‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 123 sur 346 · LIVRE III, CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE XX

stimuler tant mieux ses vrays serviteurs il prier, quand ils voyent que les cris et brayemens (tes gens profanes ne sont pas (|iielquesfois sans proulit. Ncantmoins il ne faut point que pour cela les fidèles se destournent de la loy qui leur est donnée, ou qu'ils portent envie à ceux qui sont exaucez en telle façon, comme s'ils avoyent beaucoup gaigné d'avoir obtenu leur désir. Nous avons déclairé ailleurs, (]ue Dieu en telle sorte exauça la pénitence feinte du Roy Achab ', pourmonsirer combien plus il sera facile à estre appaisé envers ses esleus, quand ils viendront pour se réconcilier à luy avec une (Iroicle conversion. Et pourtant il se complaind des Juifs, d'autant qu'après l'avoir requis en leur affliction avec belle mine, et l'avoir expérimenté facile à leur pardonner, ils sont tantost retournez à leur malice et rébellion 2; ce qui appert plus clairement par l'histoire des Juges : c'est que quand ce peuple-là souventesfois estant oppressé a pleuré, combien qu'il n'y eust qu'hypocrisie et mensonge en ses 'armes, toulesfois il a esté délivré de la main de ses ennemis ^ En somme, comme Dieu fait luire son soleil indifféremment sur les bons et les mauvais *, aussi il ne mesprise pas les gémissemens de ceux ((ui ont juste cause, et desquels les afflictions sont dignes de secours, combien que leurs cœurs ne soyent point droicts. Ce pendant il ne les exauce non plus pour leur salut, qu'il se monstre sauveur des contempteurs de sa bonté, quand il les nourrit. Il se peut mouvoir une question plus difficile d'Abraham et de Samuel, desquels l'un n'estant garni d'aucune parole de Dieu, prie pour les Sodomites : l'autre pour Saiil, contre défense et inhibition expresse ^ Il y a une mesme raison en Jérémie, lequel a voulu deslourner par oraison la ruine de Jérusalem^. Car combien qu'ils ayent esté reboutez, il semble dur et estrange de les priver de foy. Mais j'espère que ceste solution satisfera à tous esprits paisibles : c'est qu'en s'appuyant sur ce principe général,

)) 1 Rois XXI, 29. ï) Ps. CVI, 12, t3.

3) Ju?. II, «8 ; m, 9, 12, 15. '.) Mallli. V, 45.

5) Gcn. XVIII, 23-î; ; I Sam. XV, 11, 3o ; XVI, 1. 6J Jer. XXXII, 16-2b.

que Dieu commande d'avoir pitié de ceux mesmes qui en sont indignes, ils n'ont pas esté du tout desprouveus de foy à cause de telle compassion : combien qu'en la particularité ils ayenl esté abusez en leurs sens. Sainct Augustin parle prudemment à ce propos : Comment, ditil, les Saints prient-ils en foy, pour requérir de Dieu contre ce qu'il a décrété? c'est pource qu'ils prient selon sa volonté : non pas celle qui est cachée et immuable : mais celle qu'il leur inspire pour les exaucer d'une autre façon : comme il sçait bien distinguer en sa sagesse ^ : C'est une sentence bien couchée : car selon son conseil incompréhensible il modère tellement tout ce qui advient au monde, que les prières desSaincts, combien qu'il y ait quelque meslinge d'inadvertance et erreur avec la foy, ne soyent pas vaines ne sans fruit. Toutesfois cela ne se doit non plus tirer en exemple pour estre ensuyvy, comme il n'excuse point les Saincts, lesquels ont excédé mesure en cest endroict. Parquoy, où il n'y a nulle promesse asseurée, nous avons à prier Dieu sous si et condition. De quoy nous sommes advertis par David, quand il prie ainsi : Esveille-toy, Seigneur, pour maintenir le droict que tu m'as ordonné^. Car il monstre qu'il est muny d'une promesse spéciale pour demander le bénéfice temporel, duquel il n'eust pas autrement esté* asseuré.

4 6 Nous avons maintenant aussi à observer, que ce que nous avons ci-devant déduit des quatre reigles de bien prier, ne doit pas estre prins en telle rigueur, comme si Dieu rejettoit toutes oraisons où il ne trouve point perfection de foy et pénitence avec un zèle ardent, et une modération telle à former les requestes, qu'il n'y ait que redire. Nous avons dit, combien que Dieu nous donne liberté en le priant d'user de privauté avec luy, toutesfois que nous avons tousjours à garder ceste révérence et modestie, de ne point lascher la bride à tous souhaits, quels qu'ils soyent, et ne point désirer plus qu'il nous est licite par sa permission. D'avantage, afin que la majesté de

1) De civitate Dei, lib. XXII, cap. II.

