LIVRE III, CHAPITRE XX
receus à merci. Sur tout la débilité de t'oy, ou l'imperfection des (idèles souille et corrompt les prières, si la bonté de Dieu ne venoit au-devant. iMais ce n'est point de merveilles si Dieu supporte un tel défaut, veu qu'il les esprouve quelquesfois tant asprement, et leur livre des alarmes si rudes, comme si de propos délibéré il vouioit abolir leur foy. C'est une tentation bien dure, quand les fidèles sont contraints de s'escrier, Seigneur, jusques à quand te despiteras-tu contre l'oraison de ton serviteur ^? comme si en le priant ils ne faisoyent que l'irriter d'avantage. Ainsi, quand Jérémie dit. Dieu a fermé la porte à ma prière ^ : il n'y a doute qu'il ne fust esbranlé d'une perturbation fort violente. Il y a beaucoup de semblables exemples en l'Escriture, dont il appert que la foy des saincts a esté souvent meslée parmi quelques doutes et perplexilez, et agitée en telle sorte : qu'en croyant et en espérant ils ont descouvert qu'il y avoit de l'incrédulité en eux. Or quand ils ne parvienent point où ilseroit à désirer, tant plus se doyvent-ils efforcer cà corriger leurs vices, afin d'approcher de plus près à la reigle parfaite de prier : et ce pendant recognoistre à bon escient en quelle profondité de maux ils sont plongez, veu qu'en chercbant les remèdes ils attirent nouvelles maladies : veu qu'il n'y a nulle oraison laquelle Dieu ne desdaigne à bon droict, s'il ne ferme les yeux à tant de macules dont elles sont souillées. Je ne récite point ces choses, à ce que les fidèles soyent hardis à se pardonner tant peu que ce soit : mais afin qu'en se rédarguant en sévérité, ils s'efforcent de surmonter ces obstacles. Et combien que Satan s'efforce de leur boucher toute voye pour les forclorre de prier, néantmoins qu'ils passent outre : estans certainement persuadez qu'encores qu'ils soyent retardez de beaucoup d'empeschemens, leur affection et estude ne laisse pas de plaire à Dieu, ne leurs requestes d'estre approuvées, moyennant qu'ils s'efforcent de s'advancer au but auquel ils ne parvienent point si tost. 17 3Iais pource que tout homme est
1) Ps.LXXX, 5.
2) Lamenl. III, 8.
indigne de s'addresser à Dieu , et de se représenter devant sa face, afin de nous relever de ceste confusion que nous avons, ou devons avoir en nous-mesmes, le Père céleste nous a donné son Fils nostre Seigneur Jésus-Christ, pour estre nostre Médiateur et Advocat envers luy*, par la conduite duquel nous puissions franchement approcher de luy : estans asseurez en ce qu'avons tel intercesseur, lequel ne peut en rien estre refusé du Père, que rien aussi ne nous sera desnié de tout ce que nous demanderons en son Nom. Et à ceci se doit rapporter tout ce que nous avons enseigné ci-dessus de la foy. Car comme la promesse nous assigne Jésus-Christ pour Médiateur : si l'espérance d'impétrer ce que nous demandons ne s'appuye sur luy, elle se prive de ce bien de prier. Et de faict, quand l'horrible majesté de Dieu nous vient en pensée, il est impossible que nous ne soyons espovantez, et que le sentiment de nostre indignité ne nous effarouche et déchasse bien loing, jusques à ce que Jésus-Christ viene en avant, et se rencontre au milieu pour changer le throne de gloire espovantable en throne de grâce : comme l'Aposlre nous exhorte d'y oser comparoistre avec toute fiance, pour obtenir miséricorde et trouver grâce , afin d'estre aidez au besoin ^. Pourtant, comme il nous est commandé d'invoquer Dieu, et la promesse donnée à ceux qui l'invoqueront, qu'ils seront exaucez : aussi expressément il nous est commandé d'invoquer Dieu au nom de nostre Seigneur Jésus-Christ : et avons la promesse que nous serons exaucez de tout ce que nous demanderons en son Nom. Jusques yci, dit-il, vous n'avez rien demandé en mon Nom : demandez, et vous recevrez. D'oresenavant vous demanderez en mon Nom: et ce que vous demanderez, je le feray : afin que le Père soit glorifié en son Fils*. De ce sans aucune doute il appert trèsclairement, que tous ceux qui invoquent Dieu en autre nom que celuy de Jésus-Christ, désobéissent au commandement de Dieu , et contrevienent à son vouloir : aussi qu'ils
1) 1 Tim. II, 5; 1 Jean II, 1.
3) Jean XIV, 13 ; XYI, 24.
Héb.IV, 16.
