent crainte d'encourir son offense, s'ils le pouvoyent faire sans punition : mais pource qu'ils sçavent qu'il est puissant à se venger, ils ont horreur toutesfois et quantes qu'on leur parle de son ire. Et mesmes ils craignent son ire, d'autant qu'ils la pensent estre prochaine , et que d'heure en heure ils attendent qu'elle les viene accabler. Au contraire, les fidèles, comme dit a esté premièrement, craignent plus son offense que la punition : et ne sont pas estonnez de crainte d'estre punis, comme si l'enfer leur estoit desjà présent pour les engloutir : mais par icelle ils sont retirez , afin de n'encourir point au danger. Pourtant l'Apostre en parlant aux fidèles, Ne vous trompez point, dit-il : pour ces choses l'ire de Dieu a accoustumé de venir sur les enfans rebelles ^ Il ne les menace point que l'ire de Dieu descendra sur eux : mais il les exhorte de penser que l'ire de Dieu est appareillée aux meschans, à cause des péchez qu'il avoit paravant récitez, afin qu'ils n'attentent point de les poursuyvre, pour venir en une mesme perdition. Combien qu'il n'adviene pas souvent que les réprouvez soyent bien esveillez et picquez

par simple menace : mais au contraire estans hébétez en nonchalance, combien que Dieu foudroyé du ciel, moyennant que ce ne soit que de paroles , ils s'endurcissent à rébellion : mais quand ils sentent les coups de sa main, lors ils sont bien contraints de craindre, vueillent-ils ou non. Telle crainte est communément nommée Servile , pour la discerner d'une sujétion franche et volontaire, comme elle doit estre aux enfans envers leurs pères. Aucuns entrelacent plus subtilement une troisième espèce, d'autant que la crainte servile et forcée nous prépare à craindre Dieu deuement, et ainsi nous donne quelque affection moyenne pour passer plus outre.

28 Outre plus, sous la bien-vueillance de Dieu, laquelle nous disons que la foy regarde, il faut entendre que nous obtenons la possession de salut et vie éternelle. Car si rien ne nous peut faillir quand nous avons Dieu propice, il nous doit bien suffire pour certitude de salut, que Dieu nous rende certains de sa dilection envers nous, qu'il démonstre sa face (dit le Prophète) et nous serons à sauveté ^ Pourtant l'Escriture met la somme de nostre salut en ce point : que le Seigneur ayant aboly toutes inimitiez, nous a r'eceus en sa grâce ^. En quoy elle signifie que Dieu estant réconcilié à nous, il ne nous reste nul danger que toutes choses ne nous tournent à bien. Parquoy la foy en appréhendant la dileclion de Dieu , comprend en icelle les promesses de vie présente et future, et ferme asseurance de tous biens : voire telle qu'on la peut avoir par la parole de l'Evangile. Car la foy ne se promet point certainement ou longues années, ou grans honneurs , ou abondance de richesses en la vie présente, d'autant que le Seigneur n'a pas voulu que nulle de ces choses nous fust arrestée : mais elle est contente de ceste certitude, que combien que plusieurs aides de ceste vie nous défaillent. Dieu ne nous défaudra jamais.

La principale asseurance d'icelle repose en l'attente de la vie future, la-

1) 1 Jean IV, 1$.

ï) Ephés. V, 6; Col. Ul, 6.

1) Ps. LXXX, 4.

i) Ephés. II, II.

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