‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 122 sur 346 · LIVRE III, CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE XX

que nous avons alléguées d'Isaïe et de Joël, où Dieu asseure qu'il sera attentif à ouyr nos prières, mesnies qu'il se délecte comme d'un sacrilice de souefve odeur, quand nous luy remettons toutes nos charges, et rejettons sur luy nos solicitudes. C'est un fruit singulier et inestimable des promesses de Dieu, que de luy pouvoir dresser reqiieste, non point en doute ou en tremblement: mais qu'estans munis et armez de sa Parole nous l'osons invoquer Père, puis qu'il nous suggère ce nom tant amiable, sans la saveur duquel sa majesté nous estonneroit. Il reste qu'estans garnis de telles semonces, nous soyons tout persuadez que nous avons assez de matière de là pour trouver Dieu exorable et débonnaire : veu que nos prières ne sont appuyées sur nul mérite, mais que toute leur dignité et tiance d'impétrer est fondée aux promesses de Dieu, et en dépend, en sorte qu'elle n'a besoin d'autre appuy pour sa fermeté, ni de regarder çà et là. Ainsi nous avons à nous résoudre, combien que nous ne soyons pas excellens en telle et pareille saincteté que celle qui est louée aux saincts Pères, Prophètes et Apostres: toutesfoispource que le commandement de prier nous est commun avec eux, et que la foy aussi nous est commune si nous acquiesçons à la Parole de Dieu, que néantmoins nous leur sommes compagnons en ce droict et privilège. Car, comme nous avons desjà veu. Dieu en prononçant qu'il sera propice et humain envers tous, donne certain espoir aux plus misérables du monde, qu'ils impétreront ce qu'ils demandent. Parquoy nous avons bien à noter ces formes générales, ausquelles nul n'est exclus depuis le plus grand jusques au plus petit. Seulement apportons une sincérité de cœur, une desplaisance et haine de nous-mesmes, humilité et foy, à ce que nostre hypocrisie ne profane le nom de Dieu par une invocation feinte et fardée. Il est certain que ce bon Père ne rejettera point, et ne desdaignera ceux lesquels non-seulement il exhorte de venir à luy, mais les y solicite tant que possible est par tous moyens. Voylà dont a prins David ceste façon de prier

que j'ay récitée n'aguères : Voyci, Seigneur, tu as parlé en l'aureille de ton serviteur : pourtant il a trouvé son cœur pour avoir de quoy te prier. Maintenant doncques, Seigneur, tu es Dieu, et tes paroles seront véritables. Tu as rendu tesmoignage à ton serviteur de ces bienfaits que je te demande : commence doncques, et fay *. A quoy aussi s'accorde ce qu'il dit ailleurs, Accomply envers ton serviteur ce que ta Parole porte ^. Mesmes tout le peuple d'Israël en général faisant bouclier en ses prières de la mémoire de l'alliance de Dieu, a déclairé qu'il ne faut point prier craintivement, quand il nous est commandé de Dieu. Et en cela ils ont ensuyvi l'exemple de leurs saincts Pères, et spécialement de Jacob : lequel après avoir confessé qu'il estoit beaucoup inférieur à tant de grâces qu'il avoit desjà receues de la main de Dieu, toutesfois il dit qu'il s'enhardit à en demander d'avantage, pource que Dieu luy avoit promis de l'exaucer^. Or quelques belles couleurs que prétendent les incrédules, il est certain qu'en n'ayant point leur refuge en luy, quand la nécessité les presse, ne le cherchant point et n'implorant point son aide, ils le fraudent de l'honneur qui luy est deu, autant que s'ils se forgeoyent des Dieux estranges et des idoles : car en ce faisant ils nient que Dieu soit autheur de tous biens. Au contraire, il n'y a rien de plus grande efficace pour despescher les fidèles de tous scrupules, que de s'armer de ceste pensée-ci : c'est, puis qu'en priant ils obtempèrent au commandement de Dieu, lequel prononce qu'il n'a rien plus agréable que l'obéissance, que rien ne les doit retarder qu'ils ne courent alaigrement. Et yci derechef est encores mieux esclarci ce que j'ay dit au paravant, que la hardiesse indubitable que nous donne la foy à prier, s'accorde bien avec la crainte, révérence et solicitude que produit en nous la majesté de Dieu. Comme de faict on ne doit trouver eslrange, s'il relève ceux qui sont abatus. Par ce moyen il est aisé d'accorder quelques passages qui sembleroyent estre répugnans. Jérémie et

1) 2 Sam. VII, 27,28.

3) Geii. ÏXXII, 10-12.

2) Ps. CXIX, 76 ; LXXIX, 9.