2) Ps. VU, 7.

Dieu ne viene à mespris, que nous avons à eslever nos esprits en liaut, afin qu'estans desveloppez du monde, ils soyent disposez à le révérer purement. Jamais nul n'a accompli cela en telle intégrité qu'il est requis. Car en laissant le vulgaire à part, combien y a-il de complaintes de David, lesquelles sentent leur excès, et quelque desbordement? Non pas que de propos délibéré il ait voulu plaider ou rioter avec Dieu, ou murmurer contre ses jugemens : mais pource qu'en défaillant en son intirmité, il n'a trouvé meilleur allégement, que de se descharger ainsi de ses douleurs et fascheries. Et mesmes telle façon de bégayer est supportée de Dieu, et pardonne aussi à nostre rudesse et sottise, quand il nous eschappe inconsidérément quelque souhait : comme de faict il n'y aurait nulle liberté de prier, sans telle indulgence. Au reste, combien que David fust bien résolu de s'assujetir du tout au plaisir de Dieu, et qu'il ait prié avec aussi grande patience, qu'affection d'impétrer ce qu'il demandoit : néantmoins il luy advient de jetter quelquesfois , voire avec bouillons, des passions troublées, lesquelles sont fort loin de la reigle première que nous avons mise. Principalement il appert de la fin du Pseaume XXXIX, de quelle véhémence de tristesse ce sainct Prophète a esté transporté jusques à ne se pouvoir retenir en quelque mesure. P»etire-toy, dit- il à Dieu, jusques à ce que j'esvanouisse, et que je ne soye plus ^ On diroil que c'est un homme désespéré, qui ne désire autre chose que de pourrir en son mal, moyennant qu'il n'apperçoyve point la main de Dieu. Non pas que d'un cœur félon ou endurcy il se jette en telle furie, ou bien qu'il vueille chasser Dieu, comme les réprouvez s'efforcent de ce faire : mais seulement il se complaind que l'ire de Dieu luy est insupportable. Souvent en telles tentations il eschappe aux fidèles des souhaits qui ne sont pas bien conipassez à la reigle de la Parole de Dieu : d'autant qu'estans effarouchez, ils ne prisent point assez ce qui est licite et expé-

1) Ps. XXXIX, 14.

dient. Vray est que toutes prières estans entachées de tels vices, méritent bien d'estre réprouvées : mais tant y a que Dieu espargne ses saincls, et ensevelit tels défauts : moyennant qu'ils en gémissent, qu'ils se rédarguent, et qu'ils retournent incontinent à eux. Us pèchent aussi contre la seconde reigle, pource qu'ils ont à combatre contre leur froidure, et que leur indigence et misère ne les poinct pas assez asprement pour les faire prier comme il seroit requis. D'avantage, il leur adviendra d'extravaguer tellement, que leurs esprits soyent esgarez. Il est doncques besoin que Dieu leur pardonne aussi bien en cest endroict, afin que leurs prières, qui sont ou languissantes, ou à demi formées, ou rompues, ou esgarées, ne laissent point d'estre receues et avoir lieu. Dieu a imprimé naturellement ce principe aux cœurs des hommes, que les prières ne sont pas droictes, ne telles qu'elles doyvent, si les esprits ne sont eslevez en haut. Et de là vient la cérémonie d'eslever les mains, comme nous avons dit, laquelle a esté accoustumée en tout temps et à toutes nations, comme encores aujourd'huy elle dure. Mais combien en trouvera-on qui ce pendant ne soyent convaincus de leur pesanteur et lascheté, veuque leurs âmes croupissent en terre? Quant à demander pardon des péchez, combien que nui des fidèles n'oublie cest article en priant Dieu : toutesfois ceux qui sont vrayement exercez à prier, cognoissent qu'ils n'offrent pas la dixième partie du sacrifice dont parle David, c'est que le sacrifice plaisant à Dieu est un esprit abatu : Seigneur, tu ne mespriseras point un cœur contrit et humilié ^ Ainsi ils ont tousjours à demander double pardon : c'est qu'en se sentant coulpables de plusieurs péchez, dont ils ne sont point touchez tant au vif, pour s'y desplaire autant que besoin seroit, ils supplient que telle tardiveté ne viene point en conte au jugement de Dieu : et puis, selon qu'ils ont proufité en pénitence et crainte de Dieu, qu'estans navrez de tristesse de ce qu'ils ont offensé Dieu, ils demandent d'estre

1) Ps. LI, 19.

Page 1