INSTITUTION CHPiESTlENNE.
n'ont nulle promesse de Dieu d'obtenir rien qui soit : puis que (comme dit sainct Paul) en Jésus -Clirist toutes les promesses qui vienent de Dieu sont faites Ouy, et par Jésus sont faites Amen ^ : c'est-à-dire, que toutes les promesses de Dieu sont en Jésus-Christ asseurées, fermes et certaines , et sont accomplies. 18 II convient diligemment noter la circonstance du temps : c'est que Jésus- Christ commande à ses disciples d'avoir leur refuge à son intercession, après qu'il sera monté au ciel. A ceste heure là, dit-il, vous demanderez en mon Nom^. Il est bien certain que dés le commencement , quiconque a prié n'a pas esté exaucé que par la grâce du Médiateur.
Pour ceste cause Dieu avoit ordonné en la Loy que le Sacrificateur seul , auquel il estoit licite d'entrer au sanctuaire, porlast sur ses espaules les noms des douze lignées d'Israël, et autant de pierres précieuses devant sa poictrine ^, et que le peuple se teinst loing pour dresser ses requestes par la bouche du Sacrificateur.
]\Iesmes les sacrifices estoyentconjoincts pour ratifier les prières , et leur donner effect. Parquoy ceste cérémonie et ombre a servi à monstrer que nous sommes tous forclos de la face de Dieu : et ainsi, que nous avons besoin d'un Médiateur qui apparoisse en noslre nom, et nous porte en ses espaules, et nous tiene liez en sa poictrine, afin que nous soyons exaucez en sa personne. D'avantage, que les prières, qui ne sont jamais sans quelque souilleure, sont nettoyées par aspersion de sang. Nous voyons aussi comme les saincts pour obtenir leurs demandes, ont fondé leur espérance sur les sacrifices lesquels ils sçavoyent estre establis pour leur faire oitroyer toutes leurs requestes. Comme quand David dit. Qu'il souviene à Dieu de ton oblation, et qu'il rende gras ton holocauste *. Dont il appert que Dieu, dés le commencement, a esté appaisé par Tinlercession de Jésus- Christ, pour exaucer les désirs des fidèles. Pourquoy doncques (afin de revenir au propos ci-dessus entamé) Jésus-Christ assigne-il une nouvelle heure en laquelle
1) 2 Cor. I, 20.
3) Ex. XXVUI, 9-12, 21.
2) Jean XVI, ; 4) Po. XX, 4.
les disciples commenceront de prier en son Nom, n'estoit que ceste grâce, selon (ju'elle est aujourd'huy plus manifeste, mérite bien d'estre tant plus recommandée? Comme un peu au paravant il avoit dit en un mesme sens, Jusques yci vous n'avez rien demandé en mon Nom : demandez K Non pas qu'ils fussent du tout ignorans, ou n'eussent jamais ouy parler de l'office de Médiateur, veu que tous les Juifs estoyent embus de ce principe :
mais pource qu'ils n'avoyent pas encores cognu apertement, que Jésus-Christ estant monté au ciel devoit estre Advocat d'une façon plus privée qu'au paravant.
Afin doncques d'adoucir la tristesse qu'ils avoyent conceue pour son absence, il leur en déclaire le faict en s'atlribuant l'office d'intercesseur, pour les advenir que JMsques alors ils avoyent esté privez d'un singulier bénéfice , duquel ils jouiroyent quand ils auroyent plus plene liberté d'invoquer Dieu, d'autant que leur Advocat seroit au ciel : comme l'Apostre dit, que par le sang d'iceluy la voye nous a esté dédiée fresche ^. Et d'autant nostre perversité est-elle moins excusable , si nous n'embrassons fort et ferme ce bénéfice inestimable qui nous est proprement destiné.
4 9 Et veu qu'il est la voye unique, et la seule entrée que nous avons à Dieu : quand ils ne le prenent pour voye et entrée, ils n'ont rien qui les puisse faire approcher de Dieu, et ne pourroyent trouver en son throne qu'ire, terreur et jugement. Et aussi veu que Dieu l'a signé et marqué singulièrement pour estre nostre chef et noslre conduite, ceux qui se destournent de luy, ou déclinent tant peu que ce soit, s'efforcent entant qu'en eux est d'effacer la marque de Dieu. En ceste manière Jésus-Christ est constiiué pour 3Iédiateur unique, par l'intercession duquel le Père nous soit rendu propice et exorable. Combien que ce pendant nous laissons aux Saincts leurs intercessions, par lesquelles ils recommandent à Dieu mutuellement le salut les uns des autres, comme sainct Paul en fait mention*:
toutesfois nous requérons qu'elles soyent
1) Jean XVI, 24.
3) 1 Tim. Il, I.
2) Héb. X, 19, 20.