Daniel disent qu'ils mettent bas leurs prières devant Dieu *. Et Jérémie en un autre lieu, que nostre oraison tombe devant la face de Dieu, à ce qu'il ail pilié du résidu de son peuple ^. A l'opposite, il est souvent dit que les fidèles eslèvent leur oraison. Ezéchias parle ainsi, en priant le Prophèle Isaïe d'intercéder pour la ville de Jérusalem '\ David pareillement supplie que son oraison monte en haut tout ainsi comme un perfum*. La raison de ceste diversité est, (jue les tidèles, combien qu'estans persuadez de l'amour paternelle de Dieu ils vienent tranchement à luy, ne doutans point d'implorer le secours qu'il leur promet de son bon gré : toutesfois ils ne sont point poussez d'une asseurance qui les rende nonchalans ou présomptueux , ou leur face perdre bonté : mais approchent tellement de Dieu par les degrez de ses promesses , qu'ils demeurent tousjours abbaissez dessous luy en humilité.

15 Yci sourdent plusieurs questions.

Car l'Escriture récite que Dieu a quel- (juesfois gratifié à des requestes lesquelles toutesfois n'esioyent point procédées d'un cœur paisible ne bien rangé. Vray est que Joathan avoit juste cause de maudire les habilans de Sichem,^ et désirer qu'ils fussent exterminez ^ : mais d'autant qu'il estoit esmeu de colère et d'un appétit de vengence, il semble que Dieu en luy ottroyant ce qu'il demande, approuve les passions impétueuses et désordonnées. Il n'y a doute que Samson ne fust transporté d'une mesme ardeur, en disant, 0 Dieu, fortifie-moy, à ce que je me venge de ces incirconcis ^. Car combien qu'en ce désir il y eust quelque portion de bon zèle, toutesfois il y avoit une cupidité vicieuse et excessive qui dominoit. Dieu luy accorde ce qu'il a requis. Il semble qu'on puisse recueillir de là, que combien que les prières ne soyent pas formées à la reigle de la parole de Dieu, toutesfois qu'elles obtienent leur effect. Je respon que la loy permanente quia esté donnée à tous siècles, ne doit point estre abolie par quelques exemples

1) Jér. XLII, 9; Daniel IX, 18.

3) 2 Rois XIX, 4.

5) JiiJ. IX, 20.

2) Jér. XLII, 2.

4) Ps. CXL1,2, 6) Jug. XVI, 28

singuliers. D'avantage, que Dieu a quelquesfois inspiré à d'aucuns des mouvemens particuliers, dont advient ceste diversité, pourtant qu'il les a parce moyen exemptez du rang commun. Car nous devons bien noter la response que donna Jésus-Christ à ses disciples, quand ils affectoyent d'ensuyvre inconsidérément le zèle d'Hélie : c'est qu'ils ne sçavoyent de quel esprit ils estoyent menez *; mais il est requis de passer plus outre : asçavoir que les souhaits que Dieu oitroye, ne luy plaisent point tousjours : mais d'autant qu'il est propre pour l'instruction de tous, que ce que dit l'Escriture leur soit approuvé par expérience : c'est qu'il subvient aux povres, et exauce les gémissemens de ceux qui sont injustement affligez, et ont leur recours à luy : pour ceste cause qu'il exécute ses jugemens, quand les povres oi>pressez luy âddressent leurs complaintes, quelques indignes qu'elles soyent de rien obtenir. Car combien de fois en punissant la cruauté des iniques, leur rapine, violence, excès, et autres forfaits : en rabalant l'audace, fureur et puissance tyrannique des grans du monde, a-il déclairé par effect qu'il vouloit secourir à ceux qui estoyent uniquement foulez et outragez, combien qu'ils fassent povres aveugles, qui ne faisoyent que baire l'air en priant ? iMesmes sur tout on peut clairement veoir au Pseaume CVII, que les prières qui ne parvienent point par foyjusquesauciel,nesont pas néantmoins sans efîect et vertu. Car il assemble les prières lesquelles la nécessité arrache aux incrédules d'un sentiment naturel aussi bien qu'aux fidèles, ausquelles toutesfois Dieu se monstre favorable, comme il appert par l'issue ^. Or Dieu en leur ottroyant leurs requestes semblables à bulemens, déclaire-il par telle facilité qu'elles lui soyent agréables? Mais pluslost c'est pour donner plus grand lustre à sa miséricorde par ceste circonstance, quand les incrédules ne sont point refusez, ains qu'il leur accorde leurs requestes, combien qu'il ne leur soit point propice. Secondement, il veut

0 Luc IX, 55.

2) Ps. CVII,6, 13,19.

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